‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 35 sur 48 · PREMIÈRE LETTRE DE GERYASÏUS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE DE GERYASÏUS

* Dieu soil; bénj^ mon ami! Ce qu'il est donné à si peu d*boïïn»es d'accomplir, je l*ai accompli. Le rêve de ma jeunesse, je Tai réalisé. Ce songe que j'entrevoyais dans un lointain si peu distinct, entouré d'ombres parfois si épaisses^ qu'il disparaissait souvent à mes yeux, je le toudie de la main, le voilà) Et^ pour comble de joie, en se matérialisant, il n*a rien perdu de ce charme

1 . M. Gervasius^ savant musicien allemand^ trop peu connu en Franpe, nous a autorisé à publier quelques fragments de sa eerrespomJance. Ces lettres^ écrites dans le courant de l'année dernière, n'étaient pas destinées à voir le jour; mais l'auteur a pensé depuis qu'elles pourraient seryir de préparation à la publication dVn grand ouvrage sur la musique, dont il s'occupe en ce moment, et dont l'impression est déjà commencée à Klagenfurth *,

* Le lecfenr comprendra que ce nom de Gervasius n'est autre chose qu'un psciMUayme sous lequel Halévy abritart sa modestie. {N4ite des Éditeurs.)

indicible que lui prêtaient ('éloignement et Tardent désir de mon imagination. Certes, vous connaissez le voyageur dont parle votre grand moraliste français, la Bruyère : t J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d*où je ia découvre. Elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs et coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse ,qui la couvre des vents froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me parait peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie et je dis : t Quel plaisir de vivre > sous un si beau ciel et dans un séjour si délicieux ! » Je descends dans la ville^ où je n'ai pas couche deux nuits que je ressemble à ceux qui Thabitent : j'en veux sortir. »

J'ai le bonheur de ne point être ce voyageur. Au bout de la longue avenue dans laquelle je cheminais péniblement, coudoyé, heurté, souvent renversé, je voyais, loin^ bien loin, une perspective délicieuse. Malgré le tumulte, malgré les bruits assourdissants qui se confondaient sur la route, j'entendais parfois les plus douces harmonies sortir de cette oasis qui se dessinait vaguement au milieu des pâles vapeurs où se perdait l'horizon. Les vents m'apportaient par intervalles les brises parfumées qui s'en échappaient, et qui souvent, hélas! se mêlaient à la poussière du chemin. Eh bien, me voici arrivé au bout de l'avenue. J'ai trouvé ma chère oasis : elle existe; les sons harmonieux qui me charmaient de loin, je les entends, ils me charment encore; les doux parfums qui s'éparpillaient en route

s'exhalent pour moi et aatour de moi. Ainsi, j'ai échappé à la loi commune; ma sagesse m'a préservé de l'écueil où viennent se briser les illusions humaines, et, pour moi, les lignes arrêtées de la réalité ont conservé la grâce des contours Incertains de la perspective aérienne.

Il faut vous dire maintenant, mon ami, ce qu'est cette oasis si longtemps rêvée. A d'autres les vastes ambitions ! Moi, j'avais toujours désiré être professeur de musique à Klagenfurth^ je le suis; mon Dieut soyez béni !

Moi seul sur la terre, j'en suis certain, nourrissais ce désir; n'est-ce pas la preuve d'une prédestination écrite de toute éternité?

Si l'arbitre souverain des destinées humaines, celui vers lequel montent nos prières et nos vœux, avait dit à un des anges chargés d'exécuter les ordres de sa toute-puissance : t Va, descends sur la terre ; un fils d'Adam a formé un modeste et saint désir; qu'il soit exaucé! » Si cet ange, animé pour un moment d'un esprit d'innocente malice (qui, j'aime à le croire, doit être inconnu à ces immatérielles substances), avait, par une erreur volontaire, choisi un autre que moi pour accomplir Tordre qu'il avait reçu ; celte couronne de béatitude, destinée à ma pauvre tête, s'il l'avait placée sur l'orgueilleuse enveloppe de quelque créature ambitieuse, quelle chute î quelle fin pour ceux qui cherchent la gloire ! et comme le céleste messager aurait ri sous son auréole !

Hais il n'en a pas été ainsi. L'ange ne s'est pas

trompé ; il m'a trouvé an ihiiieU de Ifi foota» il m^a pris par la main et m'a conduit ici.

