‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 40 sur 48 · LE CONCERT, — L'INCOGNITA · texte numérisé non relu

LE CONCERT, — L'INCOGNITA

Le jeudi suivant, à neur heures précises du soir, on vint m'averlir que le comte Rosenwald m'attendait à ma porte, dans sa voiture. J'étais prêt, et je Tous bientôt rejoint.

— Vous étes^rexactitude même, mon cher Etienne, lui dis-je en montant en voiture.

— Oui, je n'aime pas à me laisser surprendre ou dominer par notre ennemi, par le temps. L'exactitude est un duel avec le temps.

— C'est un duel, hélas t où je suis vaincu trop souvent! Je ne suis pas aussi brave que vous. A propos, et mon diamant? et Tippoo-Saïb? lui dis-je en montapt en voilure.

— Ah I mon cher, ne m'en parlez pas, mon charbon est plus noir que jamais ! Mais, dites- moi, votre Dardanelli ne demeure-t-il pas rue d'Astorg, un petit pavillon au fond d'une cour, au bout d'une avenue ?

— Précisément; mais comment savez-vous cela?

— Je le sais... par hasard, par ouï-dire, comme tout le monde. — Rue d*Astorg, dit-il au valet de pied.

Puis la voiture partit.

— Mais maintenant, dites-moi quel caprice, mon cher Etienne, vous fait désirer de m'accompagner chez Dardanelli, vous qui détestez la musique; car je connais vos goûts, je vous ai étudié cent fois dans la loge que nous partagions à TOpéra. La danse seule a le privilège devons séduire et de captiver votre attention . Vos yeux et votre lorgnette fonctionnent avec une remarquable activité pendant le ballet, qui a toutes vos sympathies, toutes vos admirations, tous vos applaudissements. Vous donneriez Mozart et Rossini pour une pirouette.

— Cela dépend des jambes qui la font, mon cher mettante^ mon cher pazzo per la musica. Mais, en somme, cela est vrai, j'en conviens, 'sans confusion, sans rougir, sans me voiler le visage, oui, j'aime peu la musique.

— Je vous plains, mon cher magicien, mon cher Albert le Grand.

— Je n'aime pas qu'on me plaigne, je vous en préviens, mon cher fanatico; et, puisqu'il en est ainsi, je vous dirai alors, crânement et sans vergogne, que je n'aime pas la musique. Je ne conçois pas que des hommes raisonnables passent leur temps à composer, inventer, aligner sur un papier réglé des gargouillades, tandis que d'autres créatures mâles et femelles gazouillent à qui mieux mieux et consacrent leur vie

lE BARON DE STORA. SM

el toutes leurs facultés à tourmenter leur pauvre gosier; et l'on devient célèbre avec tout cela I on devient un maestro^ un maître! En vérité, cela me passe; décidément, la musique me crispe et me porte sur les nerfs. Pourquoi ne pas laisser tout cela aux oiseaux, qui s'en acquittent si bien?

— C'est une proposition qu'on peut soumettre au directeur des beaux-arts.

— Après cela, je vous le dirai naïvement, je conviens, je confesse que c'est un sens qui me manque; aussi je ne proclame pas à haute voix mes opinions à cet égard; je n'ai pas cet orgueil stupide qui porte certains hommes à se faire une vertu et une force de leur igAprance ou de leur incapacité. Non, je me tais humblement, et suis bien éloigné de me composer un titre de gloire, un diadème, une couronne, de mon manque total d'intelligence sur ce point. Mais je ne crois pas non plus être, à cause de cela, un homme déshonoré, perdu de réputation, bon à jeter aux gémonies, à donner en pâture aux bêtes. En tout cas, ce ne sont pas les bêtes qui manqueraient. Assez de bonnes gens, fort honorables et très-distingués d'ailleurs, aiment la musique ou feignent de l'aimer; je ne veux pas les troubler dans leur jouissance, je leur laisse cette passion sincère, ou cette prétention ridicule, et ne demande pas qu'on les conduise au bûcher.

— Allons, pour ma part, béte ou non...

— Ah ! mon cher Gustave !.. .

— Je vous sais gré de cette tolérance.

— Mais la danse, les groupes, les attitudes gra-

cienses charment et ravissent mes regards. La dan* settse eet nn rhythme vivanti une poésie qui respire, et) quand j'ai fait de la chimie toute la journée, quand j'ai pâli, frémi, tremblé au fond de l'âme pendant mes longues séances de magnétisme, la danse me calme^ me ranime, me repose, me ramène sur la terre^ en me jetant au milieu d'une sorte de demi-rëalilé confuse et voilée, où je continue agréablement mes songes.

— Le magnétisme vous passionne donc toujours?

— Plus que jamais.

— Vous a-t-il dit son dernier mot? Sortez-vous des expériences vulgaires? arrachez vous quelque chose à ce terrible sphinx, ô jeune GËdipe ?

— Peut-ôlre.

•^ Allons, convertissez •* moi, séduisez-moi , faites de moi un adepte ; je suis tout prêt à me laisser convaincre*

— Je suis sur la voie d'une découverte admirable.

— En vérité?

— Admirable, vous dis-je, et dont les résultats, si j'étais assez heureux pour les voir se confirmer, changeraient la face du monde , mais pour moi, pour moi seuU à mon profit unique; car je garderai mon secret.

— J'en serais charmé pour vous; pour moi, non; car je vous avoue sincërementf et bêtement, que le monde, avec la face que je lui connais^ avec sa face de tous les jours, cette face de bonhomme qui me sourit assez volontiers, me convient et me plait beaucoup, et je ne lui demande pas d'en changer*

— Vous êtes jeune, vous ne parlerez pas toujours ainsi. Allez, allez, laissez faire le temps.

— Votre face sera-t-elle meilleure? les femmes seront-elles plus jolies? J'espère que vous mettrez bon ordre aux choses de la musique, et que vous mettrez, par conséquent, un frein aux gargouillades. Mais encore une fois, et cela est très à-propt)s, dites-moi donc pourquoi vous m'accompagnez chez le signor Dardanelli? Est-ce pour détester un peu plus cette pauvre musique, et vous faire, une bonne fois pour toutes, bien crisper vos nerfs, afin de n'y plus revenir?

— Vous êtes curieux et tenace, Gustave.

— Du tout, je suis surpris, et cherche à vous comprendre.

— Eh bien, peut-être vous le dirai-je au retour. Et, tout en devisant de la sorte, nous étions arrivés

rue d'Astorg, devant la demeure du signor Fillppo Dardanelli. La voiture pénétra sous la voûte, roula dans Tavenue et nous déposa devant le perron, que nous eûmes bientôt franchi.

Lorsque nous entrâmes dans le salon, le concert venait de commencer. Il y avait beaucoup de monde, et la société était de bon aloi. Comme dans tous les concerts du monde, cette société se fractionnait en deux parties, les auditeurs et les exécutants; mais, là, ces deux publics étaient unis par les liens les plus étroits, et animés d'une sympathie réciproque : c'étaient deux alliés et non pas deux ennemis, et on comprenait bien qu'on n'allait pas livrer une bataille, mais bien cimenter une union par des chants venant d'un côté, par des àp-

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plaudissements yenant de l'autre. De jeunes filles simplement parées, de jeunes femmes d'une élégance pleine de goût, dès jeunes gens, dont quelques-uns venaient pour le chant, et dont beaucoup venaient pour les chanteuses, composaient le chœur; de jeunes mères, des frères, des sœurs, des amis, quelques maris dévoués, composaient le public. Heureux artistes! heureux public! toujours satisfait, toujours charmé, dont le contentement s'échappait en légers murmures, et se mêlait parfois aux discrètes modulations du chœur harmonieux. C'est ainsi qu'une source fraîche et pure, cachée au fond d'un bois^ coule doucement au souffle de la brise.

En vérité, je pensais tout cela, car j'étais jeune et je me sentais réellement sous le charme de celte réunion. Tout était jeune aussi autour de moi, excepté Dardanelli et le chœur qu'on chantait, car il était de lui; mais cette musique vieillotte et anodine, parée d^ ces fraîches voix et de ces fraîches toilettes, semblait jeune à l'œil. Il me semblait voir une douairière habilement attifée, dont les rides disparaissent sous des flots de rubans. On voyait bien çà et là quelques grands parents ; mais ils étaient aimables el modestes, et de même que le chœur qu'on venait d'exécuter, ils se retrempaient dans celte atmosphère gracieuse et juvénile.

Je ne vous ferai pas le programme du concert, vous ne l'attendez pas de moi; je l'ai, d'ailleurs, complètement oublié : tout ce que je me rappelle aujourd'hui, c'est qu'au moment où un morceau venait de finir, et pendant qu'on l'applaudissait, la porte du salon s'ou-

yrit, une jeune femme parut, s'arrêta quelques instants sur le seuil, et, après avoir cherché des yeux un siège vide, alla s'asseoir dans un angle du salon.

