VOUS
— Ah! monsieur, vous pouvez compter sur moil Jamais je ne parle, et Babet n'est pas plus discrète que moi.
— Eh bien, voilà encore quelque chose pour sa discrétion, et pour la. vôtre, chère madame Pjacot, voilà deux beaux louis tout neufs qui pourront bien vous en amener d'autres. Je me sens beaucoup d'amitié pour vous, et j'espère bien vous revoir.
— Ahl que je le désire bien aussi, et de tout mon pauvre cœur, cher boi} monsieur I Allez ! le Ciel vous conduira et vous fera réussir dans toutes vos petifes entreprises! Un si brave jeune homme! si généreux et qui a de l'or plein ses poches! Ah ! vous pouvez compter sur touise Pacot et sur Babiet sa chèvre )
Louise Pacot s'éloigna toute joyeuse, admirant et comptant son trésor, et se retournant de temps en temi)s pour m'envoyer de sa main sèche et ridée des baisers pleins de tendresse. Mes deux pièces d'or l'avaient métamorphosée. Sa figure était radieuse; ses petits yeux gris s'étaient illuminés et me dardaient des regards pleins d'étonnement, de reconnaissance et de cupidité satisfaite. Moi, je revins vers Sainte-Ursule, et, cette fois, je sonnai d'une main plus ferme et plus hardie; car, je l'avouerai à ma honte, la joyeuse bénédiction de la vieille, tout intéressée qu'elle était, m'avait dqpné du courage.
l'entendis alors distinctement qu'on venait vers moi.
Un petit grillage pratiqué dans le haut de la porte se démasqua d'abord*, un œil encapuchonné y parut comme pour s'assurer de l'opportunité d'ouvrir la porte tout entière, puis enfin cette porte s'entrebâilla, et une femme vêtue de noir, au visage assez tefrogné, la sœur Marthe, probablement, se montra dans l'espace laissé libre, et attendit que j'eusse parlé.
— Je viens pour accorder le piano de mademoiselle.
C'était la première fois de ma vie que je mentais, et toute la loyauté de mon sang se révolta. Mais îl n'était plus temps de reculer, et je n'en avais pas le désir.
La femme vêtue de noir me regarda, et je me hâtai d'ajouter :
— L'accordeur ordinaire est malade.
Et, comme passe-port, je montrai ma trousse.
Alors la femme noire, disons tout de suite la sœur Marthe, car je vis, quelques instants après, qu'en effet c'était elle, parut convaincue, se décida à ouvrir plus largement la bienheureuse porte, si longtemps défendue, et me laissa passer. Elle referma et verrouilla ensuite soigneusement l'entrée que je venais de franchir, se dirigea vers une cloche équipée dans l'angle d*un mur, et, après avoir sonné deux coups vigoureux et sonores de ce tocsin, de cette cloche d'alarme, pour annoncer sans doute à la communauté la présence d'un étranger et préserver les pieuses filles de l'approche d'un profane, elle me fit signe de la suivre; tout en marchant, elle choisissait et préparait, dans un pesaîit trousseau de clefs de toute espèce, véritable arsenal, les
LE BAROiN DE STORA. 345
clefs dont elle pliait avoir besoin, mettant à ce choix difficile beaucoup d'importance, de gravité et une sorte de coquetterie sérieuse, pour bien me montrer combien son secours m'était nécessaire et comment on faisait bonne garde à Sainte-Ursule.
Traversant une partie du jardin, elle me guida, toujours sans dire un mot, vers un pavillon séparé, défendu par .une grille qu'elle ouvrit, et qui nous donna accès sous une voûte assez sombre. Les sinuosités d'un long corridor nous conduisirent au pied d'un escalier protégé par une nouvelle grille. Arrivés au premier étage, nous nous arrêtâmes sur le palier. Elle s'approcha discrètement d'une porte basse, en chêne sculpté, encadrée dans une arcade surbaissée, y frappa légèrement, appliqua son oreille sur la porte en écoutant avec attention, et appela enfin à demi-voix et d'un ton contenu qui semblait troubler à regret le silence profond qui nous entourait :
— Monsieur Bada-Benel monsieur Bada-Benel
La porte en chêne s'ouvrit, et le personnage que Marthe appelait de ce nom bizarre parut et s'arrêta sur le seuil.
