‹ Derniers souvenirs et portraitsChapitre 44 sur 48 · EURYDICE · texte numérisé non relu

EURYDICE

La première chose que je vis dans la cour, ce fut ma voiture, paisiblement déterée, et ayant l'air de se soucier fort peu de son légitime propriétaire. Mais je ne m'occupai nullement de chercher la solution de ce problème. Je suivis madame d'Elby, qui me conduisit surle-champ vers son théâtre. La cour du château était toute pleine d'un mouvement qui semblait ravir de joie l'inquiète impressaria. Des ouvriers de toute sorte s'y agitaient au milieu de matériaux de toate espèce. J'entendais au loin les bruyants marteaux, animés de rhylhmes divers et discordants, frapper les uns après les autres à coups précipités, comme pour témoigner, par cet ensemble assourdissant, d*un empressement général • à terminer ces importants travaux. Chacun se hâtait. On sentait qu'une grande œuvre allait s'accomplir; on voyait, à l'air affairé de tout le monde circulant et se croisant dans la vaste cour, que l'heure était venue, et qu'il fallait désormais livrer le monument, objet de tant de soins, à de plus nobles travailleurs.

Le trajet était long; le nouveau théâtre^était tout au bout du parc, une galerie couverte y conduisait; madame d'Elby avait sagement tout prévu pour l'agrément et la sécurité de ses hôtes, et avait voulu mettre

sa fêle à Tabri d'un, caprice du temps. Tout en cheminant, elle me donna encore de nombreux détails. Sur chaque pièce d'eau voguerait une tie flottante, étincelante de lumière, pleine de musique, de chœurs suaves et doux. L'orangerie deviendrait un riche et vaste bazar ; chaque allée du parc recèlerait sa surprise et aurait sa magie.

— Quant à l'opéra^ et dans lequel vous aurez un rôle, mon cher Gustave, Âdrienne vous en parlera mieux que moi ..Je lui ai délégué la direction absolue de la partie musicale. Je sais seulement que ce sera merveilleux, quelque chose de rare^ une musique oubliée, inconnue, un débris charmant d'un autre âge. Vous dire au juste ce que c'est me serait impossible; el puis, franchement, ça m'est égal ; il me suffit que ce soit piquant et neuf à force de vieillesse. Habeneck lui-même, Habeneck, entendez-vous, viendra conduire l'orchestre, où vous verrez briller toutes les étoiles du Conservatoire. Seulement, ce qui me contrarie, et ce qui contrarie encore bien plus ma pauvre Adrienne, c'est que nous avons déjà trois chanteurs enrhumés; cela est inquiétant : Proserpine est au lit, Orphée tousse, et Pluton est pris de la gorge.

— EtCaron?

— Garon est à la chasse. La répétition ira tout de travers, je le vois d'avance. Ah ! le métier de directeur de théâtre a bien ses épines. On ne sait pas assez cela dans le monde; mais tout cela s'arrangera, parce que tout s'arrange; c'est mon système, et je ne m'inquiète jamais outre mesure. Nous avons aussi un ballet, un

ballet délicieux, sept jeunes néréides, toutes dé TOpèra et choisies parmi les plus brillantes. Tenez, les voilà.

Nous avions quitté la galerie couverte pour rentrer dans le parc^ et, au moment où madame d'Elby prononçait ces dernières paroles, la troupe des néréides passait, en effet, gaiement au bout de Tallée. Il me sembla voir en tête une petite figure de connaissance; et, comme je regardais avec plus d'attention, je recueillis de loin un léger signe de tête plein d'intelligence, un salut amical et gracieux, adroitement dissimulé et imperceptible pour tout autre que moi; mais j'avais assez d'habitude de la pantomime et une connaissance suffisante de la scène pour apprécier toute la valeur de ce jeu muet et en comprendre la portée. C'était Amanda, l'élève de Terpsichore, la jeune débutante, cause involontaire de mon premiei: coup d'épée, qui m'envoyait ainsi , tout en continuant sa course à travers le jardin, un témoignage d'amitié et de bon souvenir. La rencontre d'Amanda fut pour moi un trait de lumière, et je devinai sur-le-champ, quoique incomplètement, le mystère de ma voiture; mais je dois avouer que je ne conçus contre la néréide aucan ressentiment, tant je lui sus gré d'avoir assaisonné son signe de reconnaissance de tant de convenance et

de discrétion, et d'être restée avec moi dans les limites de la mythologie.

