LE DUEL. — LE MAITRE DE CHANT
Je suis arrivé à Paris au mois d'octobre 1843, jeune, gai, avide de plaisir, reciierchant les fêtes, les bals, les spectacles, aimant le jeu, les chevaux, tout ce qu'on aime enfin dans la jeunesse, et qu'on voudrait aimer toujours. En outre, je ne manquais pas d'argent, j'avais tin crédit très-honorable sur une des premières maisons de la capitale. Dans ces conditions pleines d'agrément, et dans ces heureuses dispositions, dont je sentais et appréciais vivement tout le prix, je m'installai au premier étage d'un hôtel de la rue de Rivoli, bien décidé à mener joyeuse vie et à satisfaire brillamment tous mes goûts*
262 DERiNIEAS SOUVENIRS ET PORTRAITS.
Avec une fortune suffisante pour soutenir l'honneur de mon nom, et un nom assez honorable pour qu'il me permît de dissiper ma fortune, il ne me fut pas difficile de m'introdulre, avec toute sorte d'avantages, dans la vie élégante et dorée des clubs et des coulisses; grâce aux conseils de mes nouveaux amis, je me mis assez vite au courant des mystères peu mystérieux de la vie parisienne de haut goût, à laquelle je me livrai avec chaleur, sans scrupule comme sans réserve; maisbien-s tôt un petit incident, interrompant à l'improviste le cours de mes plaisirs et de mes agitations, vint me condamner à une retraite forcée et tempérer l'ardeur de mes entraînements juvéniles.
Un soir que j'avais dîné gaiement avec quelques-uns de mes amis au café de Paris, j'arrivai à l'Opéra, où on jouait un ballet nouveau, je ne saurais vous dire lequel. Quoique j'eusse d'habitude une place dans une des loges des lions^ dans une de ces loges qu'on nommait alors infernales, j'avais ce soir-là loué une stalle d'orchestre pour mieux juger de l'effet de la représentation et jouir à la fois du spectacle de la salle et de celui du théâtre. Mais je voulais surtout contempler et admirer de face une jeune débutante, brillamment échappée aux évolutions du corps de ballet, et venant pour la première fois s'élancer joyeusement, à la tête de ces troupes légères, sur ce théâtre, où elle avait, jusque-là, vécu ignorée, et combattu en soldat obscur.
La jeune prêtresse de Terpsicho^e, ou, si vous Taimez mieux, la petite élève de M. Mazilier, m'intéressait vivement par sa grâce et me touchait par sa modestie; je
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voulais prendre une part active au succès qu'elle devait nécessairement obtenir, mais qu'il fallait savoir enlever par des manœuvres habiles et savamment combinées. Je lui avais promis d'abord ma protection et mon concours éclatant, puis les murmures flatteurs de plusieurs de mes amis dont les mains, enchaînées par des liens que je connaissais, n'osaient; se compromettre ouverte* tement; puis, enfin, les applaudissenients frénétiques de quelques-uns de mes compatriotes nouvellement arrivés, et qui, par conséquent, libres de tout engagement antérieur, devaient me seconder avec vigueur et donner un cours bruyant et prolongé à l'enthousiasme que je leur avais imposé et que j'étais, au reste, parfaitement en droit d'exiger; car j'étais l'étoile polaire de ces enfants du Nord, je les guidais à travers Içs plaisirs de la capitale, et ils devaient^ par nos conventions, se bien garder de s'amuser sans ma permission, me suivra partout où je les conduirais, et former au besoin un bataillon sacré toujours prêt à m'obéir et à me seconder suivant l'occasion.