M. Bada-Bene était un assez*gros homme, vêtu de
noir et cravaté de blanc; ses yeux bruns, surmontés
d'épais sourcils tout grisonnants, semblaient se confor-
. mer à cet uniforme. Il y avait en lui du sacristain et
du majordî)me.
— On vient, lui dit Marthe, toujours à demi -voix, pour accorder le piano de mademoiselle.
M. Bada-Bene me regarda d'un air de défiance, et.
846 DERNIERS SOUVENIRS E'i* PORTRAITS.
se postant devant sa porte dans une SKtitude âe résistance passive :
— Je ne connais pas ce monsieur, dit-il à la soeur avec l'accent soutenu et retentissant malgré lui d'un trombone qu'on modère, et d'un ton qui justifiait parfaitement son nom ^ où sèn surnoni.
Marthe, probablement pour se mettre à couvert, et comme un douanier qui tendrait à se justifier d'avoir laissé passer un paquet qui sent fa fraude, ou lin voyageur suspect, ïn'épargha l'ennui de la réponse.
— L'accordeur ordinaire est malade, monsieur Badà- Benè.
— Ahl c'est vrai, ait celûi-cî qufttant sa position défensive et prenant une physionomie plus engageante; oui, je l'avais oublié, M. Albrecht est malade, on me l'a dit; entrez, monsieur Taccoràèn^; cela se trouvé très-bien. Sœur Marthe^ continua-t-il, mademoiselle, après la messe, est allée se promiener dans lé jardin avec Souveraine : faites-lui savoir, et sur-le-champ, à l'instant môme, entendez- vous, que Taccordèur est là.
J'entendis ces paroles avec ravissement, prévoyant qu'elle avait à donner à son accordeur quelque instruction spéciale.
— J'y vais, j'y vais moi-même et tout de ce pas, monsieur Badà-Bene.
El elle redescendit les dègfès, me laissant en présence de M . Bada-Bene, qui me fit passer sous son arcade, me fit traverser une graùdè pièce, espèce de réfectoire aban-
i. BaéUi4>eine, ea italien : Prends bien garde.
donné, souleva une épaisse porliérè en tapisserie qui masquait l'entrée d'une petite galerie, et m'introduisit enfin dans le sanctuaire, où je pénétrai plein d'espoir •et de joie. J'élais dans le salon de l'inconnue, ou plutôt dans son cabinet d'étude, dans l'asile qu'elle devait préférer, dans sa prison peut-être, et devant son pianp, son ami, captif comnie elle t Je le savais déjà, par ma propre expérience, ef je l'ai encore appris depuis, le piano est le compagnon du musicien, le dépositaire de ses plus secrètes pensées, ami fidèle, dévoué dans ses accents comrae dans son silence, toujours discret, qui sait se taire à propos et n'interroge jamais.
Je devais donc à mon excellente alliée Armide le bonheur d'être admis daos la retraite intime de notre mystérieuse beauté ; je respirais l'air qu'elle avait respiré, je marchais sur le tapis qu'elle avait foulé, j'y cherchais la trace dé ses pas. Tout ce saioù était rempli d'elle. En disposant son piano pour m'y établir, pour m'en emparer, je dus prendre les partitions qu'elle y avait déposées, les transporter moî-ïnôme sur sa table, chargée de livres et de papief de musique tout couvert de notes mélodieuses qu'elle y avait sans doute tracées de sa main. Par malheur, la présence de Bada-Bene, qui n'avait pas quitté le salon, et qui paraissait vouloir m'honorer d'une surveillance peu flattease, m'empochait, à mon grand regtèt, de pousser bien loin mes inquiètes investigations. En faisant tous ces préparatifs, en touchant ces objets qui étaient à elle, qu'elle avait touchés, il me semblait que je commençais à prendre j^art à sa vie, que je lui appartenais.
