IL
Marthe approchait de Samt-Anhm, absorbée dans ses pensées, sontenne encore par Peffbrt dn sacrifice, et priant de tonte son âme ponr Jean qni ne priait plus ; elle n'entendait pas nn bruit lointain qni devenait cependant à chaque instant plus fort et plus distinct. Elle marchait toujours sans lever les yeux, mais sans se heurter contre les pierres du chemin dont elle connaissait les moindres détours ; et elle tressaillit avec effroi, lorsqu'une main se posa sur son bras. Jean l'avait-il suivie jusque-là? Fallait-il recommencer à lui résister? Elle regarda: c'était Tidiot du village, Bougean, comme on l'appelait dn nom d'un bœuf qui, labourant un jour dans les champs, s'était arrêté tout court en dépit des cris de son maître, pour éviter de mettre le pied sur un enfeuit nouveau-né, abandonné dans la lànde. On avait recueiUi et élevé le pauvre petit; la mère de Marthe surtout l'avait soigné; mais lorsqu'il avait grandi, on s'était aperçu qu'il était presque idiot ; il errait de maison en maison, accueilli partout avec la compacsion respectueuse qu'on doit aux innocents auxquels Dieu a refusé le fardeau et l'honneur de la responsabilité; mais c'était à la Chrange-
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Verte qu'il s'arrêtait le plus longtemps, c'était à son foyer qu'il revenait le plus souvent s'asseoir. Marthe ne l'avait cependant pas revu depuis la mort de sa mère; elle le regardait avec étonnement; une animation inaccoutumée brillait dans son r^;ard.
** Ils sont là-bas, les ennemis du bon Dieu, disait-il d'une voix confuse, mais que Marthe avait l'habitude de comprendre ; il y en a beaucoup, beaucoup ; ils faisaient du bruit, mais M. Henri s'est caché derrière une haie, Jacques aussi ; ils font partir leurs fusils, et de l'autre côté, ils tombent, fouf! et ne se relèvent plus.
Marthe frémit, cette image de la guerre lui faisait horreur. Si Jean s'était trouvé parmi les ennemis du bon Dieu que Jacques disait tomber sous les coups de •on fusil 1 Elle avançait rapidement.
'' Peut-on passer pour rentrer à la maison? demandat-eiie à Bougeau qui la suivait.
— Oh I il n'y a pas de danger par là. " Et l'idiot ricanait en montrant ses dents blanches. ** M. Henri est bien couvert par des feuilles mortes, derrière la haie du petit pré, et persoime ne l'approchera par derrière, je monte la garde.
— En te promenant jusqu'ici ? "
Et Marthe pressait le pas. L'idée du péril que pourraient courir ses frères et M. Henri si l'ennemi découvrait le sentier qui tournait le petit pré s'était tout à coup présenté à son esprit; elle voulait arriver, se trouver près d'eux, savoir ce qui se passait. Elle entra sans difficulté dans la métairie. On entendait un roulement de coups de fusil, régulier et continu comme une fusillade isolée; deux détonations se succédaient
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presque toujours, mais on ne repondait point du petit pré.
** M. Henri et Jacques tirent tout seuls 1 dit Marthe avec étonnement.
— C'est qu'on ne les voit pas» dit Tidiot avec un éclat de rire. Us ont bien déjà descendu deux cents bleus."
On entendait un grand bruit dans la prairie, la fusillade cessa tout à coup. Les républicains, las de perdre leurs hommes sans voir Tennemi, avaient fait on mouvement pour se mettre en bataille sur la hauteur.
*' Us fuient, mes amis, s'écria Henri de la Bochejaquelein, voilà le moment 1
— Vive le roi ! " s'écrièrent les paysans cachés dans les fourrés, en franchissant les haies; chaque tronc d'arbre semblait devenir un homme ; les bleus se voyaient entourés ; ils avaient cru avoir affaire à quelques habiles tireurs, ils se trouvaient en face d'une armée. Le petit détachement prit peur et s'enfuit. Henri, le premier à la tête des paysans, les poursuivit pendant plus d'une lieue; il ne tirait plus, mais les blessés qu'il avait frappés et qui avaient voulu suivre leurs camarades tombaient sur le chemin et mouraient sans secours. Les paysans ramassaient les fusils que les fuyards avaient laissé tomber, et Henri rentra le soir à la Durbelliére précédé de deux petites pièces de canon que l'ennemi avait abandonnées sur le terrain et que ses hommes ramenaient en triomphe.
Pierre et Jacques, ivres de joie, étaient rentrés à la Grange- Verte :
** Quand IL Henri est arrivé hier iont triste de ee ^'on avait été batta et repoussé jusqa'à Ti&nges, il ne croyait pas qu'on feiait â bien aujourd'hui, disait Piezre.
— C'est nous qui le lui avons dit tout de même, et il aura demain toutes les paroisses, dix mille hommes an moins ; les gars ont tous promis de se trouYer à la dairièie du Bois-Brûlé, et alors nous îjons à Bressuire chercher M. le marquis avant qu'on lui coupe la tête ; les bleus Yerront si nous savons tirer."
Marthe s'appuyait d'une main sur la table.
« M. et Mme de Lescure sont très-bien, dit-elle d'une Toix qu'elle cherchait à raffermir, et on est très-bon pour eux."
Jacques se retourna, il r^ardait fixement sa sœur.
** Gomment sais-tu cela ? dit-il d'un ton menaçant.
— J'ai été à la viUe chercher du saYon, dit-elle, sans baisser les yeux.
— Et Yoir Jean, je parie f éclata Jacques en se levant et en serrant les poings ; après ce que notre mère a dit en mourant 1"
Marthe ne reculait pas.
''J'ai été dire à Jean que je ne le reverrais plus," ditelle simplement.
Jacques s'arrêta honteux de sa colère.
*' A la bonne heure ! grommela-t-iL
— C'est chez son père que demeure M. le marquis, continua Marthe.
— A cause de M. le marquis, on prot^^era la maison, dit Pierre en riant."
Marthe sourit, elle avait obtenu ce qu'elle Youlait.
DEBBIÈBB IiBB HAISS. 61
vm.
