LES OREILLES. — LE DIAMANT
Parmi mes amis se trouvait un personnage assez remarquable et qui, tout en partageant nos plaisir?, passait cependant au milieu de nous pour un homme se livrant à des études sérieuses. Il était singulier dans ses habitudes. Souvent il disparaissait pendant des semaines entières, puis revenait se joindre à nous, sans que personne sût à quoi il avait employé son absence. C'était un Hongrois; on le nommait le comte Etienne Kesthély de Rosenwald; il paraissait riche et menait un assez grand train. C'était un homme d'environ trentecinq ans, grand, bien fait, d'une belle figure, quoiqu'il y eût quelque chose de dur et d'âpre dans sa physionomie, où l'on remarquait comme une empreinte sinistre, qui s'effaçait cependant dans la chaleur d'une discussion, mais qui reparaissait et reprenait son niveau dans le calme, comme un indice révélateur. Il avait l'abord froid et l'œil caustique; il était très-instruit, parlait facilement toutes les langues de l'Europe, savait l'hébreu, l'arabe et, je crois, le sanscrit, et se tenait toujours soigneusement au courant de toutes les découvertes scientifiques modernes. Au xv* siècle, il eût été alchimiste ou astrologue. Aujourd'hui, en 18S4, il serait certes à la tète du parti des tables tournantes, dont
il est peut-être Tinvanteur ou l'introducteur en Europe. Mais alors, en 1843, il se contentait d'être galvaniseur, électriseur, mais surtout magnétiseur.
Il avait, en effet, une passion profonde pour le magnétisme, dont il était un des apôtres les plus fervents; il était sérieusement convaincu que cette science mystérieuse devait bientôt changer les destinées humaines; que là se trouvait le lien qui nous enchaînait au monde invisible et surnaturel; que la bonté de Dieu voulait bien nous montrer cette route, mais que la paresse naturelle à Thomme, son ignorance, sa faiblesse, son orgueil, son dédain pour ce qu'il ne comprend pas surle-champ, et surtout une terreur instinctive dont on ne se rendait pas compte, nous empêchaient d'y marcher d'un pas ferme et résolu. Pour lui, s'il cherchait, il trouverait. Comme tout adepte qu'illumine une foi ardente, il était intolérant et ne permettait pas le doute le plus léger à l'endroit des prodiges qu'il nous racontait journellement, et dont, disait-il, il avait été un des témoins, et le plus souvent un des acteurs.
Ce jour-là, il devait déjeuner chez moi; et, en effet, à peine il signor Dardanelli m'eut-il quitté, qu'on m'annonça le comte Rosenwald.
— Qu'avez- vous donc? me dit-il. Vous paraissez bien gai.
Car je riais encore de ma conversation avec mon maître de chant.
Je la lui racontai.
— Trouvez- vous rien de plus bizarre, lui dis-je, que la situation perplexe des oreilles de ce pauvre homme.
et le double rôle qu*el les jouent dans sa vie de musicien? La plus légère dissonance dans la voix d'autrui, une intonation à peine douteuse le révolte et lui fait jeter des cris d'angoisse, et, pour lui, il chante faux le plus bravement du monde, et sans sourciller. Il voit la paille, non dans Toeil, mais dans la voix du voisin, el ne sent pas la poutre qui fait chavirer la sienne. En vérité, je trouve là le sujet d'une fable, d'un apologue plein de moralité. . . Mais qu'avez-vous? Vous ne m'écoutez plus. .. En effet, je le voyais préoccupé de la vue d'un petit meuble en palissandre d'une forme assez singulière que je tenais à la main, et dont il cherchait à deviner l'usage.
— Mettons-tious à table, lui dis-je, et, puisque votre curiosité est un peu excitée, quoique vous ne m'en disiez rien, je vous raconterai, tout en déjeunant, l'histoire de cette petite boîte qui attire votre attention ; je vous préviens d'abord, et pour ne pas vous tromper, qu'elle ne vous offrira rien de bien merveilleux, et je vous avertis, en outre, que je serai forcé de vous parler musique, ce que vous n'aimez guère, je crois; mais je tâcherai d'être bref.
— Quoi donc? est-ce un instrument de musique?
— Oui, vous avez raison, c'est un instrument de musique. Mais voici le déjeuner. Or, écoutez, si vous le voulez bien toutefois, et arrétez-moi dès que je vous ennuierai; je me tairai au premier signal.