348 DEftNiERS SOUVENIRS ET PORTRAITS.
J'ouvris son piano avec joie, et la missioa que j'avais à remplir, et qui, jusque-là, m'avait paru assez ridicule, prit tout à coup un autre aspect dans ma pensée et se revêtit des couleurs les plus séduisanles. Il me sembla que j'allais accomplir un devoir tout rempli de charmes. Je promenais avec joie mes doigts sur ces touches sonores qu'elle avait animées de son jeu charmant, de sa grâce, de son élégance. En transportant ses partitions, j'étais entré dans le secret de ses préférences, j'avais pu voir quels étaient les maîtres objets de ses prédilections. Je jouai, comme pour essajer l'instrument, quelques fragments de ces partitions choisies, pour évoquer les sons qu'elle avait évoqués, et vivre de la même musique qu'elle. Je me disais aussi que ce piano allait former conune un lien mystérieux et sympathique qui nous unirait tous les deux; que les cordes que j'allais modifier à mon gré conserveraient quelques traces de mon souvenir, qu'elles lui parleraient de moi, de la tendresse profonde et dévouée que je sentais respirer au fond de mon cœur, qu'elles sonneraient peut-être plus douces et plus harmonieuses à son oreille; et puis n'allais-je pas la voir? Elle allait rentrer dans son appartement; elle me reconnaîtrait, elle ne pouvait avoir oublié ces regards si ardemment fixés sur elle pendant son apparition chez Dardanelli, elle avait dû remarquer l'extase où m'avait jeté son chant si pur. Que lui dirais-je alors? Le surveillant incommode qui me gardait en sou absence s'éloignerait sans doute; je parlerais, j'ouvrirais mon âme, et peut-être apprendrais-je enfin le mystère de sa destinée* Elle
saurait du moins qu'elle pouvait compter sur un ami fidèle, qui mettait à ses pieds son obéissance et son dévouement, qui lui offrait sa vie tout entière.
— Vous n'avez pas besoin de tant vous presser, me dit gravement Bada-Bene, enfoncé dans un vaste fauteuil auprès de la cheminée, dont il attisait le feu, et qui, de ses regards profonds toujours dirigés vers moi, remarquait probablement dans mes mouvements une agitation à laquelle le tranquille M. Âlbrecht ne l'avait pas habitué. Ne vous pressez pas, prenez-en à votre aise, vous avez tout le temps d'accorder ce piano.
— Je ne me presse pas; bien au contraire, je crois convenable d'attendre mademoiselle. Vous lui avez fait dire que l'accordeur était là, elle a sans doute quelques recommandations à me faire, quelques ordres à me donner. Elle veut probablement me dire d'accorder son piano un peu plus bas; car, en effet, le ton en est un peu élevé.
Et je faisais sonner mon diapason, que j'écoutais en le laissant vibrer longuement, et en le comparant au son du piano, pour gagner du temps d'abord, pour me donner une contenance aux yeux de mon Argus, et surtout pour avoir l'air d'un praticien habile et consommé dans son art, car la voix mordante de Bada- Bene, qui était venue tomber au milieu de mon rôve, m'avait éveillé en me rappelant à mon devoir, à la prudence, au rôle modeste que j'avais à remplir, et m'avait fait sentir la nécessité de rentrer tout à fait, et d'une manière complète, dans l'exercice de mes fonctions, dont je ne voulais plus m'écarter.
— Du tout, du tout, du tout, du tout, me répondit
Bada-'Bene en montant d'un ton à chaque nouveau du tout J'ai fait prévenir mademoiselle que vous étiez là, c'est vrai, mais c'est pour qu'elle ne vienne pas- Elle est folle de musique, c'est encore vrai, mais elle a horreur des accordeurs et du tapage qu'ils font. Tenez, sielle était là, si elle vous avait vu, si elle vous avait entendu surtout, il y a longtemps qu'elle se serait sauvée. Moi, je suis comme elle, et toutes vos affreuses tapoteries me font mal à la tête; mais je reste pour vous tenir compagnie. Ainsi donc ne l'attendez pa's; faites sonner votre petite paire de pincettes tant que vous le voudrez (c'est mon diapason qu'il qualifiait ainsi), et tiraillez, tortillez, débrouillez vos cordes tant qu'il vous plaira ; vous pouvez même en casser, si cela vous amusé, pourvu que vous les remettiez aussi bien que le fait notre ami Albrecht. A propos, qu'a-t-il donc, ce pauvre homme? J'ai envoyé de nouveau Joseph chez lui ce matin, on a répondu qu'il était malade; est-ce que c'est sérieux?
— Non..., rien, un rhume, une courbature.