Pendant que Henri de la Boohejaqnelein, triomphant inopinément des républicains, courait rejoindre l'armée d'Anjou qu'il avait laissée abattue et désorganisée sous les ordres de M. de Bonchamps et de Gatbelineau, on était fort agité à Bressuire. Au bruit du combat de Saint- Aubin, M. de Lescure avait espéré que son cousin marcherait aussitôt sur la ville, et chaque jour passé dans rinaction, pendant que ses amis se battaient, lui paraissait un siècle. H restait assis dans un coin de l'étroite chambre qui lui servait d'asile, la tête dans ses mains, possédant son âme par la patience, mais sentant qu'il lui fallait toute la force que lui donnait sa religion pour supporter l'emprisonnement et l'oisiveté. M. de Donissan, plus calme, plus âgé, moins passionnément intéressé aux acteurs de la lutte, se préparait cependant à y prendre part en étudiant une mauvaise carte du pays qu'il s'était procurée à grand'peine, et sur laquelle Q traçait, d'après les indications de M. de Lescure et d'Agathe, les petits chemins qu'il ne connaissait ^as et que ses compagnons avaient pratiqués dès l'enfance. M. de Marigny allait et venait sans cesse d'une chambre a l'autre, dérangeant souvent lee dames dans leur
réduit où Mme de Donissan tricotait et lisait paisible^ ment ses prières, en consolant Mme Bogaet qui plea« raity tandis que Mme de Lescure et les trois jeunes Mes ■'impatientaient de la lenteur de leurs amis.
'' Je ne comprends pas Henri, disait souvent Mme de Lescure ; il attendra si bien que nous serons massacrés avant son arrivée. On annonce les Marseillais pour ce soir, Mme Gady me Ta dit, et ils me font bien peur."
Les Marseillais arrivaient en effet ; ces corps de vo* lontaires avaient déjà combattu sur plusieurs points et leur attitude militaire, lorsqu'ils entrèrent le soir dans la ville à la lueur des torches, fit frémir les prisonniers ; ils passèrent sous les fenêtres de l'épicier en chantant la Marseillaise; leurs habits couverts de poussière, leurs visages fatigués, leurs yeux brillants leur donnaieni l'apparence de troupes aguerries par de longues campagnes.
^* Les soldats sortent de terre dans notre patrie, dit M. de Donissan, en les regardant défiler, tous ceux-là étaient à leur charrue ou derrière un comptoir il y a six mois. Heureusement les généraux ne se forment pas si facilement. Ceux que la Eépublique a par ici me font Teffet de battre la campagne.
— Ne dites donc pas cela, mon père, s'écria vivement Mme de Lescure en riant, vous nous ôteriez tout l'honneur de les vaincre ; d'ailleurs il faudra bien que nous improvisions nos généraux, nous ne saurions en trouver de tout faits.
— Aussi battrons-nous peut-être quelquefois la campagne."
Et M. de Lescure souriait.
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** Mais ce sera pour rencontrer les biens." Un tumulte effrayant lui coupa la parole, les Marseillais avaient posé leurs armes, et ils criaient qu'il fallait se défaire des prisonniers. Mme de Donissan se leva, et prenant son Hvre de prière :
** Yoici l'heure de mourir, mes enfants, dit-elle, prions Dieu.
— Non, disait M. de Lescure, Dieu ne veut pas que nous mourions sans nous être montrés pour lui."
— Les Marseillais ne savent pas où nous sommes, dit bravement Céleste, en s'avançant vers le groupe des grandes personnes, comme elle disait toujours, et bien sûr, M. et Mme Gady ne nous trahiront pas.
— Toute la ville sait que nous sommes ici," sanglotait sa mère.
M. de Marigny regardait toujours par la croisée dont il avait légèrement soulevé le rideau.
** Les voilà f dit-il d'une voix étouffée ; il y a onze prisonniers, pas davantage, nous en avons autant ici; j'ai bonne envie d'aller les rejoindre... ce sont des paysans... Le maire est là... il a son écharpe... il se débat ••• il résiste aux Marseillais !... Yoilà le général Quétineau, joli général, qui ne peut pas se faire obéir par ses soldats!... L'armée se met tout entière en bataille... le maire se fâche tout à fait... ahl on l'emporte... les Marseillais se moquent des autorités... les pauvres gens ! ils sont à genoux I... Ah f quelle horreur 1 " Et il laissa retomber le rideau.
Un faible cri s'était élevé sur la place : " Vive le roi ! '* disaient les prisonniers ; on leur repondit par
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des coups de sabre. M. de Marîgny était furieux, il avait saisi ses- armes et voulait descendre pour brûler la cervelle au commandant des Marseillais.
'' Je serai massacré après, disait-il, mais qu'importe aujourd'hui ou demain 1 "
En vain lui représentait-on le danger qu'il allait attirer sur ses compagnons de captivité; il n'écoutait rien, les accès de colère auxquels il était sujet l'aveuglaient complètement; il allait sortir, lorsque ses regards tombèrent sur le petit groupe que formaient Mlles Boguet ; Céleste, presque aussi indignée qi^e M. de Marigny, criait tout haut :
'< Laissez-le aller, c'est un égoïste I peu lui importe de nous faire tous tuer avec lui ; eh bien, nous mourrons tous ensemble I "
Marie la retenait d'une main, soutenant sur l'autre bras, sa sœur Louise défaillante. M. de Marigny tressaillit; il s'arrêta. Les cadavres des malheureux paysans avaient été enlevés, les traces de leur sang avaient disparu; les habitants de Bressuire, honteux et consternés, s'étaient empressés de faire disparaître tout souvenir du massacre. Us tremblaient d'avance à l'idée des représailles, mais les Marseillais régnaient en maîtres sur la population efiErayée; chaque nuit de& arrestations venaient remplir les prisons ; le maire, qui avait défendu les prisonniers, y avait été jeté le premier. L'uniforme municipal de Gady et le zèle patriotique de son fils qui s'était donné tout entier à la révolution depuis que Marthe l'avait repoussé, protégeaient encore la petite maison de la place Saint- Sauveur.
** Si M. Henri ne se dépêche pas, il ne trouvera plu»
DBBBIÂBE LES HAIES. 65
personne," répétait Céleste. Ei> ceux qui ne le disaient pas pensaient comme elle.
C'était le 1er mai ; Mme de Lesonre, debout près de la fenêtre, regardait les feuilles qui s'ouvraient sur les branches des marronniers autour de la place, et elle songeait au petit sentier verdoyant qui conduisait à la chaumière de Madeleine, la nourrice de sa petite fille à Boësmé ; Céleste s'était glissée à côté d'elle.