II faut que je vous apprenne enfin pourquoi ce vœu si ardent pour une si chélive ambition; et^ pour cela, je dois vous retracer rapidement l'histoire de mes pre^ mières années.

Vous le savez, mon ami, orphelin abandonné $u berceau à la pitié publique, je ne tiens à rien sur la terre. Déposé pendant une nuit obscure prés la porte de Carinthie, à Vienne, recueilli parla pitié d'un choriste du théâtre, élevé par ses soins, jamais aucun autre indice qu'un papier de musique trouvé dans les langes qui m'enveloppaient n'est venu jeter la moindre lumière sur mon sort. Sur ce papier étaient tracés ces mots : « Cet enfant se nomme Gervasius; il est du sang de si, bémol^ la, tit^ si naturel, »

Cette énigme, cet oracle, resta longtemps, pour le père que le hasard m'avait donné, aussi impénétrable que les hiéroglyphes de tous les obélisques d'Egypte : il ne s'agissait là ni de Ptolémée, ni de Sésoslris; il n'y avait aucun point historique à expliquer ou à éclaircir. Le sort d'un pauvre enfant trouvé était seul scellé sous cette mystérieuse inscription, et le bon et honnête Johann Gutmann, mon protecteur, n'avait pas songé à consulter quelque savant antiquaire, dont la curiosité n'eût été probablement que médiocrement excitée par le mince intérêt caché sous ces lignes.

Cet hiéroglyphe trouva enfin son Champollion. Un célèbre médecin de Vienne, le docteur Honig, passionné pour la musique, vint voir un jour le brave

Johann Gutmann, qui profitait d'une légère indisposition pour ne pas faire son service de choriste au théâtre. Le docteur Honig était médecin de Tadministration ; Gutmann, pour obtenir un congé de huit jours (la seule ordonnance qu'il sollicitât de la science du docteur), fut trës-aimable avec Tindulgent Esculape. lime présenta à lui, dans l'espoir que mes grâces enfantines triompheraient d'une sévérité qu'à tort il redoutait; et obtiendraient l'inestimable faveur de ce congé de huit jours qu'il implorait vainement depuis six mois. Il raconta au docteur comment il m'avait trouvé, comment je répondais à ses soins; il lui dit qu'il m'avait voué tout ce qu'il avait d'affedion dans le cœur, et cela était vrai. J'avais alors sept ans, et je pouvais à la rigueur passer pour une petite merveille. Gutmann vanta au docteur mon aptitude admirable (selon lui) pour la musique, les progrès surprenants que je faisais chaque jour sur le piano; j'exécutai une petite étude de ma compo^ sition, qui me valut une boite de bonbons et quelques florins que le généreux docteur me donna, n'osant pas les offrir à mou pauvre protecteur; enfin, j'obtins un premier succès d'artiste.

Pour clore la séance dignement, en homme qui connaît le théâtre et pour lequel la science des effets n'a rien de caché, Gutmann montra au docteur Honig le fameux papier réglé trouvé dans mon berceau, et qu'il conservait précieusement au fond de la commode où il serrait ses beaux habits, avec l'épée qu'il ceignait les dimanches et fêtes; car Gulmann avait aussi l'honneur de faire partie de la chapelle de Tempereur.

Gutmann, tout en calculant avec justesse la progression de ses effets, ne s'attendait certainement pas à celui qu'il produisit. A peine Honig eut-il jeté les yeux sur le mystérieux papier, qui formait à lui seul toutes mes archives, unique et fragile lien qui m'atiachâtau monde, qu'il jeta un cri :

— Quoi ! s'écria-t-il, vous ne comprenez pas I vous, musicien t vous ne vous prosternez pas devant ce symbole sacré t vous ne reconnaissez pas, sous ces quatre notes, le grand nom de Bach * I Vous n'avez donc jamais joué de fugues?

Car Honig n'était pas seulement un grand médecin, il était excellent musicien, et avait, dans sa jeunesse, joué sur le clavecin les belles et puissantes compositions de tous les Bach. Ce n'est pas ici le lieu de vous faire remarquer qu'il* y a, entre les médecins et les musiciens, je ne sais quelle secrète affinité que j'ai eu souvent l'occasion d'observer. Cette science de l'homme, cet ait, où toute Torganisation humaine fonctionne, sont-ils unis par des liens mystérieux^ qui^ jusqu'ici, ont échappé à l'analyse? ou bien encore les hommes qui exercent avec une certaine distinction cette science, cet art, se sentent-ils attirés les uns vers les autres par une influence pour ainsi dire magnétique? Est-ce au

