SC&NES HISTORIQUES
— Je ne yeux pas momir sous la hache, s'écria Jean, xnaiB je snis tout prêt à ooTirir aux ennemis... ailleurs qu'ici, et il baissait la tête.
— Je ne puis t*emmener, dit le général.
— Alors je me ferai casser la tête à la première affaire, murmura le jeune homme ; c'est un supplice que d'être si près de Marthe sans la voir." Et il Bortik
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Le général Quétinean avait librement pris le chemin de Sanmnr, et les Vendéens méditaient une attaque sur Fontenay ; M. de Lescnre avait reçu des nouvelles de la Bonllaye.
'^ Pendant que vous remportiez tant de succès, lui écrivait sa femme, nous étions bien inquiets ici : toute la journée nous avons cherché Céleste sans la trouver; j'avais eu peur un instant que cette petite folle n*eût suivi l'armée; les paysans Tauraient aidée, car ils disent que c'est la sœur de Marie- Jeanne : mais le soir nous l'avons retrouvée dans son lit avec une fièvre ardente; elle est malade depuis et nous n'avons rien pu en tirer. Sa mère pleure plus que jamais, et Marie est impénétrable. J'aurais bien envie de venir vous voir avant que vous preniez Fontenay."
« Gomme elle y va 1 dit M. de Lescure en repliant la lettre; Fontenay n'est pas encore pris ; " et il ne songea plus à Céleste.
L'enfant était guérie, mais elle n'avait pas livré son secret ; elle se promenait aux environs du château ; lee républicains n'avaient pas reparu, l'armée royaliste
n WCtKE» HIBTOBIQirM.
•Tait rappelé tous ses détachements pour s^ porter sur ïontenay ; les paysans, qni étaient presque tous retournés chez eux après la prise de Thouajrs, venaient de quitter de nouveau leurs chaumières, chargés de pain et de provisions; la campagne était déserte et calme, les travaux des champs étaient presque partout en retard ; les faihles bras des femmes et des enfants ne pouvaient suffire aux soins qui leur étaient imposés ; les vastes jachères couvertes de petits bestiaux qui paissaient Therbe rare des sillons, les landes embau^ mées par les ajoncs en fleurs, les champs qu'on aurait dû lAbourer et qui restaient en friche, toute cette immense solitude appartenait sans partage aus. habitante de la Boullaye, qui n'en profitaient guère. Mme de Donissan avait conservé les habitudes de la cour et ne sortait presque jamais à pied. Mme de Lescure était occupée de sa correspondance avec son mari et veillait aux approvisionnements qu'il réclamait. Mme Boguet, malade et craintive, restait dans sa chambre avec sa fille Marie; mais Oéleste entraînait Louise dans les champs ; elle visitait les paysannes et se faisait raconter les exploits militaires de leurs maris ou à^ leurs fils. Un jour, elle poussa sa promenade jusqu'à une métairie qu'elle ne connaissait pas. H faisait chaud, les deux jeunes fiUes et la femme qui les accompagnait entrèrent dans la maison pour demander une tasse de lait. La cuisine était déserte ; à leur voix une grande jexme SUe sortit de Tétable,
** Achève de préparer les bœufs, disait-elle, je reviens.'* Et elle entra dans la maison d'un pas résolu.
Céleste la regardait avec étonnement : *' U me semble
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que j*ai déjà vu cette figure-là quelque part, se disaitelle... Ah ! oui... dans la boutique de M. Gady, le jour de notre arrivée à Bressuire.'' Et posant son verre à moitié vide : ** Allez-vous souvent à la ville ? demandai-elle à la paysanne ; je vous 7 ai vue une fois."
Marthe tressaillit.
*< Je ne vais nulle part, dit-elle.
— Mais si ! je vous ai aperçue un jour dans la boutique de M* Crady, l'épicier ; nous étions enfermées dans Tarrière-boutique avec Mme. de Lescure ; vous acheties du savon."
La paysanne avait lentement levé sur elle des yeux si tristes que Céleste recula.
<* C'est le dernier jour de ma vie," dit-elle à demi- voix et d'un accent si plaintif que l'enfant la regarda pour «'assurer qu'elle ne parlait pas à un fantôme ; Marthe restait debout au milieu de la cuisine. Elle hésitait.
«Betoumez-vous quelquefois à Bressuire?" demandai-elle enfin.