Tous les regards se portèrent sur cette jeune femme qui, sans .fausse timidité, comme sans assurance affectée, venait ainsi de pénétrer seule dans le sanctuaire. Mais elle ne sembla nullement troublée , et conserva une attitude simple et parfaitement naturelle.

Dardanelli alla à elle, la salua respectueusement, s'excusa de ne pas avoir été au-devant d'elle dès son entrée dans le salon. Elle Taccueillit avec grâce, avec un sourire un peu triste, mais plein de charme ; puis elle échangea quelques mots avec deux ou trois des jeunes personnes du chœur, s'assit au milieu d'elles sur une des banquettes réservées aux chanteurs, prit un cahier de musique, et se disposa à faire sa partie dans un morceau d'ensemble qu'on allait chanter.

Il me fut impossible d'écouter ce morceau d'ensemble. Je ne voulais plus qu'une seule chose : distinguer au milieu du chœur la voix de la nouvelle venue , et je me fatiguais en efforts superflus pour l'isoler et la découvrir. J'éprouvais une sorte de colère contre ces voix importunes qui se mêlaient ainsi à la seule voix que j'eusse voulu entendre, et qui ne lui permettaient pas d'arriver à moi pure et sans mélange. Ce chœur qui tout à l'heure me paraissait plein d'harmonie, je le trouvais maintenant odieux et insupportable.

Mais j'allais enfin connaître cette voix si ardemment désirée! Dardanelli lui demanda si elle voulait bien chanter, et lui proposa plusieurs morceaux; après

quelques incertitudes, elle choisit la romance de Guillaume Tell : Sombres forêts; alors elle se leva, s'approcha noblement et simplement du piano, y prit place, fit un court et excellent prélude, doux et brillant à la fois, tout imprégné de pures harmonies , et, s'accompagnant elle-même avec une grande habileté, elle chanta cette belle mélodie d'une voix angélique, d'une voix divine, avec la perfection du goût le plus pur et du sentiment le plus exquis.

Je ne sais si je vous ai dit qu'elle était belle. A quoi bon vous le dire? ne Tavez-vous pas deviné? Elle était belle de cette beauté qui se révèle aux grands peintres, et que le pinceau de Raphaël ou de Léonard de Vinci a su fixer sur la toile, comme le type éternel de cetle beauté vraie qui n'a pas besoin d'ornemenl§, et que Dieu donne quelquefois tout entière, dans toute sa perfection comme dans toute son abondance, sans en rien retenir au fond de sa main puissante.

Elle chanta , et, pendant qu'on applaudissait, cette fois loyalement et sincèrement, puisqu'il était évident qu'elle n'avait ni parent ni ami dans la salle, elle alla reprendre sa place sur son humble banquette, recevant avec un plaisir visible les félicitations qui lui venaient de toutes parts. Moi, j'étais plongé dans une extase véritable, à tel point que je ne m'étais pas aperçu que Rosenwald lui-même, cet indifférent à la musique, cet insurgé contre son pouvoir, avait lui-même déposé sa froideur habituelle et applaudissait avec frénésie, comme entraîné et subjugué malgré lui.

— Eh bien, lui dis-je, vous êtes vaincu !

— Moi? Nullement, me dit-il en rentrant sur-lechamp dans son calme habituel ; je conviens que ce cbant est un bruit agréable, mais ce n'est pas le chant que j'applaudis. Vous, vous êtes dupe de vous-même; moi, je sais ce que je fais, parce que je sais ce que. j'éprouve. C'est la femme, c'est cet ensemble gracieux, ee soiU ces proportions harmonieuses que j'applaudis. Son chant n'est qu'une émanation d'elle-même, une manifestation de ce rhythme vivant, de cette poésie vivante dont je vous parlais. Je l'applaudis, non pas parce qu'elle chante, mais parce qu'elle est.

— Mais convenez au moins que ce chant, cette voix divine est une perfection de plus.

— Le cbant met en lumière toutes ses perfections, et en action tout l'équilibre de ses beautés, voilà tout; mais je conviens que, par cela même, il la fait valoir et lui donne toute sa force et toute sa puissance. Un rayon de soleil qui viendrait la chercher dans l'obscurité et l'éclairerait d'un jour harmonieux, produirait un effet analogue, et vous n'applaudiriez pas le rayon du soleil.

— Vous êtes un homme terrible.

— Allez, tout se tient dans ce monde, croyez-moi ; ce qui chante si bien en elle, ce sont ses yeux, d'où s'élance un si beau regard; cette chevelure si riche, ses dents qui sont des perles , sa bouche si purement dessinée, le contour admirable de toute sa personne...

— Et comptez-vous pour rien l'intelligence qui illumine son noble front ? Ah t vous l'analysez trop pour que TOUS puissiez la trouver aussi belle qu'elle Test

véritablement. Vous la passez au creuset de votre chimie ; vous la traitez comme une substance qu'on décompose, et tout à rheure vous allez la réduire en formule. Vous gâteriez toute la création si on vous laissait faire. Moi, je la vois, je la regarde, et j'admire avec ignorance, avec ravissement, un des plus beaux ouvrages de Dieu. Je ne lui demande pas compte de sa beauté et ne fais pas l'inventaire des dons qu'elle tient de la grâce divine.

Il me semblait que, pendant que je parlais ainsi, Rosenwald me regardait d'un air légèrement railleur; mais, habitué à son scepticisme, je n'y fis pas autrement attention ; d'ailleurs, un grand mouvement se fit au moment même dans le salon, parce que la chanteuse, profitant du passage d'un valet qui offrait des glaces, et du désordre qu'il occasionnait, s'était éclipsée sans bruit et venait de disparaître. Tout le monde entoura M. Dardanelli, et je m'approchai vivement du groupe qui se formait et qui l'accablait de questions.

— Quelle est celte jeune personne?

— Je l'ignore.

— Mais son nom?

— Je ne le sais pas.

— Son pays?

— Qui le sait !

— Sa demeure?

— M'est inconnue.

— Mais enfin!... monsieur Dardanelli... Vous conviendrez... il n'est pas possible...

Toutes ces interpellations se croisaient comme un

feu roulant que le pauvre professeur recevait en pleine poitrine.

— Laissez-moi parler, dit-il enfin, si vous voulez savoir ce que je sais, et, quand vous le saurez, vous verrez que vous ne saurez rien.

On fit silence, le cercle se rétrécit autour de Dardanellî, qui toussa, et put enfin dire ce qui suit:

— Il y a environ trois mois que celte jeune personne, accompagnée d'une sorte de dame de compagnie qui a bonne façon, et que vous auriez pu voir ce soir dans le petit salon qui précède celui-ci, si vous y aviez regardé, est venue me demander des leçons de chant. Je l'entendis, et je fus tout d'abord émerveillé, ne voyant, je vous l'avoue humblement, rien à lui apprendre. Cependant elle persista, et me fit l'honneur de me demander des conseils ; vous voyez si elle en a profité t Elle vient ici deux fois par semaine, ne m'a jamais dit ni son nom ni sa demeure, que je n'ai jamais eu non plus le courage de lui demander. Quant a son pays, conmie elle parle parfaitement toutes les langues connues, il m'est Impossible de rien deviner à cet égard ; elle parle italien comme moi, français comme vous, allemand comme Gœlhe ou Schiller, anglais comme un membre du Parlement. Un jour, elle rit, parce qu'elle vit que, sur un petit calepin où j'écris mes heures, je l'avais désignée par ce mot : Flncognita,

» — Oui, c'est bien, me dit-elle, conservez-moi ce nom, je l'accepte parfaitement.

• — Je pourrais cependant, luidis-je, chercher à deviner; sur le cachet que vous me donnez, je vois un 0.

» — Yods croyez? répondit-elle en ridût légèrement de son rire un peu triste. Ëh bien, ne cherchez pas plus longtemps, tous ne trouveriez rien; ce n'est pas un 0, c'est un zéro.

i Puis elle partit^ et je ne sais rien de plus^ n'ayant jamais, par une discrétion que vous comprendrez^ remis ce chapitre sur le tapis. Elle vient, chaule^ me consulte sur un trait, sur une note, sur une phrase, m'écoute gentiment, suit mes conseils avec confiance, sans objections; puis elle se retire, toujours avec sa duègne; et, comme elle me paye très-bien, honorablement, exactement, et comme c'est tout ce qu'il me faut, et comme je suis très-satisfait de ses procédés, de ses progrès, de sa vocalisation, de son style, de son gaût, je la trouve une élève parfaite, accomplie, sublime, et suis bien décidé à n'en jamais demander davan* tage.

Un long concert d'exclamations entremêlées d'une foule de conjectures de toute sorte suivit ce petit récit ; chacun se perdait dans un dédale de suppositions plus ou moins hasardées. Ce qu'avait dit Dardanelli devait nécessairement fournir un large thème aux imaginations de chacun. Aussi ne se faisait-on pas faute de qualifications. < G'esi une fée, — une aventurière,

— une nymphe, — une apparition I — c'est Corinne,

— ou Saphol — c'est Noima, — c*est Jeanne d'Arc qui chante, — ou Agnès Sorel, etc., etc. »

Tout le monde était d'accord, cependant, sur les belles manières, l'air parfaitement noble et distingué de rincognita. Quant à moi, dès que cela fut possible.