*' Yoilà le général qui passe à cheval I s'écria-t-elle tout à coup, il a un détachement avec lui, il sort de la ville, qu'est-ce qu'il va voir ? "
Elle avait entr'ouvert la fenêtre dans sa curiosité, et se mettant à genoux, elle approchait sa jolie tête blonde de l'étroite ouverture. Les oisifs couraient sur la place.
" On dit qu'il y a une colonne ennemie vers l'ouest, le général est allé en reconnaissance, les brigands ont marché sur Argenton : s'ils le prennent, nous sommes perdus ! "
Le général rentrait au galop, le front sombre, tordant sa moustache ; ses soldats riaient dans les rangs.
" Un paysan qui labourait avec huit bœufs ! cria l'un d'eux en passant pour rentrer dans la caserne.
— Les brigands n'étaient pas encore en vue," dirent les curieux qui ne riaient pas.
L'inquiétude allait croissant ; sans qu'on sût pourquoi, elle commençait à gagner les soldats.
" Nous serons pris ici dans une souricière, disaientils, et on nous fera payer les cruautés des Marseillais/'
La nuit était venue, mais un bruit sourd régnait dans toutes les rues, on entendait un murmure continu dans
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la direction des cantonnements, les prisonniers ne s'étaient pas couchés ; Céleste sommeillait snr son lit, elle n'avait pas voulu se déshabiller ; Mme de Donissan avait attiré sa fille dans ses bras ; toutes deux priaient tout bas.
Le jour commençait à poindre, les volets fermés laissaient passer quelques rayons de soleil ; M. de Lescure suivait par une fente les mouvements des troupes qui commençaient à se réunir sur la place.
'< Les soldats portent des sacs, c'est une retraite, dit-il.
— Alors, avant de se retirer, ils vont fusiller les prisonniers, s'écria M. de Marigny qui écoutait d'un air sombre.
— n faut qu'ils aient des nouvelles de l'armée, disait M. de Lescure dont les yeux brillaient de joie. Henri ne nous a pas oubliés et Dieu nous protégera."
— Fermez donc mieux les volets, messieurs, s'écria Mme de Donissan, vous allez attirer l'attention sur nous."
Céleste s'était réveillée, elle était venue s'agenouiller auprès de Mme de Lescure et toutes ensemble répétaient les prières du matin. Chaque fois qu'une compagnie de soldats s'arrêtait devant la porte, les femmes s'interrompaient dans leurs prières.
«< Les voilà 1 " disaient-elles. Mais les troupes reprenaient leur marche et on continuait le chapelet.
Des pas lourds retentissaient dans l'escalier; un coup léger fut frappé à la porte, et Gady entra.
<'La ville est déserte, et vous êtes Hbres, mesdames, dit-il; je viens vous demander un refuge à Clisson; les
DBBBIÉBE LES HAIES. 57
royalistes voudront se venger du mal qu*on a fait ici aux prisonniers, et nous allons être mis à feu et à sang,
— On ne fera de mal à personne," dit M. de Lescure s'avançant devant son beau-père.
Et M. de Marigny, prenant sur-le-champ le ton du commandement :
" L'armée chrétienne est chrétienne."
Gady se grattait Toreille.
** J*ai entendu dire qu'à Chollet, M. de Bonchamps avait eu bien de la peine à empêcher le pillage, et les brigands... pardon, mesdames, c'est comme ça qu'on les appelle, aiment bien les nobles et respectent les châteaux.
— Je ne demande pas mieux que de vous recevoir à OUsson, je vous dois certes l'hospitalité, repartit M. de Lescure, bien que je ne comprenne pas trop quelle en sera pour vous l'utilité."
Les habitants de Bressuire pensaient comme Gady ; sa boutique ne pouvait contenir les suppliants qui venaient demander asile à Clisson. Déjà Agathe était partie pour commander les charrettes ; M. et Mme de Lescure s'esquivèrent sans bruit ; Oéleste voulait courir après eux; Marie la retint:
<' Laisse-les donc, dit-elle, ils veulent rentrer tout teuls dans cette maison qu'ils n'avaient pas cru revoir.*' Et la petite étourdie, riant et rougissant, se cacha derrière sa mère qui ne pleurait plus*
S8 SCftHIS HISIOBTQ11XS.
Le châtean de Glisson était rempli de patriotes réfdgiés, la cour était encombrée par les charrettes apportant le bagage des habitants de Bressuire, mais les royalistes avaient changé de direction ; ils ne marchaient plus sur cette ville qu'ils auraient trouvée déserte.
'' Je m'en emparerai donc le premier, dit M. de Lescure à sa femme, avant que les bleus reviennent. Je vais envoyer les ordres à mes paysans ; pourquoi resteraient-ils seuls ainsi et sans chef ?
— Vous avez raison, s'écria-t-elle, et je m'en vais vous faire des cocardes."
Elle riait comme un enfant et, coiprant dans sa chambre, elle entraîna à sa suite M. de Marigny et le chevalier Desessarts; les honmies préparaient leurs armes, et la jeune femme, coupant une robe de soie blanche qu'elle avait portée à la cour, amoncelait les cocardes dans son panier à ouvrage.
On avait fermé la porte, car on redoutait les remontrances et les objections de Mme de Donissan ; cependant les cocardes étaient prêtes, l'heure du rendez-vous
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donné aux paysans approchait; il fallait partir. M. de Lescure entra chez sa belle-mère.
^'Les dispositions sont prises, dit-il, vons pouvez quitter ceci et emmener toutes ces dames sous bonne escorte à Châtillon.
— Mais si les patriotes reyenaient à Bressuire, que deviendrions-nous ? s'écria- t-eUe.
— Demain, au point du jour, je serai maître de Bressuire," dit M. de Lescure, et la joie du triomphe éclatait déjà dans ses yeux ; <* cette nuit quarante paroisses se révoltent par mes ordres."
Mme de Donissan se laissa tomber dans un fauteuil.
*^ Nous sommes perdus I murmurait-elle, vous agissez à la légère, vous ne savez où sont les royalistes ou les républicains, vous serez surpris seul avec votre petit corps et mis en pièces avant que vos amis puissent vous
secourir."