— Toutes les fois que. le brave homme s'en va, nous entrons en bas à l'office, et nous y trouvons toujours, par hasard, une bonne bouteille de bordeaux ; si vous voulez faire comme lui, je suis votre homme, et nous boirons à sa santé : que vous en semble?
— Merci, une autrefois.
— C'est donc lui qui vous a envoyé?
Je me dispensai de répondre à celte question en suivant le conseil que venait de me donner Bada-Bene. Je tendis brusquement et outre mesure une grosse corde,
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qui éclata et se rompit avec un bruit terrible; je donnais ainsi une sorte de satisfaction à ma colère et à mon impatience, car le bavardage grossier de cet homme, sa familiarité qu'il me fallait subir, m'exaspéraient; et la certitude que je venais d'acquérir que je ne verrais pas Tinconnue comme je m'en flattais encore un moment auparavant, m'avait mis le désespoir dans l'âme. Je sentais qu'un plus long séjour dans cette ftiaison me devenait impossible. Le rôle que je jouais me paraissait insupportable; j'étoufl'ais maintenant dans ce salon, auprès de ce rustre qui me traitait en ami, et j'avais hâte de m'éloigner au plus vite. Mais je venais moi-même de m'imposer une tâche nouvelle, et le remède que j'avais employé pour donner une issue à ma mauvaise humeur me devenaitfatal; car, avant de songer 9 la retraite, il me fallait nécessairement réparer le désastre dont j'étais l'auteur, et ce ne fut pas sans travail et sans peine que j'y parvins. Trois fois la corde nouvelle se brisa entre mes mains malhaj)iles, a la grande joie de M. Bada-Bene, que ma contrariété sem- Jjlait remplir d'un contentement qu'ij ne se mettait pas en peine de cacher, et qu'il manifestait par de longs et bruyants éclats de rire.
J'avais enfin terminé tant bien que mal ma pénible besogne, et j'allais me retirer lorsque Bada-Bene, qui avait fini par s'endormir dans son fauteuil, se leva et vint à moi.
— Allons, allons, me dit-il, vous n'êtes pas fort, et M. Albrecht est plus habile que vous. Il faut travailler, jeune homme; ce n'est pas l'oreille qui vous
manque, je m'y connais un peu, je pourrais dire beaucoup; j'ai été souffleur d'orgue, et je puis dire que je m'en acquittais bien. J'étais de première force, n'ayant jamais soufflé que dans des cathédrales, à Saint-Pierre de Rome, au dôme de Milan, à Vienne, à Prague, à Strasbourg; car j'ai beaucoup voyagé, soufflant partout. Eh bien donc, ce n^est pas l'oreille qui vous manque, c'est la main, l'habitude; mais cela viendra, vous me paraissez avoir des dispositions et surtout beaucoup de conscience, et, avec de la conscience et de bonnes cor-, des, on est bien fort. Mais Albrecht est plus fort que vous, et il va plus vite, il a plus d'aplomb, plus de coup d'œil.. Après cela, ne vous gênez pas, et, si vous n'êtes pas entièrement satisfait de votre ouvrage, ce qui, entre nous, ne m'étonnerait guère, vous pouvez rester tant qu'il vous plaira dans ce salon, et tout recommencer si vous voulez. Mademoiselle ne rentrera pas de sitôt : c'est l'heure de sa promenade dans la forêt, et je viens de la voir sortir tout à l'heure avec Souveraine. Je me demandais, pendant ce long discours, si Bada- Bene parlait sérieusement ou s'il me connaissait, si j'étais trahi, s'il se moquait de moi. Plus il parlait, plus il me devenait odieux, et je me promettais bien, si jamais il me tombait sous la main, de lui administrer une solide correction; cependant j'avais gagné vers la porte, et j'allais enfin voir la fin de mon supplice, lorsqu'il m'arrêta de nouveau :
— Eh bien I
— Eh bien..., que voulez-vous encore..., monsieur... Bada-Bene?
liE BARON DE STORA. 353
— Eh bien, quoi ! vous vous en allez ainsi, sans être payé! Vous êtes donc bien riche, monsieur. . . Mais comment donc vous appelez-vous ?
Le sang me monta violemment à la tête, et ma haine contre cet homme, ma rage devinrent si fortes, que j'éprouvai une violente tentation à laquelle heureusement je sus résister. Je venais de me rappeler que j'avais des pistolets dans ma poche, et, involontairement, je me mis à les caresser pour me consoler de tout ce que je souffrais.