— Nous sommes à la Boullaye maintenant; mais j'ai été à Bressuire il n'y a pas longtemps. •• " Céleste était devenue pourpre. ^* J'ai passé devant la maison de M. Gady où je vous ai vue ; Marthe et Catherine travaillaient sur le pas de la porte; Jean était à Thouart avec le général Quétineau, peut-être est-il parti pour Saumur avec lui.»»" Marthe fi!issonnait de tous ses membres.
** Vous avez froid, dit Louise, qui avait écouté sans comprendre tout le bavardage de sa sœur*
— Nont" Et au même instant l'idiot Bougeaa entxait dans la cuisine.
** Si les bœulJB doivent ûâie trois mlloiiB cette relevée^ il serait temps de les mener dehors/' fit-iL
Marthe ne répondit pas, mais elle saisit on grand fouet appuyé contre la mnraUle.
''C'est vous qui labonrea? d^nanda Céleste ayeo étonnement.
— Tons les hommes sont nartis»" dit Marthe. Et sa Toiz sonore et donce appelait les bœnfB qni mngissûent en réponse : ** Ohé I Châtain, Moreao, Bongean, HoUietI"
Les poissants animanx seconaient leur joug* impadents de quitter l'étable ; la jeune fille et Tidiot les conduisaient, Céleste courut après Marthe.
'' Si je vais à Bressuire, fsiut-il faire tos amitiés aux Gady ? demanda-t-eUe en riant.
— Ne parlez jamais de moi 1 " s'écria Marthe. Et poussant sa charrue dans le sillon conmiencé, ella marcha jusqu'au bout sans se retourner; lorsqu'elle s'arrêta, les yisiteuses avaient disparu; l'idiot cherchait dans la haie des baies de myrtil ; Marthe appuya sa tête contre les cornes du bœuf Châtain et pleura longtemps.
'< Si j'avais pu le revoir une seule fois I " murmuxateUe.
OXBBIXBB UêB HAII8.
yîTf^
La Châtaigneraie avait été emportée, les royalîstef devaient marcher snr Fontenay.
*'Les paysans abondent par ici, écrivait Mme de Lescnre à son mari ; ils reviennent chez eux ; tous ceux que je rencontre disent qu'ils n'avaient pas vu leurs femmes depuis huit jours ; je les renvoie tant que je peux ; mais j'ai bien peur que vous ne manquiez de monde pour l'attaque de Fontenay."
Elle ne s'était pas trompée ; les troupes vendéennes, sans expérience et sans discipline, triomphaient d'ordinaire par le nombre et l'emportement du courage ; mais beaucoup de paroisses manquaient à l'appel le 16 mai, lorsqu'on voulut enlever Fontenay, et les soldats étaient découragés d'avance ; les chefs avaient mal pris leurs dispositions; l'artillerie était placée sur un point où elle resta inutile ; les républicains firent une sortie et repoussèrent M. de Lescure, qui avait d'abord pénétré dans les faubourgs; M. d'Elbée était blessé, uiv corps de deux cents hommes avait été coupé et pris ; M. de la Boohejaquelein, toujours en tête, s'était avancé
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pour emmener les canons, il ne put retirer que cenx de^ 8ft division ; la plus grande partie de l'artillerie^ j compris Marie- Jeanne, resta aux mains des assiégés,, qui emmenaient avec eux une foule de prisonniers» Les canons étaient encore sur le champ de bataille, mais les Vendéens avaient disparu. Un seul petit corps tenait encore, commandé par Pierre et Jacques Goureau ; c'étaient tous des paysans de Saint-Aubin et des Aubiers, qui avaient été chargés par Henri de défendre an poste important. Absorbés par l'ardeur à^ combat^ ils ne s'étaient pas aperçus de la retraite. Tout d'un coup Pierre releva la tête, en retirant sa baïonnette après avoir tué un bleu :
''Nous sommes tout seuls I*' s'écria-t-il. En effet, ils n'avaient plus d'ennemis devant eux et leurs amisles avaient oubliés.
** Marie-Jeanne est restée là-bas," s'écria Jacques, jetant un regard rapide sur le champ de bataille. '* Il faut la garder !" et les paysans, prenant leur course, s'élancèrent vers les canons ; les républicains, revenant de la poursuite, voulaient s'emparer de l'artillerie.
