REGIT
— Il y aura bientôt dix-huit ans (c'était, m'a-t-on dit, en 1826) que, par une nuit sombre et pluvieuse du mois de décembre, une femme enveloppée d'une large pelisse descendit d'un voiturin qui arrivait de Padoue et venait de s'arrêter à Fusina. Fusina, comme vous le savez peut-être, est le point de la terre ferme le plus rapproché de Venise. Cette femme, qui était seule dans le voiturin, entra sur-le-champ dans une des gondoles amarrées au rivage, et se fit conduire à Venise. Elle descendit sur le quai des Esclavons et s'éloigna rapidement. Le vent commençait à souffler avec force et une tempête se décbatnaitsur la lagune. Le batelier, avant de s'en retourner à Fusina, où il demeurait, alla s'agenouiller devant une statue de madone qui s'élevait tout près du rivage, et lui adressa une fervente prière. Une lampe brûlait aux pieds de la madone. Il venait d'achever sa prière, il avait repris £a place à l'avant de sa barque, qui déjà commençait à tourner sous la pression de l'aviron, lorsqu^un rayon de la laiïipe vint tout h coup éclairer le fond de la gondole et lui montrer un spectacle auquel il était loin de s'attendre. Sur les coussins de la gondole, un jeune enfant, soigneusement enveloppé et tout entouré de cette pâle lueur, reposait pro-
fondement endormi. La femme qu'il avait conduite à Venise avait sans doute tenu cet enfant caché sous sa large pelisse et venait de l'abandonner. Le batelier se hâta de parcourir le quai et les environs; mais ce fut en vain, il ne put rien découvrir. Il revint vers sa gondole et se prit de pitié pour la faible créature ainsi délaissée. Trop pauvre pour s'en charger lui-môme, comme il en avait eu d'abord la pensée, il songea sur-le-champ à lui trouver un asile.
» Il y avait alors à Venise un collège destiné uniquement à l'éducation des jeunes filles : c'est le collège des Salesiane, Le batelier connaissait le gardien d'une des portes de ce collège, laquelle s'ouvrait sur un des innombrables petits canaux qui circulent dans l'intérieur de la ville. Sans troubller le sommeil de l'enfant abandonné, il dirigea sa barque à travers l'obscur dédale et alla réveiller Fulgenzio le gardien.
» Ces hommes étaient de braves gens et avaient de bonnes âmes. Le batelier ne craignait pas de retarder son retour sous son pauvre toit, où l'attendait sa famille, pendant que l'orage soulevait la lagune. Le gardien ne murmura pas de ce qu'on venait ainsi troubler son repos; il accepta le dépôt, recueillit l'enfant, et dit au batelier de venir le lendemain s'informer de ce qu'il aurait pu faire.
» Le batelier revint le lendemain. Fulgenzio lui apprit qu'il avait, dès le matin, porté l'enfant à une des dames direclrices du collège, que Texcellente dame s'était sur-le-champ chargée de l'orpheline que Dieu lui envoyait, qu'elle avait promis de veiller sur elle, de
l'élever pieusement, pour la rendre à ses parents s'ils venaient la réclamer, pour la garder et se charger de son avenir s'ils devaient rester inconnus. Il lui dit encore qu'on avait trouvé à son cou une petite chaîne d'or, et qu'on avait appris par un écrit attaché à ses vêtemenls qu'elle se nommait Orazia et qu'elle avait environ deax ans.
« Vous savez maintenant quelle était l'orpheline ainsi sauvée par la charité d'un gondolier, par la bonté du gardien Fulgenzio, par la piété de ^excellente madame Pisani.
» Je passai six ans dans ce noble asile, et les circonstances qui accompagnèrent ma sortie sont encore aujourd'hui aussi inexplicables pour moi que celles qui m'y avaient conduite.
> Vous, chère Adrienne, vous, monsieur de Stora, votre vie s'est passée au grand jour, et, depuis vos premiers ans, vous marchez dans des sentiers pleins de lumière. Vous ne pouvez comprendre l'angoisse d'un cœur qui vit dans les ténèbres; j'attends en vain que Dieu, dans sa bonté, dans sa clémence, déchire le voile qui m'oppresse, qui me cache ma destinée. Il est des maux, dit-on, auquel l'âme s'habitue. Pour moi, plus je vis, plus je souffre; il me semble que l'heure qui s'écoule augmente l'épaisseur de la nuit profonde qui m'environne. Rendez-moi la lumière, mon Dieu, et montrez-moi ma vie!...