— Ah ! que je suis bon I continua-t-il sans attendre ma réponse, vous êtes Léonard! son élève Léonard, dont il m'a parlé souvent! Assez bonne tête, n'est-ce pas? Exact, fidèle, consciencieux, à ce qu'il dit du moins, mais maladroit! maladroit! Et quelle main! quelle lourdeur! quelle gaucherie! Oh ! c'est bien cela, il a raison. Il faut travailler, Léonard; vous êtes jeune, cela viendra. Tenez, voilà vos dix-huit francs, c'est le prix qu'on donne à M. Albrecht, à cause du voyage et du temps perdu, et c'est bien payé.
Je ne sais comment je vins à bout de me contenir, mais j'eus assez d'empire sur moi-même pour lui dire qu'étant venu à la place de M. Albrecht, je priais qu'on lui réservât cet argent. \
— Comme vous voudrè?, Léonard; mais c'est bien, c'est bien à vous. Allons, Albrecht a raison, je vois qu'il vous a bien jugé, et, si vous êtes maladroit, vous êtes au moins un lionnête garçon. Il faut continuer comme ça, et ne pas vous laisser gâter par le monde. Bada-Bene vous estime, pas comme accordeur, mais
comme homme. Allons, bon voyage 1 Troaverez-yous bien votre chemin dans tous ces corridors?
Et le manant me tendit la main. Je m'enfuis au plus vite, descendis rapidement l'escalier, et, rencontrant heureusement, et comme à point nommé, sœur Marthe au pie() de l'escalier, je me hâtai de franchir tous les obstacles qu'elle aplanissait devantmoi. Je mevis libre
enfin, heureux de me retrouver dans la rue des Ursulines, de revoir les prairies moissonnées par madame Pacot, de n'être plus oppressé par toutes ces grilles, ces serrures, ces clefs grinçantes, d'être surtout délivré du monstre Qada-Bene.
Mais je plaignais plus que jamais, et de toutes les forces de mon âme, la malheureuse obligée de vivre et de se cacher au fond de cette solitude, derrière tant de portes amoncelées qui la séparaient de l'air et de la liberté, et dont le poids devait l'éiouffer, et forcée, pour comble de maux, de subir les services, et sans doute la surveillance de son odieux majordome. Ce dernier malheur me semblait le plus cruel de tous.
Et cette Souveraine dont j'avais entendu parler plusieurs fois, qui pouvait-elle être? Quelque Bada-Bene femelle, saîis doute. J'éprouvais toutes les angoisses de l'infortunée. Armide avait raison; il me paraissait impossible qu'elle acceptât volontairement et de son plein arbitre ces chaînes si pesantes et cette triste vie; il fallait la délivrer : il me semblait l'entendre invoquer mon secours.
Bada-Bene m'avait dit l'avoir vue sortir pour faire sa promenade habituelle, c'était peut-être un men-
songe du rusé majordome; je n'en résolus pas moins de prendre ma voiture et de parcourir la forêt; peutêtre un hasard favorable me permettrait-il de rencontrer la malheureuse que je voulais secourir.
Je me hâtai donc de courir vers ma voiture; mais, lorsque j'arrivai à l'endroit où je l'avais laissée et où elle devait m'attendre, je ne la trouvai plus, elle avait disparu.
MADAME d'eLBY.
La disparition de ma voiture me causa une vive contrariété. J'aurais voulu pouvoir entreprendre sur-lechamp une course à travers la forêt; puis, si mes recherches avaient été infructueuses, comme je n'avais que trop lieu de le craindre, je voulais, profitant de tous les renseignements que m'avait donnés madame Pacot, aller trouver madame d'Elby dans son château de Blâment. Je pris quelques rapides informations dans les environs ; mais personne ne put me donner de renseignements. Je pensai que le cocher et les chevaux, fatigués de leur longue station et ennuyés de m'attendre, avaient cherché un asile dans quelque cabaret hospitalier, et, sans poursuivre plus longtemps mon enquête, je me dirigeai vers la terrasse, bien certain d'y trouver une voiture à ma disposition.
