‹ Derrière les haies, with notes, ed. by P. De-BussyChapitre 5 sur 31 · SCÈNES HIST0BIQUE · texte numérisé non relu

SCÈNES HIST0BIQUE

Tiens, il est là-bas, je Tai trouvé, je yenx le mettre en terre sainte."

Et elle entraînait son frère, dont les membres tremblants la suivaient avec peine ; il la laissa prosternée sur la fosse que les paysans des Aubiers avaient creusée pour leur ennemi, tandis qu*il se rendait devant le conseil supérieur qui Tavait mandé.

Au moment de la prise de la ville, comme les Vendéens vainqueurs ouvraient toutes les prisons, on avait trouvé Pierre dans un grenier, où il était gardé par un volontaire républicain. Le pauvre blessé avait eu le malheur de tomber sur un patriote farouche, passionnément convaincu que le seul moyen de rétablir Tordre en France était de mettre à mort tous les royalistes et tous les prêtres ; et il eût bien voulu j travailler pour sa part en brûlant la cervelle à son prisonnier. H l'accablait des plus mauvais traitements, lorsque les Vendéens attaquèrent de nouveau Fontenay ; pendant qu'on se battait aux portes, le paysan s'était traîné jusqu'à l'étroite fenêtre, cherchant à deviner d'après le bruit quels étaient les vainqueurs.

<< Si la ville est prise, je te tue," disait le soldat ; mais il était inquiet. H repoussa le blessé loin de la « fenêtre et s'en approcha lui-même ; il avait laissé son fusil à côté de la porte ; le prisonnier se glissa sur les genoux et les mains jusqu'à l'arme, et la saisissant tout à coup, il s'appuya contre le mur :

«* Si tu m'approches, je te tue," dit-il à son geôlier.

Au même instant, les Vendéens entraient dans la ville, cherchant et appelant leurs camarades prisonniers de maison en maison ; on criait :

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*' Lés gens de Saint- Aubin 1 "

Pierre était seul, sa voix était bien fiaible, elle fut entendue cependant; et on l'emporta en triomphe» tandis qu'on arrêtait son geôlier. C'était oelui-oi qu'on allait juger comme coupable de cruautés envers les blessés, lorsque Pierre se présenta devant le conseil supérieur :

''O'est vous qui étiez aux mains de ce méchant honmie? dit M. Desessarts qui présidait le conseil.

— Oui, dit Pierre, regardant son ennemi tout treir* blant.

— n vous a maltraitéf

— C'est un patriote, dit simplement le paysan, comme si ce mot expliquait tout.

— Quelle accusation portez-vous contre lui ?

— Aucune I s'écria vivement Pierre ; je demande qu'il soit mis en liberté ; nous étions en guerre, ei j'étais son prisonnier.'^

Les membres du conseil se regardaient; ils répugnaient aux exécutions, et on ne pouvait retenir dea captifs :

** Qu'on lui coupe les cheveux et qu'on le laisse aller,'^ dit M. de Desessarts.

Le patriote ne pouvait en croire ses oreilles, il regar* dait Pierre avec stupéfaction :

** Je vais le conduire au barbier,*' dit le Vendéen avec empressement; puis le prenant par le bras, il ajouta à voix basse et d'un accent pénétrant :

** Souviens-toi que je t'ai pardonné pour l'amour de Jésus-Christ."

Le républicain n'avait pas encore tout à fait oublia

100 SOÈNBS HIST0BIQX7ES.

les leçons de sa mère ; la sublime charité de Pierre avait touché dans son âme une corde engourdie :

'< Si je pouvais croire en Dieu ! " se disait-il.

Les généraux avaient résolu d'attaquer Saumur; Pierre voulait rejoindre Tarmée, il alla se présenter au logement qu'Henri de la Eochejaquelein partageait avec M. de Lescure :

"Il n'y a plus que moi de Saint- Aubin, monsieur Henri, dit-il ; il faut bien que je marche."