'<Un instant, criait Pierre, on n'a pas comme ça Marie- Jeanne ! Courage ! mes amis 1 " A cheval sur le canon, il le couvrait de son corps ; percé de vingt-six blessures, il tombait enfin, lorsqu'il entendit Jacques qui criait auprès de lui : ''C'est fini ; " et le bruit d'un corps qui roulait pesamment à terre annonça à son frère qu'il était mort. Pierre se traîna jusqu'au cadavre et lui ferma les yeux en faisant le signe de la croix, puis il se laissa retomber à côté de lui. Seul il respirait encore; ses quatre-vingts compagnons s'étaient fait tuer
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auprès des canons ; on l'attacha sur Taffat de Marie- Jeanne, et on le ramena mourant à Fontenay. Il fat jeté dans un grenier ; on Tayait pris pour un chef d'importance en le voyant diriger la défense de l'artillerie. Malade et tremblant de la fièvre, il fut conduit au district pour être interrogé : les administrateurs étaient nombreux et triomphants.
** G'est M. de Sapinaud de la YeiriCy disait-on ; il vient d'arriver d'Anjou."
Le maire de la ville se mit à rire.
** G'est un vrai paysan, regardez ses mains/' dit-il.
En effet, malgré ses blessures et le sang qu'il avait perduy les robustes mains du cultivateur, durcies par le travail, ne pouvaient laisser aucun doute sur la vie laborieuse qu'avait menée Pierre. L'intérêt avait diminué.
" Comment vous appelez-vous ? demanda-t-on.
— Pierre Goureau, de Saint- Aubin, cultivateur.
— Pourquoi êtes-vous entré dans l'armée des rebelles ?
— Par rapport au tirage.
— Gomment l'armée s'est-elle organisée chez vous ?
— Les plus hardis se sont mis en avant, et nous avona été chercher M. Henri.
— De la Eochejaquelein ?
— Bien sûr ; nous l'appelons toujours M. Henri.
— Avez-vous une paye ? Gomment vivez-vous ?
— Ceux qui ont de l'argent payent leur nourriture ; moi j'ai déjà dépensé quinze livres; ceux qui n'en ont pas prennent des vivres où ils peuvent, et les bonnef femmes en apportent souvent.
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— Savez- VOUS seulement pourquoi vous vous battea f ** demanda ironiquement le procureur-syndic.
Le Vendéen le regardait en face.
** C'est pour avoir un roi, pour la religion et pour avoir les prêtres qui n'ont pas prêté le serment.
-— Et pour l'ambition des gentilshommes, ajouta le magistrat.
— De quoi sont-ils ambitieux ? s'écria le paysan : de recevoir plus de ooups que les autres, de marcher toujours les premiers et de manger du pain noir comme nous ; M. Henri n'avait pas besoin de tout ça : il pouvait rester tranquillement à la Durbellière ; nous lui avons demandé de venir avec nous, et il a marché pour nous faire plaisir et pour le service de Dieu.*'
Le blessé avait pâli, il se soutenait à peine.
** Eamenez le prisonnier," dit le syndic ; et le geôlier poussa Pierre si rudement qu'il tomba avec un gémissement; il fallut l'emporter.
" S'ils ont beaucoup de gars aussi résolus que celuilà, dit un officier municipal, nous aurons de la pei^e à en venir à bout.**
Le général paraissait grave ; il venait d'apprendre que les Vendéens s'étaient reformés à la Châtaigneraie.
** Nous serons attaqués de nouveau, disait-il ; demain il faudra se débarrasser de tous les prisonniers ; " il fit doubler les postes et demanda des renforts aux garnisons environnantes. Elles étaient toutes menacées, et un petit corps de volontaires arriva seul au point du jour. C'était le reste des troupes qui avaient défendu Thouars ; elles avaient été réunies par Jean Oady, après
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le départ du général Quétineau. On leur confia la défense de Tartillerie. Jean se chargea de servir Marie- Jeanne, pointée cette fois contre les Vendéens ; il espé* rait rencontrer la mort. " Pourvu seulement, se disait-il, que mes boulets n'aiUent pas trouver Pierre ou Jacques, elle ne s'en consolerait pas." H ne savait pas que Jacques dormait dans la fosse où les cadavres avaient été jetés pêle-mêle, et qu'à deux pas de son poste, dans un grenier ouvert à tous les vents, Pierre s'agitait sur son grabat, dévoré par la fièvre, seul et sans secours: ** Si Marthe était ici 1 '* soupirait-il.