M. de Lescure écoutait avec calme.
** Si chacun en avait dit autant, il n'y aurait point encore d'armée royaliste, répondit-il, je ne puis rester entre quatre murs pendant que mes amis se battent/' et il sortit.
Mme de Lescure était debout à la fenêtre de sa chambre, regardant le nuage de poussière qui s'élevait du côté où son mari et M. de Marigny avaient disparu, lorsqu'elle entendit du bruit dans la cour où les patriotes de Bressuire étaient réunis autour de leurs effets. Elle y courut, car elle se sentait chargée de la garde de Glisson. Un bourgeois pâle, effaré, couvert de poussière était entouré d'un groupe de femmes.
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" Ils y sont 1 disait-il, ils arrivaient comme je quittais la viUe..."
Mme de Lescnre s'avança.
" Qui donc ? dit-elle.
— Les brigands ! ils sont maîtres de Bressnire ; à rheure qn*il est, tout est peut-ôtre en âanmies I "
Un métayer entrait an même instant dans la cour; il marcha droit à Mme de Lescnre qui réprimait avec peine les transports de sa joie.
<< Madame, dit-il, comme j'allais chercher les effets de ces messieurs avec mes bœufs et ma charrette, les brigands ont passé par là, ils ont tout pris ; j'ai dit que c'était à M. le marquis, et ils ont promis de les rendre sur un mot de sa main."
M. de Lescure arrivait au galop, sa femme avait fait courir après lui.
** Vous aviez raison, dit-il aux gens de Bressnire, il paraît que les brigands aiment les nobles ; je vais aller chercher mes bœufs et sauver vos effets ; restez ici sans inquiétude."
Mme de Lescure se retrouvait seule; pour plus de sûreté, elle enferma les patriotes dans une salle lointaine, craignant, si l'armée royaliste arrivait sans M. de la Eûchejaquelein, qu'on ne fût mécontent de trouver chez elle tant de républicains. Elle venait de fermer sur eux la porte, lorsqu'elle entendit au loin le bruit des chevaux ; elle courut dans la cour toute seule, car elle avait interdit à ses gens de se montrer, de peur qu'ils ne commissent quelque imprudence. Le cri de : " Vive le roi I " retentissait dans le lointain ; la jeune femme s'avança vivement au-devant des cavaliers.
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" Henri t " s'écria-t-elle, comme il sautait de cheval. M. de Lesoure, M. de Marigny et deux ou trois autres persomies étaient avec lui. Aux cris, tous les hôtes du château s'élancèrent dans la cour, les domestiques avaient rompu la consigne, tout le monde criait : ** Vive le roil *•
'< Je vous ai donc délivrés 1 " répétait M. de la Eochejaquelein avec transport.
Les patriotes de Bressuire avaient entendu le tumulte ; ils crurent qu'on venait les massacrer; Tun d'eux ouvrit timidement la porte.
" C'est madame, dit-il; elle est là au milieu avec tous ses gens ; je ne vois pas beaucoup de brigands."
Les plus hardis s'aventurèrent à sortir et à se jeter aux pieds de, M. de Lescure.
*' On ne vous a pas fait de mal à Bressuire ? répétaient-ils.
— On m'y a même fait du bien, dit M. de Lescure, en relevant Gady, toujours enhardi par le souvenir de son dévouement, et voilà monsieur à qui je dois la vie."
Henri de la Eochejaquelein embrassa le brave épicier tout fier et reconnaissant.
<< Ces messieurs ont bien fait de se mettre à l'abri des brigands chez le chef des brigands, disait-il en riant.
— Pas du tout, c'est toi qui es le chef, disait M. de Lescure.
— Tu seras le chef demain, insistait Henri ; moi je ne suis qu'un hussard, bon à me battre, voilà tout."
On était entré dans le château ; M. de Lescure ap-
62 SOàKBS HIST0BIQUS8.
payait la main avec nne autoiité caressante sur l'épaule de son jeune cousin.
"Je voudrais bien savoir ce que tu as dit à tes paysans quand ils sont venus te chercher de toutes les paroisses ; on raconte qu'ils étaient dix mille le lendemain des Aubiers, est-ce vrai ?
— Dix mille, c'est beaucoup, mais il y avait bien du monde ; nous avions quatre petits canons, mais seulement trois charges de poudre pour chacun : nous en avons trouvé un peu à Bressuire; je crois que nous avons douze gargousses par pièce, nous voila riches. Je leur ai dit : ** Mes amis, je ne suis qu'un enfant ; si
mon père était ici, vous auriez confiance en lui ; mais j'ai du courage, je me montrerai digne de vous com-
*< mander; si j'avance, suivez-moi! si je recule, tuez-
*' moi i si je meurs, vengez-moi 1 " Us ont crié : Vive
le roi ! et nous sommes partis.
— Sais-tu bien que tu es un héros, Henri ? disait M.
de Lescure en souriant, les yeux humides.
— Ça se peut bien, et M. de la Boohejaquelein riait aussi comme d'une plaisanterie ; mais si nous remettons le roi sur le trône, crois-tu qu'il me. donne en récompense un régiment de hussards ? c'est tout mon rêve.
— Moi, j'aimerais mieux les gardes françaises, dit gravement M. de Lescure, mais ce serait peut-être un peu gros pour moi ; nous verrons ; pour le moment il s'agit de nous battre."
Mme de Donissan était réconciliée' avec l'insurrection qui semblait si bien débuter.
*' C'est le devoir de tout gentilhomme de prendre les armes, disait-elle.
DBBRTJbBW I.ES HAIES. 68
— C'est ce qu'ils feront, j'espère, madame, disait Henri : il y a des corps partout, les paysans se soulèvent de tous les côtés ; M. de Gharette marche dans le bas Poitou, M. de Bonohamps et M. d'Elbée sont tout près d'ici avec Gathelineau et Stofflet, M. de Boyran à Montaigu, M. de Lyrot près de Nantes ; il n'y aura bientôt plus une paroisse qui ne soit en marche, et tous les rassemblements trouvent des chefs.
— Tous ces chefs s'entendent-ils entre eux, monsieur ? " demanda M. de Donissan, qui seul avait quelque habitude de la guerre,
Henri rougit.
''Pas jusqu'à présent, dit-dl; nous autres de la grande armée..." et il se redressait avec fierté, ''nous agissons seuls, mais par la suite les différents corps combineront sans doute leurs mouvements, et alors nous écraserons sans peine les républicains, qui ne s'entendent pas, je vous en réponds; on dit que les généraux se disputent entre eux comme leurs dignes maîtres de la Convention.