J'avais à peine fait quelques pas dans l'avenue de boulingrins, que je vis une voiture arrêtée au milieu de la chaussée ; mais ce n'était pas la mienne et elle était occupée : devant une des portières se tenait debout ma nouvelle connaissance, madame Pacot, accompagnée celte fois de Babet la chèvre, et dans l'altitude d'une conversation animée. J'étais trop discret pour chiTcher à troubler cet enlretion; d'ailleurs, je n'avais plus rien à apprendre de la vieille moissonneuse, et je ne me souciais nullement de recommencer ma causerie du matin. Je me contentai donc de jeter un regard curieux dans l'intérieur de la berline; il me suffit d'un coup d'oeil pour m'assurer que celle que je cherchais n'était pas là, et je passai rapidement.
Mais j'entendis bientôt que j'étais poursuivi. Un galop léger faisait retentir derrière moi la terre desséchée. Je tournai la tôle : Babel la chèvre courait après moi, suivie de madame Pacot, faisant force de jambes et excitant de sa voix cassée son agile avantcourrière. Craignant d'ôtre vaincu dans cette chasse, redoutant le danger, facile à prévoir, d'une rencontre involontaire et d'un choc par trop brusque; curieux, d'ailleurs, de connaître la cause de cette poursuite animée, je tis volte-face et m'arrêtai. Pendant ce temps, la voiture, se dirigeant vers la contre-allée où j'attendais Babet de pied ferme, s'approchait de moi, et, cette fois, je reconnus, et avec une vive satisfaction, madame d'Elby penchée à la portière, m'adressant avec chaleur et vivacité toute sorte de gestes empressés et affectueux et me faisant signe de l'attendre.
— Quoi! s*écria-t-elle dès que je fus à la portée de sa voix, quoi! mon cher Gustave, vous ici, à Saint-Germain, au mois de mars et devançant le printemps I Vous êtes donc ici pour une partie -de chasse et tout à fait remis des suites de votre blessure? Et vous ne venez pas me voira Blamont ! Mais c'est fort mal; mais je vous ai écrit ce matin : auriez-vous déjà reçu ma Jeltre?
Ce qui m'avait fait négliger madame d'Elby, dont j'avais reçu dès mon arrivée à Paris toute sorte de témoignages d'une amitié et d'une affection que je devais à sa liaison avec ma mère, c'était son infatigable^ son impitoyable activité. Elle avait conservé dans sa verte et pétulante vieillesse un amour pour le plaisir que chaque jour semblait développer et consolider davantage. Elle donnait incessamment des fêtes dans son hôtel à Paris ou dans son château de Blamont, et il fallait que tous ses amis fussent à ses ordres pour la servir dans ses joyeuses dispositions. Connaissant ma réputation bien établie de dilettante et mes assiduités dans quelques théâtres, elle m'avait souvent demandé de la seconder dans l'administration difficile des nombreux concerts qu'elle offrait à sa société ; mais ma blessure avait bientôt mis un terme à ses affectueuses importunités et placé à couvert ma bonne ou peut-être ma mauvaise volonté ; et, comme elle avait l'esprit inventif, qu'elle se piquait d'innover, chaque fête nouvelle était l'occasion d'une véritable alerte et d'un terrible sauvequi-peut chez ses amis les plus dévoués.
Je lui répondis que j'étais ravi de la rencontrer, que
les médecins m'ordonnaient ]e grand air, des courses malinales à la campagne, que j'élais guéri, que je me disposais précisément à aller, le jour même, lui faire une visite à Blamont, que j'avais perdu ma voiture et que je n'avais pas reçu sa lettre.
— Vous avez perdu votre voiture? Voilà qui est bizarre. Eh bien, tant mieux, montez dans la mienne, nous causerons.
Et comme je désirais beaucoup moi-môme causer avec elle, j'acceptai sans me faire prier, prévoyant un déluge de paroles, mais résigné d'avance à l'essuyer, bien certain de pouvoir ensuite mettre la conversation sur le chapitre de la pensionnaire de Sainte-Ursule, et décidé à décocher à mon tour à madame d'Elby une foule de questions auxquelles elle serait certainement enchantée de répondre. Il était possible, d'ailleurs, qu'elle vînt audevant de ma pensée, et qu'elle me parlât la première de la pauvre esclave de M. Bada-Bene. Tout était donc pour le mieux, et je franchis légèrement le marchepied, préparé à tout écouter sans sourciller, jusqu'à ce qu'il me fût permis de prendre la parole. Ce n'était plus qu'une affaire de temps, et je consentis en moi-même à faire le sacrifice d'une heure de ma vie, dont je mis les soixante minutes à la disposition de la loquace mais aimable vieille. Cette heure me parut au moins nécessaire pour l'entier écoulement de la faconde d'une bavarde que je n'avais pas vue depuis deux mois. Par un mouvement machinal, suite de ma supputation intérieure, je tirai ma montre.