Henri le regardait avec attendrissement :

'< Si tu es tout ce qui reste, dit-il, les larmes aux yeux, il faut te soigner, car tu n'as pas l'air bien fort. Ya-t'en à la Grange- Verte te faire guérir par Marthe.

— Marthe est ici, dit gravement Pierre.

— Et que devient la métairie ? demanda M. de Lescure.

— Eougeau y est, qui soigne le bétail ; Marthe était venue ici pour nous chercher (Pierre gardait soigneusement le secret de sa sœur qui avait aimé un républicain), '^ si M. Henri le veut, je retournerai avec elle.

— kJui, dit Henri en riant, et ne reviens que tout à fsÀi guéri.

— Le roi sera peut-être sur le trône avant ça ! '* marmottait Pierre d'un air mécontent ; " mais quoique ça nous ne pouvions pas faire mieux : Jacques s'est fait tuer, et j'ai vingt-six blessures dans le corps."

n eut beaucoup de peine à éloigner Marthe de la toàhe qu'elle venait de fermer.

*^ M. Henri m'a dit : Eetoume avec Marthe à la Grange- Verte," dit enfin Pierre, et la jeune fille obéit comme elle avait fait toute sa vie.

DEBBIÂBE LES HAIES. 101

Le lendemain de leur arrîyée, Pierre et Marthe cherchèrent en vain Tidiot; il avait fidèlement accompli sa tâche en leur absence : les bestiaux n*ayaient pas manqué de fourrage ; il avait conduit les moutons aux pâturages, et rentré le soir les volailles de la baasecour ; mais lorsqu'il vit que Pierre était blessé et hors d*état de servir, quand il comprit, à travers les nuages de sa faible intelligence que Jacques avait été tué, il mit un morceau de pain dans sa poche, attacha ses Bouliers du dimanche au bout de son bâton, et partit pour Fontenay, suivant les paysans qui retournaient à l'armée. Il venait d'entrer dans la ville, lorsqu'il aperçut M. de la Eochejaquelein qui pas^sait à cheval dans la rue ; il alla se jeter dans ses jambes. Henri s'arrêta avec une exclamation de colère :

" Pardon, excuse, monsieur Henri, dit le pauvre garçon, je voulais vous dire comme çîk que j'étais arrivé!

— Bougeau ! s'écria Henri, et que fais-tu ici ?

— Je suis le soldat de la Grange- Verte, dit l'idiot en riant de toutes ses forces ; il vous fallait un honmie, puisque vous avez renvoyé Pierre et laissé tuer Jacques» alors je suis venu."

M. de la Bochejaquelein passait la main sur ses yeux lorsqu'il ordonna à deux hommes des Aubiers de prendre soin du pauvre innocent.

102 waÈoŒa bistobiqoxb.

XT.

On était deyant Sanmur, tonte Tarmée était rônnie ; on avait vonln inquiéter d'abord les répablicains par des détachements de cavalerie,- mais les troupes avaient suivi en masse les corps désignés pour ce service, en criant :

" Vive le roi 1 nous allons à Saumur ! "

Et on était arrivé pêle-mêle, en désordre, devant la place; les généraux avaient été obligés de combiner leurs opérations tout en galopant.

Heureusement pour les Vendéens, le désordre qui régnait dans leur armée existait au même degré chez leurs adversaires; la Convention n'avait pas encore compris l'importance de l'insurrection vendéenne; d'ailleurs, obligée de faire face à la fois à tant d'ennemis, d'improviser les généraux et les armées pour défendre les frontières et repousser l'étranger, elle avait cru les volontaires et les gardes nationaux suffisants pour réduire quelques paysans dirigés par des hommes sans expérience, sans munitions, sans ressources ; on commençait cependant à s'émouvoir, et la prise de Fontenay devait ouvrir les yeux sur la gravité du mouve-

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ment royaliste dans Tonest; mais Saumnr restait découvert par le général Salomon, qui avait vainement essayé d'arrêter les Vendéens ; les généraux Menou, Santerre, Coustard réunissaient à la hâte leurs forces ; les soldats criaient déjà à la trahison, et disaient que la ville était vendue aux royalistes; ils préparaient d'avance eux-mêmes leur défaite.

