‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 41 sur 48 · LE PIANO · texte numérisé non relu

LE PIANO

Pendant la nuit qui suivit ma conférence avec ma nouvelle amie, je réfléchis mûrement au traité d'alliance qu'elle m'avait proposé, et plus j'y songeai, plus je me sentis disposé à entrer dans ses idées et à suivre la ligne qu'elle m'avait indiquée. Son plan me paraissait plein de raison, abstraction faite même de ce qui

me concernait personnellement, et toute passion mise à part. II fallait agir rapidement, et savoir profiter de la chance que nous offrait le hasard, sollicité, il est vrai, par Tactivité intelligente de Bérénice. Ce qui me plaisait en Bérénice et me décidait tout à fait à lui livrer la direction de ma conduite^ c'est qu'elle me paraissait douée à la fois du génie qui combine et de la résolution qui OKécute, et que, par conséquent, elle saurait, dans l'occasion, inventer et mettre en œuvre. Elle avait le courage de son adresse. Son alliance deviendrait donc (l'un grand prix. ËUe pouvait être pour moi un guide hardi et prudent à la fois.

D'ailleurs, je sentais le poids de mon inaction s'aggraver d'instant en instant; j'en étais comme accablé, et je ne pouvais me résoudre à attendre plus longtemps les événements. Il ne s'agissait donc pas seulement d'agir comme un chevalier errant, et de me mettre en campagne pour délivrer une princesse tenue captive dans une tour enchantée par un mécréant; il fallait, pour moi-même, pour mon repos, savoir promptement à quoi m'en tenir. Si l'incônnae avait besoin de moi, il fallait tout tenter pour la secourir. Si, au contraire, j'acquérais la conviction que j'étais seul malheureux, que ma passion était insensée, je devais partir. Je quitterais Paris, J'irais en Italie, en Grèce, en prient, que sais-je?je tenterais peut-être de rejoindre le docteur Glaudien çi Tombouctou.

Je pensai donc à employer le moyen que la sibylle m'avait laissé entrevoir, et, quoiqu'il ne me plûtque naédiocrement, je n'hésitai pas ii m'en servir. C'était la

LE BAiU)N DE STOBA. 3^1

/.eulepoj*te ouverle à une attaque que je ne pouvais, que je ne voulait pas diijférer plus longtemps, ejt je résolus de tenter l'aventure le jour môme.

Il fallait pour cela me mettre en mesure, et pourvoir à toutes les éventualités. Je me levai, quoiqu'il Ûtà peine jour; je sonnai Daniel, qui se hâta d'accourir, et je lui ordonnai d'enlever sur-le-champ le couvercle de mon piano. Il me regarda d'un air stupéfait, mais saps me demander si j'étais malade et si je voulais du thé. Je lui avais parlé avec Tintonation bien accentuée de ma gamme chromatique, qui exigeait une obéissance instantanée et qui ne permettait pas la réplique. Il se relira en silence, et d'un air affligé, après avoir Joutefois jaccompli mes ordres, et laissant exposé à l'ardeur de mes investigations tout l'intérieur de mon piano.

C'était un noble instrument, ouvrage d'un dés plus célèbres facteurs de Paris, et qui s'était signalé dans vingj; de ces grandes batailles que livrent tous les ans nos pianistes renommés. Il était pliein d'une puissante sonorité, d'une sonorité qui m'effrayait quelquefois, moi modeste baryton d'appartement, et j'en modérais ordinairement l'intensité au moyen d'une pédale caressante et veloutée, interposant ainsi un écran entre la lumière brillante de son harmonie et l'ombre craintive de ma voix d'amateur. Quant à bardanefli, il n'en redoutait pas l'éclat, qui soutenait son intonation trop incertaine et en masquait parfois les égarements.