— Vous savez, mon cher Etienne, que, pendant que j'étais malade, et très-malade, des suites de ma maudite blessure (qui m'empêche de vous servir aussi bien que je le voudrais), j'ai reçu les soins d'un jeune chirurgien,
înt DERNIERS SOUVENIRS ET PORTRAITS.
très-habile et très-instruit, que, d'un commun accord, nous avions amené sur le terrain. Il me soigna parfaite* ment, et me guérit assez bien pour que je puisse au moins découper ce perdreau et vous offrir tout à Theure un petit verre de mon excellent château-margaux, que vous appréciez. Lorsque j'entrai dans ma convalescence, et que mon. docteur sut quej'étudiais la musique^ il me dit qu'il s'était aussi beaucoup occupé de musique. « Mais non pas au même point de vue que vous, ajoutat-il. Je n'ai jamais eu la prétention d'être un chanteur, quoique d'illustres exemples eussent pu m'y autoriser. Mais la musique m'a toujours paru quelque chose de si intéressant, je dirai de si merveilleux; elle touche d'une manière si délicate, si directe, si intime aux mystères de noire système nerveux , car, pour moi, elle me magnétise (vous voyez que le docteur empiétait sur votre domaine), que je voulus l'étudier en médecin, en physiologiste. Mes premières observations, mes premières éludes à ce sujet se portèrent naturellement^ et par une induction facile à concevoir, sur les oreilles. Je crois être le premier qui soit entré dans cette voie, et j'acquis sur ce point une telle expérience, une telle intelligence, un tel instinct, si vous voulez, .que j'étais parvenu à deviner, à la simple inspection d'une oreille, le plus ou le moins d'aptitude du sujet pour la musique. > Mais buvez donc, mon cher comte, pour vous donner le courage de m'entendre jusqu'au bout.
— Point, point; continuez, je vous écoute; vous ne m'ennuyez pas encore.
— Je poursuis donc, t Vous concevez, continua mou
jeune docteur, à combien d'examens minutieux il avait fallu me livrer pour arriver à cela. J'avais, comme vous le pensez bien, commencé mes travaux par ce qu'ils pouvaient m'offrir de plus agréable et de plus instructif à la fois, l'étude des oreilles féminines, et, pour cela, j'avais demandé et obtenu mes entrées dans tous les théâtres de Paris, je veux dire ceux où l'on chante; on avait bien voulu, dans des vues toutes scientifiques, me nommer médecin de TOpéra, de l'Opéra- Comique, de l'Opéra-Italien. J'avais même étendu mon empire jusqu'aux théâtres de vaudeville, où je trouvais aussi de jolis sujets d'étude et d'inspection. Tous ces titres facilitaient singulièrement mes recherches et développaient mes facultés d*appréciation. Admis dans les loges des artisfes, dans ces charmants réduits soigneusement interdits aux profanes, j'obtenais quelquefois la permission, la faveur d'observer de près les oreilles de ces dames, d'en mesurer les contours, les sinuosités. J'étais devenu si habile, que je puis dire que je déchiffrais une oreille à première vue; l'oreille était devenue pour moi la musique elle-même, et je lisais une oreille comme un musicien bien instruit dans son art lit une partition. Je disais sans me tromper, sans hésiter môme un seul instant : « Oreille de soprano, de I mezzo-soprano, de contralto, oreille juste comme de » l'or, fausse comme un jeton... » Vous pensez bien que je renfermais dans mon for intérieur cette dernière observation. Je vous assure que cette étude était pour moi pleine de charme et véritablement féconde en enseignements. Je vous dirai un autre jour, ajouta mon doc-
leur, à quels bizarres rapprochements, à quelles conclusions singulières et inattendues, et souvent vérifiées par Texpérience, mes expertises consciencieuses m'ont souvent amené. » Voulez-vous un peu,mon cher Etienne, de cette gelée d'ananas?
— Volontiers,
— Dois-je continuer?
— Je n'y vois pas d'inconvénient.
— Vous m'encouragez comme j'encourageais le docteur, f Vous saurez qu'en outre, me dit-il encore, les oreilles, je parle toujours des féminines, au point de vue moral, m'ont expliqué ou révélé bien des choses cachées au vulgaire, inconnues des mortels ignorants. Les oreilles changent d'aspect suivant les occupations, les émotions de la journée. Tout se transforme, la couleur, la transparence, lès contours de ces sinuosités que la nature y a si finement dessinées. L'oreille après souper, par exemple, a un caractère tout particulier, tout exceptionnel. L'oreille qui a joyeusement veillé n'est plus la même que celle qui a paisiblement dormi sous l'aile maternelle. Je vous confie là bien des mystères; mais vous êtes discret, et vous me garderez le secret. J'ai reconnu, et j'ai classé vingt-^deux variétés principales d'oreilles, et cinquante-six sous-genres. Il y a l'oreille discrète, l'oreille sincère ou loyale, l'oreille candide, l'oreille chaste, puis aussi l'oreille avare, l'oreille avide, l'oreille impure. Il serait trop long devons exposer mon système dans tous ses développements. Ce sera, d'ailleurs, le sujet d'un cours que je compte professer à la Faculté, ou à l'Opéra. »
— Vous VOUS taisez ?