— Vive le roi! " répétait Mme de Lescure dans son enthousiasme ; puis se tournant vers son mari : " Vous m'emmènerez à Bressuire, n'est-ce pas ? Il hésitait. Oh ! oui I je veux y rentrer en triomphe, et d'ailleurs il faut que nous soyons au quartier général, n'est-ce pas, ma mère?" et elle regardait Mme de Donissan d'un air suppliant.
Mme Boguet avait eu grand'peine à retenir Gélesta dans le château où elle avait fait rentrer ses filles après le premier moment d'émotion, mais depuis que tout le monde s'était réuni dans le salon, la petite étourdie
64 flOÉiaS HISIOSIQUBBL
Ai pea à pea glissée Yers le eam^ où se tenaH le conseil de gaerre, eomme elle disait. Elle s^éluiça Yen M. deljescare.
<< Emmenez-moi, âisait-eQe, je monte très-bien à éheval, je serai Totre petit aide de camp, si Yons ▼oolez ! ••
lime de Lescme rougit yi^ement, et, prenant le bras de l'enfant, elle cherchait à la calmer et à la faire asseoir auprès d'elle ; mais l'excitation générale ayait achevé d'^arer Céleste: "Je veux aller conper les arbres de la liberté à Bressnire, répétait-elle, celui qni était sons nos fenêtres, sor la place ! "
Mme Bogaet s'était approchée dn gronpe, elle entraîna sa fille, mais son ardeur ayait préyaln et le départ pour Bressnire fat décidé.
" Voici les biens ! anx armes 1 ** eiia-t-on tont d^m coup dans la conr.
Les officiers y conrorent.
** Qni est ce jenne homme qni accompagne Henri ? demanda Mme de Donissan à sa fille qni s'approchait de la fenêtre ponr voir lacanse dn tumulte.
— C'est M. Forestier, le fils d'un cordonnier de la Pommeraye. M. de Dommaigné Ta fait élever, c'est un excellent officier, à ce que dit Henri ; nous avonfi de tout dans l'armée, ma mère.
— C'est ce qu'il faut, dit Mme de Donissan avec solennité ; il faut que le peuple entier, gentilshommes, paysans et bourgeois replacent leur roi sur le trône, puisque tous en ont fait descendre son père ; les gen« tilfihommes mêmes l'ont conduit à l'échafaud."
Elle parlait encore, mais sa fille l'écoutait à peine.
BBBBliBB usa HAIB8. 6A
"Qu'est-oe qu*on veut faire à ces hommes? ce sont des gens de Bressnire ? s*écria-t-elle, il n'y a pas de bleus ; qu'est-ce que devient donc Henri ? "
Et, s'élançant dans la cour, elle courut au-devant des paysans qui sortaient des fouries, le sabre à la main.
«Us m'ont dit: Bonjour, citoyen! criait un petit domestique ; j'ai dit : IL n'y a pas de citoyen ici. Vive le roi ! ce sont des édaireurs I "
Les pauvres bourgeois qui étaient venus chercher leurs femmes réfugiées à Olisson s'étaient jetés à genoux, tendant les bras vers les paysans ; mais oeuxmi ne voulaient rien entendre; enfin Mme de Lescure reconnut Pierre Goureau qu'elle avait vu lorsqu'il étûl ▼enu à disBon pour chercher Henri de la Bochejaquelein.
« Au nom de votre mère, dit-elle, épargnez ces pauvres gens qui n'ont fait de mal à personne I
— Ma mère est morte, mais elle aurait dit comme ça," répondit Pierre ; et il s'élança vers les suppliants qui redoublaient leurs cris, croyant qu'on allait leur trancher la tète.
M. de la Bochejaquelein venait d'arriver à la suite d'une rapide reconnaissance autour du château ; il parlait aux paysans ; Mme de Lescure fit signe à Pierre, qui emmena les bourgeois dans la cuisine; ils quittèrent leurs habits et leur cocarde ; avant de les laisser aller, les Vendéens les forcèrent à crier : Vive le roi ! Us auraient crié jusqu'à Parthenay où ils allaient se réfugier s'ils n'eussent craint de rencontrer les bleus.
*' Leur reconnaissance est un peu trop expansive, disait Mme de Lescure en rentrant dans le salon ; je ne
66 80È1IK8 BISTOSIQin».
gftVTerai plus les patriotes s*il faut subir les remerdments de leurs femmes; mais il est temi)s de partir» ma mère; nous laissons Glisson aux maimi des gens de Bressuire, puisqu'ils 8*y trouvent bien I " et elle riait comme un enfant, ivre de joie et d'espérance. ** Vous me prendrei an carrefour de Boësmé, je vais avec Agathe chez Madeleine pour embrasser ma fille.
— Tu n'as pas songé à l'emmener à Bressuire?
demanda sa>mère.
— Non, vraiment, elle est mieux à la campagne, et If adeleine est moins exposée chez die qu'auprès d« moi. Et puis que ferait-elle de ses enfimts ? Biaisa sera à l'armée avec nous I D'ailleurs, et sa voix devenait plus grave, je veux être libre de suivre mon maii partout, à la bataille, en prison, à la mort; mon enfant générait mes mouvements, et elle est en sûreté A Boësmé.** £liie sortit en étoufiant un soupir.
DEBBiftBF LES HAIES. 6T
La lourde roitnre de lime de Lescnre appzoeheii da BresBnire ; déjà çà et là des groupes de paysans appa* xaissaient sur la route, ils étaient tous armés, car ilp' étaient en campa^e.
*' Qu'est-ce que portent donc ces hommes ? demanda Mme Boguet en apercevant de loin un détachement d'une cinquantaine de paysans, tout à l'heure agenouillés- au pied d*un calvaire, et qui venaient de se relever pour reprendre leurs armes.
— Oe sont des Vendéens ! s*écria Céleste, dont Tesprii était plus prompt et les yeux plus perçants que ceux de sa mère : ce sont nos soldats 1 Oh ! les braves geuAi comme je les aime ! je voudrais les embrasser tous l '^ et Marie eut bien de la peine à faire rasseoir Céleste.