Un profond abattement s'était un moment emparé des Vendéens ; lesf paysans s'étaient dispersés, on manquait de poudre et de vivres, mais les chefs n'avaient pas perdu courage et ils possédaient un trésor : on avait trouvé à Thouars un homme en habit de volontaire qui avait dit qu'il était prêtre ; il avait même fini par assurer qu'il avait été sacré en secret à Saint- Germain comme évêque d'Agra. Quelques personnes l'avaient reconnu ; nul n'avait soupçonné l'imposture qu'on découvrit plus tard. On lui avait demandé de suivre l'armée, et il avait consenti après quelques difficultés ; on l'avait emmené à l' état-major et il prêchait pour ranimer le courage des soldats. Lorsqu'ils apprirent qu'un évêque se trouvait au camp, ils revinrent en foule, se pressant sur ses pas avec transport, oubliant leurs revers et tout prêts à marcher de nouveau au combat.
** Notre Saint-Père nous a envoyé un évêque pour avoir soin de nous," s'écriaientmils dans leur joie ; on avançait sur Fontenay»
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« n n'y a pas de poudre, disait M. de Lescnre à son cousin, qui marchait avec lui en tête de Taile gauche ; et voilà là-bas une batterie qui ne nous annonce rien de bon.
-— n n'y a pas de poudre, mes enfants! répéta tout haut Henri; il faut reprendre les canons avec des bâtons; nous allons ravoir Marie- Jeanne : ce sera à qui courra le mieux 1 *' etil poussait son cheval.
Les paysans de M. de Lescure avançaient lentement.
'* Vive le roi 1 " cria-t-il, et il marcha seul sur la batterie. Un feu de mitraille l'enveloppa aussitôt ; la fumée le dérobait aux regards.
^ Les bleus ne savent pas tirer, crîait-il au sein du nuage ; ma botte est déchirée, voilà tout I "
Les paysans s'étaient mis à courir, leur général avait fait prendre le galop à son cheval, tous avançaient vers la batterie; ils étaient à portée du canon, mais une grandq croix se dressait au bord du chemin ; les paysans s'arrêtèrent et se mirent à genoux: les officiers qui entouraient M. de Lescure voulaient les faire marcher.
** Laissez-les prier Dieu," dit-il tranquillement, et il s'arrêta comme eux.
Ils avaient repris leur course, tournant la batterie, et ils arrivaient à la porte de Fontenay ; elle était ouverte, car les républicains opéraient leur retraite ; les paysans avaient de nouveau pris peur ; M. de Lescure s'engagea seul dans les rues, soutenu par M. dte Bonchamps qui l'avait rejoint.
<*A la prison 1 criait-il, avant qu'on massacre nos amis 1"
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A chaque pas 3s étaient arrêtés par des bleus qui demandaient à se rendre. M. de Lescure était seul : un républicain qui avait jeté son fusil le reprit et tira sur lui à bout portant, il le manqua ; M. de Lescure se retourna vers ses paysans qui le suivaient à distance.
** Emmenez ce prisonnier," dit-il.
Les Vendéens furieux, honteux du* danger auquel ils avaient exposé leur général, avaient massacré leur ennemi avant que M. de Lescure pût Tarracher de leurs mains ; ils s'emporta, et jurant pour la première fois de sa vie:
*' Misérables lâches ! criait-il, vous avez peur et puis vous tuez les prisonniers 1 " Ses yeux étaient étincelants.
"Faut pas fâcher M. le marquis," disaient les paysans.
Ils avaient ouvert la prison, et les Vendéens délivrés ramassaient les fusils jetés dans les rues; on n'avait pas encore repris Marie-Jeanne. M. de Marigny, qvà venait d'entrer dans la ville, à la tête de la cavaleriCi courut de ce côté ; il apercevait de loin un groupe de paysans qui se battaient autour de la pièce de canon. A côté de Marie-Jeanne, un officier monté sur un petit cheval encourageait les Vendéens; il ne portait pas d'armes et sa voix était claire et grêle : " C'est notre petit pourvoyeur de Thouras, se dit M. de Marigny ; je ne l'avais pas revu ;** et il poussa en avant. Il montait le chexàl d'un gendarme qu'il avait tué quelques iours auparavant ; un corps républicain qui s'avançait pour défendre l'artillerie le crut des leurs :
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** n 7 a yingt mille francs pour cenx qui satiTefont Marie- Jeanne, oamarade, dizent-ils, allons la défendre.
— Je yeux être le premier/' ciia M. de Marigny ; el il se mit à leur tète.