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je m'emparai du pauvre Dardanellî, qui succombait, et, le menant dans un coin isolé :

— Voyons, lui dis-je en lui offrant une boite de bonbons exquis, soyez sincère : ce que vous venez de dire est une leçon faite d'avancé pour tout le monde, un thème convenu entre vous et Tlncognita. Mais, à moi, votre élève, votre ami, votre bon ami, vous allez me dire la vérité, n'est-ce pas? tout bas, entre nous, pour moi seul. Vous savez que je suis discret comme la tombe : quelle est cette charmante personne?

— Je vous jure sur les mânes d'Alexandre Scarlatti (c'était son plus grand serment), sur celles de Dominique son fils, de Léo, de Jomelli, de Durante surtout, de Porpora, de Basse le Saxon, de Zingarelli, mon honoré maître, .sur tout le Conservatoire de Naples, que j'ai dit la vérité pour vous comme pour eux, la vérité vraie, et qu'il me serait impossible de dire autre chose.

— • Eh bien, je vous demande seulement de me dire une chose que vous savez nécessairement. Quels sont ses jours et ses heures de leçon?

— Scarlatli m'est encore témoin que je n'en sais rien. Elle n'a ni jours ni heures fixes; quand elle veut prendre une leçon, elle m'écrit le matin, et, d'ailleurs, je lui ai promis de ne jamais dire à personne le jour ni l'heure convenus.

— Eh bien, ne me le dites pas, écrivez-le-moi.

Il se prît à rire, refusa , avec une énergie féroce d'abord, puis toujours décroissante; car, comme je l'attaquais et l'étourdissais de toutes les façons, par la

flatterie, par l'amitié, par des promesses, il s'attendrissait et mollissait pea à peu devant mes instantes prières ; j'atteignis enfin avec ravissementau point extrême du decrescendo^ du smorzando de sa résistance, qui se perdit bientôt dans un vague ptam^^'fno, et il finit par me promettre, non sans m'avoir fait jurer vingt fois de garder un secret absolu, de me faire savoir, dès qu'il en serait instruit lui-même, le jour et l'heure choisis par l'Incognita pour la prochaine leçon. Il était temps, car j'étais épuisé par mes efforts, et ma victoire m'avait exténué.

A ce même moment, Rosenwald vint tranquillement me frapper sur l'épaule.

— Voulez-vous que nous partions? me dit-il. Ma voiture est prête.

Je n'avais plus rien à apprendre ni à attendre ; je partis avec lui, dans une extrême agitation cependant.

Quand nous fûmes en voiture, nous gardâmes le silence pendant quelques instants. Il me semblait qu'une barrière s'élevait entre nous, et je sentais qu'une chose inconnue, mystérieuse, réelle cepe^ndant, nous séparait et changeait nos relations. Ce fut lui qui parla le premier, et il me dit d'une voix très-douce et avec des inflexions très- amicales, presque caressantes:

— Tônez-vous toujours, mon cher Gustave, à savoir pourquoi j'ai désiré vous accompagner^ chez M. Dardanelli?

— Comme vous voudrez, mon cher Etienne.

Je prévoyais que nous entrions dans les sentiers de la

diplomatie, et qu'il fallait être prudent, réservé, ne rien livrer à l'ennemi.

— Permettez-moi de vous dire que, si vous ne tenez plus à l'apprendre, je tiendrais beaucoup à présent à vous le dire. Veuillez vous rappeler que nous sommes presque convenus que je vous le confesserais en sortant de chez le professeur, alors que vous paraissiez, en plaisantant il est vrai, désirer le savoir. Mais maintenant, mon cher Gustave^ l'heure de la plaisanterie est passée.

— Vous m'intéressez beaucoup, cher comte, fis-je

en riant autant que je le pouvais. Allons, je suis prêt à

vous entendre.

— Eh bien, je vous ai accompagné pour vous dire ceci : Au nom de notre repos, je dirais au nom du mien si ce pouvait être une raison pour vous, au nom de nos relations amicales et affectueuses, je vous supplie de ne plus penser à la personne que vous venez de voir, et qui paraît vous occuper beaucoup.

Il avait prononcé cet ultimatum d'une voix grave et accentuée, posément, carrément, et cependant avec une légère émotion que je ne lui avais pas encore vue. Tant qu'il avait parlé, mon cœur avait battu avec force, car une sorte d'intuition me faisait prévoir la conclusion où il allait arriver. A ces dernières paroles, je bondis malgré moi sur la banquette.

— Vous saviez donc qu'elle devait venir?

— Oui!

— Vous la connaissez donc?

-Oui!

— Êtes-vous son mari, son frère, son amant?

— Je ne sais rien de tout cela.

— Mais alors où est votre droit?

— Je n'ai pas de droit, je vous adresse tine prière- Je réfléchis quelques instants; je voulais moi-même

me donner le temps de me calmer avant d'aller plus loin, pour ne pas lui laisser l'avantage du sang-froid, car il avait retrouvé, en apparence du moins, sa Iranquillité ordinaire.

— Mon cher comte, puisque nous négocions, je voudrais vous demander le temps de réfléchir. Vous sentez que je ne puis me rendre ainsi à une première sommation, qui, du reste, je vous le dis sérieusement, est conçue en termes trop gracieux pour que je ne Taie pas recueillie avec soin et gravée dans ma mémoire. Si vous le voulez bien, nous reparlerons de cela un autre jour.

— Nous en reparlerons aussitôt que vous le voudrez, et je viendrai vous voir.

Et, comme nous étions arrivés chez moi, je descendis^ de voiture; nous nous séparâmes en échangeant, par habitude, une poignée de main; mais ce n'était déjà plus qu'une vaine formule; c'était le salut que se font deux adversaires qui vont se mesurer de près, le salut que se faisaient dans le cirque les gladiateurs destinés à mourir; c'était la traduction en pantomime, et sur une modeste échelle, de cette sublime politesse de Fontenoy : Messieurs les Anglais, tirez les premiers t Chacun de nous, après cette fausse poignée de main, semblait attendre et prévoir le feu de Tennemi. Quant

à moi, j'étais charmé de me trouver seul. La présence de Rosenwald me devenait importune, odieuse. Son calme feint ou réel m'irritait. Je sautai avec joie hors de la voiture qui nous réunissait. Comme un homme délivré d'un lourd fardeau qui Tétreint et l'oppresse, je soulevai ma poitrine^ et respirai amplement et avec délices l'air frais du soir, l'air libre de la voie publique; puis j'entrai à grands passons l'arcade et m'élançai sur ma porte, que j'ébranlai d'un violent coup de marteau.

l'insomnie.— ARM IDE.

— Eurydice! Eurydice! m'écriai-je en franchissant rapidement les degrés, assailli, je ne sais pourquoi, par cette réminiscence classique au milieu de mon trouble et de mon émotion.

J'entrai chez moi comme un insensé. Daniel, mon valet de chambre, vieux serviteur de ma famille, m'attendait, suivant sa coutume.

— Vous pouvez vous retirer, Daniel.

— Quoi! comment!... M. le baron n'a pas besoin de moi?

— Non, Daniel.

— M. le baron va-t-il donc sortir de nouveau? Faut-il faire atteler ?

— Non, Daniel.

— M. le baron n^est pas malade?

— Non, Daniel.

— M. le baron yeul-il du thé?

— JNon.

Daniel m'avait vu naître, ne m'avait jamais quitté. Il m'aimait d'une tendresse sans bornes, avec un dévouement à toute épreuve, et se croyait, par conséquent, le droit d'être parfois insupportable.

Mais il se tut à l'instant même; il savait, par expérience, que lorsque je ne mettais pas DantW au bout de ma réponse, il devait garder le silence, devenir muet. Je coupais court ainsi à ses otTres de services, à ses interrogations pleines d'un intérêt réel, mais dont le plus souventjen'avaisquefaire. J'avais, d'ailleurs, et depuis longtemps, inventé pour notre usage particulier toute une série d'intonations, une espèce de gamme chromatique de Daniel bien accentués, à l'aide de laquelle il comprenait le plus ou le moins d'à-propos et de convenance de son intervention dans mes affaires. Daniel était un ancien soldat d'un régiment de cavalerie que mon père avait commandé autrefois. Il m'obéissait avec une ponctualité toute militaire. Tout devenait consigne pour lui ; il avait organisé parmi mes gens, dont il avait le commandement supérieur, une sorte de service régimenlaire, et je suis sûr qu'un de mes non! bien sec, bien détaché, qui était pour lui l'indice d'une disgrâce méritée, était en môme temps un coup de canon qui prescrivait un silence général dans le camp.

Il se relira lentement et comme à regret, en jetant cependant sur moi, à la dérobée, un regard inqujet, car nion agitation ne lui avait pas ëcliappé.