Au premier feu, M. de Lescure avait été blessé ; mais il avait serré son mouchoir autour de son bras, continuant à marcher. Les paysans, efErayés par la vue de son sang, s'étaient dispersés ; il les ramena à l'assaut, soutenu par M. de Marigny qui conmiandait l'artillerie. Cependant M. de la Bochejaquelein avait attaqué lie camp républicain de la prairie de Yarin, et jetant son chapeau par-dessus le retranchement, il s'était écrié:

" Qui va me le chercher ? *•

n avait aussitôt sauté le remblai ; mais à côté de lui s'élançait Bougeau, dont il n'avait pu se débarrasser de toute la journée; l'idiot saisit le chapeau, qu'il rapporta en triomphe à Henri : l'exemple était donné.

<<Nous ne pouvons pas rester derrière Bougeau," disaient; les paysans ; et tous franchirent le retranchement après lui. M. de Baugé amenait en même temps ses troupes de l'autre côté du camp, et les Vendéens tirèrent les ims sur les autres pendant quelques instants avant de se reconnaître.

Les deux chefs s'étaient réunis, ils poursuivaient les républicains sans regarder si on les suivait, galopant à travers les rues de Saumur ; ils aperçurent un bataillon

104 BOkSEB HISTOBIQUUI.

qui prit peur à leur approche et rentra dans le château. Les chemins étaient jonchés de fusils qne les pieds des chevaux faisaient partir. Tont à coup, Henri se retonma brusquement; nn homme venait de sauter sur la croupe de son cheval :

''Faites excuse, monsieur Henri, dit Fidiot tout essoufflé, mais quand les coups de feu partent entre les jambes, il vaut mieux être à cheval."

Henri se mit à rire, et continua de galoper; on était en face de la salle de spectacle, et la vue enfilait le grand pont de la Loire encombré de fuyards de l'armée répubhcaine ; les deux officiers s'arrêtèrent, et, mettant pied à terre, commencèrent à tirer sur Tennemi; Eougeau chargeait leurs fusils, et s'évitait souvent cette peine en ramassant les armes chargées éparses autour de lui. Nul ne revenait sur ces deux hommes qui tiraillaient à eux seuls contre ime armée entière ; un dragon vint tirer sur eux à bout portant ; mais sa main tremblait de colère, il les manqua ; \m coup de feu de M. de la Bochejaquelein l'abattit. On les avait vus du château et on commençait â tirer sur eux ; M. de Baugé, frappé d'un boulet qui rebondit, tomba atteint d'une contusion ; M. de la Bochejaquelein l'avait pris dans ses bras pour le remettre à chevaL

"Attendez, monsieur Henri, criait l'idiot, je vais vous aider ; " et il tirait M. de Baugé par les jambes en croyant le soulever.

"Va-t'en donc, imbécile,*' disait Henri, qui avait réussi à mettre son ami en selle. Quelques paysans commençaient à se réunir autour d'eux et les deux officiers traversèrent le pont libre des fuyards qu'ils pour-

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suivirent quelque temps sur la rouie de Tours. On entendait toujours le canon du château et des redoutes.

** n faut aller voir si nos amis sont entrés dans la ville/' dit tout à coup M. de la Bochejaquelein, en tournant bride; et il rentra dans Saumur, coupant derrière lui le pont de bois pour empêcher les bleus de revenir sur leurs pas. La nuit tombait, on avait été obligé de remettre au lendemain Tattaque des redoutes, et tous les chefs étaient réunis dans Saumur. M. de la Bochejaquelein restait rêveur pendant qu'on énumérait les triomphes de" la journée et les heureux résultats de la victoire ; M. de Lescure s'approcha de son cousin, et lui frappa doucement sur l'épaule.

** Te voilà bien pensif, dit-il en riant, comme si tu n'avais pas .pris Saumur, toi troisième, avec un idiot pour ton second."

Henri releva la tête :

<' Je réfléchis sur nos succès, ils me confondent, dit-il> tout vient de Dieu.