On approchait : déjà on entendait une petite voix qui répétait :
<< Courage I mes* amis, elle est à nous, c'est le gage de la victoire 1 "
M. de Marigny se retourna vers les bleus qui le sui- Taient:
" Elle est à nous I " répéta-t-îl ; et les deux coups de Bon pistolet brûlèrent la cervelle aux gendarmes les plus rapprochés ; puis, s'élançant au milieu des paysans, il saisit un fusil et pointait aussi tranquillement que b'U était à Taffût. IL fit bientôt reculer le reste des assaillants ; le petit officier était appuyé contre la pièce de canon, pâle et muet, depuis que M. de Marigny avait pris le commandement des paysans. Un mouvement involontaire avait légèrement repoussé son l^^rge chapeau, au moment où M. de Marigny, faisant tourner son cheval, ordonna aux Vendéens d'enmiener Marie- Jeanne. Ses regards rencontrèrent des yeux bleus, moitié suppliants, moitié triomphants; il retint à grand'peine une exclamation*
" Venez ! " dit-il seulement.
L'enfant ne répondit pas et le suivit sans rien dire.
"Avec qui êtes-vous venue ici?" demanda M. de Marigny, dès que les paysans se furent engagés dans les rues, traînant en triomphe leurs canons.
«< Avec Marthe Goureau qui voulait savoir des nou-
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Telles de ses frères," dit la jeune fille à demi-yoix; et elle ajouta, sans lever les yeux: *'Je savais qu*on devait reprendre Marie- Jeanne !
— Elle est reprise, et il faut retoumer à la BonUaye»** dit doucement M. de Marigny.
Elle ne résista pas, son ardeur belliqueuse s'était calmée, elle était honteuse de sa conduite inconsidérée ; trois vieux paysans la reconduisirent à la Boullaye, et elle se glissa inaperçue dans la chambre de ses sœurs, confessant le lendemain à sa mère la raison de cette absence, qui lui avait causé tant d'inquiétude. Mme Boguet pleurait, mais elle était incapable de dominer la volonté ardente et l'imagination exaltée de sa fille. Elle se pencha vers sa sœur aînée et lui dit à l'oreille :
«M. de Marigny a seulement dit: 'Vous direz à « Mlle Marie qu'elle n'a rien à craindre ; je vous ai " seul reconnue.' "
Les paysans disaient le soir autour des canons :
"Bien sûr c'était le bon ange de Marie- Jeanne qui était venu pour nous aider à la reprendre. Personne ne Ta revu depuis que nous avons tourné dans la rue.*'
Les vieux Vendéens qui avaient ramené Céleste à la Boullaye avaient profité de Poccasion pour aller voir leurs femmes^ et n'étaient pas encore revenus à l'armée. M. de Marigny avait gardé le secret.
M SGÈNEb UIST0RIQUB8.
Pendant que les Vendéens préludaient à de nouvelles victoires par la formation d*im conseil supérieur chargé d'administrer le matériel de Tinsurrection et de pourvoir à la subsistance des paysans trop pauvres pour ae munir de vivres, pendant qu'on élisait le brave Cathelineau, le colporteur de laines, comme général en chef de cette armée dont tous les corps étaient commandés par des gentilshommes, Marthe Goureau ne quittait pas le champ de bataille. On n'avait pas encore eu le temps d'enlever les morts ; à peine avait-on pu relever les blessés, et dans la lugubre visite qu'elle faisait aux cadavres, il lui arrivait parfois de rencontrer des malheureux respirant encore, évanouis, et qui n'avaient pu appeler à leur secours les paysans chargés de porter les «malades à l'ambulance qu'on venait d'organiser à la hâte par les soins des filles de la Sagesse, congrégation religieuse du pays. Le courage de la jeune fille ne se démentait pas, elle cherchait les traces de ses deux frères et de l'homme qu'elle aimait, tout en ayant renoncé à lui. Chaque rempart, chaque coin de fossé, obaque buisson recelait un mort; l'attaque avait étô
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ansBÎ vive que la résistance, et les Vendéens gisaient mêlés aux volontaires républicains. Marthe s'était assise sur un tronc d'arbre placé par les bleus au-devant des batteries pour arrêter la course des paysans; elle regardait autour d'elle sans rien voir ; elle n'avait point retrouvé ses frères, nul ne les avait vus parmi leurs compagnons; les républicains avaient fui; et elle n'osait demander à personne si on avait reconnu Jean Gadj parmi les combattants. Elle priait dans l'angoisse de ■on cœur ; tout lui échappait ; cette guerre qui avait débuté pour elle par un si cruel sacrifice lui enlevait peu à peu tout ce qu'elle aimait :