Dix ans ont passé sur ces souvenirs; mais, loin de les avoir affaiblis, ces dix années les ont gravés plus profondément dans ma mémoire, et j'éprouve encore aujourd'hui dans toute leur vitalité les impressions de cette époque de mon existence ; les sensations les plus légères, les plus fugitives, sont empreintes au fond de mon cœur conmie dans un daguerréotype ineffaçable. Je vois encore l'ombre et la lumière de ces jours écoulés; j'entends les paroles, les chants, les accords qui ont frappé mon oreille. Toutes les forces de ma vie se sont concentrées dans ce passé.

Quand Daniel m'eut laissé, quand je me trouvai seul, je sentis comme un redoublement de cette fièvre naissante qui allait m'envahir tout entier et m'envelopper de son réseau brûlant. J'arpentai à grands pas mon appartement ; j'ouvris les fenêtres qui donnaient sur les Tuileries, et m'accoudai sur le balcon. La lune éclairait magnifiquement le jardin solitaire, et découpait- sur le pâle azur du ciel les bras des grands marronniers encore dépourvus de feuilles. Je n'entendais d'autre bruit que celui des pas des sentinelles veillant sur la terrasse, que j'embrassais d'un regard. Je crus un moment que j'allais voir la première scène d'Ham-< let; mais j'attendis en vain Horatio et Marcellus, et l'ombre n'apparut pas. Je pus distinguer encore, sur la vaste place où s'étendait ma vue, la voiture qui emportait Rosenwald, et j'en entendis le roulement lointain, qui s'éteignit bientôt et se perdit dans le silence.

Mais ni le silence de la nuit, ni Tair qui m'arrivait

à grands flots,. ne purent calmer moii excitation. le n'étais plus le même, je ne me reconnaissais pas, mon âme ne m'appartenait plus , et, dans ce trouble singulier qai agitait et bouleversait tout mon être, je m'étonnais el ne pouvais comprendre qu'un changement aussi profond eût pu se faire aussi rapidement. Je m'observais el je lisais en moi-même pour la première fois, me demandant comment j'avais vécu jusque-là. Il me semblait parfois qu'une vapeur s'élevait dans mon cerveau, que j'étais ivre'; mais cette ivresse m*éclairait et me faisait prendre eu pitié ma vie d'autrefois. Je croyais sentir rouler en moi les flots d'un feu pur, qui pénétrait et renouvelait mon âme. Mon cœur s'agrandissait et remplissait toute ma poitrine; mais il n'était pas assez vaste encore pour contenir le sentiment qui m'opprimait et qui débordait hors de moi-même. Mon sang coulait plus riche et plus ardent. Mon cœur était bruyant, et chacune de ses pulsations sonnait avec force dans mon oreille. Mes artères battaient violemment le rhythme de ma vie et en doublaient la vitesse et l'énergie. Tout un monde se révélait, et mon existence me paraissait nouvelle; des reflets pleins de chaleur et de lumière rayonnaient dans un immense horizon. J'en voyais les lueurs, j'en sentais l'embrasement. J'étais rempli d'une joie divine: l'amour se levait pour moi.

Les paroles de Rosenwald ne m'avaient fait aucune impression et j'en avals perdu jusqu'au souvenir. Que mMmportaient d'ailleurs, désormais, Rosenwald, ses prières, les périls où je pouvais m'engager? qu'était

pour Inoî, à cette heure, la destinée entière de Rosenwald pesée dans la balance que ma passion emportait? J'appelais le danger, j'appelais la tempête. Tout cela n'était-il pas mon amour lui-même?

La nuit tout entière se passa dans cette agitation, que j'essayai de tromper, ne pouvant ni ne voulant la calmer. Je pris un crayon, et j'essayai vingt fois de copier l'image empreinte dans ma pensée. Mais l'image restait dans mon cœur, et je déchirais avec colère les froides lignes, les contours imparfaits et inanimés que ma main inhabile traçait sar le papier. Puis, la lune se cachant tout à coup derrière d'épais nuages, je crus lire dans le ciel un présage sinistre, et, pour m'en dérober la vue, je fermai les fenêtres. Je m'approchai du piano, et, y trouvant la partition de Guillaume Tell tout ouverte, et me montrant cette belle romance : Sombres forêts^ qui venait de me ravir, un frisson de joie parcourut tout mon corps et me fit tressaillir. J'ouvris le piano pour qu'il me rendît la voix de l'inconnue. Je jouai cette pure mélodie sans bruit et comme en secret, pour que le parfum qui s'en exhalait ne se perdît pas autour de moi, pour le recueillir tout entier, pour m'en enivrer. 11 me semblait qu'un orchestre invisible m'accompagnait doucement et jouait à mes côtés cette musique simple et vraie, avec des nuances délicieuses qui m'en faisaient sentir encore plus profondément tout le charme. Avec le doux murmure des altos, j'entendais le frémissement des feuilles, et je croyais voir sous l'ombrage des sombres forêts errer l'inconnue ellemême, qui m'appelait. Puis les souvenirs de la patrie

absente vinrent tout à coup surgir dans ma pensée; je jouai quelques-uns des airs que j'avais entendus au berceau. Tous mes amours se confondaient ainsi dans mon cœur et empruntaient tour à tour la voix des plus douces mélodies.

Je quittai le piano qui n'avait plus rien à me dire, el, guidé par une inspiration soudaine, j'allai troubler le repos d'un petit orgue que j'avais fait faire pour moi et que je n'avais pas encore louché; je lui demandai les trésors d'harmonie qu'il recelait et que j'avais laissés dormir depuis si longtemps.

C'est dans cette nuit, c'est là, devant cet orgue solitaire que j'interrogeais discrètement, que je sentis et reconnus pour la première fois toute la puissance, toute la magie de l'harmonie.

J'avais mis les jeux les plus doux, et, sous l'impression du sentiment qui m'animait et du calme qui commençait à renaître dans mon âme, je formais de vagues accords, sans rhythme, qui se présentaient naturellement à ma pensée , et que mes mains suivaient dans leurs simples enchaînements. Une voix intérieure me parla, et j'écoulai d'une oreille plus attentive les sympathies des sons. Je laissais un accord expirer sous mes doigts; mais, avant de s'éteindre, il allait se perdre et déposer son mystère dans l'âme d'un accord nouveau, et celui-ci déjà semblait appeler lui-même le groupe inconnu qui allait naître pour le remplacer. Je prenais plaisir à laisser vibrer et frémir un son, dernier vestige de l'accord qui venait de disparaître ; puis tout à coup ce son qui, tout à l'heure, n'était qu'une ruine plain-

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tive et qu'un triste débris, devenait le sommet resplendissant d'un accord tout rempli de lumière ; je compris alors qu'il y avait dans l'harmonie, parlant avec sa smile voix et dépouillée du grand prestige de la mélodie, quelque chose de fort et de profond à la fois, et je vis que les accords vivaient de leur propre vie,

La mélodie, medisais-je, c'est la forme, le dessin, le contour gracieux ou énergique; mais elle est mortelle, elle finit, car le rhythme qui l'a'nime est fils du temps, il lui mesure sa vie, et, comme un juge suprême, il compte ses jours, qu'il a marqués d'avance. Mais l'harmonie, lien mystérieux des sons qu'elle sait réunir en faisceau et combiner en purs rayons, est libre et sans bornes comme la pensée; le temps n'a pas de prise sur elle; c'est une lumière sans fin, et, dans le sillon qu'elle trace, rien ne meurt, car tout y peut renaître.

Et, pendant que je divaguais ainsi, ces idées se croisaient dans ma tète , bien plus confuses encore que je ne les exprime ainsi. La fatigue m'accablait; j'étais brisé par ces émotions nouvelles pour moi, par cette longue nuit passée sans sommeil, car déjà le jour commençait à paraître. Et je murmurais'tout au fond de ma pauvre tête :

— La mélodie est la musique du temps, l'harmonie celle de l'éternité... celle de l'âme..., la musique cachée..., la musique des rêves...

' Mais, quand je disais ces derniers mots, l'harmonie s'était faite rêve tout à fait : je dormais, je rêvais.

Je rêvais que je voyais l'image de l'inconnue entourée d'accords lumineux, ei, comme les musiciens un peu

exercés comprennent et entendent en eux-mêmes la musique qu'ils voient écrite, j'entendais ces accords tracés dans la lumière. Je les entendais tour à tour, les uns suaves et tendres , d'autres sombres et menaçants. Quelquefois le même accord se transformait et semblait moduler par sa propre volonté, ou bien encore un accord s'animait, se détachait du groupe et s'avauçait vers moi en vibrant avec une intensité toujours croissante. Je me rappelle encore aujourd'hui, après dix ans, la terreur que m'inspira un accord de septième diminuée qui marchait à pas lents et se dirigeait de mon côté avec des vibrations qui me glaçaient d'épouvante; mais un son mélodieux, s'exhalant de la bouche de l'image souveraine, arrêta le spectre frémissant dans sa marche, et je vis le lugubre accord se dissiper ^t se résoudre en une légère vapeur. Peu à peu les accords s'éteignirent, l'image elle-même se couvrit d'un voile, s'obscurcit et s'effaça. Tdut disparut.