1. On se sert encore^ en Allemagne et en Italie^ de quelques lettres de l'alphabet pour indiquer les notes de la gamme; A, B^ C, D, E, F, G, signifient la, si bémol, ut, ré, mi, fa, sol; le si naturel s'indique par H; ainsi^ les quatre notes écrites sur le papier de Ger^asius^ si bémol, la, ut, si naturel, traduites en lettres de l'alphabet^ font Bach. Il y a une fugue de Bach à laqueUe ces quatre notes ser- 'vent de thème.

culte, est*ce aux prêtres qu'il faut attribuer celte singulière et véritable sympathie? Je reviendrai une autre fois sur cet intéressant sujet.

Gutmann était confondu, Honig était rayonnant. Je voyais dans sa belle tête, dans ses yeux, où rayonnait une douce et noble intelligence, tout l'intérêt qu'il prenait à cette^ découverte. Cet orphelin, cet enfant abandonné sur la voie publique, était d'un sang royal I Car, pour ces âmes honnêtes, saintement éprises de l'art, le nom de Bach renfermait autant de splendeur que celui d'un monarque. Non, Ulysse découvrant Achille sous les habits de Dëidamie n'éprouva pas une joie aussi vive. Jamais, dans aucune tradition, un pâtre trouvant sous les grossiers habits d'un enfant confié à ses soins l'héritier d'un vaste empire, ne fut saisi d'un respect aussi profond ! Je crois me rappeler qu'ils tombèrent à mes genoux, et qu'ils me prêtèrent serment d'obéissance et de fidélité.

Cette merveilleuse reconnaissance, qui me grandit à mes propres yeux, tout enfant que j'étais, eut une grande influence sur mon caractère, sur mes études, et, par conséquent, sur la direction que je donnai à mes idées. Tout mon avenir, c'est-à-dire ce qui est aujourd'hui mon présent, me fut fatalement tracé ce jour-là. A mesure que j'avançai en âge, le sentiment de mon isolement me remplit d'amertune, et ma passion pour la musique devint tous les jours plus impérieuse; mais cet amour pour l'art se confondit avec la tristesse qui s'amassait au fond de mon cœur. J'aimai, je chéris la musique pour elle-même, non pour cette vaine et des-

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séchante soif de renommée, seul mobile de tant d'arîislis; j'aimai la musique comme une réparation offerte à ma douleur, comme une faveur de Dieu, comme l'expression de ce qu'il y a en nous de meilleur, comme une parcelle de rhéritagc céleste que nous avons perdu et dont nous nous souvenons! C'est alors que naquit au plus profond de mon être ce désir d^ ne vivre que pour cet art si plein de douces consolations. Pour cela, il fallait d'abord l'étudier avec persévérance, connaître tous les secrets des maîtres, ensuite, loin du bruit du monde, vivant au milieu d'hommes simples, me livrer k de nouvelles et constantes études sur la musique elle-même, non plus sur le mécanisme ou les ressources de l'art, mais sur son essence, sur sa nalure, surson gîte dansle cœur de l'homme, sur la place qu'elle occupe dans le vaste cadre de l'intelligence humaine.

Pour remplir ce double but, protégé désormais par mon bon docteur Honig, qui avait joint son affection à celle de Gutmann, je travaillai avec ardeur. Bientôt un seul maître me pnrut digne de couronner mes études : j'ambitionnai de devenir élève de Chernbini. Aucun sacritice ne me coûta, non plus qu'à mes deux amis, pour arriver à ce que Je regardais comme la plus haute faveur qu'un musicien pût désirer, et je parlis pour Paris.

C'est là, mon ami, que je vous connus: nous reçûmes ensemble les leçons du grand maître que nous avons perdu. C'est là que nous formâmes les solides liens d'une douce confraternité; c'est là qu'a commencé la sincère amitié qui, je l'espère du moins, ne cessera

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jamais de nous unir. Lorsque Cherubini jugea mes études terminées, il fallut penser à remplir la seconde moitié du plan que je m'étais tracé, c'est-à-dire acquérir les moyens de vivre indépendant. J'avais aussi une dette sacrée à acquitter; il fallait assurera Gulmann, qui vieillissait, et déjà mis à la retraite, une existence douce et honorable. Le bon docteur Honig n'avait, grâce au ciel, aucun besoin de mes secours; je le payais en vive affection, en dévouement filial. Je parcourus l'Europe, je donnai des concerts; il n'est pas impossible que le nom de Gervasius soit arrivé jusqu'à vous, apporté dans votre oublieuse capitale par quelque gazette étrangère... Pardonnez-moi, mon ami, cette petite pointe de vanité enfantine : l'artiste parvient difficilement à se dépouiller entièrement de cette recherche instinctive de la renommée. Je puis vous assurer cependant que je donnai mes concerts, qui furent brillants et productifs, dans le seul but de remplir les devoirs que je m'étais imposés.