» Madame Pisani me vou^ l'amour d'une mère et ne cessa de m'entourer des soins les plus tendres et les plus éclairés. Elle dirigea ma jeune intelligence el se
plut à la former; elle m'apprit à aimer l'étude, en me faisant chérir les leçons qu'elle me donnait; elle mit mes petits doigts sur le clavier, et j*aimai la musique parce qu'elle Taimait, parce qu'elle chantait bien, parce je prenais plaisir à Técouter et à chanter avec elle. Il me semble encore aujourd'hui que ma petite existence s'était confondue avec la sienne': je lui avais donné tout l'amour que Dieu avait mis dans mon cœur pour cette mère qu'il ne m'a pas encore été donné de con* nattre, et que je cherche vainement autour de moi.
» Âpres madame Pisani, ceux* que j'aimais le mieux étaient Fulgenzio le gardien et Lazzaro le batelier, qui venait souvent me voir et me racontait, chaque fois, comment il m'avait trouvée endormie dans sa gondole, comment il m'avait apportée chez son ami Fulgenzio, et, chaque fois aussi, j'écoutais ce récit avec la plus vive émotion.
» Mais celle qui avait la part la plus grande dans mon affection, toujours après ma chère madame Pisani, c'était Marietta. Marietta était une paysanne de Murano, qui, depuis mou admission aux Salesiane^ y venait assez souvent pour vendre des fruits, des fleurs et quelques-unes dé ces verroteries qu'on fabrique à Murano. Elle s'était prise d'une vraie passion pour moi, et ne manquait pas de m'offrir les plus riches échantillons de sa corbeille. C'était une jeune et belle femme, à la figure expressive et pleine de bonté. Elle était si affectueuse, elle me parlait avec des accents si pleins de tendresse, que je l'aimai bientôt de ce naïf amour d'enfant qui éclate en joyeux transports. Elle n'em-
ployait jamais, dans nos longues causeries, que le doQx dialecle rënitien, qu'elle parlait avec beaucoup de grâce. Madame Pisani, au contraire, se servait toujours, dans nos leçons comme dans nos entretiens, lors des charmantes promenades qu'elle me faisait faire avec elle, du plus pur toscan; et, comme je me plaisais à assister à tous les exercices de mes compagnes et qde j'entendais ainsi autour de moi da bon français, de Texcellent allemand, mon oreille se façonna de bonne heure et je m'habituai à parler facilement et presque indifféremment ces diverses langues, qui entrèrent de bonne heure dans ma jeune tète avec la musique, qui, je ne sais pourquoi, me semblait leur servir de guide.
> Mais le deuil vint frapper la sainte maison : la mort de madame Pisani fut ma première douleur. Je vois encore la chapelle tendue de noir, et, au milieu de ce sombre appareil, le triste éclat des pâles candélalres; j'entends encore les chants des funérailles, le murmure loititain des cloches et les profonds accords de l'orgue. Ha douleur, qui touchait tout le monde, fut plus forte que toutes les caresses qu'on me prodiguait, que toutes les marques de sympathie qui venaient m'entourer. Cette douleur m'éclaira et devança ma raison. Je compris que je restais seule au monde, et que je devenais orpheline une seconde fois. Ma jeune âme s'était donnée tout entière à celle que la mort nous enlevait, et que tous les yeux pleuraient avec des larmes sincères.
» Marietta devint alprs mon seul amour. La mort de madame Pisani Tavait aussi profondément touchée.
J'attendais avec impatience les jours de sa yenue, et toute ma tendresse se reporta sur elle.
B Une nuit, je donnais profondément, lorsque je fus réveillée avec précaution. Tout près de mon oreille une voix m'appelait doucement, une main serrait la mienne : j'ouvris les yeux, ei la faible lueur de la lampe à demi éteinte qui éclairait les vastes dortoirs me montra Mari etta debout près de mon lit.
