‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 37 sur 48 · TROISIÈME LETTRE DE GERVÂSIIS · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE DE GERVÂSIIS

Si je ne vous écris pas plus souvent, mon ami, c'est que j'éprouve parfois de terribles hésitations. Au moment de prendre la plume : c A quoi bon? me dis-je; pourquoi raconter ma vie, simple et pauvre, mes efforts cachés, mes secrètes éturles? Qu'importe à mes amis, désormais séparés de moi par toute l'étendue de leurs préoccupations mondaines, que mes leçons aient fructifié, que les échos de nos montagnes répètent d'harmonieux ensembles, que Balzamina ait une voix Angélique? (Je vous parlerai une autre fois de Balzamina.) Comment d'aussi petits événements pourraient-ils les intéresser, môme un moment?... Non, non; gardons pour moi seul les joies, les craintes, les rôves^ les espérances qui viennent peupler mon désert et animer ma solitude. »

Mais vous voulez bien me demander des nouvelles de mon école et de mon enseignement. Je puis donc vous le dire (et je le dis avec joie), je vois prospérer l'insUlutlon que j'ai fondée. Le moilestc temple élevé

par mes mains, Tasile consacré à la musique, ouvert à tous ceux qui la cherchent, réunit maintenant sous ses lambris de sapin toutes les bonnes voix de la contrée. Les mauvaises voix mômes ne sont pas repoussées; lorsqu'elles sont patientes et dévouées, Tindulgence les accueille, le travail les éprouve, Télude les redresse ; les rudes sont adoucies, les faibles fortifiées, les pauvres enrichies. Grâce à la charité du maître, à la foi des disciples, chacun trouve donc ici l'emploi de sa valeur vocale. Aussi la réputation de l'école s'étend et gagne le pays. On vient, comme en un pieux pèlerinage, visiter le maître de Klagenfurth. Sa parole est reçue avec respect, sa doctrine sans discussion : on Taime, on l'écoute, on le croit.

Pardonnez-moi ce préambule. Vous connaissez, vous respectez trop les habitudes musicales pour ne pas me permettre un petit prélude.

Je vais maintenant continuer le compte rendu de mes leçons.

Je vous ai montré l'homme sonore, agissant dans les limiles des voix de basse, de baryton, de ténor; la femme, comme un pur miroir reflétant dans les octaves supérieures cette division naturelle, et devenant contrallo, mezzo-soprano et soprano.

Il y a peu de chose à dire des voix d'enfanls. Pour le musicien, 1 enfant est une femme. L'étendue de la voix est la môme. Elle accepte les mômes divisions. — Mais le timbre a quelque chose de caracléristiquo. Il est en général plus résistant et en môme temps plus êlasiique. Il est aussi, s'il est permis de s'exprimer

ainsi, plas transparent, et, à travers la transparence du son, on en aperçoit la virginité. La voix du jeune garçon est beaucoup plus accentuée que celle de la jeune fille; ^ elle accuse énergiquement la note et semble prévoir le moment où une métamorphose prochaine, en la précipitant du haut de Toctave où elle se meut, va changer l'imberbe contralto en basse-taille vigoureuse.il faut traiter avec délicatesse, avec ménagement, les voix d'enfants. Des études trop répétées les fatiguent et les usent promplement, surtout au moment.de la transformation vocale. Plus d'une voix, prématurément excitée, sollicitée hors de propos, avorte pendant cette crise et meurt avant d'être née. Ainsi périt la chrysalide, ainsi s'éteint dans la prison dont il ne peut forcer l'enceinte le papillon aux ailes brillantes. Respectez donc ce germe fragile; secondez le travail de la nature, ne le devancez pas : Maxima debetur puero reverentia. J'ai fait ici une remarque assez singulière, c'est qu'en général les braves gens chantent juste. Certes, je ne veux pas dire qu'il faille proscrire les créatures imparfaites dont le larynx est défectueux ou l'oreille mal disposée, ni rien conclure contre leur moralité ou leur intelligence ; mais enfin je ne puis me défendre d'une impression favorable, d'une prévention de bon augure, pour le novice qui, de prime abord, gravit hardiment et sûrement les degrés de l'échelle musicale. Il me semble que cette rectitude dans l'intotiation est l'indice d'un cœur droit; que cette appréciation instinctive de la justesse des sons ne peut venir que d'un esprit sain. Je me trompe sans doute, car, dans ce pays, beaucoup