Je fus réveillé par l'arrivée de Daniel, qui entra dans ma chambre au moment où la pendule sonnait dix heures, suivant son habitude et. selon sa consigne.

Je m'étais endormi dans un fauteuil, un pied sur la pédale de l'orgue, la main droite sur le clavier, appuyée sur des touches encore enfoncées à mon réveil sous la pression de mes doigts, et qui, par conséquent, avaient dû vibrer tant qu'il était resté un souffle de vent au cœur de l'instrument; et cela m'expliqua mon rêve bizarre, auquel s'était mêlé, comme on le voit, un peu de réalité.

Daniel, me trouvant encore dans cette attitude, crut que j'avais passé la nuit entière â jouer de Torgue; il

s'arrêta comme pétrifié, et sa flgnre avait une expression si singulière de profonde surprise, que, malgré moi, je ne pus m'empôcher de rire.

— Est-il possible? dit-il enfin d'une voix élouffce.

— Qu'est-ce, Daniel?

— M. le baron ne s'est pas couché?

— Non, Daniel.

— M. le baron a joué de Torgue?

— Oui, Daniel.

— Toute la nuit?

— Oui, Daniel.'

— Est-il possible ?

— Oui, Daniel.

— M. le baron est donc malade?

— Non,— Daniel.

Ce dernier Daniel^ prononcé avec une intention légèrement chromatique et après uil petit moment de silence, après une sorte de demî-pauso , indiquait que je n'étais pas disposé à soutenir longuement la conversation. Mais ce n'était pas cependant une condamnalion sans appel, ce n'était pas un non final. Daniel se tut un instant; puis il reprit :

— M. le baron veut-il recevoir une dame qui se nomme Armide?

— Armide! quelle Armide? A-t-elle une baguette? Est-elle venue dans un char traîné par des dragons?

— Elle est venue en flacre, et il n'y avait pas de dragons... ni d'autre troupe, dit Daniel étonné.

— Est-elle jeune? est-elle vieille? que dit-elle? que veut-elle?

— Jeune ^ elle a dû l'être autrefois. Vieille^ pas encore. Elle dit qu'elle est pressée, et elle veut remettre quelque chose à monsieur, mais à lui seul.

Daniel s'était cru obligé de répondre ainsi à toutes mes questions dans l'ordre où elles s'étaient présentées, aussi nettement qu'il l'avait pu, et en appuyant fortement sur les mots essentiels pour me faire bien sentir qu'il répondait à tout.

— Allons, Daniel, fais-la entrer, puisqu'elle le veut. Et j'attendis de pied ferme la grande magicienne,

qui se présenta bientôt d'un air assez délibéré.

Daniel ne s'était pas trompé, elle avait été jeune autrefois; mais, comme on voyait encore en elle les traces d'une grande beauté, elle n'était pas vieille. Sa mise était convenable ; le chapeau seul, un peu équivoque, était, comme la personne, entre deux âges, mais plus enfoncé dans la décadence.

Elle s'installa d'abord, et tout à son aise, dans un fauteuil que je lui désignai d'un geste gracieux; puis elle me dit d'un ton grave, d'une voix fortement colorée et toute chargée de prosodie italienne :

— Monsieur, mes amis m'ont, depuis longtemps, nommée Armide, parce que je suis de Sorrente, comme notre grand poëte Torquato Tasso, voulant ainsi et tout à la fois m'honorer par un souvenir flatteur et consacrer ma profession de magicienne célèbre ; mais je me nomme de mon nom Bérénice Querciaverde , ceci importe peu; je dis magicienne^ parce qu'en effet (je puis l'avouer et m'en glorifier) je suis véritablement sorcière. Je dis la bonne aventure, monsieur, par

les caries, par le marc de café, par la chiromancie et par une divination musicale qui m'appartient et que j'ai ingéniée. Est-ce que Dardanelli, votre maître de musique, ne vous a pas quelquefois parlé de moiî

— Dardanelli! Vous connaissez Dardanelli, madame?

— Oh ! depuis longtemps, monsieur; c'est mon compatriote et mon ami, un de mes bons amis. Tout le monde n'est pas de So.rrente, monsieur, et on ne s'oublie pas, on ne peut pas s'oublier, quand on a joué ensemble tout petits enfanté, au doux bruit de la mer, lorsqu'on a solfié et vocalisé ensemble; car, moi aussi, je devais briller sur un théâtre, je voulais être prima donna assolutal mais il n'y a d'absolu que les volontés du destin, monsieur, et voilà pourquoi je dis la bonne aventure. Mais cela importe peu. Oui, monsieur, Dardanelli a grande confiance en moi, il me consulte souvent, il me consulte sur tout, monsieur. Quelquefois, pour le convaincre, j'emploie la seule raison, et il ne me croit pas. Alors, j'ai recours à mon art et je trouve sur-le-champ Dardanelli aussi docile à mes conseils que plein de foi en mes prédictions. C'est un bon cœur, monsieur, et il vous aime bien.

L'accueil plein de sincérité de celte nouvelle Armide, ou de Bérénice Querciaverde , me toucha, et. je me sentis pris d'un redoublement d'amitié pour mon mattre de chant. D'ailleurs, il me semblait que cette conversation devait arriver à quelque chose d'intéressant pour moi.

— Or, Dardanelli, continua Armide, est venu ce matin

de très-bonne heure chez moi (rue Montmartre, n^ 98, au premier, monsieur), me consulter sur une chose très-importante et qui le tracassait beaucoup.

1 — Armide, m'a-t-il dit d'un ton pénétré qu'il n'^ que dans les grandes occasions, j'ai pris un engagement téméraire, je le crois, du moins, et j'ignore encore si je dois, si je puis le remplir ; car je me demande, d'une part, si ma conscience me le permet; et, d'autre part, je crains d'avoir quelques risques sérieux à courir, et cela m'inquiète, et je n'ai pas dormi de la nuit.

1 — Examinons, lui dis-je, cher Filippo : il faut être prudent et ne rien donner au hasard ; consultons le miroir (car j'ai un miroir très-véridicjue et très-iucide). C'est précisément aujourd'hui un excellent jour, trèspropice aux conjurations, le jour de la nouyelie lunel

» Car je possède mon artà fond, monsieur, j'en sais le fort et le fin, et, de plus, je ne recule pas devant les cas les plus épineux, les consultations les plus difficiles. Mais cela importe peu, et il ne s'agit pas de cela; il est temps, je le vois bien, de vous dire maintenant, et en peu de mots^ quelle est la confidence que Dardanelli m'a faite : cela vous concerne^ monsieur.

Et elle me regarda d'un air assez imposant.

Je m'attendais à quelque chose de semblable, et j'écoutai avec la plus vive attention et avec inquiétude.

— Dardanelli a promis à une dame de ne jamais trahir le secret de l'heure çt du jour de ses leçons. Cette dame craint les indiscrets et veut prendre tranquillement sa leçon. Elle a raison; elle paye assez cher pour cela, car Dardanelli est cher, monsieur, et il a raison

aussh Le talent à bon marché n^est plus du talent. Il a donc promis à la dame tout ce qu'elle a voulu; mais voilà qu'hier au soir, il a promis à un jeune homme très-honorable, que M. le baron de Slora connaît beaucoup, de lui divulguer précisément ce que cette dame paraît avoir un si vif désir de laisser ignorer à tout le inonde.

. » — Comment faire, Armide?m'a4-il dit. Tu vois mon chagrin, mon inquiétude et mon embarras! (Il me tutoie quand nous parlons italien.) Quelle promesse faut-il tenir? à quelle promesse puis-je manquer? J'ai gardé la première pendant trois mois ; n'est-ce pas suffisant pour un honnête homme? D'un autre côté, l'autre est toute jeune, elle est née d'hier; ne peut-elle attendre encore? Mais, d'un autre côté encore, le jeune homme est si bon, si gentil (je vous demande pardon, monsieur), il paraît si pressé! que faut-il faire? que dois-je faire?

» Nous avons consulté tous les jeux, monsieur, et la réponse du sort vous a été favorable I

— Ahl madame I que vous êtes bonne et savante!

— ^'Mais le sort a décidé aussi que M. Dardanelli devait prendre toute sorte de précautions pour ne pas se compromettre. Et voici, monsieur (elle regarda autour d'elle pour s'assurer que nous étions bien seuls), voici ce que Dardanelli vous envoie, et il m'a fait promettre que je le porterais moi-même, pour être bien assuré que des mains inûdèles ou indiscrètes n'en abuseraient pas.

Alors elle me remit un paquet soigneusement cacheté ; je l'ouvris avec empressement.

Sur une feuille de papier de musique se trouTaient, comme servant de titre à un morceau , ces mots ainsi disposés :

L*1NG0GNITA

Romance sans paroles.

