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LA PRAIRIE — BADA-BENE

Je découvris bientôt les murs dans lesquels je devais pénétrer sans combat, sans bruit, sans assaut ni escalade, et je m'avançai vers la forteresse, vaste bâtiment entouré de jardins, demeure à Taspect morne, qui répandait au loin comme un reflet de solitude et de silence. Une herbe courte et menue croissait déjà, malgré la saison peu avancée, au pied des hautes murailles. Le grand portail, fortement défendu par de larges barres de fer, comme mon piano, semblait avoir fait vœu d'immobilité, et je me demandais dans quelles occasions solennelles il devait rouler sur ses gonds tout chargés de rouille. Mais, non loin de ce portail, barrière infranchissable, se trouvait une poterne étroite, seule voie ouverte aux communications avec le monde, seul chemin désigné à l'introduction des profanes. C'est là que je sonnai humblement.

J'attendis; mais tout demeura silencieux, et aucun mouvement dans la maison ne vint me révéler qu'on se disposât à répondre à mon appel.

Patient et résigné, je sonnai encore deux fois, et ne fus pas plus heureux; le tintement de la clochette se perdait vainement dans la profondeur.du bâtiment. Je vis bien qu'on allait me traiter comme celui dont j'usurpais les qualités, et je compris que, dès ce moment,

je commençais à exercer mes modestes fonctions; mais j'étais décidé à tout souffrir, et je me trouvais moins à plaindre que M. Albrecht, puisqu'il ne pleuvait pas.

Je me demandais si je devais lutter plus longtemps contre ce silence obstiné, persévérer dans ma patience et dans ma résignation, continuer à me mortifier par la pratique de ces vertus nouvelles pour moi, ou s'il n'élait pas préférable de quitter la place, si superbe dans son dédain, pour revenir plus lard solliciter de nouveau le passage qu'on me refusait maintenant avec tant de rigueur, lorsqu'une bonne femme qui venait de tourner le coin d'une petite rue, et dont les pas troublaient seuls le repos de ce désert, s'arrêta devant moi et me dit :

— On ne vous ouvrira pas à présent, mon bon monsieur; c'est l'heure de la messe, toutes les dames sont à la chapelle. Il vous faudra revenir à onze heures, c'est la règle, et on est sévère à Sainte-Ursule.

Cette bonne femme portait au bras un panier à moitié rempli de petites herbes. Elle déposa ce panier à quelques pas de moi, s'assit à terre, et se mit en devoir d'arracher le petit gazon clair-semé qui courait tout le long du mur et tapissait ensuite par intervalles la rue des Ursulines. Elle continuait ainsi sa récolte commencée; l'endroit où nous nous trouvions lui avait paru probablement assez riche en végélation, assez touffu, pour qu'elle y fît une station et qu'elle y pratiquât une coupe nouvelle. Nous étions, en effet, au centre d'une petite prairie jonchée de pavé?, de pavés propres et luisants, témoins impassibles (je la tranquillité

de la rue, de la rareté des passante, el disposés bien à Taise, de façon que chacun d'eux était librement encadré d'un petit carré de verdure.

— N'est-il pas vrai, mon bon monsieur, me ditelle tout en moissonnant, qu'il ne faut pas laisser perdre l'herbe du bon Dieu? C'est pour Babet, ma chèvre ;* tout le monde la connaît dans le pays.

Je lui donnai une petite pièce d'argent qu'elle accepta avec joie et reconnaissance.

— Mon bon monsieur, c'e§t encore pour Babet, et je vous remercie pour elle.

Et, comme cette légère gratification l'avait bien disposée en ma faveur, elle se mit à causer avec moi.

— Monsieur voudrait parler à la sœur Marthe, peutêtre?

— Qu'est-ce que la sœur Marthe, ma bonne?

— Oh ! fit-elle d'un air important, en se dressant à demi sur son panier, ne parle pas qui veut à la sœur Marthe, et on ne la dérange pas comme ça. Mais, si monsieur, qui est si bon, a une petite commission, je la ferai volontiers, et de tout mon cœur, Moi, je lui parle quand je veux.

— Mais qu'est-ce donc que la sœur Marthe? la supérieure, peut-être?

— C'est la portière, monsieur.

— Eh bien, nous verrons cela plus tard, quand les dames seront revenues de la chapelle. Mais, dites-moi, connaissez-vous aussi une jeune dame qui demeure à Sainte-Ursule, et qui, à ce que je crois du moins, y réside seulement comme pensionnaire ?

— Si je la connais? Oh I oui, mon bon monsieur ! D'abord, il n'y a qu'une dame pensionnaire, je ne peux donc pas me tromper. Une brave et bonne et belle jeune femme I Et comme elle chante, monsieur! un vrai rossignol !

— Vous l'avez entendue chanter?