— Tu as raison, dit M. de Lescure en lui serrant la main. Il combat avec nous, c'est à lui qu'il î&iit rapporter nos victoires."

Et tous les deux se rendirent à l'église où les paysans s'étaient portés en foule pour l'office du soir; M. do Lescure se soutenait à peine, sa blessure le faisait soufErir.

''Pendant que nous sommes au pinacle, va te reposer à, la Boullaye, lui dit Henh en sortant de Téglise.

— Je reviendrai pour nos défaites," dit M. de Lescure, saisi sans savoir pourquoi d'une profonde tristesse, et il partit le lendemain matin.

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XYL

On avait appris à la Boullaye les succès de Saninnr ; mais M. de Lescure n'avait pas écrit qu'il était blessé. Sa femme ne l'attendait pas au lendemain de la victoire; elle voulait faire amener sa ûlle auprès d'elle, trouvant que la séparation se prolongeait trop, et elle partit pour aller au-devant de l'enfant. Les routes étaient si mauvaises qu'il fallait aller à cheval ; Mme de Lescure était timide, sa vue basse augmentait ses terreurs ; elle avait demandé qu'on tînt la bride de sa monture. Elle était à table chez le médecin de sa famille, à la Pommeraye-sur- Sèvres, lorsqu'on vint lui apporter une lettre de son mari, arrivé à la Boullaye quelques heures après son départ, et qui avait voulu la rassurer sur-le-champ lui-même. Elle se leva, tremblante et frissonnant de tous ses membres.

'< Vous êtes malade, madame, dit le médecin en 8*avançant vers elle.

— Non ; mais je pars, mon mari est blessé, et ses dents s'entre-choquaient dans sa bouche.

— -* Attendez, je vais demander mon cheval ; et M. Durand appelait son domestique.

DBBBIÂBE LES HAIES. 107

-— Non, j'en vois nn dans la oour.

^- Mais TOUS ayez peur !

— Peur aujourd'hui ? *' et sans laisser le temps d'arranger les étriers, sans le secours de personne, elle sauta en selle sur un mauvais petit cheval qui se trouvait à la porte, et, prenant le grand galop, elle disparut à l'instant en criant à M. Durand: '< Suivez-moi le plus tôt que vous pourrez."

Le bon médecin avait demandé son cheval.

'' J'aurai à panser M. le marquis et à remettre bras ou jambe à Mme la marquise," se disait-il; mais il n'y avait pas moyen de l'arrêter.

Lorsqu'il arriva à son tour à la BouUaye, M. Durand trouva M. de Lescure debout, bien qu'il eût encore la fièvre; sa femme était toute fière de son exploit équestre.

''Je n'aurai peur de ma vie de monter à cheval, disait-elle ; je ne pourrai jamais courir plus vite, par de plus mauvais chemins, sur un plus méchant cheval 1 " Et son mari riait en se rappelant ses terreurs passées et les encouragements qu'il fallait lui prodiguer naguère pour la décider à faire quelques pas sur le cheval le plus doux entre deux personnes qui tenaient la bride. ** Il n*y a rien de tel que d'avoir bien envie d'arriver, répondait-elle, on ne regarde pas au moyen."

Pendant que M. de Lescure se remettait de sa blessure, le château de Saumur s'était rendu par capitulation, on y avait trouvé le général Quétineau prisonnier; M. de Bonchamps l'avait engagé encore une fois à se joindre aux Vendéens.

** Si TOUS me laissiez libre, je retournerais me con*

108 SOftKSS mSTOHIQUSS.

signer en prison, dit Quétineau ; je me suis conduit en brave homme, je yeux être jugé ; d'ailleurs, si je m'enfuyais, on ferait périr ma femme.

— Vous êtes libre, monsieur^ dit tristement M. de BoncbampB, mais la mort vous attend sur Téchafaud.

— Qu'importe ! " Et les yeux du général républicain brillaient d'un feu sombre. << Voilà les Autrichiens victorieux, vous triomphez ici, la contre-révolution va se faire, et la France sera démembrée par les étrangers.