Puis suivaient trois ou quatre lignes de musique as^sez peu lisibles; puis au bas et en manière de date :

« Vendredi 12 mars^ cinq heures du soir. »

— Mais vendredi 12 mars, c'est aujourd'hui, aujourd'hui même, madame !

— Je n'ai rien de plus à vous dire, monsieur; ma mission est terminée... jusqu'à un certain, point, cependant, car Dardanelli vous prie de déchirer ou de me laisser déchirer cet autographe, qui n'a plus de valeur pour vous, du momenf que vous l'avez lu.

Elle déchira le message et en jeta les débris aoi feu.

— Maintenant, monsieur, je vous prie, moi, Armide, ou Bérénice Querciaverde, d'écrire quelques mots insignifiants à Dardanelli pour le rassurer pleinement, et afin qu'il soit bien convaincu que j'ai fidèlement rempli ses intentions. Il est plein de confiance en moi, il est vrai, mais enfin ce qui abonde ne vicie pas, et il sera plus tranquille.

Je pris un papier et j'écrivis :

« mon maître, mon cher maître, que tous les Scarlatti du monde, les Léo, les Jomelli, les Durante, sur-

• tout les Porpora répandent sur vous des flots d'harmonie et des trésors de vocalisation ! Vous êtes à vous seul plus fort, plus habile , plus grand qu'eux tous ! Vous sauvez les dissonances les plus hardies avec un art incomparable , et vous les changez en consonnances parfaites et accomplies. Mozart, Cimarosa , Paisiello n'ont rien écrit qui m'ait paru plus délicieux, plus frais, plus exquis que la charmante composition que vous avez bien voulu m'envoyer ce matin, et j'aime mieux votre Armide que VArmide de Gluck.

i Votre élève dévoué. »

Je remis cette lettre à l'enchanteresse en la remerciant de ses bons soins, en lui demandant la permission d'aller la consalter sur son trépied, en la chargeant d'une triple ration de bonbons pour mon maître,

— Oh! me dit- elle, je connais ces bonbons; ils sont parfaits et excellents pour la voix! Adieu, monsieur le baron t disposez de moi en toute occasion, ma science est à votre service ; rappelez-vous que mes prédictions s'accomplissent toujours. Je vous quitte, on m'attend, et, comme le ditl'Armide de l'opéra fran- ' çais :

Tai besoin des enfers^ je vais les consulter.

Je la vis, par la fenêtre, remonter dans son char et se diriger vers la rue d'Astorg.

l'attente — LA LETTRE

Quand la sorcière fut partie, je sautai de joie en pensant que, le jour même, à cinq heures, je reverrais i'Incognita. Malgré mon impatience, cet espoir ou plutôt cette certitude, mon déjeuner, ma'toilette, mes ordres à Daniel, que je laissai causer tout à son aise sans Tinterrompre, remplirent assez rapidement le reste de la journée, que la visite de Bérénice Querciaverde et ses longues explications n'avaient pas laissé que d'avancer; j'entendis sonner quatre heures avec ravissement, et je sortis de chez moi, seul, à pied, me dirigeant par des voies détournées vers la terre promise.

A quatre heures et demie, je croisais dans la rue d'Astorg. J'eus tout le loisir d'étudier cette rue solitaire. Entré dans la rue du côté du midi, j'en sortis par son extrémité septentrionale, et recommençai vingt fois cette manœuvre avec une patience merveilleusement soute-* nue; si Ife génie est l'aptitude à la patience, je ne désespère pas d'avoir un jour du génie. Si je ne m'étais vu dans une rue bien pavée, munie de becs de gaz, je me serais certes pris moi-môme pour un navigateur courantdes bordées, attendant le navire signalé et cherchant à le découvrir dans la haute mer. Je consultais à chaque instant ma montre^ dont les aiguilles me sem-

blaient immobiles, plein d'espoir quand une voiture s'engageait dans le défilé, plein de colère et d'angoisse quand elle passait sans s'arrêter devant la demeure prédestinée. Pendant cette longue exploration, mon cœur battait à me déchirer la poitrine. Il était cinq heures moins dix minutes, et mon impatience croissait avec mon espérance, lorsqu'en tournant sur moi-même pour commencer une nouvelle évolution, je me trouvai face à face avec Rosenwald.

— Ah I dit-il en souriant de son air tranquille et impassible, j'étais bien sûr de vous rencontrer ici; vous êtes exact. Youlez-vous un de mes bons cigares?

J'allais répondre à cette insupportable raillerie; il ne m'en laissa pas le temps.

— Pardonnez-moi, Gustave, je me hâte de vous le dire, mon dessein n'est pas de vous offenser; mais, en poursuivant ainsi, malgré ma prière, oui, ma prière, j'insiste sur ce mot, une entreprise insensée, vous ne savez pas quel mal vous me faites.

Ma colère tomba; j'étais désarmé, car je trouvais dans ses t)aroles, dans le son de sa voix, dans l'expression de ses regards, tous les indices d'une douleur profonde et véritable.

— Croyez- moi, Gustave, continua-t-il, quittons cette rue, où nous ne sommes à notre place ni l'un ni l'autre; donnez-moi le bras comme autrefois, et accompagnez votre ami Etienne jusque chez lui. Puis nous irons dîner ensemble, et, si vous n'avez rien à faire, nous passerons la soirée où vous voudrez. Moi, je suis libre et tout à vos ordres.

— NoD, lui dis-je en rasseoiblant tout le sang-froid dont je pouvais disposer, comme un cocher habile rassemble entre ses mains les rênes des chevaux prêts à s'emporter : non, je vous remercie, je ne suis pas libre et je désire rester dans cette rue. Ne dit-on pas dans ce pays que le pavé du roi appartient à tout le monde? Je suis sur le pavé du roi, j'y reste.

— Vous avez tort, Gustave, croyez-le bien.

— Eh bien, voyons, causons amicalement, car je vous aime, Etienne, et, si je vous chagrine, c'est malgré moi. D'ailleurs, qu'ôtes-vous venu faire ici, rue d'Astorg, si ce n'est pour me chagriner aussi? Nous sommes donc quittes en ce moment. Voyons, dites-moi, expliquez-moi bien pourquoi j'ai tort, et, si vous me donnez de bonnes raisons, 11 n'est pas impossible que je m'y rende.

Il se tut un moment, et me dit ensuite plus lentement et d'une voix plus grave :

— Vous avez tort, Gustave, parce que la personne que vous attendez ne viendra pas.

— Qu'en savez-vous? m'écriai-je avec vivacité.

Et je me contenais à peine, je sentais que je pâlissais.

— Je le sais, puisque je vous l'affirme,

— Mais enfin...

— Vous ne me croyez pas? Eh bien, en croirezvous ce papier?

Et il tira de son portefeuille et me. remit un petit billet, évidemment écrit par une main de femme, et sur lequel je lus ces mots :

« M. le baron Gustave de Stora est instamment supplié de ne pas s'occuper plus longtemps d'une personne obscure dont il pourrait troubler la vie.

» L'Lncognita. »

Je restai consterné; puis je regardai et retournai dix fois entre mes mains ce billet laconique.

— Mais qui me garantit...? dis-je à la fin.

— Allons, n'achevez pas votre pensée; me croyezvous capable d'inventer ce petit moyen de vaudeville? me croyez-vous capable, en un mot, de mentir, de faire un faux? Vous ne le pensez pas! ce n'est pas possible.

J'allais répliquer, lorsque Dardanelli sortit de sa de< meure, dont nous n'étions qu'à quelques pas. Il nous aperçut sur-le-champ et vint droit à nous, ne sachant pas qu'il se trouvait en présence d'un homme qu'il avait, sans le savoir, mortellement offensé.

— Bonjour, mon cher élève.

Puis, reconnaissant Roscnwald, que je lui avais présenté la veille, il le salua.

— Eh bien, messieurs, comment avez- vous trouvé ma première soirée, ma petite réunion amicale et musicale? Tout ne s'est-il pas bien passé? Ne trouvez-vous pas mon enseignement parfait etmesgraniti délicieux? Quel goût! quej style! quel mécanisme! Je parle do mes leçons, Le goût, le style, messieurs, deux grandes choses, deux nobles qualités : qui les a, a tout. Mais c'est le ciel qui les donne, et le maître n'est plus là que Iç très-hninble serviteur de la bonne nature. Et les si-

rops,le punch, les fruits glacés ont-ils été aussi à votre satisfaction? Peut-être n'a vez-voas rien pris? Vous auriez eu tort, messieurs; tout cela venait du fameux glacier napolitain, vous savez...

Il aurait pu parler longtemps encore, si je n'avais mis un terme au débordement de sa faconde; il parlait avec une facilité, une abondance, un entraînement surprenants, comme pour se dédommager de ne plus pouvoir chanter, et Rosenwald le regardait avec curiosité, comme un lycéen regarde la girafe ; il était en extase devaut cette intarissable et confuse loquacité. Cette rencontre avait bien, dans la situation où nous étions, quelque chose de comique pour moi ; Dardanelli me faisait TefTet d'un basso comico; il me semblait qu'il chantait un air bouffe, notes et paroles ; mais je l'interrompis sans pitié.