Lorsque je me présentai à l'orchestre, jugez de mou désappointement en trouvant ma stalle occupée t C'était une erreur du bureau de location qu'il eût été facile de réparer; mais j'avais dîné généreusement, et, ce qui mettait le comble à la contrariété que j'éprouvais^ ma protégée était déjà en scène; j'avais manqué son eiitrée ! Dès qu'elle m'avait aperçu à l'entrée de l'orchesjtre, elle m'avait décoché un long regard tout baigné de tendresse, qui venait se confondre avec une pirouette étincelanle qu'elle enlevait et termi^ail ei^ ce moment,
et que je me hâtai d'applaudir avec transport et avec rage. Ce regard qu'elle m'avait adressé, où je lisais les reproches que méritait mon peu d'empressement, mon arrivée si inconcevablement tardive, ce regard m'exalta. Je parlai un peu vivement au gentleman qui occupait, au mépris de mon droit, la stalle que j'avais retenue; l'usurpateur sans le vouloir me répondit de même. Une querelle dans les régies s'engagea, mais sans bruit, sans esclandre, en gens comme il faut, et, le lendemain, je recevais de mon adversaire un bon coup d'épée qui me traversa la main droite, me confina dans mon appartement et me donna tout le loisir de faire de longues réflexions.
Ma blessure était sérieuse et exigeait des précautions, et, dans la solitude où me jeta le dénoûment de cette fâcheuse rencontre, il fallut bien me créer des distractions et tromper mon oisiveté forcée; je passais tout à coup d'une agitation fiévreuse à une immobilité plus fiévreuse encore, il est vrai. J'eus du courage, et, dès que je pus m'occuper, pour trouver un remède à Tennui qui me dévorait, je résolus de me remettre à la musique, que j'avais étudiée avec succès et avec amour dans mon enfance. J'avais la voix de ceux qui n'en ont pas, c'est-à-dire un baryton restreint dans ses limiles, descendant peu et ne montant guère; mais le timbre en était assez agréable. Je pris un maître de chant, lequel me trouva une voix superbe et entreprit, à vingt francs le cachet, de faire de moi un Rubini de salon : je devrais dire un Tamburini, puisque je n'avais pas la prétention de ténoriser.
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Mon maître était unyëtëran du Théâtre-Italien, exilé de ce noble champ de bataille, où il avait compté cent triomphes, s'il fallait l'en croire, par les années et par un catarrhe, dont il éprouvait toujours un accès au milieu de ma leçon; accès qui, par conséquent, retardait mes progrès, puisqu'il réduisait d'autant l'heure consacrée à mes exercices vocaux, et qui, en outre, me coûtait chaque fois une boite de bonbons pectoraux, que je présentais à mon maître pour qu'il y puisât avec la discrétion convenable, mais qu'il se hâtait de glisser dans sa poche. Cette poche avait probablement une communication secrète avec sa poitrine; car, dès que la boîte était tombée dans le gouffre, la toux se calmait. Je Tai toujours soupçonné d'avoir eu à cette époque une maitresse fort enrhumée.
Don Filippo Dardanelli (car il était Napolitain, et portait le don avec fierté), ou il signor Dardanelli, ou tout uniment M. Dardanelli, ou enfin M. des Dardanelles, comme l'appelait mon valet de chambre, chantait réellement bien. Il avait du style et aimait la bonne musique, qu'il comprenait et qu'il sentait avec une vraie passion. Voilà pour le beau côté; mais voici le revers de la médaille : il avait une voix déplorable, éraillée, rabotant l'oreille dans les chants doucereux ou légers, et pleine de calïots déchirants dans l'expression tragique ou douloureuse. Mais ce n'était rien encore : il chantait horriblement faux; trop haut quand il faisait sec, trop bas quand il pleuvait. C'était un vrai baromètre .
Comme il était bonhomme au fond, qu'il était cjéygué
à son art, qu'il s'était altaohé à moi (probablement parce que je le payais bien), qu'il disait à mes amis que jQ faisais de grands progrès, ce qui me flattait, et qu'eu somme je n'avais à lui reprocher que l'abus des boites de bonbons, je le traitais bien, et je supportais sansm^ plaindre les inégalités hygrométriques de sa voix trop sensible; mais, un jour qu'il pleuvait à verse, je n'^ pus tenir, et, l'interrompant au milieu du duo de Masè^ qu'il chantait avec moi :
— Maître, lui dis-je, il me semble que c'est bieA faux.