> Je couchais dans une petite pièce où dormaient seulement quatre des élèves les plus jeunes; cette chambre n'était éclairée que par la lumière qu'elle recevait d'une longue galerie disposée en dortoir. Marietta, sans me dire un seul mot, me fit signe de garder le silence; elle m'habilla à la hâte, m'enveloppa dans les plis de son manteau, s'assura que je portais à mon cou la chaîne d'or qui pouvait servir à me faire reconnaître, et m'emporta da*ns ses bras.
» Elle sortit par une porte qui communiquait avec les escaliers extérieurs et dont elle s'était procuré la clef. Elle descendit silencieusement les degrés. Une petite lanterne sourde, qu'elle démasqua seulement alors, lui servit à se diriger dans les fréquents détours des obscurs corridors. Tout l'intérieur de la maison, dans laquelle elle était admise familièrement, et où elle venait depuis plusieurs années, lui était d'ailleurs parfaitement connu. Nous nous trouvâmes bientôt devant la porte confiée à Fulgenzio, mais elle n'éveilla pas le gardien; elle ouvrit encore cette porte sans bruit, et je sentis l'air froid de la nuit et de la lagune. Une gondole nous attendait; elle y descendit, me por-
tant toujours dans ses bras. L'étonnement m'avait rendue muette, et ce fut seulement lorsque je fus assise sur ses genoux au fond de la noire gondole, que je pas lui adresser la parole :
» — Marielta, lui dis- je, où allons- nous et où me conduis*ttt dans la nuit? Voilà onze heures qui sonnent, et tout le monde dort aux Salesiane.
> — Chère enfant, tu sais que je t'aime?
» — Oui, Marietta.
» — Je t*aime de ce même amour qu'avait pour loi la chère madame Pisani, Orazia, et, maintenant que la pauvre et sainte femme n'est plus, je crois que tu as pour moi la bonne amitié que tu avais pour elle.
> — Oui, Marietta, cela est vrai, et la pauvre Pisani te connaissait bien, puisqu'elle m'avait permis de t'aimer.
» — Eh bien, chère enfant, il faut me suivre sans m'adresser aucune question, comme tu aurais suivi la sainte femme elle-même, et avoir confiance en ta bonne amie Marielta, quoiqu'elle ne soit qu'une pauvre paysanne.
» Et, tout en parlant ainsi, tout en me couvrant de ses baisers où je sentais vivre sa tendresse pour moi, elle me faisait revêtir un petit costume de paysanne semblable au sien. Quand je sortis de la gondole, j'étais métamorphosée, et aucune de mes compagnes n'aurait pu me reconnaître. La gondole nous conduisit à un bateau à vapeur qui allait partir pour Trieste. Il n'y avait qu'un petit nombre de^passagers. Marietta alla s'asseoir dans un angle peu éclairé de la chambre des voyageurs,
me prit sur ses genoux, m'entoura de ses bras. La nouveauté de cette scène, Tétrangetë de cette aventure l'emportèrent quelque temps encore sur la fatigue que j'éprouvais, et je luttai d'abord contre le sommeil; mais je finis par m'endormir profondément et ne m'éveillai qu'au moment où le bateau s'arrêtait dans le port de Trieste. Je m'aperçus alors que Marietta avait aussi changé non-seulement de costume, mais encore d'apparence; ellelivait pris l'aspect d'une femme qui commence à vieillir. Sa chevelure noire avait disparu, et des touffes grisonnantess'échapaient d'une sorte de coiffe qui cachait en partie son visage. Il était à peu près dix heures du matin; Marietta me prit par la main, monta avec moi sur-le-champ dans une voiture de place, et nous fit conduire rapidement dans un quartier isolé, à l'extrémité de la ville. La voiture s'arrêta devant une auberge où nous passâmes la journée tout entière renfermées dans notre chambre, et sans avoir vu personne. Marietta semblait inquiète et agitée, s'informant souvent d'une lettre qui n'arriva pas. Quand la nuit fut venue :
» — Allons, Orazia, me dit Marietta, tu as promis de m'obéir, il faut partir. Faisons une bonne prière et embrasse-moi.