— J'attends vos ordres.
— J'ai des raisons particulières pour vous prier de continuer.
— En vérité? J'obéis, t Cette étude persévérante, ajouta toujours mon Hippocrate, m'a quelquefois cependant valu des désagréments. Tout n'est pas rose dans la science ; mais il faut bien saroir s'exposer et se dévouer au besoin. Ainsi, un jour qu'à l'Opéra j'examinais attentivement l'oreille d'un soprano, un monsieur, un étranger que je n'avais jamais vu, porteur d'une canne surmontée d'un diamant, entra brusquement dans la loge, tira de sa canne, prohibée par les règlements d'une police prévoyante, un large glaive, une sorte de coutelas, et, trouvant probablement que j'étudiais avec trop de conscience une oreille sur laquelle il avait peut-être des droits, il exprima la prétention sauvage de me couper les miennes... »
— C'est vrai, dit tranquillemeift Rosenwald en m'interrompant; tenez, voici la canne, voici le diamant, voici le glaive.
— Quoi! lui dis-je en riant, c'était vous?
— Moi-même ; je me battis le lendemain avec votre Hippocrate, le docteur Claudien; je le blessai légèrement; aprts quoi, je lui abandonnai tout à fait les oreilles en litige et leurs dépendances.
— Vous avez là un beau diamant, lui dis-je en regardant la canne.
— N'est-ce pas? Oui, il est beau; c'est moi qui l'ai fait.
— Comment I que voulez -vous dire? Il est donc faux?
— Faux? Voyez.
Et, prenant sur la table un beau flacon en verre de Bohême, auquel je tenais beaucoup, il y promena riipidement son diamant, en fit deux morceaux, et les déposa sur la table d'un air de triomphe.
— Oui, lui dis-je avec un soupir, il n'est que trop vrai.
— Eh bien, vous le voyez, s'écria-t-il en s'animanl, et sortant tout à coup de son calme habituel, il est vrai, très-vrai, et c'est moi qui l'ai fait.
—- J'avoue que je ne comprends pas.
— Hélas ! je ne comprends pas plus que vous, et c'est là mon éternel désespoir î Sachez, mon cher Gustave,, que j'avais déposé et oublié au fond de mon laboratoire, dans un coin tout à fait obscur, derrière des cornues, des vases de toute forme, tout au bout d'un réduit inaccessible ^ l'œil comme à la main, une petite fiole de cristal de roche hermétiquement bouchée, et contenant une poussière de charbon que j'avais au préalable vigoureusement magnétisée. Figurez-vous mon étonnement, ma joie immense, mon ravissement surhumain, lorsqu'un soir, au bout de quelques mois seulement, le hasard d'une installation nouvelle m'ayant conduit dans ce sanctuaire obscur et poudreux, et ayant amené sous ma main cette fiole ainsi rendue à la demiclarté d'un jour ténébreux, j'y trouvai ce magnifique diamant, immédiatement reconnu pour incontestable par mes yeux exercés, par mes yeux éblouis des feux
qu*il lançait de toute part! Jamais Aladin, aux prises avec la lampe merveilleuse, jamais Ali-Baba, dans la caverne des quarante voleurs, n'éprouva un saisissement pareil. Je me crus un magicien, un gnome, un esprit de feu, j'eus peur de moi-môme. Je promenais mes regards avides dans ce réduit obscur, et, me croyant tout à coup descendu au centre de la terre, dans ces cavernes profondes où le diamant naît en silence sous la pression des siècles, j'appelai à haute voix les génies des ténèbres, leur demandant mes diamants. J'avais brisé la fiole, et mes lèvres brûlantes couvraient de baisers ce diamant qui n'était qu'à moi seul, ce diamant que le soleil allait éclairer pour la première fols, ce diamant que j'avais créé, ce diamant mon fils! Je sentais ma raison chanceler dans mon cerveau. « Quelle victoire! me disais-je; quel triomphe pour la science, et quelle source de richesses !,.. » Mais voyez, Gustave, à quel tourment je suis destiné 1 il y a quatre ans déjà que cette aventure m'est arrivée. Depuis ce temps, je me consume en efforts superflus, en épreuves de toute sorte. J'ai essayé toutes les combinaisons possibles de carbone, j'ai introduit dans des fioles exactement semblables à la première, faites du môme cristal de roche, toutes les poussières imaginables de charbon. Ces fioles, je les magnétisais jusqu'à épuisement, je leur donnais ma chaleur, ma force, ma volonté de fer, j'aurais voulu leur donner ma vie avec mon sang! Vaines tentatives! rien! rien que cette noire poussière qui vient me montrer le néant de mes recherches!... Ah! j'ai depuis reconnu ma faute, j'ai versé dans le silence des nuits
bien des larmes amères! car j'ai été moi-même l'auteur de mes torlares et l'artisan de ma ruine I
Je le regardais en silence; il me faisait mal, j'étais touché de cette grande douleur, et je n'osais lui demander quelle faute il avait commise.