''Us portent des faux emmanchées à l'envers, dit Mme de Donissan ; c'est une vieille arme de paysans, et des plus redoutables. Les pauvres gens, ils n'ont presque poiat de fusils ! "
En effet, les groupes qui devenaient à chaque instant plus nombreux présentaient un étrange spectacle: les paysans portaient des couteaux ou des faucilles au bout
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de leurs bâtons, quelqnes-iuiB biandÎBsaieiit des broehes à rôtir ou même de gros gourdins. Ss se croyaieiit inTÎncibles et s'approchaient delà voiture avec cimosité, tomme pour faire parade de leurs armes.
« Qui est-ce qui est dans le carrosse f demandaientils au cocher.
— O'est Mme de Lescure, disait-il; M. le marquis est déjà à Bressuire avec l'armée.
— Ah 1 c'est une marquise, elle vient avec nous, tant mieux, elle verra que nous sommes de braves gens,*' disaient les paysans venus pour la plupart des paroisses lointaines de l'Anjou et du Poitou, et qui ne eomuûssaient que le nom de leur seigneur.
Le carrosse avançait lentement, escorté par une foule nombreuse lorsqu'il entra à Bressuire. M. de Donissan «t M. de If arigny étaient venus à sa rencontre.
''Je vais me promener par la ville, dit Mme de Iiescure, en sautant à terre.
— Puis-je venir avec vous, madame ? demanda vivement Céleste, qui avait déjà serré la main à deux ou trois paysans fort étonnés de sa cordialité.
^- n faut que madame vienne voir Marie- Jeanne, s'écria Pierre Goureau, qui avait fait partie de l'escorte et qui descendait de cheval.
— Oui, oui ! criait-on dans les rangs des Vendéens ; eUe était prisonnière ici, c'est nous qui l'avons délivrée ; mais nous ne l'avons pas vue quand nous sommes entrés... Non, les bleus qui la gardaient s'étaient déjà sauvés et elle était partie.
— Et la petite, était-elle avec elle ?
-^Oui, bien sûrl et toutes les dames qui étaienl
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dans le carrosse..., la vieille aussi t... c'est la mère de celle-là..., et on se poussait pour voir Mme de Lescure.
-— Voilà Marie- Jeanne, j'en suis sûre, s'écria Céleste, qui avait bien compris au langage des paysans qu'il s'agissait d'une pièce de canon.
Mme de Lescure, qui croyait voir une femme en vénération parmi les paysans, regardait autour d'elle avec étonnement.
** La voilà ! " criait l'enfant, courant la première vers un canon de bronze, enlevé au château de Eichelieu où il avait naguère été placé par le cardinal ; il était admirablement sculpté et chargé d'inscriptions à l'honneur de Louis XTTT. Lés républicains l'avaient perdu au premier combat de Chollet.
Céleste avait appuyé le pied sur les marches de l'affût, et sautant légèrement, elle s'était assise sur le canon qu'elle enlaçait de ses bras délicats, prodiguant ses baisers au bronze insensible. Tous les paysans applaudissaient avec transport.
'' C'est comme ça que nous l'avons prise, disaientils ; les plus forts ont sauté dessus, pour l'empêcher de faire du mal ; voilà Pierre et Mathieu qui l'ont en-, fourchée comme un cheval, et les bleus ont bientôt reculé, ils ont bien vu que nous voulions Marie- Jeanne. Elle a trouvé son bon ange, maintenant. Avec mademoiselle que voilà, Marie- Jeanne nous donnera toujours la victoire."
Et les pauvres gens, se mettant à genoux, remerciaient Dieu de leur avoir envoyé l'ange gardien de leur canon bien-aimé pour le protéger dans les combats.
Céleste était un peu intimidée, elle n'osait pas
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descendre du poste qn'elle avait si étonrdiiaeiit choisi; elle avait peur de mécontenter les paysans ; elle rougissait et les larmes commençaient à ronler dans ses yeux. Mme de Lesonre s'en aperçut.
" Donnez-moi la main/' dit-elle doucement.
Les Vendéens s'étaient relevés; aucun d'eux ne fit objection à la retraite de la jeune fille.
''C'est la sœur de Marie- Jeanne," répétaient-ils en rentrant chez eux.
Mme de Lescure emmenait la jeune fille interdite encore et muette; elle entendit derrière elle deux paysans qui se lamentaient de ne point avoir de tabao.
** Les bleus ont donc emporté tout le tabac de Bressuire ? demanda-t-elle en se retournant.
— Non, mademoiselle, dirent les paysans honteux d'avoir été entendus, mais nous n'avons pas d'argent.
— J'en ai ! j'en ai ! murmura vivement Céleste, en mettant la main dans sa poche.
— Gardez votre fortune, petite sœur de Marie- Jeanne, dit Mme de Lescure en riant, je me charge du tabac," et entrant dans la boutique de Gady, elle acheta plusieurs livres de tabac qu'elle distribua aux paysans, pendant que Céleste causait avec Catherine et Marie revenues la veille à Bressuire.
'' Puisque M. de Lescure y est, nous ne courons pas de danger, avait dit Mme Gady à son mari, et chaque jour que le magasin reste fermé me saigne le cœur."
Elle avait bien &it de rouvrir sa boutique; une armée de vingt mille liommes, même pauvres, a besoin de vivres, et les paysans ne dédaignaient pas l'eau-devie de M. Gady. On avait fait, au premier abord.
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quelques Itères tentatives de pillage, mais les chefs les avaient promptement réprimées» et les soldats payaient tout ce qu'ils prenaient. ^
** Où donc est Jean ? demanda Céleste à Catherine ; il n'est pas venu à Glisson, et je ne l'ai pas vu dans la viUe."
La jeune fille rougit.
** H n'est pas ici ! " dit-elle.
— Est-il allé à la Grange- Verte ? insistait Céleste qui avait appris le petit roman dd la maison par Agathe.
■*— Non, repartit Catherine presque en colère : Jean ne tourne pas si vite casaque, il est à Thouars avec le général Quétineau."
Céleste était sur le point de répondre vivement, mais Mme de Lescure avait achevé ses distributions et elle appelait Céleste ; les Vendéens entouraient la boutique.
** Comment vas-tu dire que Jean est à Thouars ? dit Mme Gady à sa fille dès que la foule se fut éloignée, tu nous feras tous tuer.
-— Jean nous vengera, dit fièrement Catherine." Mais sa mère ne s'accommodait pas de cette consolation, et elle lui ordonna sèchement de se taire.