> Nous étions au mois de mars, il y a douze ans maintenant, et je n'avais que huit ans; cependant toutes ces choses, toutes ces paroles sont restées profondément gravées dans ma mémoire. La saison n'était pas clémente comme aujourd'hui; l'hiver avait été rude et faisait sentir ses dernières rigueurs; la neige tombait à gros flocons. Mais je veux désormais abréger, autant
que possible, les détails qui n'ont aucun intérêt pour TOUS, sur lesquels j'insiste souvent presque à mon insa, et qui se présentent trop facilement à mon souvenir, parce que ma jeune imagination avait été vivement frappée de ces événements étranges. J'aime d'ailleurs à me rappeler ce passé, à en rechercher les traces, à y pénétrer curieusement, et pourtant, à vrai dire, il n'y a pour moi ni passé ni présent, tout se confond dans l'obscurité d'une seule et même énigme, que le temps me dévoilera peut-être.
• Nous sortîmes de la maison, et alors commença un long voyage qui n'a pluslaissé dans ma pensée qu'une espèce d'ombre confuse. Il me semble aujourd'hui que je voyageais dans un rêve; tous les jours de mon enfance si pénible sont, pour ainsi dire, écrits et marqués dans ma mémoire, et je les y retrouve avec leur aurore et leur crépuscule ; mais il m'est impossible de compter ceux qu'a emportés ce voyage. Je sais seulement que quelquefois nous faisions à pied, et par des sentiers détournés et difficiles, des trajets qui me semblaient bien longs. Quand j'étais fatiguée, Harietta me prenait dans ses bras, malgré la fatigue qu'elle éprouvait elle-même et qu'elle tâchait de me cacher. Souvent nous marchions la nuit; nous rencontrions aussi de temps en temps des voitures dans lesquelles on nous permettait de monter. Je me rappelle un orage qui nous assaillit à l'entrée de la nuit, au sommet d'un chemin escarpé, et la terreur qui remplit mon âme à la vue des éclairs qui déchiraient la nue et lançaient leurs flèches de feu dans la lugubre profondeur du cieL Je m'arrêtai, saisie d'un invincible
effroi ; je tombai sur le sol, et, embrassant les genoux de Marietta, éplorée à la vue de mon épouvante, je cachai ma têt'O dans les plis de son manteau ; elle essayait en vain de me calmer; l'ouragan emportait ses paroles, étouffées d'ailleurs par les roulements du tonnerre, que les échos perdus dans les montagnes nous renvoyaient sans relâche et plus terribles encore. Elle réussit enfin à me soulever dans ses bras» m'emporta à travers la tempête, et ne s'arrêta^ exténuée de fatigue, brisée par sa terreur et par la mienne, qu'à la porte d^une petite auberge dont nous voyions depuis quelques instants briller les lumières au milieu des tétrèbres.
» Nous étions dans un assez gros bourg, dont j'ai aujourd'hui oublié le nom. Marietta me laissa deux jours de repos. Un matin, elle soigna ma toilette, ma toilette de paysanne, releva avec soin mes cheveux, qui déjà baignaient mes épaules, me donna une jolie paire de chaussures toutes neuves, à la mode du pays, et qu'elle venait de m'acheter^ ainsi que quelques petits ornements dont elle me para avec beaucoup de coquetterie; et, me mettant devant un petit miroir cassé qui ornait notre chambre :
» — Regarde, Orazia, comme tu es gentille ainsi avec ce costume tout nouveau i comme tes petits pieds font bien sous ces boucles brillantes I Avec ta croix blanche au cou, tu as vraiment l'air d'une petite fille de ce pays. Si on te demande où tu es née, mon enfant, il faut dire que tu es de ces environs, du côté de Trieste. Il est inutile de parler de Venise^ de la chère madame Pi* sani. Tu sauras plus tard pourquoi je te dis tout cela.
Ta connaîtras aussi un jour, je Tespére du moins, la paurre femme qui t'a abandonnée dans la gondole de Lazzaro. Je dis la pauvre femme, Orazia, car je la plains : elle a dû bien souffrir, elle a dû verser bien des larmes avant de se décider à abandonner une enfant, sa fille peut-ôtre, à la garde, à la pitié d'un batelier ! Elle y a été forcée sans doute, pauvre femme I...