— Je n'aurais pas dû, dit-il enfin lentement et d'une voix sourde, casser la première flole; c'est elle qui faisait le miracle, c'est dans ses flancs que résidait le secret que je cherche aujourd'hui. Sans doute, les molécule's en étaient disposées d'une façon particulière, et renfermaient une grande richesse magnétique. Ah î le supplice de Prométhée n'est rien auprès de celui que j'endure I
J'étais moi-même terrifié et comme anéanti devant cette puissante conviction. Pour lui, il se tut et parut plongé dans de pénibles réflexions» Il était comme accablé sous le poids de ses pensées. Sa figure était livide et décomposée, et jamais je ne vis mieux dans tous ses traits cette expression sinistre qui en était le principal caractère.
Il se leva au bout de quelques minutes, passa la main sur son front comme pour chasser les idées qui l'obsédaient, prit un petit verre de vin qu'il effleura à peine de ses lèvres, et me dit avec une fausse gaieté, et comme un homme qui veut oublier :
— Mais tout cela ne m'apprend pas ce que contient votre fameuse petite boite; vous m'avez parlé d'une foule de choses, sans me dire un seul mot de ce qu'elle contient. C'est un instrument de musique, disiez-vous?
-r Oui, et le voici.
Alors j'ouvris la boîte, et j'en lirai, avec respect et précaution, une paire d'oreilles admirablement préparées par un habile anatomiste. C'était un bijou charmant à voir, et qu'on pouvait, par conséquent, regarder et observer sans éprouver aucune impression fâcheuse.
Sur une petite tablette d'ébène, soigneusement polie et vernie, incrustée dans tout son contour d'une double bordure d'argent et d'écaillé, ouvrage de Boule luimême, s'élevaient deux petites tiges d'or. Chacune de ces tiges soutenait une oreille si ingénieusement disposée, si adroitement préparée, que l'œil y distinguait facilement tout le trajet que parcourt le son, et pouvait en suivre la course à travers toutes les sinuosités des canaux les plus fins et les plus délicats. Rien n'y manquait, et on y admirait, sans effort comme saps recherches pénibles, Pœuvre merveilleuse de l'éternelle sagesse, en môme temps qu'on était forcé de rendre justice à l'art et à la science du préparateur.
— Vous voyez que j'ai eu raison, Etienne, de vous dire que c'était un Instrument de musique, ou du moins, si vous me cherchez querelle, un instrument pour la musique. En existe-t-il un plus merveilleux que cet admirable appareil?
» Le lendemain de ma conversation avec le docteur Claudien, pour me continuer, les pièces à la main, la démonstration de son système, il m'avait apporté ce petit bijou d'une nouvelle espèce.
» — Quoil lui dis-je, ces oreilles immobiles et gla* cées aujourd'hui ont vécu, ont entendu?...
» — Elles ont vécu, elles ont entendu, elles ont reçu tous les bruits de la terre; elles ont tressailli sous la vibration d'une voix aimée. Les accents de la joie, de la tendresse, de la prière, de la terreur, les ont émues. Mais, rassurez-vous, vous n'avez jamais rencontré, dans ce monde du moins, celui qui leur a dû ces émotions diverses. Il y a longtemps qu'il dort du sommeil éternel. Mais quel rôle a-t-il joué dans notre comédie, dans ce drame tragico-bouffon qui recommence sans cesse, et où changent seulement les costumes et les décorations? Fut-il soldat, moine, artisan, laboureur? fut-il bon ou mauvais, sensible ou cruel? Qui le sait? et que vous importe? et que m'importe? Tout ce que je puis vous dire avec certitude, c'est, premièrement, queces oreilles, si soigneusement conservées, étaient des oreilles modèles, parfaitement construites, et c'est ce qui leur vaut probablement l'honneur d'arriver entre vos mains; et, deuxièmement, c'est que celui qui les a portées a disparu de la terre depuis deux cents ans environ. Il ne faut donc pas nous attendrir, il serait trop tard pour le pleurer. Regardez cette date, d'abord; puis ensuite le nom de celui qui nous a légué ce beau travail.