d'hommes d'esprit de ma connaissance chantent faux, et je ne pourrais non plus, sans injustice, ne pas reconnaître en eux toutes les qualités du cœur; mais je crois, et L'on est fondé à croire que, dans le cours d'une rie plus ou moins agitée, leur voix aura éprouvé quelque accident fâcheux, quelque avarie qui l'aura fail dévier et l'aura jetée hors du droit chemin. Cette supposition est admissible et elle concilie tout. Tout homme étant né chanteur, toute voix humaine est juste; c'est son droit et son devoir; mais c'est un droit qui périt si on ne l'exerce, un devoir qu'il faut exiger si l'on veut qu'il soit rempli; et puis, d'ailleurs, cet organe est si fragile, tant de causes peuvent en altérer la pureté I Muses, chastes sœurs d'Apollon, protégez les voix humaines I

Nous avons, dans cette incomplète ébauche, indiqué rapidement les principales propriétés de l'homme sonore. Nous l'avons vu, armé de la double faculté de produire le son musical et de l'apprécier, réunissant ainsi deux appareils, dont l'un est le complément de l'autre*; doué en outre d'un admirable instinct, d'un sentiment qui lui est propre, qui lui est réservé ; et enfin pourvu d'une faculté plus précieuse encore et dans laquelle se résument les autres : celle d'employer à la manifestation de cet instinct une nombreuse famille de sons, variés dans leur timbre, dans leur puissance^ comme dans leur sexe.

Carie son, participant enlièrement de la nature humaine, a les deux sexes. Si vous jetez les yeux sur un clavier^ vous verrez où commencent les sons mâles, où

r^O DERNIERS SOIYEMRS ET PORTRAITS.

finissent les sons femelles. Seulement, il faudra vons faire remarquer que les sons placés à la partie moyenne (le cette échelle des voix sont neutres; communs aux deux grandes divisions, ils reçoivent de la voix qui les produit le costume qui leur est nécessaire et les fait reconnaître.

Mais le son, cet agent impondérable, ce traducteur insaisissable du sentiment poétique et musical dont rhomme esldoué, le son, qui semble naître d'un souille, du balancement d'une corde, d'où vient-il? Quelle est la source abondante, intarissable qui le fournit? Nous savons d'où vient la lumière. D'où rayonne le son? Estil réellement fils de Tair? Non ; comme la lumière, le son traverse et pénétre l'air; l'air est la route qu'il suit, le chemin que Dieu lui a tracé, le véhicule sur lequel il arrive Jusqu'à nous. Mais sa source est ailleurs. Mes idées sur ce point diffèrent essentiellement des idées reçues, je lésais; si je n'étais bien assuré de toute votre amitié pour moi, j'hésiterais à vous les communiquer; mais, confiant dans votre indulgence, je vais vous les exposer le plus simplement que je pourrai; qu'importe d'ailleurs une erreur de plus; erreur d'un homme de bonne foi, qui cherche la vérité, erreur tout à fait inoffensive, et qui certes ne troublera pas la paix du monde?

Pour vous introduire dans ce que je ne voudrais pas nommer mon système (ce mot est trop ambitieux, trop absolu, trop orgueilleux), disons mes idées, ou, si vous voulez, mes doutes, il faut que je vous fasse connaître quelles inductions m'y ont amené. Ayez donc la patience,

la bonne volonté de me suivre pas à pas dans la roule où je m'engage et où je ne vais marcher qu'en tremblant.

Malgré la modeslie de cet exorde, modestie qui n'est là que pour vous, je dois vous confesser que, pour moi, ce que je vais vous dire est absolument vrai, et que j'en sens l'inébranlable évidence ; mais c'est une de mes douleurs de ne pouvoir h démontrer. Que la science est heureuse, et que je voudrais pouvoir lui emprunter quelques-unes de ces formules nettes et précises, j'oseserai dire arrogantes à force de vérité, qui ne laissent pas de place à la négation, pas de refuge à l'incrédulité et qui tuent môme le doute!... Mais pardonnez-moi cette digression, j'allais dire cetie modulation inopportune ; je rentre dans mon thème.

Deux sens importants fonctionnent chez Thomme : Tun reçoit la lumière, l'autre attend le son.

Tous voyez, par la différence des expressions que Ton est obligé d'employer pour caractériser la mission de ses organes, que les deux précieux agents avec lesquels ils nous mettent en contact n'ont pas le même mode d'action. En effet, si la lumière est partout, le son, à rétat de son, semble n'exister nulle part. La lumière nous enveloppe de son brillant réseau, nous inonde par un flux incessant; le son naît, nous frappe, expire au même instant. Le silence paraît être l'état normal de l'atmosphère dans lequel nous vivons; le son, un accident dans le silence. Que mille bruits divers s'élèvent et se confondent, que les créatures s'éveillent et s'agitent, que les vents s'élgncent, que la

m DERNIERS SOUVENIRS ET PORTRAITS.

foudre éclate, de ces bruits retentissants, il ne restera rien : le silence les efface.