Enfin, le monument élevé par madame d'Elby nous apparut.

— Voilà mon ouvrage, mon cher enfant : n'ai- je pas bien fait de vous amener ici? Regrettez-vous vos

paSf et cela ne mérite-t-il pas une course à Marly? Figurez*ybus un petit palais du meilleur temps de îa renaissance, découvert dans une fouille, encore tout rempli de chants mélodieux : voilà ce que sera mon théâtre au jour solennel de la première représentation. L'année prochaine, si je veux, je l'habillerai d'un autre costume.

Il nous fallut ensuite visiter l'intérieur de la salle, elle, donnant aux ouvriers qui la remplissaient en-, core, ses dernières instructions, n'épargnant ni les conseils, ni les ordres, ni les recommandations, ni les prières; moi, cherchant du regard Adrienne et Eurydice, les attendant partout, les espérant toujours et les appelant du fond de ma pensée. Lorsqu'elle eut enfin épuisé et fatigué mon admiration, madame d'Elby se décida à m'abandonner.

— Maintenant, Gustave, allez trouver Adrienne, elle aura besoin de vous, et vous allez lui être bien utile. Vous la trouverez là tout près, dans l'orangerie, avec notre Eurydice sans doute, dans un petit atelier que ie lui ai ménagé à côté de nos travaux, afin qu^elle m'aide plus facilement dans ma surveillance.

Je ne connaissais Adrienne, comme sa tante d'Elby, que depuis mon arrivée à Paris; mais, par une sorte d'héritage anticipé, l'ancienBe amitié qui avait lié et liait encore madame d'Elby et ma mère était sur-lechamp descendue jusqu'aux rejetons des deux famiHes. J'éprouvais pour Adrienne une sincère affection qu'elle partageait; nous étions convenus de nous traiter de cousins, et je l'aimais comme une sœur. Je n'avais

donc aucune raison de lui cacher les sentiments qui remplissaient mon âme, et je vous laisse à penser si je désirais que la mystérieuse Eurydice de madame d'Elby fût aussi la mystérieuse Incognita de Dardanelli.

Je courus vers Torangerie avec un terrible battement de cœur. Je gravis légèrement un étroit escalier qui disparaissait sous les fleurs, et me trouvai devant une porte, armée d'une petite clef que j'interrogeai avec précaution; la clef obéit, la porte céda, et je pus Tentr'ouvrir sans bruit et sans que rien annonçât ma présence.

Je découvris un charmant réduit tapissé de mille rameaux de verdure, courant tout au travers de légères arabesques. Au milieu de ce petit salon, je vis Âdrienne assise à une table et copiant de la musique. Elle était tournée vers la porte et tout à fait absorbée dans son travail. Yis-à-vis d'elle, me tournant le dos par conséquent, était assise une jeune femme dont je crus reconnaître la magnifique chevelure et la taille élégante: un nuage me passa devant les yeux, et, tout plein d'espérance et de joie, j'entrai dans le salon.

Adrienne leva les yeux, et, dés qu'elle m'aperçut, quittant sur-le-champ son travail, elle vint à moi en me tendant la main. Sa compagne se contenta de l'egarder de mon côté. Je ne m^étais pas trompé, c'était elle, Eurydice, l'inconnue, et plus jolie, plus ravissante encore que la première fois que je l'avais vue.

— • Venez donc, Gustave, me dit Adrienne, venez donci nous vous attendons; ma tante vous a écrit ce matin.

— Adrienne, j'étais parti avant de recevoir sa lettre, je devançais son appel ; c'est moi qui accours vers vous.

— Approchez, mon cousin, et faites tout de suite connaissance avec mon amie. Clière Orazia, je vous présente M. le baron Gustave de Stora, notre parent par une bonne et solide alliance, par alliance d'amitié.

Orazia leva sur moi ses beaux yeux; et, après un moment de silence :

— Adrienne, dit-elle, je connais monsieur.

Les paroles d'Orazia avaient retenti jusqu'au fond de mon cœur.

— Quoi ! dit Adrienne étonné, vous vous connaissez, et sans ma permission? Et depuis quand, s'il vous plaît?

— Hélas! depuis trois jours seulement, dis-je à mon tour.