Catherine n'était pas encore assez révolutionnaire pour désobéir à ses parents ; elle garda le silence en se disant à elle-même :
'< Quand Antoine sera revenu et que je serai mariée, je parlerai à mon aise des brigands I '*
TS toftines msrosiqîins.
En quittant Bressoire, le général Qnétinean s'était renfermé à Thouars; il avait emmené avec lui Jean Gady qu'il avait pris en amitié; le jeune homme lui était d'ailleurs utile par les intelligences qu'il conservait dans Bressuire. Depuis que la ville était occupée par les royalistes, les bourgeois patriotes n'osaient plus bouger ni envoyer aucun avis au général; mais Catherine faisait savoir ce qui se passait à son frère par les marchands qui venaient approvisionner la boutique ; elle lui apprit ainsi qu'on se préparait à marcher sur Thouars. Les dames devaient quitter Bressuire et se réfugier au château de la Boullaye ! ''les patriotes pourraient aisément reprendre possession de notre ville/' disait-elle.
Jean communiquait intégralement au général les l'enseignements que lui envoyait sa sœur. Quétineau était un brave républicain, sincèrement attache a sa caude, et courageusement dévoué a la servir, sans cruauté ni àuJtetê excessives.
''Avant de reprendre Bressuire, il faut conserver Thouars,'' dit-il en souriant de la tactique de O'atneriner Jean rougit.
** Ma sœnr dit cela parce qu'elle serait bien aise de nous revoir, remarqna-t-il.
— Je sais, je sais, mon garçon ; mais ces brigands seront sur nous avant qu'on ait pu se préparer à la défense." Et il sortit pour examiner les remparts.
La plus sûre défense de la ville était la rivière du Thoue qui l'entourait presane complètement ; elle était rapide et profonde ; mais deux ponts la traversaient ; le général y fit aussitôt poster de bonnes troupes ; mai» déjà on annonçait l'approche de l'armée royab'pte. Elle s'avançait sur divers points ; la rivière ofirait dea gués abordables par les gens hardis; mais MM. de Lescure et de la Bochejaquelein se dirigeaient vers le pont de Yrène ; derrière eux se pressait une foule de Vendéens, marchant sans ordre et se poussant les uns les autres; quelques officiers à cheval cherchaient à régulariser leur marche: entreprise difficile en face d'hommes qui ne savaient pas toujours distinguer leur main droite de leur main gauche. Au milieu d'eux, un cavalier mince, jeune, avec des cheveux blonds cachés sous un chapeau à larges bords, poussait son cheval derrière M. de Lescure et sxdvait tous 'ses mouvements en évitant ses regards. Il appelait les paysans et répétait les ordres des généraux.
'' Avais-tu déjà vu ce petit officier? dit tout à coup M. de Lescure à son cousin.
— Non, dit celui-ci, presque sans regarder; je présume qu'il est arrive avec M. de Scépeaux ou M. d'Elbée.
— Alors, pourquoi s'est-il attaché à nous ? Fais-y attention ; si c'était un espion f
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— n n'y a pas grand'chose à espionner ohei nous dit Henri en riant; nous allons tout droit notre chemin. Voyons» mes enfants, aUons-nons enlever ce pont ? "
Les bleus tenaient bon, la poudre s'épuisait ; le petit officier blond avait disparu ; M. de la Bochejaquelein partait à toute bride pour chercher des munitions à Bressuire, lorsqu'à moitié chemin il rencontra des soldats qui apportaient des cartouches.
<' Qui vous a donné une si bonne idée ? s'écrîa-t-il.
•— C'est un officier tout jeune qui est venu apporter l'ordre, répondaient les paysans étonnés.
— A la bonne heure ! cet espion m'a l'air d'être notre bon ange I " Et il retourna au combat accompagné des Vendéens qui portaient les munitions.
Trois fois M. de Lescure avait attaqué le pont sans faire plier les républicains : comme son cousin arrivait il venait d'apercevoir un léger mouvement de fatigue chez l'ennemi ; il saisit aussitôt un fusil.
** Suivez-moi ! " cria-t-il à ses soldats ; et, descendant à grands pas la hauteur, il s'élança sur le pont, au milieu des balles et de la mitraille ; mais il était seul : ses paysans n'avaient pas osé le suivre ; le terrain était découvert, ils avaient coutume de combattre dans les chemins creux et derrière les haies, et ils n'étaient pas encore aguerris au feu. M. de Lescure court à eux, les appelle, les exhorte, les excite ; puis, espérant les enlever, il retourne au pont, seul encore cette fois en face de Tennemi ; ses habits étaient percés de toUes, mais il n'avait reçu aucune blessure.
«< Attends 1 attends 1 criaib Henri qui arrivait» je
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▼iens à toi/' Et il s'élance sur le pont, suivi d'un offieier et de Pierre Gonrean ; tous quatre traversent le pont et sautent le retranehement ; i'oi&cier tombe au pied du mur, mais les trois premiers assaillants se défendent, bravement; les paysans prennent feu, ils s'élancent.
'' Je croyais que vous comptiez nous laisser gagner Thouars à nous tout seuls,'* criait Henri à ses hommes. Les paysans de M. Lescure faisaient des prodiges de valeur ; ils avaient honte de leur faiblesse momentanée.
On était au pied de la muraille, les bleus s'étaient réfugiés en toute haiie dans la ville et en avaient fermé les portes : le rempart était faible et sans fossé ; les paysans voulaient le démolir à coups de piques.
'' Attendez, cela ne va pas assez vite I " s'écria M. de la Bochejaquelein, en se hissant sur les épaules de Pierre, qui ne l'avait pas quitté et dont la haute taille facilitait son projet; il s'accrocha au mur qui était dégradé; les pierres roulaient sous ses mains nerveuses.
<< Voilà la brèche ouverte," s'écria- t-il ; et les paysans, , grimpant à l'assaut comme des chats, se précipitèrent dans la ville. La division de M. Bonchamps avait passé le gué et attaquait sur un autre point.
" n n'y a aucun moyen de se défendre, messieurs, dit le général Quétineau, qui venait de se rendre au district ; arborez un drapeau blanc et demandez à capituler.
— Les républicains ne capitulent pas, dit fièrement on administrateur.