— Où alliez-vous donc ainsi, cher maître?

— Je vais aux Tuileries me promener un peu, prendre l'air avant mon dîner. C'est comme une gamme que je ferais avant de chanter pour me mettre en voix. Je trouve que l'air des Tuileries, vers les cinq heures du soir, aiguise, perfectionne, corrobore Tappétlt et fait trouver le macaroni meilleur. J'en ai de divin, d'exquis, messieurs, qui m'arrive de Naples en droite ligne, et d'excellent parmesan qui me vient aussi de la source. Quel pays que l'Italie ! que de richesses, messieurs! la musique, le macaroni, la peinture, le parmesan I Terre bénie du ciel !

— Vous avez donc terminé vos leçons pour aujourd'hui, mon cher don Filippo?

- II.NII I «IW

LE BARON DE STORA. ai9

— Oui; j'attendais une élève à cinq heures, me ditil d'un air entendu etmaliji; mais elle m'a fait dire dans la journée qu'elle ne viendrait pas. Allons, bonsoir, chers messieurs. Mais j'y pense : ne voulez-vous pas vous reposer jin peu chez votre serviteur, accepter l'hospitalité d'un moment chez le vieux musicien? Per Bacco I sa cave n'est pas encore épuisée I du lacrymacristi ! vin du Vésuve, messieurs I du vin de Syracuse et d'Agrigente, vin de l'Etna, messieurs! car nous sommes ainsi, nous autres, nous ne procédons que par volcan; nous buvons sur des volcans!... Eh! eh! cela ne vaut-il pas mieux que d'y danser? Et, si vous voulez, pour conclure, nous voilà trois... monsieur chante, j'imagine... nous chanterons le trio des Papatacd^ celui de Guillaume Tell... Monsieur doit avoir une bassetaille, il fera la partie de Walter... Que vous en semble?...

— Merci ! merci, cher maître, de toutes vos offres obligeantes; mais nous ne pouvons accepter. Monsieur n'aime pas la musique.

— Allons, allons, bonsoir., chers messieurs I conservez-vous; et vous, monsieur Gustave, à demain samedi, n'est-ce pas, notre leçon habituelle? Si j'ai des nouvelles des pays étrangers, ajouta-t-il en me regardant de côté, je vous les apporterai toutes fraîches, ou plutôt toutes chaudes... Allons, bonsoir.

— Bonsoir, bon appétit, et à demain.

— Vous voyez, nfe dit Rosenwald quand le bavard eut pris le large, vous voyez que ce traître... ohl ne craignez rien pour lui !... que cet imbécile, si vous l'ai-

mez mieux, vient de confirmer et mon dire et la lettre que je vous ai remise; car vous ne me faisiez^ et je l'ai bien vu, l'honneur de ne me croire que jusqu'à un certain point. Il fallait qu'un pareil cuistre vînt me servir de caution! Allons, je vous quitte et vous rends votre liberlé. Mais, encore une fois, rayez de votre mémoire, de votre tête, de votre cœur, tout ce qui s'est pa se depuis hier au soir. Supposez que vous ayez rêvé; soyez le Gustave d'hier matin; rappelez - vous notre déjeuner : nous étions si bons amis, si gais, si confiants ! Est-il possible que quelques notes, qu'une romance... en la bémols qu'une voix... comme il y en a tant, vous ait changé à ce point I Allons, Gustave, un peu de courage I reprenez voire existence d'opéra, de plaisirs faciles et mondains; renoncez à ce météore qui vous a ébloui ; je renonce bien à mon diamant! Faites comme moi quand je me trouve face à face avec ma poussière de "charbon. Allez, tout n'est que poussière et charbon. Vous verrez tout cela plus tard, je vous l'ai déjà dit, laissez faire le temps. Adieu, Gustave.

Il s'éloigna; je restai quelques instants immobile; puis je repris lentement et tristement le chemin de ma demeure.

l'alliance. — LA DÉCOUVERTE.

Je dînai seul chez moi, pour réfléchir tout à mon aise sur ma situation, aviser au parti que j'avais à prendre, et me rendre compte surtout de la conduite que je devais tenir avec Rosenwald.

Il m'était impossible de rien trouver à reprendre dans sa manière d'agir à mon égard; je ne pouvais, sincèrement, le trouver en faute; je n'avais aucun grief à lui reprocher, et, raisonnablement, je ne voyais aucune raison de lui en vouloir. C'est moi qui tentais de m'introduire dans le mystère de sa vie, de ses affections, de ses amours sans doute (car je ne pouvais m'y méprendre). N'avait-il pas cent fois raison de ne pas le souffrir, de s'y opposer par tous les moyens imaginables? Et, d'ailleurs, ne mettait-il pas dans ses efforts pour m'ëloigner toute la réserve, tout le bon goût, toute la discrétion possibles? N'employait-il pas tout ce qu'il avait de ressources dans l'esprit pour éviter de me froisser? Je me sentais comme enfermé dans un cercle sans issue, et je me heurtais de tous côtés contre des impossibilités.

Ce qui m'irritait par- dessus tout, c'est qu'au lieu des périls que j'avais souhaités et que j'attendais, je ne rencontrais jusqu'ici que les combinaisons d'une diplo*

m DERNIERS SOUVENIRS ET PORTRAITS.

matie polie, froide, astucieuse et pleine de détours. Au lieu de marcher l'épée à la main, il me faudrait avancer par la ruse, au milieu de pièges habilement tendus, et qu'il ne me serait pas possible de déjouer, puisque je ne connaissais en aucune façon le terrain sur lequel je m'aventurais; il me faudrait encore, et cela me désespérait, ménager un homme que j'attaquais, dont je venais troubler la paix, et qui semblait vouloir, par ses procédés, par sa conduite calme et réservée, mettre constamment tous les torts de mon côté. Il ne me restait qu'un seul moyen, lui chercher querelle sur tout autre sujet; mais qu'y gagnerais-je? et quelle lumière m'apporterait une rupture, un duel avec lui? Cette situation était intolérable, et je m'agitais vainement dans ma peine et dans mon inquiétude. Je mordais ma chaîne sans pouvoir l'étendre ni la briser.

J'étais dans cette anxiété, cherchant un fanal au milieu de ces ténèbres et une route parmi tant d'écueils, lorsque Daniel parut, une lettre à la main, en me disant :

— De la part de madame Armide ; on attend la réponse.

Je me levai, et, avec un empressement fébrile, je me jetai sur celte lettre, certain d'avance qu'elle se liait à ma destinée. Armide était une alliée que le sort m'envoyait.

La lettre contenait ces mots :

« Une grande magicienne serait charmée de recevoir M. le B. de S. ce soir, vers neuf heures, pour lui parler de choses qui l'intéressent, dans son palais de la la rue Montmartre, 98. >

jLE BARON DE STORA. 828

— Daniel, dis au messager que j'y vais sur-le-champ, que j'y serai à neuf heures précises, qu'on peut compter sur moi.

Il était huit heures, et, dans mon empressement de voir l'enchanteresse, de l'entendre, de causer avec elle, je partis à l'instant même. Pouvait-elle avoir à me parler d'autre chose que de l'inconnue? Peut-être auraitelle un nouveau message à me transmettre de la part de Dardanelli. D'ailleurs, le silence que j'étais obligé de garder était pour moi une véritable torture. J'en souffrais à toute heure. Je cherchais en vain autour de moi un ami dévoué à qui je pusse me confier. Cette agitation qui me consumait, qui m'ôtait mon énergie, s'augmentait incessamment par les efforts que je faisais pour concentrer en moitoutes mes inquiétudes; j'allais donc trouver un grand soulagement à mes peines : Armide serait ma confidente, mon conseiller peut-être. ^ J'arrivai chez Armide avant l'heure prescrite; cependant elle m'attendait. Ce n'était plus la femme modestement vêtue que j'avais vue le matin, mais bien la sibylle de Cumes, ou la pylhonisse d'Endor. Elle avait revêtu le plus brillant costume de son emploi. Un turban richement ajusté couvrait sa tête; de longues draperies disposées en plis harmonieux l'entouraient avec grâce et lui donnaient un grand air de majesté. Un peu de rouge habilement et finement distribué rendait à sa noble figure l'éclat que le temps en avait effacé. Elle était belle. Je la trouvai dans un salon bien éclairé et meublé avec un véritable luxe.

— Madame, lui dis-je, je vous remercie de m'avoir

appelé auprès de vous; vous voyez avec quelle promplitude je me rends à vos ordres. Vous avez donc bien voulu penser à moi?