» Et j'allai essuyer de mes baisers les larmes qui coulaient de ses beaux yeux tout pleins de tendresse.
» — Eh bien, Orazia, cela est fini, te voilà une petite paysanne ; tu es pour les gens de ce pays ma filieale bien-aimée, et, pour euiC, tu t'appelles Fabriziella, ma petite Fabriziella ; n'oublie pas ce nom, chère enfant, et pardonne-moi ces petits mensonges : ils sontnécessaires, croi&-le bien, à notre commune sûreté. Et, à présent, dis-moi, as-tu du courage, Fabriziella?
» — Du courage? Oui, j'«n aurai; je tâcherai d'en avoir; nous prierons Dieu de m'en donner, surtout s'il survient un orage comme celui de l'autre nuit... Mais que faut-il faire, Marietta?
> — Me suivre, faire ce que je te dirai et ne pas t'étonner. Viens, mon enfant, marchons, Dieu aura soin de nous. Fabriziella, m'cntends-tu?
> J'avais remarqué, pendant qu'elle me parlait ainsi, deux guitares posées sur une table, et je les regardais avec curiosité. Je ne les avais pas vues jusqu'alors dans notre appartement. Marietta se les était sans doute procurées le matin, pendant que je dormais encore, en même temps qu'elle avait acheté les petits objets de loiiette qu'elle venait de m'apporter. Elle prit une gui-
tare et me donna l'antre, qui était d'un format plus commode pour moi; elle m'avait quelquefois entendue exercer ma petite voix d'enfant en m'accgmpagnant de la guitare, dont j'avais appris à jouer assez facilement, dans l'heureux jardin des Safomn^^ où on se plaisait à entourer, à encourager, à applaudir la jeune et audacieuse virtuose, que ce succès rendait joyeuse, mais n^enorgueillissait pas, permettez-moi de lui rendre aujourd'hui cette justice. Marietta me conduisit sur la place du Marché; c'était un jour de foire, et la place était pleine de monde. Je la suivis, décidée à lui obéir aveuglément, n'ayant aucune idée de ce qu'elle allait me demander, et lui promettant, dans le fond de mon cœur, le sacrifice de ma vie si elle le jugeait nécessaire. J'avais en Marietta plus que de la confiance, j'avais foi dans ses paroles, dans sa tendresse, et, tout enfant que j'étais, je comprenais que l'amour qu'elle me témoignait, l'ardente sollicitude dont elle m'entourait nuit et jour lui donnait le droit de tout exiger de moi. Je la suivis donc, parce que je l'aimais sincèrement, et, en même temps, pour obéir à un sentiment tout nouveau que je sentais pour la première fois s'élever en moi, et qui cependant parlait déjà avec autorité à ma jeune conscience. La dure épreuve de cette éducation éveillait et développait dans mon âme le sentiment du devoir et l'exaltait du premier coup jusqu'à ses dernières limites. Je suivis Marietta comme un soldat courageux et dévoué suit son chef, lorsqu'il va sur ses pas affronter un danger qu'il ignore, et qu'il a noblement fait d'avance l'abandon de ses jours.
• C'était Theure où le marché finissait. Les paysans chargeaient les voitures et attelaient les équipages. D'autres buvaient en comptant leur argent. De jeunes femmes, de jeunes filles se pressaient devant quelques boutiques, que je regardais moi-même d'un œil d'en* vie. Harietta s'arrêta au milieu de la place, à l'endroit où la foule était la plus grande, et, accordant rapidement et d'une main exercée sa guitare et la mienne :
» — Fabriziella, me dit-elle à haute voix, chante Michelemmà^ Michelemmà.
» La foule s'était sur-le-champ arrêtée aux premiers accords de Marietta ; on nous entoura. L'air que Marietta me disait de chanter est une délicieuse chansonnette napolitaine, d'une mélodie exquise, pleine de grâce et de charme. Je la chantai avec une grande émotion, produite surtout par le désir de satisfaire Harietta, mais sans trouble, sans peur, d'une voix juste et accentuée, et en prononçant, m'a-t-on dit depuis, comme un waii lazzarone^ comme un enfant de Chiaja ou del Carminé^ le dialecte napolitain dans lequel est écrite cette poésie populaire. C'était Marietta elle-même qui, autrefois, m'avait appris ce petit air, ainsi que d'autres charmantes chansonnettes napolitaines qu'elle chantait merveilleusement bien. Il m'avait seiùblé, lorsque je les entendis pour la première fois de la bouche de Marietta, qu'elles éveillaient en moi je ne sais quel vague souvenir, et qu'on me les avait déjà, longtemps auparavant, chantées dans quelque rêve de ma première enfance.