— C'est vrai, me répondit-iK
— Qui chante faux, vous ou moi?
— C'est moi.
Je le regardai ; il ne riait pas, et parlait trës-sérieu* sèment et très-tranquillement.
— Mais comment, vous, si bon musicien, ohantez;* vous si faux?
— Parce qu'il pleut.
— Mais hier?
— Le temps était trop sec.
— Mais ne pourriez-vous, en vous écoutant bien...?
— Je m'éboule.
— Eh bien?
— Je chante faux, mais j'entends juste.
— Comment?
— Pour moi, je chante juste.
— Mais comment savez-vous qUe vous chantez faux?
— Parce que tout le monde me le dit. Au théâtre, mes camarades, le chef d'orchestre, le souffleur, les
machinistes, les lampistes, le caissier quand je touchais mon mois, tout le monde me le disait. Le public me le disait aussi quelquefois à sa façon, vous savez... J'ai fini par le croire.
Je n'avais rien à répondre ; tant de bonne foi, tant de respect pour l'opinion d'autrui, tant de résignation me touchait. Dardanelli me paraissait plus vertueux que Caton^ plus sage que Socrate, plus juste môme que le juste d'Horace, j'étais recueilli dans mon admiration, quand sa quinte de toux le prit; je lui offris un bonbon; il prit la boite, la mit dans sa poche, accepta son cachet, et ouvrit la porte en me disant :
— A demain, monsieur le comte; voici de la pluie pour huit jours, je sens cela à mon la bémols qui est mon indicateur, mon critérium, et qui ne me trompe jamais. Il est terriblement en déroule aujourd'hui!
Comme il allait me quitter, il s'arrêta :
— Bon! j'oubliais le meilleur; je suis comme Figaro, ilmeglio mi scordavot Sachez, monsieur le baron, que, jeudi prochain, à neuf heures du soir, j'ouvre mes salons ! Voilà une nouvelle qui fera du bruit dans le monde! Vous lirez dans les journaux : t Le célèbre professeur Dardanelli, le maître à la mode, a ouvert ses salons. » Disons tout bonnement mon salon. Maintenant que vous commencez à sortir, il faut venir, cela vous distraira ; il faut assister à celte petite fête. Je réunis tous mes élèves et quelques-uns de leurs amis. Il y aura de jolies dames, de charmantes jeunes personnes. Ce sera de la musique intime, en famille. Là, vous pourrez être tranquille, on chantera juste, je ne chanterai pas. Et puis j'aurai
d^excellents rafraîchissements, des glaces de toute sorte, que vous ne connaissez pas encore à Paris, des granitij des glaces dures que nous nommons tnattoni^ c'est parfait I Tout cela vient d'un fameux glacier napolitain, qui vient de transporter son utile industrie à Paris. Que ne peut-il aussi y transporter le beau ciel et l'air pur de cette belle patrie que j'ai quittée si jeune, et qui ne m'a jamais rappelé! dolce ed ingrata patria l Je suis sûr que rien qu'à l'aspect du Pausilippe, mon la bémol reprendrait son aplomb. Et tout serait dit, car c'est là ma blessure I Croiriez-vous, monsieur le baron, que, lorsque j'ai rêvé de Naples, ou quand tout bonnement je reçois une lettre, une simple lettre de Naples, je chante juste toute la journée?...
— A votre place, mon cher maître, j'aurais une correspondance très-active avec Naples.
— Euhl euhî les ports de lettre sont bien chers f Allons, allons, à jeudi, n'est-ce pas, monsieur le baron ? vous me ferez cet honneur.
Et il partit en chantonnant : Il meglio mi scordavo t il meglio mi scordavo!