Enfin mes constants efforts, ma longue patience furent récompensés. Un beau jour, je m'éveillai assez riche pour acheter, sous le nom de Johann Gutmann, une jolie petite maison dans la Lcopoldsladt, pour pouvoir ne plus donner de concerts qu'à moi seul, et réaliser enfin mon projet de retraite en Carinthie, entre ritalie et l'Allemagne, au pied des Alpes Juliennes, au bord d'un beau lac*

J'avais toujours eu un penchant pour ce pays agreste, aux mœurs simples, aux habitudes patriarcales, et tout devait contribuer à alimenter ce penchant : j'avais été

déposé, dans mon pauvre berceau, à la porte de Carinthie; Gutmann, qui m'avait recueilli, était attaché au théâtre de ce nom; la vieille Thécla, qui m'avait élevé chez Gutmann, était de Sainl-Weit et m'avait souvent parlé de ses montagnes et du lac de Kiagenfurth. Un instincl secret me poussait vers ces contrées... Hélas t cet instinct ne me trompait pas : j'ai su depuis, à n'en pouvoir douter, que ma mère y avait son tombeau ) C'est tout ce que je connaîtrai d'elle sur cette terre t Je garde pour moi seul ces tristes souvenirs; aujourd'hui» c'est plus au musicien qu'à Tami que j'adresse celte lettre, déjà trop longue.

Me voici donc installé à Kiagenfurth : ma demeure me platt, le voisinage du lac et des montagnes me ravil; j'ai un jardin, de beaux arbres, des fleurs, de l'eau, un excellent piano, un orgue, des livres, des partitions. Je vis avec de braves gens qui m'aiment, que j'aime, et que j'instruis dans mon art de prédilection. Je suis libre, je le sais, je le sens, je suis presque fier.

Je me livre entièrement, avec .effusion, à mon goût, à mon amour, à mon culte pour la musique dégagée de toute combinaison terrestre. Il ne s'agit plus de composer une étude pour tel éditeur de musique, un air varié, une fantaisie pour tel autre, ou d'enlever les applaudissements d'une salle à la pointe d'une gamme chromatique; non, je lave et rafrSîchis mon âme aux pures émanai ions de cet art consolateur. J'étudie, je cherche les sources divines d'où il découle I Je crois que, le jour où j'aurai trouvé ce grand secret, j'exercerai

sur les hommes un pouvoir sans bornes... pouvoir tout d'amour et de dévouement aux plus vrais intérêts de l'humanité. Ne dites cela à personne, mon ami, car on me prendrait pour un fou. Dieu m'est témoin, pourtant, que j'ai toute ma raison !

Non, me dis-je souvent, il n'est pas possible que cet art divin, cette conquête de l'homme sur la nature, sur lui-même, ne puisse voir s'agrandir encore la sphère de son influence. Certes, il est beau de voir la musique unie aux passions d'un drame, agiter profondément toute une foule pressée dans une salle de spectacle ; il est noble, il est consolant de confier à des chants pieux le soin de porter la prière au pied du trône de l'Éternel; il est beau de donner à un orchestre seul, à ces cent voix créées par l'industrie humaine, la mission de nous exalter, de nous transporter au delà de nousmême, ou bien encore, dans une lutte corps à corps avec le public, de l'émouvoir, de le.passionner par une exécution rapide, brûlante, énergique, sur l'instrument docile qui depuis l'enfance est devenu notre compagnon, notre interprète, habitué qu'il est à obéir à la main savante qui sait animer ses froides entrailles et lui ravir les plus riches combinaisons harmoniques ; mais, à côté de ces nobles et grandes destinées, que la forte déesse accomplit avec joie, certaine qu'elle est de les anoblir encore, de combien d'usages bas et vils ne la charget-on pas alors qu'on la dépouille de ses riches vêtements, et qu'elle gémit sous des haillons impurs? Quoi! le violon qui tout à l'heure a chanté, a gémi sous l'immortelle inspiration de Beethoven, de Gluck,

ya maintenant, flétri par des doigts ignares et grossiers, s'agiter sous le rhyttime ignoble d'une danse populacièreî Cela est permis! On dégrade ainsi une chose sainte! Il n'y a donc rien de sacré chez les hommes?