Les bruits, les sons, quels qu'ils soient, qu'ils semblent à notre oreille gracieux ou discordants^ aimables ou terribles, ne seraient-ils donc, en effet, qu'un désordre, un choc passager, un trou dans le grand manteau dont nous enveloppe le silence? Le silence est-il donc la règle, et le son Texceplion? Le silence est-il le fond permanent, continu, perpétuel, sur lequel brii* lent et se perdent les sons, comme rayonnent et s'éteignent les météores pendant une nuit obscure?

Voilà ce que je ne puis croire, voilà ce que ma raison, mon orgueil, ma foi de musicien ne sauraient admettre. Il n'en peut être ainsi. Le son joue un rôle trop important dans le grand spectacle du monde pour n'être qu'un désordre, un trouble, un accident. Les créatures, dites-vous, ont le don de la voix, l'homme a celui de la parole; il parle, il produit le son. Autant voudrait dire que l'œil de l'homme, en s'ouvrant, produit la lumière. — Non, non, croyez-le bien. Dieu a tout fait. Il a préparé la sonorité comme il a préparé la lumière. Il a disposé pour tout ce qui respire cet agent merveilleux à l'aide duquel s'émettent au dehors toutes les impressions de joie ou de bonheur, de douleur ou de crainte, cette belle manifestation de la vie, commune à toutes les créatures; cette chaîne intelligente qui commence au cri de Tinsecte pour s'élever aux plus nobles accents qui puissent s'exhaler d'une poitrine humaine. — Non, le silence, cette sombre nuit de l'oreille, n'est pas la règle du monde. — - Il est impossible.

en raisonnant par analogie, qu'il n'y ait pas dans Tadmirable organisation de Tunivers une source du son, éclatante^ puissante, abondante, comme celle de la lumière. Toute créature y puise, toute créature en reçoit la dose nécessaire, mesurée à l'avance par Téternelle sagesse. Tout ce que les créatures récoltent, Dieu l'a semé.

Lorsqu'un voyageur veut reconnaître le cours d'un fleuve, que fait-il? Il en suit les méandres; il parcourt les sinuosités de la rive jusqu'à ce qu'il ait ravi au fleuve le secret de sa naissance. — Étudions le trajet d'un son : prenons-le sur la terre; suivons-le lorsqu'il remonte dans les plaines de l'air ; élevons-nous avec lui vers le ciel, nous y trouverons le secret de son origine.

Je ne ferai pas un nouvel appel à votre indulgence, c'est votre confiance tout entière que je réclame; soutenez-moi de votre fcri, laissez-moi croire que je vous persuade; écoutez ma voix, cette voix qui s'élève vers Dieu pour lai demander le secret de ce retentissement qui lui porte mon ardente prière, secret que j^oserai peut-être chercher près de son trône.

N'est-il pas vrai, mon Dieu, que vous avez répandu autour de nous, semé dans l'air que nous respirons, un fluide bienfaisant qui nous enveloppe, nous presse, et dont nous ressentons la divine influence? Heureux celui que ce fluide céleste pénètre; il est aimé de vous! Plus il sera soumis à son action et plus il sera perméable, plus sa place sera marquée haut dans l'ordre des intelligences. Il aura de nobles pensées et de généreux instincts. Plaignons les natures vulgaires et disgraciées !

2S4 DERNIERS SOUVENIRS ET t>ORTRAITS.

Il en est qui traverseraient les couches les plus épaisses du fluide salutaire sans en absorber une parcelle!... Peut-être, un jour, Dieu leur dispensera-t-il aussi le bien que son impénétrable volonté leur a refusé jusqu'ici !

Ce fluide adorable, source de tout ce qui est bon snr la terre, j'oserai votis le nommer, c'est le fluide musical.

Il contient tous les éléments des sons qui peuvent affecter l'oreille humaine; pour condenser ces éléments, pour les combiner, les produire à Vétat de son, il ne faut que des opérations que vous connaissez déjS, et sur lesquelles nous reviendrons plus tard.