-* n y en a, dit tranç^uillement le général ; le ba-
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taillon qtd défendait le Chié-aux-Biahes s'est £ût tuer jusqu'au dernier ; mais ici nous avons le sort de la yille entre les mains : c'est à vous de décider, messieurs. Si vous voulez, nous nous enterrerons tous ici sous les mines de Thouars.
^ Si j'avais un pistolet, je me brûlerais la cervelle I criait le fougueux fonctionnaire.
— Yoilà! et le général tendait gravement un des pistolets passés à sa ceinture ; il est chargé à balles ! "
L'administrateur recula ; la capitulation fat résolue. On ouvrit les portes à MM. d'Elbée et de Bonchamps, au moment où les troupes de M. de Lescure franchissaient le rempart de leur côté. Les Vendéens se rencontrèrent dans la ville. M. de Bonohamps tenait par la main le général Quétineau; les administrateurs s'étaient groupés autour de M. de Lescure qu'ils connaissaient, et le conjuraient de leur accorder quelque protection.
'< Laissez-nous avancer, disait Henri, qu'ils assiégeaient comme son cousin, on croira que nous sonmies vos prisonniers."
Les paysans s'étaient déjà emparés de tous les prêtres intrus ; les officiers les firent mettre en prison pour les sauver, et M. de Lescure alla trouver le général Quétinebu qu'il avait connu naguère. On avait fixé les quartiers des chefs vendéens dans la maison qu'il occupait.
Le brave républicain était assis sur une chaise de paille, la tête dans ses mains ; il releva les yeux en voyant entrer M. de Lescure, mais sans bouger ; seulement il dit d'un ton simple et franc, sans bassesse ni fierté :
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** JTaî bien yn yos Yolets feimés, monsieur, en quittant Bressnire ; vous avez cm qu'on vous oubliait, mais œ n'est pas par défaut de mémoire que je tous ai laissé la liberté.
— Je TOUS remercie, dit M. de Lescure, et je tous rends la vôtre; vous pouvez partir, mais vous feriez mieux de rester avec nous, vous ne vous battriez pas ; ce n'est pas votre opinion, mais vous seriez prisonnier sur parole» on vous traiterait bien. H est dangereux parmi vous d'échouer» prenez-y garde» U vous arrivera malheur."
Quétineau se leva; il r^fardait le gentilhomme en face.
** Je le sais, monsieur; mais dût-il y aller de la gn3lotine, je serais déshonoré si on me soupçonnait des intelligences avec Tennemi ; je prouverai que j'ai fait mon devoir.**
M. de Bonchamps qui arrivait renouvela les mêmes instances.
Quétineau resta inébranlable. On s'étonnait parmi les paysans des ^ards témoignés au général républicain.
" Qu'est-ce qu'il fait là-bas avec nos officiers et jusque dans leur maison? " disaient-ils.
Moins délicat encore que les soldats, Stofflet voulut arracher au général sa cocarde tricolore ; il la couvrit de sa main et ses yeux lancèrent des éclairs» mais il était désarmé.
M. d'Elbée s'avança :
<' M. Stoffiet voudra bien, par égard pour moi, ne point froisser les sentiments du général Quétineau»*'
78 BofaoB HisioBiquBa.
dit-il ayec sa politesse et ses lévérences accoutnmées. Stofflet se retira en grommelant.
" Le général couchera dans ma chambre/' dit tout haut M. de Bonchamps. Les fenêtres donnant sur la place étaient onveries^ les paysans de M. de Bonchamps mnrmnraient.
" S'il allait tuer IL le marquis pendant la nuit? disaient-ils, tous ces bleus sont des scélérats 1"
Et lorsque M. de Bonchamps voulut se retirer, emmenant avec lui son compagnon, il trouva les abords da sa chambre garnis d'une troupe de paysans.
** Allez vous coucher 1 leur dit-il avec étonnement.
— Nenni, monsieur le marquis ; nous sommes tous de la Baronnière, dirent-ils en riant, et noua ne vous laisserons pas coucher tout seul avec un républicain.
— Mon lit n'est pas asses grand pour nous tous I repartit M. de Bonchamps, qui riait comme eux; allezvous-en." I
n se coucha et s'endormit. Quétineau, agité par de I
tristes pensées, ne dormait pas; lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir doucement, il se souleva sur son coude, et à la lueur de la lune qui donnait en plein dans la petite chambre, il aperçut un homme qui se glissait jusqu'au lit de M. de Bonchamps et se couchait au pied sans bruit. A la même clarté le républicain aperçut les baïonnettes de deux ou trois sentinelles qui veillaient à la porte. *^ Ces braves gens ont bien peur de moi, se dit le général en souriant ; s'ils savaient 1 '* i
Et laiwant retomber sa tête sur son oreiller^ il s^'endormit à son tour. Au point du jouri quand M» da
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Bonchamps entr'oayrit les yeux, il TÎt son garde-chasse eouché par terre an pied de son lit.
''Qne £ais-ta là? demanda-t-il en loi mettant la main sur l'épaule.
— Je yeillais sur le bien, dit gray^nent le paysan ; mais j'étais si fatigué qne j'ai dormi.
— Yons êtes tous des imbéciles ; Ta-t'en,** dît M. de Bonchamps; mais il avait les larmes aux yeux en •percevant les sentinelles qui avaient passé la nuit à sa ^rte.
Dès qu'il fit jour, Jean Gady se glissa auprès du général pour lui demander des ordres.
** n n'y a plus d'ordres, mon garçon, dit-il avec tristesse. Beysser est en prison à Paris, Leigonier est déjà accusé par Marat, Chalbos n*a pas de forces et ne pourra pas se maintenir à la Châtaigneraie ; on ne nous donne pas de soldats, nous n'avons que des volontaires qtd arrivent nu-pieds et qui ne savent pas se battre ? " Jean se redressa avec indignation. '< Il y a des soldats de naissance comme toi, reprit le général avec bonté, mais tu sais toi-même comme nous sommes mal secondés au sein d'un pays insurgé où il faut tout prendre de force ; je m'en vais à Saumur pour me défendre; ils m'enverront peut-être à Paris devant la Convention." Et le général laissait retomber sa tête dans ses mains.
** Permets-moi de te suivre, citoyen général, dit le jeune Gady, et si tu es envoyé aux ârontiéres, j'irai
avec toi.
— Je serai plus probablement envoyé à la guillotine,
dit le général d'un air sombre.