— A l'église, monsieur, les jours de fêle. Elle monte dans la tribune de l'orgue, où personne ne la voit, et, là, comme un oiseau dans un arbre, elle chante, et en môme temps elle joue de l'orgue elle-çêœe, avec ses petits doigts. Je pleure rien que d'y penser. Toul le monde dit dans le pays qu'on ne chante pas mieux que ça à l'Opéra... Et bonne et charitable I Oui, monsieur, je la connais, et vous pouvez lui parler de la mère Pacot.

En achevant ces mots, la mère Pacot, qui avait aussi achevé sa petite moisson, se leva pour aller chercher une autre oasis et y transporter sa tente, c'est-à-dire son panier. Je la suivis, en lui donnant une nouvelle gratification pour Babet, la chèvre.

Elle fit quelques pas, et, ayant bientôt trouvé une autre riche prairie à dépouiller, elle s'installa de nouveau, le plus commodément qu'elle put, à côté de son panier, et me dit :

— Est-ce que monsieur la connaît, la jeune femme pensionnaire?

— Oh ! un peu, de vue seulement; je ne me rappelle pas môme son nom.

— Ah ! pour son nom, je ne le sais pas; nous l'appelons tout bonnement mademoiselle.

— Mademoiselle ?

— Oui, monsieur, mademoiselle.

— Et voit-elle beaucoup de monde? n'a-t-elle pas des parents à Paris ? reçoit-elle des visites ?

— Pour des parents à Paris, monsieur, j'en ai, moi qui vous parle, mais je ne les vois pas, Alors, n'allant jamais à Paris, vous voyez que je ne peux savoir si .mademoiselle en a ; la ville est si grande! Mais, si elle en a, il se peut qu'elle les voie, car elle va à Paris de temps en temps, deux ou trois fois par semaine, mais jamais en chemin de fer, monsieur; elle a sa voiture à elle; pour des visites, jamais, au grand jamais elle n'en reçoit. Je le saurais bien, moi qui vais tous les jours à la maison de Sainte-Ursule, au couvent, comme nous disions dans ma jeunesse. Non, jamais personne de Paris n'est venu la demander. Ah I si : il y a quelquefois un monsieur, une espèce d'hcfrloger, qui vient remonter sa grande botte à musique quand elle ne va plus, son piano, comme on dit. Je l'ai rencontré, comme je vous rencontre là, se promenant rue des Ursulines; mais il n'avait pas Tair de bonne humeur, tant s'en faut, et il n'était psis aussi gentil que vous, car il ne m'a rien donné pour Babet.

— Eh bien, ma bonne madame Pacot, recevez encore ceci pour elle; mais, cette fois, de la part de l'horloger... Et dans le pays, dites-moi, mademoiselle a-t-elle beaucoup de connaissances ?

— Monsieur, mademoiselle est allée une fois ou deux dans un château du côté de Marly, chez une vieille dame très-respectable qui est venue la voir aussi et qui se nomme madame d'Elby.

34i -DERNIERS SOUVENIRS ET PORTRAITS.

Or, j'étais très-lié avec madame d'Elby : c'élafj; une ancienne amie de ma mère, qui était Française, et cette nouvelle découverte me combla de joie. Dans cette reconnaissance que je poussais autour du camp ennemi, je voyais petit à petit s'agrandir le cercle de nos moyens d'action. Grâce au bon conseil d'Armide, à son initiative intelligente, nous sortions enfin des ténèbres, et de côté et d'autre commençaient à briller quelques jets de lumière. La mère pacot elje-môme pouvait, dans l'occasion, apporter aussi son petit tribut et travailler sans le savoir à notre œuvre de délivrance. Je bénissais Armide et me sentais plein de courage et d'une ardeur nouvelle, lorsque j'entendis sonner onze heures à l'horloge de Sainte-Ursule.

— Voilà, onze heures, me dit la vieille; je crois que maintenant on vous ouvrira peut-être... oui, cela n'est pas absolument impossible... Mais la sœur Marthe, mon bon monsieur, n'est pas toujours là : elle est trèsoccupée, et cela prend sur sa porte, où je la remplace quelquefois, parce qu^on sait qu'on peut avoir grande confiance en la mère Pacot. Si vous le voulez, je ferai le tour par l'entrée des jardins, je saurai bien la trouver dans la maison, et je la préviendrai; ce serait l'affaire d'une petite demi-heure, et, pendjant ce temps-là, vous pourriez sonner tranquillement.

— Non, morci, ma chère madame Pacot; et, puisque vous êtes si bonne et si ol)Iigeante, je vous prie, au contraire, de ne pas parler du tout de moi ni de notre rencontre à la sœur Marthe, non pjus qu'à

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personne de la maison : j'ai des raisons pour cela

que je vous dirai une autre fois, à vous seufe, entendez vous: car, moi aussi, je suis plein de confiance en

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