> La jeunesse de la chanteuse, la sûreté de son exè-
cution, Tétrangeté du dialecte napolitain, le charme de ce refrain singulier, Michelemmà^ Michelemmà^ tout cela eut un grand succès et produisit une vive impression sur cet auditoire naïf, déjà demi-allemand et encore à demi italien, car nous étions entre Trieste et Vienne, sans que je puisse vous dire aujourd'hui quel était précisément le lieu de la scène. Je regardai Marietta, et, voyant dans ses yeux, qu'elle abaissait sur moi avec une tendresse triste, qu'elle était contente de Fabriziella, je fus pleine de joie, et ne m'occupai plus des braves gens qui faisaient cercle autour de nous. Cependant la foule augmentait sans cesse; Marietta alors chanta à son tour, et, avec une voix expressive, avec un accent animé, que je ne lui connaissais pas encore, elle. fit entendre quelques airs des opéras les plus nouveaux en Italie; puis nous mariâmes nos deux voix dans quelques chansonnettes vénitiennes.
» La séance se termina au bruit des applaudissements. Il me sembla alors que Marietta s'armait d'un grand courage, qu'elle venait de prendre une résolution pénible.
9 Elle me laissa seule au milieu du cercle, et, faisant le tour de l'auditoire, elle demanda le prix de nos chsTnts. Je vis sa main trembler sous ces aumônes. Pendant ce temps aussi, on déposait devant moi d'abondantes offrandes. J'étais restée debout, quoiqu'un banc de bois fût près de moi, et je regardais, d'un air étonné mais calme, ce qui se passait autour de nous. Je me rappelai malgré moi les jardins des Salemne, et me demandai comment je me trouvais là et pourquoi il
m'avait fallu chanter au milieu de tout ce monde queje De connaissais pas. Je me rappelai aussi que, quand je passais dans les rues de Venise avec mes compagnes, je me croyais plus riche que les paysans que nous rencontrions, et je me demandai alors comment il se faisait qu'aujourd'hui des paysans me donnaient de l'argent.
» Tout cela cependant devait être bon^ puisque Harietla était avec moi et que je me conformais à ses instructions ; d'ailleurs, les bonnes gens qui m'entouraient me regardaient avec un intérêt qui me paraissait sincère et me témoignaient une sorte d'admiration; et pourtant, malgré tous mes efforts, malgré tous les raisonnements qui se croisaient dans ma tète, je me sentais humiliée, et mon cœur était plein de tristesse; je comprenais que je venais d'entrer dans la pauvreté.
» La foule se dispersa quand nos chants eurent cessé. Beaucoup de gens vinrent me parler, me demander mon nom, mon âge, mon pays. Fabriziella répondit assez bien, et sans trop se troubler, à toutes les questions qui venaient l'assaillir, et cependant ces petites tromperies lui répugnaient; il lui semblait que ces mensonges troublaient la pureté de son cœur; mais Marietta l'avait voulu. Quelques femmes, quelques enfants nous suivirent d'abord, puis s'éloignèrent peu à peu, et nous restâmes seules dans la rue. Marietta alors m'entraîna avec rapidité vers la petite auberge où nous demeurions. Je vis qu'elle avait hâte de se retrouver avec moi, de pouvoir me parler, me remercier peut-étrer Elle me
LE BABON DE STOBA. 401
serrait la main avec une tendresse pleine dlnquiélude et de frémissements; je connaissais déjà assez bien Marietta pour qu'il me fût donné de comprendre, par cette agitation profonde que je ne lui avais jamais vue, qu'elle s'imposait quelque grand effort sur elle-même. Un in^inct précoce me disait qu'elle voulait me cacher une peine, une douleur secrète; à travers l'étreinte de sa main fiévreuse, il me semblait sentir passer les larmes qu'elle étouffait, et qui retombaient goutte à goutte sur son cœur. J'avais vieilli depuis que j 'avais quitté Yenise, et mon voyage avec Marietta avait mûri ma raison.