— Voyons, asseyez -vous et contez -moi cela, mon beau cousin.

— L'histoire n'est pas longue, ma belle cousine. J'ai vu mademoiselle et je l'aime,

Adrienne resta stupéfaite. Orazia ne témoigna en rien que je l'eusse offensée ou qu'elle fût même surprise de ma hardiesse.

Je m'étais assis entre ces deux charmantes femmes; j'étais profondément ému, et j'appréciais avec ravissement le bonheur de cette rencontre si désirée,

— Vous êtes vif, Gustave, et concis dans vos narrations ; mais, en vérité, je ne puis me contenter de cette brève exposition; il me faut des détails.

— Eh bien, j'étais chez Dardanelli, mon maître de chant ; on y faisait de la musique ; une inconnue, dont

personne ne pat alors me dire le nom, est venue; elle a chanté comme les anges chantent dans le ciel; puis elle est partie, emportant ma vie avec elle. Je sais maintenant qu'elle se nomme Orazia.

Il y eut encore un moment de silence. Adrienne nous regardait tous les deux d'un air de plus en plus étonné. Orazia copiait, ou du moins feignait de continuer à copier sa musique, qu'elle n'avait pas quittée un instant.

^ Oui, chère Adrienne, voilà tout ce que je sais ; el, pour ce qui me touche du moins, je n'ai rien de plus à vous dire. Quant aux secrètes pensées de votre amie, j'avoue que mon plus vif désir, mon souhait le plus ardent^ est de parvenir à les pénétrer. Vous êtes bonne, Adrienne; vous nous aimez tous deux; souffrez que je m'empare de cette amitié, que je m'en fasse une sauvegarde, un appui, et permettez aussi qu'au nom de l'amitié sincère et dévouée que j'éprouve pour vous, et dont vous ne pouvez douter, je parle ici sans réserve. C'est la première fois depuis trois jours que je retrouve une personne que j'ai ardemment cherchée, et les instants sont précieux.

Alors, je pris le billet qu'Orazia m'avait adressé, que Rosenwald m'avait remis de sa part dans la rue d'Astorg, et que j'avais toujours porté sur moi depuis.

— Est-ce bien vous, mademoiselle, qui avez écrit cette lettre, adressée au baron Gustave de Stora, et qu'on lui a remise de votre part?

— Elle vous a écrit! s'écria Adrienne en joignant les mains.

fmmmm

LE BARON DE STOEA. B7i

Orazia prit la lettre^ y jeta un coup d'œil et la donna à Adrienne.

— Oui, j*ai écrit à M. de Stora, et vous pouvez lirç, Adrienne.

— Que veut dire ceci? s'écria encore Adrienne après avoir lu; que veut dire une personne obscure dont on trouble la vie ? Que signifie.cette signature : rincognita ? Quel est donc ce mystère? Êtes-vous la Dame blanche? En vérité, je le crois, Gustave, c'en est fait, je me metsde votre parti. Concevez- vous que, depuis deux mois que je vois mademoiselle, que je la rencontre tous les jours dans les bois où nous nous promenons solitaires toutes deux, je ne sache rien d'elle, si ce n'est qu'elle se nomme Orazia, en italien encore, qu'elle est charmante et bonne, qu'elle m'aime un peu et qu'elle chante à ravir? Si je la croyais heureuse, du moins, je serais plus patiente et parviendrais peut-être à m'habituer à ce silence...

Quelques coups, légèrement frappés à la porte, pour annoncer une visite, bien Importune en ce moment^ ar*rôtèrent Adrienne au milieu de sa période, qu'elle dut suspendre pour dire : c Entrez. »

La porte s'ouvrit, et je vis paraître Mh Bada-Bene.

— Qu'y a-t-il, Bada-Bene? lui dit Orazia^

— Je venais voir si mademoiselle n'avait besoin de rien, savoir si elle dînerait aux Ursulines, si mademoiselle demande sa voiture.

~ Merci, Bada-Bene, je dînerai ici : dites à Souve^ raine de m'attendre. Vous enverrez la voiture ce soir.

— On est venu accorder le piano de mademoiselle.

Ahl voici l'accordeur, — Monsieur Léonard, si j'avais su vous rencontrer ici, je vous aurais apporté votre trousse, que vous avez oubliée sur le piano.