Mais, aujourd'hui, il ne s'agissait pas de la sonorité du magnifique instrument, c'est son corps tout entier que j'allais interroger, il fallait bien prendre toutes les pré-

33t DERNIERS SOUYENIRS^T PORTRAITS.

cautions nécessaires pour me tirer le moins mal possible da maarais pas où j'allais m'engager, et j^ayais peu de temps à ma disposition. J'étais comme un enfant qui reut briser son jouet pour voir ce qu'il contient^ ce quHl y a dedans^ ce qui le fait mouvoir. J'aurais volontiers démonté pièce à pièce l'immense piano; mais je n'eus pas besoin d'en venir à cette extrémité.

Je me penchai sur les flancs du monstre, et je las dans ses entrailles. Je vis et j'observai d'abord les cordeS; couchées dans l'instrument sonore comme une harpe endormie^ et je les laissai sommeiller. Dans ma soif d'étude et d^exaclitude^ j'en fis le dénombrement, comme un héros fait le dénombrement des troupes dont il va prendre le commandement. Je passai successivement en revue les grosses et longues cordes de cuivre, entourées d'une spirale d'argent^ qui sonnent les fortes notes de la basse, et il me semblait voir défiler devant moi une noble escadron de puissante cavalerie. Puis, * me dirigeant toujours vers la droite du corps d'armée, sans me faire grâce d'un seul demi-ton, j^arrivai ainsi jusqu'aux cordes subtiles, remplies d'élégance, fines, déliées, des octaves élevées, troupes légères et fugitives, aux évolutions faciles et rapides. Je fis ensuite un appel général pour m'apprendre à donner à chaque corde le nom du son qu'elle représente et qu'elle fait vibrer, car je voulais et je devais, comme César, savoir, le nom de tous mes soldats. Je vis encore que les cordes étaient divisées par triades^ et qu'il fallait^ dans ces grands appareils, le concours fraternel de trois cordes réunies dans un irréprochable et parfait unisson

pour produire un seul son ; car le son doit être plein, ample, intense, assez robuste pour soutenir un choc, et répondre à la pression du cavalier. Je remarquai aussi que, pour éviter la confusion, chaque triade se distinguait par un signe, soigneusement indiqué sur la lisière de ce vaste rassemblement, comme on voit, sur le front d'un camp, les guidons qui indiquent à chaque soldat la place occupée par sa compagnie, et j'exerçai mes yeux à reconnaître sur-le-champ ces guidons.

Lorsque je me sentis complètement affermi dans ces observations, lorsque je fus parvenu, en promenant mes regards sur cette armée, à trouver facilement, et par une rapide inspection, la place de chaque corde et le nom de chaque son, je passai à une autre étude, et je donnai toute mon attention à l'installation toute particulière du camp.

Je vis que chaque corde était solidement fixée à ses deux extrémités. Du côté du clavier régnait un triple rang de petits piliers de fer; c'est ce que le vulgaire nomme les chevilles. Chaque corde s'enroule autour de sa cheville protectrice en se dirigeant vers la pointe de rinstnlment, rencontre dans son trajet une sorte de petit pont, de chevalet sinueux revêtu de brillantes pointes de cuivre, qu'elle franchit en s'y appuyant, et termine enfin sa course en allant s'enfoncer dans un crochet qui la reçoit et la retient fortement. Cet appareil nerveux, ce système si bien lié était encore maintenu par une puissante armature en for, qui traversait le piano de part en part, et je compris que tout ce métal était nécessaire pour former les fortifications

(l'an camp si souvent exposé à d'impétueuses attaques.

Je vis aussi au fond de l'instrument la surface unie et brillante du bois sonore et vibrant qui forme ce qu'on nomme la table d'harmonie. C'est Tâme de l'instrument, c'est par là qu'il respire et qu'il vit. C'est de là que Je son rebondit, et qu'il s'élance plein de vigueur pour rejaillir et rayonner de toutes parts.

Enfin, je jetai un coup d'œil sur les marteaux souples et agiles qui provoquent les cordes et donnent la vie au son, et sur la ligne des étouffoirs, prudemment dis-

posés pour l'éteindre à propos, en faire au besoin une étincelle rapide, et l'isoler dans une apparition fugitive, afin qu'il soit toujours soumis aux lois de l'harmonie et à la volonté du maître.