Cette pure émanation d'en haut, quoique éminemment musicale, favorise toutes les intelligences et s'associe à tous leurs travaux, quel que soit le cercle dans lequel elles s'exercent. C'est le lien des esprits. De là cette antique croyance, répandue chez tous les peuples, que tous les arts sont frères, que tous les arts se tiennent par la main. De là la naïve et charmante allégorie d'Apollon et des Muses, ses sœurs ; l'esprit de l'homme est un, le môme souffle l'anime. Qu'importe la direction que suit le navire ? Le vent qui gonfle ses voiles est toujours le vent. Le génie de l'homme est plus vaste et en même temps plus souple qu'on ne pense. 11 se prête à tout. Mais le temps lui manque, il choisit. Au lieu de suivre tout entière la chaîne qui unit les connaissances humaines, il en détache un fragment.

Je laisse aux savants le soin de reconnaître, d'apprécier, de classer le fluide que je signale ici à leurs investigations, car mon observation serait incomplète et en-

tachée de nullité pour beaucoup d'esprits si la science ne la confirmait pas. Peut-être ce fluide n'est-il autre que le fluide électrique, cet agent puissant et mystérieux qui ne se révèle qu'accompagné de lumière et de sonorité, réunissant ainsi, dans son brillant cortège, les deux sources de toute joie humaine.

Peut-être est-ce aux confins du monde, aux limites de notre atmosphère, qu'il faut chercher le sublime mystère de la production du fluide sacré. À mesure que la terre, entourée de son atmosphère, s'avance dans l'espace sans bornes où gravitent les mondes, elle déplace et refoule une couche d'éther qui bientôt, repoussée par le soleil et les autres sphères qu'elle rencontre, reyienl, toute chargée des brûlantes émanations du soleil, vers la terre, qui de nouveau la pénètre et lui imprime ainsi d'incessantes ondulations. Par ces frottements, ces chocs réguliers de notre atmosphère et de Téther qui constituent de véritables vibrations, se développe un son conlinu, pur comme les lumineuses régions où s'accomplit le phénomène, immense comme l'immensité dans laquelle il retentit. Je pourrais vous dire quel doit être ce son, à quelle octave de l'échelle musicale il appartient ; je pourrais vous dire en quel ton tourne la terre.

Nous ne pouvons entendre ces sonorités, nées aux confins du monde, pas plus que nous ne pouvons sentir le mouvement qui nous emporte avec la terre. Nos sens ne sont pas aptes à percevoir ces impressions, hors de toute proportion avec notre nature bornée; nous en serions écrasés. C'est par notre intelligence

senle que nous apprécions ces mouvements généraux, dont nous ne pouvons éprouver la sensation.

Les sons ainsi produits n'arrivent donc pas à notre oreille; mais ils pénétrent l'atmosphère, ils l'imprègnent, s'y dissolvent, et, restant en suspension dans Ta ir, ils y forment ce gaz, ce fluide dont je vous parlais et qui renferme tous les éléments des sons. Vous le voyez, le monde ainsi disposé est un orgue immense; il ne s'agit plus que d'extraire les sons qu'il contient : c'est ce que nous ferons facilement.

C'est à l'aide des instruments de musique que nous allons opérer cette soustraction. Car, à ce point de vue, les instruments de musique ne produisent plus, ne créent plus le son. Nous épargnons au noble fluide cette profanation; nous lui restituons son origine supérieure. Les instruments de musique vont le chercher dans Tair^ ils l'appellent. Ils en réunissent les éléments épars dans l'atmosphère; ce sont, à proprement parler, des instruments de précision propres à l'extraction, à la manifestation du son.

Si l'instrument est bien construit, s'il est conforme à des lois constantes, immuables, que le génie de l'homme a devinées, les atomes musicaux se réunissent, se combinent avec l'air environnant; le phénomène se produit, le son se manifeste.

Dieu a donc permis que le son obéît à la corde, au tube, à la surface vibrante, à la voix qui l'appelle dans de certaines conditions de régularité et d'ordre que nous vous ferons connaître plus tard. Le fluide sonore vient se poser sur l'agent qui le sollicite avec inlelli-

gence, comme le fluide électrique quitte le nuage qui le recèle pour suivre la tige conductrice que le génie de l'homme a envoyée à sa rencontre.

Une loi bien simple préside au phénomène de la manifestation du son. Tout corps élastique, vibrant régulièrement dans l'air, a la propriété de réunir et de combiner les atomes musicaux.

Si les conditions nécessaires ne sont pas rigoureusement observées, si les vibrations n'ont pas leur enliére liberté, la combinaison se fait mal, le son avorte : nous n'entendons qu'un choc, un bruit.