Les jeunes filles me regardèrent avec un étonnement facile à concevoir. Moi, je ne dis rien.

— Mademoiselle Adrienne, continua Bada-Bene, serait-elle assez bonne pour me dire où je pourrais trouver M. de Slora ?

— Que lui voulez-vous, Bada-Bene? Je me charge de vos commissions pour lui.

— Madame la comtesse d'Elby m'avait chargé de dire à M. de Stora que son valet de chambre venait d'arriver avec tout ce qui lui était nécessaire, et qu'elle le priait de s'habiller tout de suite, parce qu'on doit dîner de bonne heure à cause de la répétition. Madame voudrait savoir aussi si mademoiselle Adrienne avait bien mis M. de Stora au fait de tout pour la répétition.

— Oui, Bada-Bene; dites, je vous prie, à ma tante qu'elle peut être tranquille^ que tout est arrangé. Je vous remercie.

— Monsieur l'accordeur, monsieur Léonard, me dit Adrienne lorsque le majordome fut parti, si je ne craignais de faire un mauvais calembour, je vous demanderais la clef de cette énigme. Est-ce que par hasard vous auriez embrassé une carrière nouvelle? Étesvous venu en France pour cela? Mon piano est faux, je vous en préviens.

— Je ne sais ce que veut dire cet homme, Adrienne, je vous l'assure. Quelque ressemblance l'abuse.

— Ah ! dit Adrienne, que vous êtes heureuse, ma chère Orazia! voilà de la vraie passion : s'introduire dans un couvent sous un déguisement! Mais, malheureux, vous avez dû casser toutes les cordes de cet infortuné piano t

— Léonard a pu casser des cordes; quant à moi, ma cousine, je suis innocent. Mais laissons cela. Vous étiez en train de dire de bien bonnes choses à mademoiselle Orazia, quand*ce maladroit est venu vous interrompre.

Orazia se leva alors. Sa noble figure brillait d'une animation extraordinaire.

— Oui, Adrienne, vous aviez raison, le silence que j*ai gardé avec vous jusqu'ici est une mauvaise récompense de la bonne amitié que vous voulez bien avoir pour moi. Je vous dirai de moi tout ce que j'en sais moi-même, et, si M. de Stora, qui est votre ami, veut bien partager l'intérêt que semble vous inspirer ma destinée, je n'aurai pas non plus de secret pour lui.

— Quel malheur qu*il soit si tard!' dit avec chagrin Adrienne, et qu'il faille rejoindre ma tante! Voilà déjà rinsupportable cloche du dîner.

— Mais, ce soir..., dis-je.

— Oui, c'est cela, ce soir, reprit Adrienne à demivoix, comme si nous conspirions contre un ennemi inconnu. Nous nous retrouverons seuls tous leS trois; soyez tranquilles, j'arrangerai cela, comptez sur moi. Ah ! chère Orazia, lui dit-elle en l'embrassant, aimezmoi et ayez confiance enjnon bon cousin Gustave!

ORPHEE.

Il y eut beaucoup de monde au dtner. Le théâtre de Blamont commençait à faire du bruit, sa renommée s'étendait au loin, et il était venu de Saint-Germain, des environs, de Paris, quelques amis, aussi indiscrets qu'intimes, empressés de jouir par anticipation des merveilles qu'on y préparait. On décida que Blamont ' effacerait Marly, et on appela madame d'Ëlby Louis XIV.

Elle se servit de ce surnom glorieux pour exercer sur nous un pouvoir absolu. J'essayai en vain, lorsqu'on fut sorti de table, de proposer une promenade dans le parc, espérant en profiter pour dire quelques mots à Adrienne et à Orazia; car, pendant tout le temps qu'avait duré le dîner, il m'avait été impossible de leur adresser la parole. Madame d'Elby s'opposa à toute tentative de sortie. Il faisait froid, elle craignait d'enrhumer ceux de ses chanteurs que la grippe n'avait pas encore atteints, et, comme elle me comptait, disait-elle, au nombre de ses fidèles, elle me témoigna la plus vive sollicitude et m'empêcha de quitter le salon. Le théâtre était prôt^ on allait nous le livrer complètement terminé, brillamment éclairé; il lui tardait d'en prendre possession, d'en entendre l'harmonieuse sonorité. Dans

une demi-heure, on se rendrait en corps au théâtre, et la répétition commencerait.