» Lorsque nous fûmes enfin de retour, et seules dans notre appartement, elle se jeta sur une chaise, me prit sur ses genoux, m'étreignit contre sa poitrine encore haletante, et, me regardant avec une tendresse indicible :
» — Merci, chère Orazia I me dit-elle ; car, ici, dans cette chambre qui nous appartient, tu es redevenue Orazia^ je puis te nommer mon enfant, l'enfant d'adoption de la pauvre paysanne Marietta, qui veillera toujours sur toi, sur tes jeunes années, et qui te préservera, si Dieu le lui permet du moins, des maux qui pourraient te menacer. Je te dis merci, Orazia, parce que tu as été calme et courageuse; il faut que tu le saches, mon enfant , je comptais sur des ressources qui m'ont manqué ; on ne m'a pas envoyé à Trieste l'argent que j'y devais recevoir et que j'ai attendu une journée entière. Tu le vois bien, tu m'as sauvée, tu nous as sauvées. Sans toi, qu'aurais-je fait? Ta gentillesse, ta
40t DERNIERS SOUVENIRS ET PORTRAITS.
grftce, nous ont valu tout cet argent, qui va nous aider à continuer notre voyage, car nous allons loin, Orazia; il nous faut arriver à Vienne, et la route est longue. Eh bien, quand cette somme sera épuisée, nous donnerons encore un petit concert, si l'argent que j'attends ne nous rejoint en route. Il faut conserver soigneusement nos guitares; c'est maintenant notre gagne-pain; plus tard, ce sera un souvenir charmant, et, lorsque tu seras heureuse comme tu mérites de l'être, quand tu seras riche, comme je suis sûre que tu le deviendras un jour, tu te sentiras pleine de ravissement et de reconnaissance envers Dieu, en regardant cet humble instrument; il te rappellera la place du Marché, et ta petite toilette de paysanne, et tes petits aii*s vénitiens et napolitains, et Michelemmà^ que tu as si bien chanté tout à l'heure. Tu conserveras aussi cette petite croix de bois que je t'ai apportée ce matin, et, si Marielta n'est plus prés de toi, si elle a été rejoindre la bonne Pisani, tu penseras à elle en regardant tout cela. Mais ne pleure donc pas, chère petite ; au contraire, sois fière, sois rayonnante ! Tiens, regarde cet argent, c'est toi qui l'as gagné par ton travail, par ton talent, par ton courage, et avec toute la fermeté que je te souhaitais, et que, moi, je n'avais pas. Orazia, ah! lu es un noble cœur I...
» Mon Dieu, Adrienne, que je m'en veux de me rappeler aussi bien tout ce bavardage adressé à un enfant; mais l'enfant a grandi, et tous ces souvenirs, qui ont grandi avec elle, tiennentaujourd'hui beaucoup déplace dans son cœur, et s'en échappent sans cesse et quoi
qu'on fasse. J'ai suivi le conseil de Marietta, Âdrienne ; j'ai gardé la guitare de la place du Marché ; quand vous viendrez me voir, je vous la montrerai ; elle attend encore avec moi le bonheur que Marietta m'a promis.
> Mais je reprends mon récit que j'ai hâte de termi«* ner, car l'heure nous presse.
* Marietta alors étala et Ht briller devant moi tout l'argent que nous avions récolté : c'étaient des monnaies de toute sorte, des sous de tous les pays, des kreutzev autrichiens, des batz suisses, et puis quelques pièces d'argent, témoignages parlants de l'enthousiasme que nous avions excité; elle me montra des francs, des livrés italiennes, des florins.
» — Maintenant que tu travailles, me dit-elle, que tu es obligée de gagner ta vie, il faut connaître tout cela et apprendre les affaires; le voilà commerçante, il faut savoir faire tes comptes; mais, quand nous serons riches, nous rendrons tout cet argent aux pauvres. Sois tranquille et confiante, chère enfant : Orazia payera un jour les dettes de Fabrizielia.