Loin de moi, mon ami, la pensée de réserver la musique aux plaisirs des riches, des grands, des puissants de la terre! Non! non! il faut que tous aient leur part de la manne céleste; il faut que tous viennent boire à cette source sacrée; mais je veux que la liqueur soit la même pour tous; quand les princes s'abreuvent de la plus pure ambroisie, il ne faut pas que des main§ souillées viennent verser aux pauvres une boisson infecte qui les cuivre et les pervertit. Purifions l'art d'abord, puis élevons les hommes jusqu'à cet art ainsi purifié! Ouvrons à tous les portes du sanctuaire! Ce sera le but constant de mes patients efforts.

Je vous le disais tout à l'heure, la musique est une conquête de i'homnie sur la nature et sur lui-môme. En effets nulle part la musique n'existe : il a fallu la trouver, la faire sortir du cœur de l'homme, la chercher partout où Dieu l'a cachée. Et quels nobles organes sont chargés de nous la révéler! Le chant, ce coloris de la poésie, l'homme l'exerce par la vie elle-même, par le souffle; le rhythme, cette puissance qui exalte ses forces, le sang* qui coule dans ses veines lui eu a seul donné le secret. Oui, le sang bat dans nos artères la mesure de notre existence. Les moyens artificiels par lesquels l'homme augmente ses forces musicales sont le produit d^une haute et savante industrie. Les tubes où Tair se transfoime en son, les cordes qui vi-

brent et frémissent sous les mains les mieux exercées comme sous les doigts les plus inexpérimentés, obéissent à des lois immuables. Deux voix inhabiles^ gui* dées par cet instinct musical que recèle toute bonne organisation humaine, veulent se joindre; elles se cherchent, elles trouvent enfin un point de contact. merveille I ces voix se sont rencoRtrëes, elles suivent chacune une ligne parallèle, et, sans se confondre, ailes s'unissent dans une double mélodie ! Eh bien, à leur insu, ces voix, ignorantes de la marche qu'elles ont suivie, du pouvoir qui les entraîne, obéissent encore à des règles inflexibles. De sorte que la musique offre ce merveilleux et sublime accouplement de Tart qui crée, qui émeut, et de la science qui régit. Mais Tart seul domine en maître, la science gouverne et ne règne pas. Elle ne paraît que pour éclairer l'art sur sa propre force. Car cette science, c'est surThomme lui-même, sur son organisation qu'elle s'appuie. La musique emploie donc toutes les facultés humaines : intelligence, forces vitales, il lui faut tout; elle habite le cœur de rhomme et vit de sa vie.

Et Ton a osé dire que les premiers essais de musique ont été inspirés par le chant des oiseaux. Des bergers, a-t-on dit, mollement couchés sous l'ombrage, ont imité le ramage des hôtes de ces bols. Mais, 6 candides faiseurs de systèmes! le gazouillement de l'oiseau le plus ramageur n'est pas plus do la musique que le rugissement du lion ; c'est un bruit plus agréable, et voilà tout. Vous pouvez penser que l'esprit humain procède ainsi, et que, du ramage d'un merle, d'un ros-

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signol, on a passé, par des degrés insensibles, par une pente naturelle, aux sublimes inspirations de Mozart et de Rossini I Autant dire que les perroquets ont appris aux hommes à parler, et que leur babil, par une progression non interrompue, a produit Y Iliade et VÉnéide. Non, l'homme seul parle ! seul, il chante.

Ne croyez pas, men ami, que tout ceci n'ait pas un but sérieux. Oui, je le répète, je crois que les destinées de la musique peuvent s'élever, et c'est pour faire l'essai de mes théories que je me suis retiré ici chez des hommes simples, que je gouverne comme je le yeux. Ils sont bons et naïfs, accessibles à la poésie comme à la musique, et je vais faire sur eux mes expériences. Je n'ose vous dire ma pensée tout entière, vous vous ririez de moi.

Je voudrais organiser l'univers musicalement.

Naturellement, il faut commencer par un petit coin, et je vais commencer ici l'œuvre à laquelle je me dévoue.

Adieu, mon ami; je vous tiendrai au courant de ce qui pourra vous intéresser.

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