On devine avec quelle impatience j'attendais qu'Orazia remplît sa promesse. Cette répétition annoncée avec tant d'assurance m'inquiétait beaucoup; il me semblait difficile qu'elle pût se concilier avec notre réunion projetée. Je savais qu'Orazia devait se retirer de bonne heure. Âdrienne, qui voyait mon anxiété^ me rassura par un regard.

— Mais, ma tante, dit-elle à madame d'Elby, est-ce que vraiment vous espérez faiçp ce soir une bonne répétition, une répétition réellement digne de ce nom? Je conçois qu'il vous tarde de faire acte de souveraineté et de planter votre bannière au milieu de votre nouveau domaine, je conçois que cela vous séduise et vous amuse ; mais moi» sur qui pèse une responsabilité immense, tout m'inquiète et m'effraye. Vinfluenza^ la grippe, puisqu'il faut appeler par son nom le monstre qui nous entoure et nous menace tous, s'est déjà abattue au beau milieu de votre personnel...

— Je sais, je sais; oui, Pluton, Caron, déités de second ordre...

Un nouvel interlocuteur, le futur d'Adrienne , avec qui je venais de faire connaissance, M. de Puysieux, jeuiie attaché d'ambassade, prit alors la parolCi

•^ Si on daignait nous mettre dans la confidence, nous pourrions peut-être avoir un avis ; nous sommes ici plusieurs qui ne savons rien de rien. Quoi? qu'est-ce? que va-t-on faire? quel opéra va-t-on représenter? Si vous tenez ainsi votre public à Técart, si vous le laissez

dans rignorance, croyez-vous pouvoir compter sur lai? Il vous trahira à chaque instant. Le public n'aime pas les surprises; il demande à èlre choyé, caressé, échauffé, trompé même d'avance, pourvu qu'il soiL lui-même complice de la tromperie qu'on lui prépare. Moi, par exemple, moi qui suis public, et bon public, indulgent, très-disposé à me laisser faire, il m'est impossible de m'amuser si on ne m'a bien prévenu, bien affirmé, bien prouvé môme que je dois nécessairement m'amuser ; protégée par de bonnes autorités, ma conscience est tranquille, mon plaisir va son train, et je suis heureux, sans crainte et sans souci de l'avenir. Cela est naturel, cela est juste et légitime, nous n'aimons pas à nous comprometlre. Quoi f vous voulez me contraindre à avoir une opinion à moi et h l'exprimer? Mais vous n'y pensez pasf Autant vaudrait être juré à la cour d'assises. Non, non, apportez-moi votre procès tout gagné, je ne veux pas le juger... Permettez-moi une petite anecdote.

» L'année dernière, j'étais dans une grande ville où

on se pique d'aimer la musique, et que je ne nommerai pas pour ne pas lui faire de chagrin. Il faut que

vous sachiez que, dans ce temps-là, il y avait à Paris deux chanteuses, deux sœurs, que nous appellerons Faustine, si vous voulez. L'une chantait bien, trèsbien : c'était une grande artiste ; l'autre abritait sa médiocrité sous le nom et sous le talent de sa sœur. Une des deux Faustine vint à passer dans la ville ; elle y chanta admirablement. Cependant le public restait froid et insensible ; elle prodiguait en vain ses perles

les plus fines. Moi, j'étais transporté et j'applaudissais, mais tout seuU Je ne pouvais m'expliquer cette froideur, et cependant, le croiriez- vous? je sentais cette ■froideur, cette glace tomber sur moi petit à petit, m'envahir peu à peu et menacer d'éteindre mon ardeur. Dans l'entr'acte, un assez gros monsieur, bien vêtu, forte tête de l'endroit, vint à moi comme en dépulation :

— Monsieur, vous avez applaudi la chanteuse ?

— Oui, monsieur.

— Vous la connaissiez? vous l'aviez déjà entendue?

— Oui, monsieur.^

— A Paris?

— Oui, monsieur.

— Elles sont deux sœurs? continua-t-il d'un ton plus timide,

— Oui , monsieur.

— Celle-ci, monsieur, est-ce la bonne?

— La bonne, oui, monsieur.

— Ainsi, c'est la vraie Faustine?

— La vraie [Faustine, la grande Faustine, la Faustine authentique, patentée, oui, monsieur.