— Qu'avez-vous? me dit-elle, que failes-vous?
Voulez -VOUS me làtcr le pouls, ou bien êtes -vous pressé? Avez-vous quelque rendez-vous que vous n'osez confier à votre vieille amie? Vous savez cependant que je suis indulgente.
— Non, chère madame d'EIby, je suis libre; mais il est deux heures, et je vous préviens qu'à trois heures je vous demanderai la parole.
— Quoi! vous me donnez une heure, une heure entière! Gesi généreux, j'en conviens; mais vous devez bien cela à la pauvre madame d'Elby depuis le temps que vous ne l'avez vue, c'est-à-dire entendue; et pourtant une heure ce n'est guère pour un orateur de ma force. Allons, je vais m*efforcer d'être brève.
» Sachez, Gustave, que, dans huit jours, je marie ma nièce Adrienne, que vous connaissez bien, et qui vous aime bien, cette chère enfant. Nous vous aimons tous, ingrat que vous êtes! Vous pressentez déjà, sans que j'aie besoin de vous le dire, que c'est l'occasion toute naturelle d'une fête, et quelle fêtel Vous ai-je jamais dit que feu mon arrière-grand'mère, qui est morte fort vieille, et j'espère bien faire comme elle, était (Je son vivant dame d'atours de la duchesse de Bourgogne, et que le grand roi ne dédaignait pas de la consulter pour les fêles de Versailles et les voyages de Marly? Eh bien, depuis cette lépoque, l'amour des spectacles brillants est entré dans ma famille ; si vos ancêtres ont gagné des batailles, les miens, Gustave, ont donné de nobles fêtes, et se sont illustrés dans les carrousels et les bals de la cour; d'ailleurs, je puise dans le voisinage de Marly des souvenirs qui me pressent et m'in-
spirent. Je vais donc offrir de magnifiques diyertissements à mes amis, et vous savez si je compte sur eux, sur leur zèle pour me seconder. Mais, dans celte occasion solennelle, j'ai plus que jamais besoin de vous, de vous, surtout, mon cher enfant, et voilà pourquoi je vous ai écrit ce matin. Écoutez-moi bien, je parle trèssérieusement : je vous destine un rôle, personnage imporlant, et vous pouvez choisir entre Orphée, Plulon ou Caron.
— Vous me confondez. Permettez-moi, au moins, quelques instants de réflexion avant de me décider entre des personnages aussi illustres; ou plutôt, non, mon ctioix est fait, et si vous faites Eurydice, je choisis Orphée.
— Ne plaisantons pas; je vous donnerai une Eurydice, Gustave, dont vous ne vous plaindrez pas.
— Nous allons donc chanter le grand opéra?
Et je ne sais quel vague espoir me disait que madame d'Elby, sans le savoir et sans le vouloir, s'avançait sur mon terrain.
— J'ai fait bâtir à Blamont une salle de spectacle^ une vraie salle, avec un théâtre, un orchestre, un parterre et des loges à salon, comme à l'Opéra et à l'Opéra- Comique, pour me conformer au goût du jour. Voilà pourquoi vous ne m'avez guère vue à Paris cet hiver. Je suis restée à Blamont pour tout diriger, tout surveiller moi-même. Vous allez voir cela, car je vous emmène à Blamont, n'est-ce pas, et vous dînez avec nous?
— Je vous suivrais jusqu'au bout du monde, chère madame d'Elby, mais ma toilette.. .
— J'enverrai quelqu'un à Paris, vous donnerez un mot pour votre valet de chambre. Cela me regarde, laissez-moi faire. Vous resterez avec nous, et, avec le secours d'Adrienne et d'Eurydice, vous choisirez voire rôle.
— Mais au moins mettez-moi au courant, dites-moi quelle est celte Eurydice?