» Le lendemain, de bonne heure» nous nous mimes en route.
» L'hiver avait dit son dernier mot, le soleil radieux annonçait le printemps, j'endossai résolument ma guitare, et, pour la première fois depuis mon départ de Venise, je sentis revivre ma gaieté d'enfant et ma joyeuse humeur. Mais Marietta me paraissait triste et soucieuse.
» — Marietta, lui dis-je, veux-tu m'en croire? Vivons
toujours ainsi. Si c'est à cause de'moi que tut'attristes tu as tort : je vois que cette vie me plaira; bien plus, je te le dis sincèrement» et en vérité, elle me plaît déjà. Regarde ces petits oiseaux qui volent là-bas et qui traversent la vallée en chantant; eh bien, nous serons libres et nous chanterons comme eux. Vois comme le ciel est pur I comme l'air est douxt Restons dans ce pays. Pourquoi encore un voyage et aller à Vienne, qui est si loin, me dis-tu?... Tiens, Ole tes vilains cheveux blancs qui me font peine à voir; redeviens ma bonne amie Marietla, la jolie Marietta de Venise ; sois gaie, et chantons, non pour les autres, mais pour nous, cette fois; j'aime ma petite guitare', elle a un joli son.
> Et je me mis à faire quelques accords et à répéter ma chanson napolitaine avec son refrain favori :
Ë nuato miezo mare, Michelemmà, Michelemmà, Ë nuato miezo mare, Michelemmà^ Michelemmi, Una Ecarola, uoa Bcarola *•
Je chantais ainsi pour égayer Marietta; mais je n'y pus parvenir; elle resta triste malgré tous mes efforts. Je la voyais livrée à une préoccupation douloureuse... » Orazia s'interrompit tout à coup. Dix heures son*
1. Cette chanflon, populaire à Naples^ est très-naïve. On peut en juger par le couplet que chante Orazta, et dont Toici le Bens : Au milieu de la mer, ma petite Michelettey une laitue vient de naître.
naient aux horloges lointaines. Au même instant, la porte s'ouvrit.
— Je suis, prête, Souveraine, je vous suis. Excusezmoi, Adrienne, vous savez qu'à dix heures il faut que je vous quitte; je devrais être déjà de retour aux Ursulines. C'est la règle. Voulez-vous, Souveraine, voir si la voiture est prête, et m'attendre un moment ?
Souveraine se retira en silence.
— Voilà donc votre duègne, dis-je à Orazia, voire gardienne, le lieutenant de M. Bada-Bene ! Elle a cependant une physionomie honnête I
— Ah! ne dites pas de mal de Souveraine! Elle m'aime !...
— Eh bien, ne pouvez- vous rester encore? faut-il en effet que vous partiez sur-le-champ? Pauvre enfant! vous savoir sur une grande route, une guitare à la main, seule avec Marietta ! Au nom du ciel, continuez, un seul quart d'heure encore!,..
Adrienne joignit en vain ses instances aux miennes.
— C'est impossible, dit Orazia, il faut que je parte. Si le récit de mes aventures d'enfant vous a réellement assez intéressés pour que vous désiriez en connaître la suite, nous pourrons nous retrouver après-demain ici, puisqu'on doit pour tout de bon répéter VOrfeo du jeune compositeur Claudio Monteverde. Adieu, chère Adrienne. Adieu, monsieur de Stora...
Souveraine reparut à l'entrée du petit salon. La voiture venait de s'approcher de l'orangerie ; Orazia descendit à la hâte; je l'accompagnai avec Adrienne. M. Bada-Bene ouvrit respectueusement la portière;
Orazia nous serra la main, monta dans la voiture avec Souveraine, et les chevaux partirent au grand trot, pendant que H. Bada-Bene se hissait à grand'peine sur le siège.
Cette nouvelle n'a pas été lerminée; elle était en cours de publication quand Halévy fut appelé à remplir les fonctions .de secrétaire perpétuel de F Académie des bçaux-arts; ces occupations nouvelles, ajoutées aux travaux du théâtre, obligèrent Tillustre compositeur à ajourner l'achèvement du Baron de Stora. {Note des Éditeurs.)