‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 31 sur 48 · étage · texte numérisé non relu

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de pris sar ma solitude. Mais arrivons à la nouvelle que J'ai à tous donner. Mon sort est enfin fixé, il n'y a plus à m'en dédire; je sois chanteur italien « ou du moins je me suis engagé pour tel, en attendant que le public reconnaisse la validité de l'acte sur papier timbré. J'ai signé avec Barbaja un engagement de six mois, qui doit commencer au mois d'octobre prochain pour aller jusqu'à la fin de mars. Les conditions d'argent auxquelles j'ai souscrit sont moins belles que celles que me proposait M. Merelli; mais la position est bien plus agréable pour moi. 11 nous a été difficile de nous entendre avec Donzelli ; car les mêmes rôles nous convenaient à tous deux, et je ne pouvais souscrire k ce que me demandait Merelli, qui voulait me faire chanter l'opéra-buffa et les rôles de tenore sfogato. Ici, je serai presque le maître de choisir et mes rôles et mes opéras, et puis j'ai l'immense avantage de débuter par un ouvrage nouveau, écrit exprès pour moi par Donizetti. Si je me confie sans réserve à Donizetti pour apprendre de lui l'accentuation du chant italien, de son côté il a confiance dans l'expérience que j'ai du théâtre et e^ tout disposé à e'en rapporter à moi sur le choix du libretto qu'il devra mettre en musique.

Il sent la nécessité de faire du nouveau, et a déjà adopté un plan que je lui ai proposé, et qui lui offre des situations qu'il n'a pas eues encore à traiter, un sujet qui l'empêchera de se laisser aller à cette facilité dont il abuse quelquefois. Et puis sa grande ambition est d'arriver à Paris, d'arriver à l'Opéra, et, tout en donnant du nouveau à l'Italie, il veut se préparer aux exigences de notre scène lyrique. J'espère que je pourrai lui rendre une partie du bien qu'il me fait. Déjà j'ai pu juger de la confiance qu'il a en moi; il fait un album pour Paris, et il m'a demandé d'abord quelques sujets de ballades, de romances qu'il voulait faire exécuter en italien, et puis il a désiré que Je les lai écrivisse en vers français ; j'ai été assez heureux pour rencontrer Juste ce qu'il voulait, et il s'est mis à l'œuvre. Mais, comme le désir de faire du, neuf m'avait poussé à me développer un peu plus qu'on ne le fait dans ce genre de composition, le travail a été plus difficile pour lui, et il a dû me consulter chaque Jour sur ce qu'il avait fait et sur ce qu'il voulait faire ; j'ai été aussi franc avec lui qu'il l'était avec moi; il a suivi mes conseils presque aveuglément. Aussi j'ai bon espoir pour l'opéra que nous préparons pour mon début; je crois que son poète a bien compris ce que je veux, et, d'ailleurs, à mesure qu'il travaillera, je serai là pour faire retoucher ce qui ne me conviendrait pas.

Quant à Domzetti, je le yois déjà préoccupé du U nouveauté de ce sujet pour lui, et il me dit quelquefois : « Pourvu que je réussisse à bien rendre ce caractère de musique que vous désirez ! Je n*ai encore rien fait de semblable. » Et je suis enchanté de lui voir cette préoccupation; et, en Tempéchant de composer trop vite et de se laisser aller à adopter ce qui lui vient tout d'abord, je crois que je lui rendrai un véritable service. Ainsi, nous aurons gagné tous deux à ce frottement.

Vous pensez bien que de tout Tété je ne yais plus quitter Naples; j'attends ma famille d'ici à un mois, et, si la chaleur nous incommode par trop dans la ville, nous irons chercher le frais dans les environs, qui sont merveilleux. Je compte beaucoup sur le bien que vont me faire ces quatre mois de bon travail fait sous le ciel de Naples, au milieu du calme et des douceurs de la vie de famille, et, si Dieu permet que mes enfants et ma femme supportent bien les fatigues du voyage et ne se trouvent pas mal du séjour de Naples, j'entrerai fort et dispos dans ma nouvelle carrière avec un bel avenir devant moi. Cet avenir doit nous rapprocher l'un de l'autre, cher ami, et, comme vous, j'espère que cette rencontre nous sera bonne à tous deux.

Une fois réunis, je compte bien que nous aurons un bon bout de chemin à faire ensemble, nous appuyant l'un sur l'autre, et marchant vers le môme but.

En attendant, labourons bien cette terre d'Italie pour avoir tous les fruits qu'elle sait produire, et, un jour, nous grefferons ces fruits du Midi sur une tige vigoureuse du Nord; l'arbre et les fruits n'en seront que meilleurs. Dépêchez- vous de donner votre premier opéra, afin que votre second soit tout prêt quand je reviendrai à Milan ou dans toute autre ville où vous vous trouverez ; mais, avant de faire du tout à fait nouveau, il faut que nous montrions au public que nous pouvons nous plier à toutes les exigences purement italiennes, pour qu'on soit bien persuadé, quand on nous verra tenter des innovations, que c'est bien par choix que nous faisons ainsi, et non par impuissance de faire autrement.