• — C'est Eurydice elle-même enlevée aux enfers. Vous verrez, vous verrez, c'est un mystère ; il vous sera dévoilé.
— Elle est donc à Blamont?
— Elle doit y être maintenant; car je n'ai pu vous dire encore, vous mUnterrompez sans cesse, que je fais aujourd'hui ma première répétition. Tout le monde m'attend ; mais, comme ma salle n'est pas encore terminée, que les menuisiers, les tapissiers, les serruriers, les peintres travaillent encore, il n'y a pas de mal que toute la besogne s'achève pendant que nous causons ici tranquillement. J'ai, d'ailleurs, encore quelques acquisitions indispensables à faire. On doit bien cogner à Blamont maintenant.
Pendant tous ces discours, la voiture avait eu le temps de faire le tour de la terrasse; mais elle était rentrée dans la ville et venait de s'arrêter à la porte d'un magasin. Madame d'Elby descendit, y resta quelques minutes, se fit conduire chez plusieurs marchands, bouleversa tout, et, malgré mes préoccupations, je dus m'associer a sa dévorante activité.
Je ne pouvais cependant m'empêcher d'espérer que
l'Eurydice de madame d'Elby était ma chère inconnue;
et je me rappelai alors qu'en rentrant chez moi, après l'avoir vue pour la première fois, j'appelai Tlncognila de ce nom mystérieux I Était*ce donc un présage, une inspiration, un avertissement secret de la destinée? Il me semblait que je n'en pouvais douter, et le désir ardent qui me poursuivait de voir se réaliser mon espérance, la crainte de la voir déçue, étaient autant d'aiguilionspour mon impatience, qu'il me fallait pourtant soumettre aux exigences de mon guide.
— Maintenant, Tony, dit madame d'Ëlby quand nous eûmes enfin terminé les emplettes et rempli la voiture de paquets, à Blamont, et sans nous arrêter. Voyezvous, continua-t-elle, Gustave, à mon âge, on connaît le prix du temps^ et je ne crains pas la fatigue, surtout quand elle doit amener pour mes amis un plaisir qui devient un bonheur pour moi. Ne fais-je pas tout cela, d'ailleurs, pour le mariage de ma chère Adrienne? Je me hâte pour qu'elle soit heureuse plus tôt. Et puis à quoi voulez-vous que j'emploie mes heures, mes jours, tout le vieux temps qui me reste ? Je me rajeunis en m'agitant, et, chaque jour, je trompe ainsi honnêtement mes cheveux blancs. À propos, quelle heure est-il? montrez-moi voire montre. Trois heures; vous le voyez, Gustave, l'heure est écoulée, mais il n'y a pas une minute de plus. Eh bien> ai-je abusé de la parple? vous ai-je ennuyé, comme vous le redoutiez positivement, convenez-en?
— Ah! vous ne le croyez pas! vous né pouvez le croire! Vous m'avez vivement intéressé, et je suis heureux, plus heureux que je ne saurais vous le dire,
da hasard propice qui m*a envoyé vers vous, et je le bénis mille fois.
— Mais vous m'aviez dit qu'à trois heures, à trois heures précises, vous vouliez parler à votre tour; vous l'avez dit en toutes lettres, et voilà trois heures qui sonnent au château de Saint-Germain. A mon tour, j'exige que vous preniez la parole, et je vous la cède avec empressement. Voyons, avez-vous quelque chose à me dire, quelque conseil à* me demander? Vous savez combien je vous aime, combien je vous suis dévouée, et, si je puis vous être utile...
— Merci, ma chère et bonne amie! c'était une plaisanterie, je n'ai rien à vous dire, si ce n'est que je sais que je puis compter sur votre amitié. Non, j'aime mieux vous entendre; et maintenant, c'est moi qui vous supplie de me rendre votre charmante conversation. Tenez, parlez-moi de vos projets d'opéra, de votre répétition, de voire Eurydice.
— Non, vous en causerez tout à votre aise avec Adrienne. Ces deux jeunes flUes s'adorent. Moi, je veux me reposer un peu,^ et, jusqu'à Blamont, je ne dirai plus un mot : cela vous affligera peut-être, mais c'est un parti pris.
Je n'étais pas fâché de cette trêve, qui me laissait à toutes mes pensées. Nous restâmes tous les deux silencieux. Une demi-heure après, nous entrions à Blamont.