J'avais terminé mes études préliminaires, et pris une connaissance complète du terrain. Il fallait désormais passer de l'observation à l'action, c'est-à-dire devenir maître du son, savoir le modifier en ce qu'il avait de défectueux, relever les faibles et abaisser les orgueilleux.

Mais cela ne me parut pas aussi difficile qu'onle dit, et je vis que les cordes étaient dociles. La plus légère pression à gauche ou à droite opérée sur la cheville, à l'aide delà clef modératrice, tempérait l'orgueil du son ou soutenait sa faiblesse. J'interrogeais, au moyen des touches, les cordes qui subissaient ainsi mes épreuves, et j'admirais leur exquise sensibilité et leur prompte soumirssion aux lois sévères et inflexibles de la résonnance. Là, pas d'insurrection^ pas de résistance; le 5on gémissait, il est vrai, mais il obéissait à Tintant même

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au moindre mouvement de ma main souveraine. Seulemenl, je pus remarquer que la corde à laquelle j'imposais une Irop grande tension, et que je voulais ainsi élever au delà de ses mérites, confessait son impuissance et cassait sur-le-champ. Tout ce piano me paraissait rempli d'excellentes moralités.

Je pouvais aussi, à mon gré,- produire dans cet empire les perturbations, les vicissitudes les plus bizarres et les plus inattendues. Je me plaisais, par exemple, à prendre un son élevé, et à le précipiter par upe soudaine impulsion, par un choc rapide, au fond d'un abîme; mais bientôt je le ramenais par degrés ï la lumière du jour, et, sortant peu à peu de cet abîme où je Favais plongé, il reparaissait, pur et sans tache, à la place qui lui appartenait, et qu'un caprice de la fortune, c'est-à-dire de ma main, lui avait ravie pour un moment.

Après un nombre suffisant d'épreuves de tout genre, que je répétai plusieurs fois, je me sentis capable de jouer, pour quelques moments du moins, et si cela devenait absolument nécessaire, le rôle dont la sagesse entreprenante d'Armide voulait me charger. Je pris donc à rinstantmôme toutes lesdisposilionsnécessaires pour entrer en campagne. Je préparai mon équipage de guerre. Je déposai dans une petite trousse une clef de piano et quelques bobines de cordes de différentes dimensions soigneasementmarquées du chiffre qui devait me guider dans l'emploi que je pourrais avoir à en faire. Puis ie complétai le costume du personnage que j'allais représenter en m'habillant très-convenablement, mais mo-

destement, et de façon à ne laisser rien paraître de l'allure de dandy modéré qui pouvait m'être naturelle, et qui aurait pu me gêner et me trahir dans l'exercice de mes nouvelles fonctions. Je joignis encore à tant de précautions une autre précaution que je jugeai non moins indispensable. Je me munis d'une excellente paire de petits pistolets, soigneusement chargés, que je cachai dans mes poches, car il fallait tout prévmr et se trouver en mesure de défendre le faux accordeur, s'il venait à être démasqué, reconnu et attaqué. J'étais porteur, Q^ outre, d'un petit poignard qui ne me quittait jamais.

Tous ces préparatifs terminés, je sortis de chez moi, recommandant à Daniel de recouvrir soigneusement le piano que j'avais si cruellement disséqué, et qui allait désormais rentrer dans la tranquillité dont il avait grand besoin pour se guérir des plaies que je lui avais faites. Il n'était pas encore neuf heures; je voulais arriver à Saint-Germain assez tôt pour avoir la chance de rencontrer rinconnue chez elle, sauf à me représenter à une heure plus avancée de la journée sî j'arrivais trop lot. Je ne pouvais songer à prendre le chemin de fer, ne voulant pas être vu. Je ne pouvais non plus, par conséquent, faire ce voyage avec ma voiture. Je me rendis chez un loueur, pris un léger coupé attelé de deux bons chevaux, baissai les stores, et, ayant séduit le cocher par la promesse d'une généreuse gratification, j'arrivai à Saint-Germain un peu après dix heures. Je fis arrêter ma voiture au sommet de la côte, et me dirigeai sur-le-champ à pied vprs la f ue (}es Ursulines,

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