— Vous en êtes bien sûr?

— Parfaitement sûr.

— Mille remerclments, mctosieur.

Et la députation s'éloigna. Eh bien, au second acte, la vraie Faustine eut un succès prodigieux, effréné. On l'eût sifiQée si j'avais dit que c'était l'autre. Voilà des gens prifdents, je les admire et je les imite. Je veux savoir si vous nous donnerez de la vraie Faus-

tine, et je demande le nom de votre opéra et l'âge du composileur.

Cette petite allocution fut assez généralement goûtée; on fut de Tavis de M. do Puysieux. Madame d'Ëlby lui répondit sur-le-champ :

— Voilà un long discours, mon cher neveu futur, et je vous trouve bien curieux! Eh bien, je vais vous parler franchement et vous ouvrir mon cœur sans détour. Sachez que je partage entièrement votre curiosité, et que je ne serais pas fâchée d'apprendre moimême ces choses-là. Allons, Adrienne, allons, ma nièce, parlez, et instruisez-nous. Vous avez bien étudié la question, je le sais.

— Mais^ ma tante...

— Allons, ma chère enfant, mettez- vous là, dans le fauteuil, au milieu du cercle, et faites-nous une petite notice, une manière de discours d'ouverture; vous devez cette satisfaction à votre futur époux. Seulement, soyez brève,. si vous le pouvez. Allons, Adrienne, courage, parlez, nous attendons, nous écoutons.

Un assentiment général, un chœur de supplications accueillirent la demande de madame d'Elby. La pauvre Adrienne, ainsi adjurée de toutes parts, dut céder. Tout le monde se tut, et elle prit la parole.

— Messieurs, mesdames, dit-elle (et, avant de s'asseoir dans le fauteuil désigné, elle fit trois saints à la façon d'un régisseur qui va faire une annonce), l'ouvrage que nous aurons très-incessamment l'honneur de représenter devant vous est un opéra italien intitulé Orfeo, Je me flatte que nous possédons tous assez profondé-

ment Tharmonieuse langue du .Tasse^ que nous sommes tous assez versés dans la littérature italienne pour que chacun ici comprenne sans hésiter que cela veut dire Orphée. La musique de cet opéra a été écrite par un jeune compositeur né à Crémone, Crémone, messieurs, ville célèbre, toute musicale, patrie des bons violons, et que nous connaissons parfaitement, au moins par les contes d'Hoffmann. Permettez maintenant, on paraît d'ailleurs l'exiger, que j'entre dans quelques détails sur la composition de cet ouvrage, dont nous ne pouvons nous flatter d'avoir tout à fait la primeur, puisqu'il a déjà été représenté à Venise, et que, de là, il s'est répandu dans toute Tltalie ; je suis heureuse et fière de pouvoir affirmer qu'il a partout obtenu le plus brillant succès. Je dis ceci pour rassurer entièrement M. de Puysieux et ceux d'entre vous dont la conscience serait aussi ti< morée que la sienne.

> MaiS) me direz-vous, cet opéra est-il en cinq actes? Non, messieurs, rassurez-vous, il n'est pas même en quatre actes, pas même en trois, pas même en deux. C'est un humble petit acte, précédé, il est vrai, d'un petit prologue.

» Je vais vous dire maintenant quels sont les personnages qui agissent dans ce petit acte et dans ce petit prologue.

» Le prologue est rempli par un seul personnage, la Musique; oui, messieurs^ la Musique en personne; mais la Musique douce, modeste, comme il convient à une Musique dont l'horizon est aussi bornée et qui n'a qu'un petit acte devant elICi

> Les personnages da drame sont d'abord^ et comme vous le pensez bien, Orphée et Eurydice, puis l'Espérance, Caron, Proserpine, Pluton et Apollon. 11 y a encore un chœur de nymphes, un chœur d'esprits infernaux, et enfin, pour terminer l'ouvrage, un chœar de bergers qui dansent la moresque.