• » Alors il me montra, gravée sur cette petite plaque de nacre que vous voyez là, incrustée sur une des faces de la tablette, cette date : 1660; et, de l'autre côté, sur cette plaque semblable, cette inscription : G.-C. F.
PRiEP.
» Voici l'explication qu'ilïne donna de cet hiéroglyphe: Cette préparation, m'assura-t-il, était l'ouvrage de la jeunesse du fameux médecin de Louis XIV, Guy-Cres-
cent Fagon; ce sont ces iniliales que vous voyez scintiller sur la nacre, et il y avait près de deux siècles que ce monument précieux, témoignage authentique des études sérieuses du célèbre docteur, était dans la famille de Claudien, car sa grand'mére avait porté cet illustre nom de Fagon.
» Comme je le priais de me laisser pour quelques jours cet héritage respectable :
» — Je ferai mieux que de vous le prêter, me dit-il, je vous le donne. Je pars dans un mois pour un voyage scientifique qui me mènera peut-être plus loin que je ne voudrais : je vais faire une petite promenade le long de l'Afrique centrale; si je péris dans cette course un peu aventureuse, si la fièvre me tue, si les crocodiles me mangent, si mes guides m'assassinent, si un roi noir m'empoisonne ou me fait étrangler pour me voler deux a«nes de calicot rouge ou bleu, car je cours toutes ces chances agréables, au moins, mon cher malade, vous restera-t-il là, sur cette petite table, un léger souvenir du docteur Claudien; et peut-être direz-vous une fois : < Il fut mon mé- » decin, mon ami; que les sables du désert lui soient » légers! »
— Allons) allons! je suis content du docteur Claudien, dit Rosenwal den se disposant à me quitter. Et qu'est-il devenu ? est-il en effet parti ?
— Il est parti il y a huit jours, et, à Theure qu'il est, il vogue vers le Sénégal; j'espère bien qu'il nous reviendra en bonne santé, et riche d'observations nouvelles sur les oreilles noires, ce cher et bon docteur!
ut DERNIERS 80UVBN1RS ET PORTRAITS.
Voilà, mon cher Etienne, toute l'histoire de ma petite boite en palissandre ; ma conversation avec Dardanelli m'avait inspiré le désir de regarder ces oreilles modèles, ces oreilles préparées par Tillustre Fagon, et j'allais les étudier de nouveau quand vous êtes entré.
— A propos de Dardanelli, ne m'avez-vous pas dit qu'il oue;fat{«^««a/on«jeudi? Puis-jevousaccompagner chez cet original? voulez-vous que je vienne vous prendre? A neuf heures, je serai à votre porte.
-<- C'est à merveille, et je vous attendrai.
•— A jeudi donc, mon cher hôte; je vous laisse; étudiez ces oreilles, cela ne vous apprendra pas grand'chose. Les sciences, hélas I ne nous montrent que Textérieur de toute chose I tout le reste est mystère et nous échappe* Adieu, je vais aller voir si mon charbon s'est fait diamant; il y a bien six mois que je n'y ai regardé. Aht pourquoi, dans ma joie d'enfant, dans ma joie insensée, ai-je brisé la première fiole t Jamais, Gustave, je ne me pardonnerai ce premier mouvement, bète et naturel comme tous les premiers mouvements! Ah t ce regret me pèse là comme un remords : que dis-je? bien pltts qu'un remords!... Mais je ne connais pas encore le poids de cette faculté de l'âme.
"— le le crois, mon cher magicien; allez donc visiter vos fioles et leur donner le coup d'œil du maître. Qui sait! peut-être allez-vous trouver quelque pierre magnifique qui vous attend avec impatience.
— Ah I mon cher, si la métamorphose s'est accomplie, si j'ai un second fils, je vous le donne, fût-il plus beau que le Régent^ plus brillant que les étoiles du fir-
marnent t Mais vous me garderez le secret, et you6 direz que ce diamant vous vient en droite ligne d'un descendant de tippoo-Saïb.
— Je vous le promets I
— A la bonne heure, c'est entendu. A jeudi donc, neuf tieures.
— A jeudi.