— Monsieur, vous me plaisez, vous m'êtes sympathique, je vous aime. N'ayez pas peur, monsieur. Je vous aime pour vous servir, pour vous seconder, pour m'unir à vous dans yos recherches. Il m'a semblé, d'après ce que m'a dit mon ami Dardanelli, que vous éprouviez pour l'Incognita une passion véritable, quoiqu'un peu soudaine, il est vrai ; mais nous autres Italiens nous croyons h Tamour, à Tamour vrai, à l'amour qui domine et enchaîne ; je crois en voir en vous tous' les symptômes, et cet amour-là, si rare dans vos froids climats, me touche profondément, moi qui ai aimé.

» Monsieur, ma vie a élé très-agitée, et j'ai dû souvent, dans ma carrière d'artiste, jouer tous les rôles. J*ai quelquefois joué Tancrède, Arsace, Roméo, Malcolm, et cela a donné à la pauvre Bérénice plus d'énergie que le cœur d^uner femme n'en doit peut-être contenir. En outre, plus je vieillis, plus je me sens disposée à compatir aux chagrins d'autrui. Je me sens bonne aujourd'hui et meilleure que dans ma jeunesse. La bonté, monsieur, c'est la maturité du cœur.

» Il me semble aussi que cette jeune femme qui se retire ainsi dans l'ombre n'est pas libre. Pourquoi cette femme si belle, que Dieu a comblée de ses dons, pourquoi craindrait-elle la lumière? La femme jeune et belle cherche le soleil. J'ai dans ma position, plus qu'on ne croit peut-être, bien des moyens de sonder les destinées humaines et d'en deviner les mystères. Eh bien,

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je VOUS le dis, tout ceci n'est pas naturel I D'ailleurs, si j'en crois quelques observations faites par Dardanelli depuis trois mois qu'il a occasion de la voir fréquemment, elle vit triste et solitaire, et il y a un malheur caché au fond de sa vie... un malheur, monsieur!...

Elle se tut un moment et je vis des larmes dans ses yeux. Celte femme exaltait encore mon ardente passion. Si vous mettez parfaitement d'accord deux instruments de musique, tous deux vibreront, et, par une sympathie secrète, confondront leur harmonie, lors môme qu'un seul sera attaqué. Nous éprouvions cette sympathie secrète,'et, pendant qu'elle parlait, mon cœur battait à l'unisson du sien.

Elle reprit ainsi :

— Écoutez bien ce que je vous propose : Nous allons tâcher de percer les ténèbres qui enveloppent l'existence de celle que nous nommons l'Incognita. Si elle est captive au milieu du monde, si, comme nous avons lieu de le penser, sa volonté n'est pas libre, si elle a besoin de vous, enfin, si elle accepte votre secours, je vous offre mon alliance; ne la dédaignez pas, monsieur, elle peut vous être utile. Si^ au contraire, nous nous trompons, vous serez le maître, monsieur, d'agir comme il vous conviendra. Je n'aurai aucun conseil à vous donner.

Cette alliance, que j'étais venu chercher, paraîtra peut-être bizarre; mais, à cause de cette bizarrerie même, je l'acceptai sur-le-champ sans hésiter.

— Maintenant, continua -t- elle, parlons plus tranquillement. J'ai oublié, en vous recevant, de vous demander pardon de vous recevoir ainsi, avec cet appa-

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reil théâtral. J'ai des consultalions ce soir, quand tous m'aurez quittée, et je porte d'avance, il le faut bien, le costume du rôle que je vais jouei* tout à l'heure.

» Mais sachez bien, et pour toujours, qu'il y à trois femmes en moi : il y a Bérénice, d'abord, et Bérénice c'est moi, moî dans toute ma sincérité; c'est elle que vous venez d'entendre. Il y à la sorcière Armîde, qui n'a rien à vous dire en ce moment, et puis, enfin, il y a la bonne femme que vous avez bien voulu recevoir ce matin, l'humble messagère de M. Dardanelli. C'est elle qui va vous parler maintenant et vous dire ce qu'elle a déjà fait pour vous.

Elle prit alors une autre attitude. Et, malgré son costume, je retrouvai en effet en elle la bonne feiime qui m'avait apporté le message de mofi maître de chant.

— Monsieur, me dit-elle du ton vulgaire qu'elle avait le matin et qu'eHè reprit facilement en comédienne consommée, en vous quitlantje suis allée chez M. Dardanelli !uiporfervotreleltre.Àpeineélais-jeentréèchezlui,qu'il fne dit en regardant dans l'avenue qui méfie à sa maison :

» — Voilà le domestiqué de notre inconnue,

» Je descendis à la hâte, et j'entendis cet homme dire à la servante :

» — Madame ne viendra pas prendre sa leçon à cinq heures; prévènèz-en M. Dardanelli.

f J'eus l'idée bien simple et bien vulgaire de suivre cet homme. Cela est bien mal, bien petit, j'en conviens; mais je l'aï fait, el par intérêt pour vous, ffiônsîeur, je vous le jure.

» Cet homme entra dans une maison où demeure

l'accordeur de piano de M. Dardanelli. N'était-ce pas déjà ]à un coup du ciel! Je le suivis, il allait droit chez M. Albrecht, chez notre accordeur I J'entrai hardiment avec lui; M. Albrecht me connaît bien. J'étais pleine de joie. Je voyais bien que nous allions bientôt apprendre quelque chose.

I — Monsieur Albrecht, lui dît-il, madame vous prie de venir demain accorder son piano.

» £1 il se retira.

» — Je venais aussi vous pder, maître Albrecht, dis-je à mon tour, de passer chez M. Dardanelli. La soirée d'hier a terriblement détraqué son pauvre piano, et il a bien besoin deuvous, grand médecin des claviers. (C'est ainsi que je l'appelle familièrement.)

1 — Ah ! chère madame Armide, me dit-il avec son bon accent tudesque que j'aime et qui me fait rire J'ai moimême besoin du médecin, et ne puis en ce moment soigner aucun piano. Il faudra bien que mes chers pianos attendent; je suis malade moi-même et je ne peux sortir t

» — Voilà qui est fatal, monsieur l'accordeur; et qu> vous a donné le droit d'être malade dans cette saison de concerts? Cela est étrange! Et M. Dardanelli? et la daine qui vient de vous envoyer chercher?

» — Mais vous la connaissez; elle va chez Dardanelli.

» — Cela ne l'empêchera pas de vous attendre.

» — Elle attendra. J'attends bien quand je vais chez elle. Je sonne dix fois à la porte de son espèce de couvent; je me promène une heure rue des Ursulines, et il pleut toujours... Et puis, ce n'est pas commode, d'aller à Saint-Germain malade comme je le suis.

» — Monsieur le baron^ continua Armide, j'aurais embrassé Albrecht, s'il l'eût voulu, quoiqu'il soit bien laidl Concevez-vous ma joiet Comme en ce moment*là j'ai pensé à vous 1 Savoir tout d'un coup, sans effort, par hasard, tout naturellement, une chose de cette importance! Et Albrecht qui est malade! et elle qui attend un accordeur! Vous comprenez, n'est-ce pas, monsieur le baron? Un couvent à Saint-Germain, •rue des Ursulines, un accordeur...

— Madame, lui dis-je^ vous êtes une grande et habile magicienne. Hélas! j'aime cette belle inconnue de cet amour qui domine, qui enchaîne, dont vous parliez tout à l'heure. Je l'aie vue hier, hier seulement, pour la première fois, et déjà elle a pris toute ma vie. Je vous comprends et ne suis que trop disposé à faire toutes les folies imaginables 1

— Ce n'est pas folie! dit-elle avec chaleur; c'est sagesse que de marcher droit dans le chemin que la fortune nous ouvre ! .

• Comme elle disait ces mots, Dardanelli entra. Elle me fit signe de ne rien dire devant lui.

— Eh bien, monsieur le baron, s'écria-t-il en me voyant, nous avons été bien malheureux tantôt! Allez, Armide saura arranger tout cela. Qu'a dit le miroir, grande magicienne ?

— Tout va pour le mieux : les cartes sont pour nous, nous avons beau jeu. Vous venez tard, monsieur Dardanelli; vous savez bien qu'à dix heures j'ai affaire, on m'attend dans mon cabinet.

Et, dans ce moment, en effet, un timbre d'un son

tout particalier venait de retentir dans l'appartement.

— Allons, adieu; la pythie va monter sur son trépied. Il faut que je vous quitte. Entendez-vous?

Et le timbre sonna de nouveau.

— Adieu, monsieur Dardanelli. Bonsoir, monsieur le baron ; j'aurai, je Tespère du moins, l'honneur de vous revoir.

Au moment où je sortais avec Dardanelli, elle me prit à part :

— Ne lui dites rien de tout cela, il est un peu timide. Gela se conçoit; quand je jouais Tancrède, il jouait Orbassan. Quand je jouais Arsace, il jouait l'ombre de Ninus. — Ombra di Nino^ ne courez pas si vite, vous allez tomber, lui cria*t*elle pendant qu'il descendait l'escalier. Ombra adorata^ aspetta / M. le baron va vous rejoindre. Hais c'est égal, c'est un bien digne homme, et il vous aime bien. Bonne nuit, messieurs.

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