» Tout ceci n'a rien que d'ordinaire, rien que de fa-' cile à prévoir. On pourrait cependant trouver la moresque un peu dépaysée, si le ballet, qui a ses lois, n'avait aussi ses libertés. Mais voici où brille dans tout son éclat le génie du jeune compositeur : .

x> Ce jeune homme s'est dit : Puisque chaque personnage a son interprète, que chacun de ces interprètes a sa voix bien caractérisée, ténor ou basse, soprano ou contralto, pourquoi chaque personnage n'aurait-il pas aussi son orchestre propre, un orchestre toujours composé des mêmes éléments?

qui n'appartiendrait qu'à * lui et serait sa propriété particulière? Chacun de ces orchestres bien distincts accompagnerait exclusivement le personnage auquel il serait assigné^ chantant quand il chante, gardant le silence quand il se tait, le suivant dans tous les contours de la partition. C'est ainsi que, dans une cour bien organisée, chaque prince^ chaque per- . sonnage important a ses gardes, ses chambellans, ses pages et ses dames d'honneur.

» Non-seulement notre jeune maître a conçu ce hardi projet, mais encore il l'a exécuté j et je vais vous dire comment, dans cet opéra que nous préparons avec lant de soins et de peines, se compose la garde de chaque

prince, c'est-à-dire Torchestre spécial de chaque personnage. Ne vous étonnez pas du nom et du choix de quelques instruments qui vous paraîtront peutêtre bizarres et singulièrement appropriés. La cause de cette bizarrerie vous sera révélée plus tard!

* La Musique, personnage du prologue, est simplement accompagnée par deux clavecins', deux pianos, si vous l'aimez mieux.

» Deux lyres à treize cordes accompagnent Orphée.

» Eurydice a pour cortège dix dessus de viole, qui murmurent avec grâce, et distribuent tendrement leur sonorité voilée.

» L'Espérance, qui compte sur l'avenir, se contente de peu : elle n'a que deux violons.

» Caron a pour lui seul deux grandes guitares. Proserpine commande à trois violoncelles. Pluton dispose de quatre trombones, et Apollon d'un petit orgue. Le chœur des nymphes a pour accompagnement une harpe double; celui des esprits infernaux, deux grandes orgues à tuyaux de bois; enfin le chœur final des bergers qui dansent la moresque est secondé par deux petits cornets, un flageolet, un clairon et trois trompettes munies de sourdines.

Chacun se récria sur la nouveauté incomparable de ces orchestres séparés, sur la composition exquise, originale de chacun de ces orchestres, sur les effets piquants et variés qui ne pouvaient manquer d'en résulter. « Mais c'est un grand homme ! — Quel retour admirable à la simplicité des premiers âges ! — Ditesnous son nom, son nom t — Il faut qu'il vienne à

Paris écrire un opéra, je vais dès demain le demander an ministre. — Je le couronnerai de mes propres mains, en plein théftlref »

" — Messieurs, reprit Adrienne, quand le silence fut rétabli, notre jeune compositeur se nomme Giaadio Monteverde; je dis jeune, parce qu'il n'avait guère plus de trente ans quand il a trouvé et accompli toutes ces merveilUes. Maïs il est un peu plus âgé aujourd'hui, et le ministre, malgré sa puissance, aurait quelque peine à le faire venir à Paris. Claudio Monteverde est à Venise, messieurs; il y repose depviis deux siècles, et il avait quatre-vingts ans quand il est mort. Là, il y eut un peu de brouhahst.

— Quelle perte ! s'écria madame d'Elby.

On rit, on murmura ; quelques esprits chagrins, il y en a partout, ne trouvèrent pas l'artifice d'Âdriense de bon goût; d'autres regrettaient leur enthousiasme, la démarche promise auprès du ministre, le couronnement en plein théâtre. Les geps raisonnables comprirent que Monteverde était un génie plein de clairvoyance, croyaot à Tavenir; que, bien loin de vouloir retourner vers le passé, il marchait en avant d'un pas hardi et ferme, ouvrant les voies nouvelles à ses contemporains, et léguant au génie de ses successeurs et ses richesses et son exemple .