" Sans la Grange- Verte et le tombeau de ma mère, j'entrerais demain chez les bonnes sœurs, se disaitelle... Mais si Jean vivait, il ne me le pardonnerait pas ! "
Et elle se reprenait malgré elle à rêver au temps heureux et paisible où Jean reviendrait à la foi, et où tUe pourrait l'épouser, quand on ne se battrait plus et que tout le monde serait soumis au roi. Pendant qu'elle se laissait all^ à ses espérances, ses yeux tombèrent sur un fossé au bord du chemin abrité par un saule-pleureur; les longues branches balayaient les eaux d'une* petite mare au coin de la route et retombaient sur le fossé. Marthe crut apercevoir un lambeau de drap à travers les feuilles, elle y courut; au fond du fossé, étendu la face contre terre, elle aperçut le corps d'un dragon : en se laissant glisser sur la pente verdoyante, elle arriva au fond; ses pieds touchaient le bord du manteau, les cheveux noirs et frisés du soldat la faisaient frissonner ; chancelante et les mains glacé
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elle se eramponna anx branches du sanle et panant avec nn seul bras à retourner le malheureux. Les yeux fermés, les lèvres pâles, le front défiguré par une large blessure, c'était Jean cependant, et elle lâcha la branche qui la soutenait pour se laisser tomber auprès de loL Elle le serrait dans ses bras, agenouillée à ses côtés sur l'herbe humide, soufflant sur sa bouche et cherchant à le réchau£Fer sur son cœur ; elle croyait saisir une respiration haletante, elle ne voulait pas croire ou'il était mort. Tout à coup, les mains qu'elle serrait dans les siennes lui échappèrent ; le mourant avait levé les bras, ses yeux s'étaient ouverts ; il regardait Marthe :
<' Je t'avais bien dit quB je t'attendrais 1 " murmura-t-îL
Et laissant retomber sa tête sur l'épaule de la jeune fille, il poussa un soupir et mourut.
Elle ne le croyait pas, elle l'appelait, elle le conjurait de la regarder encore, promettant de vivre pour lui, s'il voulait guérir pour elle; tout restait immobile et le froid de la mort glaçait peu à peu ces membres déjà raidis par les tortures de vingt-quatre heures d'agonie. Lorsque les patrouilles des Vendéens passèrent le soir sur le champ de bataille, elles trouvèrent Marthe évanouie sur le cadavre de Jean.
n était jour lorsque la pauvre enfant revint à elle, dans la petite salle de l'ambulance où on l'avait portée et qu'elle se vit étendue sur le lit d'une des sœurs ; elle se laissa glisser à terre, chancelant encore sous le coup qu'elle avait reçu. Elle achevait sa prière, cri d'un cœur désolé devant Celui qui bande les plaies, et elle se
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préparait à sortir» lorsque, passant devant la fenêtre, elle aperçut sur la place un homme de haute taille, maigre, affaibli, marchant avec un bâton, mais qui lui parut ressembler à son frère aâné. Elle tendit les bras vers lui.
" Pierre ! s*écria-t-elle.
— Marthe ! ** dit le blessé en relevant la tête à sa voix; et elle courut vers lui. Le premier mot de la jeune fille fut une question :
*< Où est Jacques ? demanda-t-elle.
— Mort à la première attaque de la ville, auprès des canons : c'est là que j'ai été blessé."
Au TTiili flji de sa douleur, le cœur de Marthe était soulagé d'un pesant fardeau : Jean n'était pas mort de la main de ses frères.
** Comment ne savait-on pas ce que vous étiez devenus? demanda-t-elle.
— Je suis resté seul I " dit Pierre, qui se redressait malgré sa faiblesse. ** Tu nous cherchais ?
— Oui, et Jean aussi... ajouta-t-elle plus bas.
— Jean ?... Que te faisait Jean ?" et le blessé fronçait le sourcil.
<< J'aime toujours Jean," dit simplement la jeune Vendéenne ; puis comme son frère allait parler, 'elle mit vivement la main sur ses lèvres :
" Tais-toi, dit-elle, il est mort I "
Pierre porta la main au large chapeau qui couvrait sa tête blessée :
*' Que Dieu veuille avoir son âme I " dit-il avec gra» vite ; Marthe avait passé son bras sous le sien.
*' Viens avec moi, dit-elle d'un accent précipité ;