Je me suis acquitté de votre commission auprès de Donizetti, qui vous remercie de votre bon souvenir et me charge de ses compliments pour vous. Il compte aller à Paris aussitôt après la représentation de son opéra' qui passera fin septembre ou au commencement d'octobre ; on lui a fait des propositions pour le Thé&tre-Italien ; mais il n'a pas encore signé d'engagement. Adieu, cher ami; quand vous

aurez quelque cbosade décidé pour votre opéra, ne manquez pas de me l'écrire.

Tout à TOUS de cœur.

Ad. NouRBrr.

Après les premiers moments que vous donnerez à la Joie de retrouver votre si bonne, votre si digne mère, veuillez lui parler de moi, lai présenter mos salutations afTectueuses, et lui dire tout le regret que j'ai de ne pouvoir passer auprès d'elle et auprès de tous toute cette saison d'été. Quelle consolation c'eût été pour ma femme, qui va n'avoir que moi à Naples! mais nous ne sommes pas les maîtres de choisir notre route ; il faut suivre celle qui s'ouvre devant nous. Veuillez dire un mot pour moi à tous ceux qui ne m'ont pas oublié. J'attends une occasion pour vous renvoyer votre livre.

Naples, 6 jaillet 1838.

Mon cber ami,

C'est le 10 du mois dernier que j'ai embrassé ma femme et mes enfants après six mois de séparation ; je vous laisse à penser comment le temps s'est passé pour moi depuis ce Jour. Il me semble que c'est hier qu'ils sont arrivés; depuis que j'ai près de moi tous ces êtres chéris, les heures, les jours s'en vont avec une rapidité qui m'effraye ; le bonheur que me donne leur présence me fait presque oublier ce que je suis venu faire en Italie, et, quand il m'arrive de m'en souvenir, je suis épouvanté de tout ce qu'il me reste à faire d'ici à mon début. Quand j'étais seul, le travail remplissait toutes mes Journées, et, comme il m'aidait à supporter les ennuis de la solitude, il avait de l'importance âmes yeux; aujourd'hui, Je travaille tout autant qu'alors, et il me semble que Je ne fais rien ; il me semble que je m'endors dans mon bonheur. Ce n'est pourtant pas le moment de s'endormir, car voici arriver le mois de septembre, l'opéra de Donizetti marche à grands pas, et je ne me suis pas encore assez imprégné du vernis italien; malgré moi, les habitudes françaises reviennent de loin en loin, et je voudrais bien, lorsque je monterai sur le théâtre, être si bien façonné aux allures italiennes, que Je n'aie pas à m'en préoccuper. U est vrai que, si J'attends d'avoir l'es-

prit libre de toute préoccapatioD pour me croire exempt dMnqui^ tude, j'attendrai longtemps ; car il faut bien que Je sache que ]*ai un esprit inquiet, que je me laisse souvent dominer par des craintes chimériques, et je dois me rappeler que rarement j*ai été content de ce que je faisais, tandis que les antres, et souvent les plus difficiles, s'en contentaient. Il y a des gens qui appelleraient cela de la mode*^ tie; moi^ je l'appelle de Torgueil ; ce n*est que de l'orgueil que de ne vouloir pas prendre "son parti de ses défauts et de rêver une perfection qu'il n'est pas donné à l'homme d'atteindre.

De toutes les études que doit faire un artiste, la plus importante, je crois, est l'étude de ses propres moyens ; il faut qu'il sache bien le point où il doit s'arrêter, pour ne pas perdre, à lutter contre son impuissance, un temps qu'il doit employer à développer ses forces. La question n'est pas d'être sans défauts: la question est d'avoir une grande qualité assez saillante pour couvrir les petites imperfections. Mais voilà que je me laisse aller à faire de la doctrine ; pour peu que je continue sur ce ton, ma lettre va ressembler à un article de journal, et j'ai trop peu de temps à passer avec vous pour l'employer si mal.

Vous voilà donc à Bellaggio ^, auprès de votre bonne, de votre digne mère; je peux juger par moi-même du bien-être que vous donne sa chère présence, et je vois avec plaisir que vous en profitez pour vous remettre à votre œuvre de prédilection ; car, bien que nous nous mettions tous deux à faii-e de l'italien et que nous nous montions la tête à ce point de le faire franchement, nous n'en restons pas moins fidèles à nos croyances, à nos amours ; rien ne peut nous faire oublier nos vieilles divinités, nos Gluck, nos Mozart, nos Beethoven, notre Schubert, et, sans être ingrats envers l'Italie, à qui nous venons demander ce que les autres pays ne peuvent nous donner, nous devons porter nos regards au delà des Alpes, et croire qu'il y a quelque chose de mieux à faire que ce qui se fait aujourd'hui sous le beau ciel de l'Ausonie. Travaillez donc à votre oratorio, qui peut gagner à être écrit en Italie; ce serait une belle chose qu'uno grave pensée allemande reproduite sous la séduisante forme italienne. Ne laissez pourtant pas tout à fait de côté votre opéra; il me tarde presque autant qu'à vous qu'il soit représenté, il me tarde surtout que nous ayons à le faire ensemble. La place se fait belle pour un jeune maestro ; voilà Donizetti qui va dire adieu à l'Italie ;

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