— Maintenant , ma bonne tante, continua Adrienne, je déclare hautement, et j'en prends tout le monde à témoin, qu'il est impossible de faire ce soir une répé* tition quelconque de votre opéra. Ijfous n'avons, voua ne le savez que trop, ni Orphée, ni Proserpine, ni PlU"

ton, ni Caron. Nos chœurs de nymphes, de bergers et d'esprits infernaux sont incomplets. Je vois dans ce salon six nymphes, trois bergers, et peu d'esprits infernaux. Faites une nouvelle convocation qui donne à chacun le temps de se rendre à son poste. Quant à moi, le long discours que vous m'avez forcée de prononcer m'a fait mal à la gorge, et je me sens dans l'impossibilité absolue de chanter maintenant. Dans votre propre intérêt, je me crois obligée de vous refuser mon service. Mon amie Orazia, qui veut bien re^ présenter Eurydice, ne sait pas son rôle par cœur. Écoutez donc avec attention ce que je vous propose. Yous avez un délicieux ballet de néréides. Eh bien, partez pour votre beau théâtre I que tout le monde vous suive, installesS-vous à l'orchestre, et faites répéter vos charmantes néréides. Moi, je vous demande la permission de me retirer dans mon cabinet d'étude, et d'emmener Orazia. Nous travaillerons, nous répéterons tranquillement et avec soin. Si M. de Stora, qui accompagne convenablement, veut bien venir avec nous, il nous sera utile; après cela, convoquez-nous tous pour après-demain, nous serons pleins d'ardeur^ et nous ferons une vaillante répétition.

Cette proposition, chaudement appuyée par M. de Puysieux, qu'Adrienne avait prévenu et mis dans nos intérêts, ne fut pas trop combattue par madame d'Elby. Moi, je pensai à me fortifier et à réunir tous mes alliés autour de moi .

— Madame, lui dis-je, je trouve que mademoiselle Adrienne a parfaitement raison. Je suis à ses ordres

pour l'accompagner ce soir ; je pense comme elïe que ce petit travail sera utile; j'ai, en outre, une proposition à vous faire, si j'osais, je dirais un conseil à vous donner... Yous feriez bien, j'ose le croire du moins, pour vous mettre désormais à l'abri d'une absence prolongée ou d'un rhume opiniâtre, d'augmenter vos forces par l'adjonction de quelques doubles, comme cela se pratique dans les vrais théâtres. Cela est d'une sage prévoyance, et c'est vraiment une précaution indispensable. J'espère que Proserpine se rétablira, et que Caron, qui est à la chasse, reviendra et vous rapportera du gibier, mais enfin, si tous deux vous manquaient plus longtemps, il serait bon de pourvoir à leur remplacement. Eh bien, pour ce cas extrême et désespéré, je mets à votre disposition deux artistes expérimentés.

Je pensais à Armide, qui ferait une belle Proserpine^ et la voix .ténébreuse de Dardanelli, VOmbra di Nino^ me paraissait convenir merveilleusement à Caron.

Madame d'Elby accepta ma proposition avec reconnaissance, et je lui promis de lui présenter le plus tôt jpossible mes nouvelles recrues. Elle se leva alors, réunit toute la société autour d'elle, se fît précéder par des valets portant des flambeaux, et l'on se dirigea en grande pompe vers le théâtre. La foule me sépara d'abord d'Adrienne et d'Orazia ; mais Je sus bientôt les rejoindre, et je les suivis avec ravissement. Quand les flambeaux qui éclairaient la marche nocturne de madame d'Elby et de sa suite eurent disparu sous la

voûte da théâtre, notre trio mystérieux montait le pelit escalier pratiqué dans Torangerie.

Adrienne avait donné des ordres ; tout était prêt pour nous recevoir dans sa charmante retraite. Les bougies étaient allumées, le piano ouvert était surmonté de la partition. Un feù agréable rayonnait dans la cheminée. Adrienne me fit mettre au piano :

— Faites quelques accords bien nourris, bien sonores, bien bruyants, un peu faux même; qu'on nous croie bien occupés, si quelque importun a la fantaisie de nous écouter.

Mais les violons que nous entendîmes résonner au loin, et dont les sons venaient mourir contre les parois de l'orangerie, nous apprirent bientôt que la répétition des néréides venait de commencer.

— Maintenant, Orazia, nous sommes à l'abri des indiscrets; parlez, nous vous appartenons, dit Adrienne.

— Chère Adrienne, vous êtes un ange! et comme vous seconderez bien M. de Puysieux dans sa diplomatie 1

— Ma diplomatie, Orazia, c'est mon amitié pour vous, pour mon cousin Gustave. Parlez; ne voyezvous pas comme ses regards vous implorent ! et puis le temps peut nous manquer. *

Orazia se recueillit un moment.

— Eh bien, dit-elle, je vais parler de moi, puisque vous le voulez.

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