XIV. — MORT DE NOURRIT
Cette lettre, datée du 24 janvier 1839, est la dernière que Nourrit ail écrite à M. Ferdinand Hiller.
Six semaines après, le 8 mars, on trouva son corps brisé sur le pavé de la cour de la maison qu'il habitait.
Aucun événement nouveau ne s'était produit dans l'existence de Nourrit. Sa vie était la même. S'il se montrait parfois mécontent, inquiet de Tavenir, chagrin de n'avoir pu se faire entendre dans ce Polyeucte qu'il avait rêvé, et qu'un matlre avait réalisé pour lui; s'il se montrait enfin tel qu'il se peint dans ses lettres; € combattu par mille idées diverses, aujourd'hui voulant ceci, demain désirant cela, souvent déraisonnable et quelquefois ridicule, luttant contre les atteintes du mal du pays, » il était toujours bon et affectueux. D'ailleurs, ce mal du pays devait bientôt guérir. On le croyait du moins ! on parlait souvent dans la famille, avec les amis, d'un départ prochain et du retour dans la patrie; on attendait avec impatience la fin des engagemenis qui le retenaient encore. Hélas î ses restes seuls devaient être rendus à la France.
Le mal avait fait des progrès rapides. Le 6 mars, se trouvant chez madame Eugénie Garcia, on lui demanda d'écrire quelques lignes dans un album. Il improvisa les vers suivants :
Si tu m'as fait à ton image^ Dieu ! l'arbitre de mon sort,
Donne-moi le courage,
Oa donne-moi la mort.
Mon âme, en proie à la souffrance.
Est près de succomber; Dans Tablme où meurt Tespérance, Âh ! ne me laisse pas tomber !
On lut ces yers^ on lui en reprocha la tristesse; mais il se défendit en riant
— C'est une romance, dit-il, un air, la cavatine d'un ténor infortuné; on mettra cela en musique.
Le 7 mars, dés le matin, il fît connaître à la direction qu'il était malade, qu'il ne pourrait chanter dans la représentation annoncée pour le soir. Puis il sortit, et se dirigea lentement vers la belle propenade de la Villa- Reale. Là, il rencontra un de ses amis, M. Guillaume Cottrau*. Il le prit par le bras, et tous deux allèrent s'asseoir sur la terrasse qui borde la mer, et d'où l'œil embrasse un si magnifique horizon.
Alors, avec une abondance fébrile et dans une effusion suprême, il ouvrit son cœur à cet ami.
— Affaibli par la maladie, obsédé d'i dées sinistres, que suis-je venu faire ici,- où je suis sans puissance et sans volonté I Ah ! je ne sais plus, comme autrefois en France, émouvoir et entraîner le peuple I L'art a besoin de liberté, et je ne suis pas libre. Je suis un étranger, un proscrit ! je parle une langue qui n'est pas la mienne, et ceux qui m'écoutent entendent une
1 . M. Guillaume Cottrau était le frère aîné de M. Félix Cottrau, peintre doué de qualités remarquables, mort à Paris il y a quelques années. Tous deux étaient nés à Naples, d'une famille française établie dans cette ville sous le règne de Murât; tous deux étaient des bommesd'une grande bontéde cœur, d'un espritcbarmantetdistingué.
langue qui n'est pas la leur. J'ai loul donné à Tart, qui me trahit aujourd'hui. J'ai voulu m'élever, et je tombe!
— mon cher Nourrit, pouvez-vous ainsi déchirer le cœur de ceux qui vous aiment et vous torturer à plaisir ! Que vous faut-il donc? Quoi ! vous n'êtes pas fier de l'accueil que vous recevez chaque soir? Je ne vous comprends pas.
— Ah ! cet accueil n'est pas sincère. C'est à la bienveillance que je le. dois, c'est une dette d'hospitalité qu'on acquitte envers moi. Cet accueil, c'est de la pitié ; car je n'ai plus de talent, je ne suis plus moi, je ne suis plus rien... Et maintenant, laissez-moi vous dire toute ma pensée... On me trompe; vous le savez bien, je suis le jouet du public.
Il y avait alors au théâtre Saint-Charles un chanteur ridicule et plein de vanité. On l'aurait sifiQé, si le siiBet eût été permis à Naples. D'ailleurs, il était protégé par des personnages importants. On imagina de l'applaudir à outrance ; dès qu'il se montrait, des bravos enthousiastes partaient de tous les points de la salle. Après chaque morceau, il était rappelé; et le pauvre homme, joyeux, gonflé d'orgueil et de joie, ignorant seul la conspiration dont tout le monde était complice, paraissait et saluait le public. Le malheureux Nourrit, dans son délire, croyait être l'objet d'une dérision semblable.
Son ami parvint à le détromper.
— Oui, je suis un insensé! dit Nourrit; je le sens, je perds la raison. Eh bien, j'exige de votre amitié une promesse sacrée... Où donc dans cette ville est l'hôpital des fous?...
Des paroles pleines de tendresse et d'affection apaisèrent le pauvre NourriL Ils quittèrent la villa, et Nourrit, rencontrant sur son chemin TafiSche du théâtre,
apprit alors que la représentation annoncée pour le soir était donnée au bénéfice d'un artiste malheureux.
— Ah! dit-il, une bonne action ! j'en veux prendre ma part t
Il alla dire au directeur qu'il se portait mieux, qu'il était en voix, et qu'il chanterait.
Et il chanta merveilleusement! jamais sa voix n'avait été plus charmante et plus pure. On Tapplaudit avec transport; puis il vint retrouver sa femme et ses enfants, et fit avec eux le repas habituel. 11 était calme, et, lorsqu'il se mit au lit, il paraissait heureux de sa soirée, de son succès, du service qu'il avait rendu. Le spectacle avait fini tard, et l'heure était avancée.
Rien ne troubla le silence de la nuit. A l'aube du jour, un bruit sinistre éveilla la pauvre épouse, la pauvre mère. Elle regarde, elle est seule. Une porte est ouverte, qu'elle avait fermée, et cette porte donne accès à la terrasse qui surmonte la maison. Elle s'élance. Le terrible sacrifice était accomp'li.
Un dejnier devoir lui restait à remplir. Elle ramena à Paris ce corps brisé qu'elle avait baigné de ses larmes. Puis elle mourut de sa douleur.
Un service funèbre avait été célébré à Naples au milieu d'un concours immense*. Tout le monde aimait le Français qui venait de périr. A Paris, les dernières
1. Cinq jours après U mort de Nourrit^ un service fut célébré dans
prières lui furent données dans l'église Saint-Roeh, et le beau Requiem de Cherubini, exécuté par les artistes les plus célèbres, fut l'expression du deuil profond qui remplissait les cœurs.
Il reste de cette famille si cruellement éprouvée de jeunes enfants nés des filles de Nourrit, et un fils * qui soutient noblement Thonneur de son nom.
En lisant les lettres que nous avons reproduites» on a lu dans Tâme du malheureux artiste. Une triste lumière éclaire les profondeurs de son mal^ et il nous semble que celui même qui ne saurait pas, avant de connaître ces lettres, que Nourrit s'est donné la mort, pourrait comprendre que le suicide en sera la conclusion
l'église de Sainte-Brigitte. On lisait cette inscription sar le portail de l'église :
SACRI OFFICI SUPREMI
A LUIGI ADOLFO NOURRIT
ARTISTA MELODRAmUTIGO INBIGNE