Ainsi, ce que nous nommons bruit n'est qu'un son incomplet; ce n'est pour ainsi dire que le rudiment du son. Ce sera, si vous voulez, un son mort-né, à qui le temps et l'espace ont manqué pour se développer, et qui périt faute d'air; ou bien encore, dans d'autres circonstances qu'il serait superflu d'énumérer ici, ce sera un mélange informe d'éléments incompatibles, dont l'amalgame ne produira qu'un corps sans cohésion qui éclate, se brise au moment même où il apparaît.

Le son musical n'est donc en réalité qu'une succession de chocs précipités, rapides, qui se confondent, s'unissent pour former, à l'aide de points sonores trèsrapprochés, une ligne sonore non interrompue. Vous pouvez faire la facile expérience de la conversion du bruit en son musical : parlez; puis, arrêtant la voix au hasard sur une voyelle quelconque, prolongez, comme sur un plan horizontal bien nivelé, le son sur lequel vous aurez émis cette voyelle ; cette prolongation constituera un véritable son musical et représentera un degré

de la gamme. Voilà tout le secret de la transmutation de la parole en chant. Vous voyez donc que, malgré toute la différence que notre oreille apprécie entre le bruit et le son, ils^sont tous deux enfantés par des moyens analogues, et se composent des mômes éléments, le son n'étant dans la réalité qu'un bruit épuré, fixé, solidifié ; ainsi le charbon vulgaire devient le diamant précieux.

Il n'y a donc, en effet, d'autre différence du bruit au son que la sustention, la durée et l'action volontaire ou involontaire du sentiment musical, qui nécessairement a une immense infiuence sur la manifestation du son et sur la direction qu'il reçoit. Si la vie de l'homme était plus longue, s'il avait plus de temps à donner à la manifestation du son, il joindrait toujours le chant à la parole, devenus désormais inséparables et se prêtant un mutuel secours. Il élèverait ainsi le son à la plus haute puissance. Ses désirs, ses passions s'exprimeraient par des intonations régulières, intelligentes, pleines de chaleur et d'animation qui ajouteraient à ses discours une énergie, une force de conviction irrésistibles. Comme cette expression serait plus naïve, elle devrait être d'autant plus vraie qu'elle voudrait être accentuée, profonde, incisive, entraînante. Pour atteindre son plus haut point de persuasion, elle ne pourrait se passer de sincérité. Le mensonge serait trop facilement reconnu; il serait donc plus difficile, plus rare; il serait peut-être impossible! Ce sérail le règne de la vérité I... Mais la vie de l'homme est bornée ! Il se hâte, il parle, il ment.

Car l'homme est évidemment créé pour le chant,

LETTRES 6UR hK MUSIQUE. 251^

nous Tavons dit. En se bornant au bruit de la voix parlée, il ne remplit pas entièrement sa destination. Toute son organisation témoigne qu'il est au suprême degré doué de la faculté d'extraire le son musical du fluide qui le recèle. En outre, par son contact incessant avec ce fluide .qui le pénètre et Timbibe, qu'il respire arec Tair, il acquiert une afîinité singulière avec la sonorité elle-même. Comme un chimiste habile sait séparer, réunir, combiner les différents gaz flottant dans Tair, de même le musicien, avec un art merveilleux, sait choisir, parmi les sons aussi suspendus dans l'atmosphère, ceux qui lui sont nécessaires, ceux qui ont le plus de sympathies entre eux et pour lui.

Car, s'il y a des sons qui s'attirent, il y en a qui se repoussent. Si nous contraignons des sons de familles différentes à s'associer, ils se plaignent, gémissent, et, comme eux, nous éprouvons une sensation douloureuse; car, je vous l'ai dit, notre affinité avec eux est complète : nous souffrons de leurs peines^ nous tressaillons de leurs joies; tout est commun entre eux et nous.

L'art consiste à modifier, à adoucir, à vaincre ces répugnances naturelles. On peut, à force de soins, de caresses, décider des sons ennemis à s'associer pour un certain temps sans éprouver ni faire éprouver de sensation fâcheuse. — C'est ce que le musicien appelle préparer la dissonance.

Mais ces alliances contre nature ne peuvent être de longue durée. L'étranger introduit par artifice dans une famille de sons étroitement unis, comme un malfaiteur dans une maison honnête, doit bientôt céder sa

f60 DERNIERS SOUVENIRS ET PORTRAITS.

place au son légitime, qui reprend, avec un bonheur que nous partageons, le rang qu'on lui avait enlevé pour un moment. — C'est ce que les musiciens nomment sauver ou résoudre la dissonance.

Ces principes étant posés, nous marcherons désormais d'un pas plus rapide dans la démonstration des phénomènes musicaux. Adieu.

Page 1