— Jamais I s'écria M. de Bonchamps, nous défendrons le sol de la patrie.

— Monsieur, et Quétineau serrait la main du gentilhomme, ce jour-là, je me battrai à côté de vous ; je suis patriote, moi, parce que j'aime la France I " Et il prit le chemin de Paris où il fut condamné et exécuté ; sa femme ne voulut pas lui survivre, elle cria : Vive le roi ! au tribunal révolutionnaire et périt quelques jours après lui.

L'armée vendéenne était en marche sur Nantes, elle était peu nombreuse et peu animée. Les soldats s'éloignaient de leurs foyers, et un grand nombre de paysans avaient refusé de quitter le voisinage de leurs paroisses. M. de la Eochejaquelein avait été chargé, bien contre son gré, de la garde de Saumur ; on agissait de concert avec M. de Charette et de Lyrot, soulevés dans le bas Poitou et qui avaient le plus grand intérêt à s'emparer de Nantes, d'où partaient toutes les expéditions dirigées

contre eux. Les plus hardis parmi les généraux avaient proposé de marcher sur-le-champ contre Paris, mais les curés et les chefs des paysans avaient secoué la têie ; ils savaient qu'on n'entraînerait pas si loin de ses

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foyers oe peuple de labourenrs, soulevé pour la défense du sol et de la religion, mais ignorant, craintif, attaché aux lieux comme à la famille, et pour lequel Paris restait une région inconnue d'où venaient tous les maux et tous les troubles.

L'expédition de Nantes prouva qu'ils ne s'étaient point trompés ; les attaques mal combinées furent désultoires, bien que poussées avec beaucoup de courage. Cathelineau fut blessé à mort, et les chefs qui avaient fait des prodiges de valeur pour entraîner leurs soldats, s'exposèrent inutilement aux plus grands dangers. Le lendemain, 80 juin, les Vendéens avaient disparu, Nantes était délivrée de ses ennemis, les paysans avaient repassé la Loire dans des barques sans que les républicains, encore émus de la vivacité de l'attaque, eussent pensé à les poursuivre ; le général de Canclaux, qui commandait la place, avait peu de troupes, et il était trop sage pour les prodiguer dans des engagements inutiles.

La nouvelle de la défaite arriva à la Boullaye en même temps que celle de l'évacuation de Saumur ; M. de la Eocbejaquelein avait vu peu à peu diminuer sa garnison, et il avait fini par se trouver à la tête de huit hommes pour maintenir dans l'obéissance une population hostile et nombreuse ; il parcourait la nuit les rues de la ville en criant : Vive le roi 1 pour faire croire à des patrouilles considérables ; enfin, il fallut quitter la place ; trois mille républicains venaient d'occuper Chinon, ils allaient marcher sur Saumur ; Henri n'eut pas de peine à emmener sa garnison ; il traînait à sa suite deux canons; à Thouars, il fut obUgé de les jeter ians la rivière.

110 " SCÈNES HISTOBIQUES.

M. de Lescure était encore souffrant lorsque ces fâcheuses nouvelles arrivèrent à la Boullaye, il fit aussitôt ses préparatifs de départ.

*' Je vais avec vous, dit sa femme, vous avez besoin de quelqu'un pour vous soigner.*'

H souriait avec incrédulité. Céleste ne disait rien ; depuis le jour où M. de Marigny l'avait fait ramener, elle ne s'était plus éloignée du château; son ardeur semblait la consumer, elle avait maigri, elle était pâle, mais elle n'avançait plus de projets insensés; elle n'osait même pas demander à Mme de Lescure la permission de l'accompagner.

'' Voilà une enfant qui serait volontiers mon aide de eamp," dit celle-ci tout bas à son mari.

H haussait les épaules.

** Pour ça non! nous allons repousser les républicains de nos postes ; emmener une jeune fille avec nous est impossible.'*

Mme de Lescure sourit, elle n'avait jamais dit à son mari qui était le jeune officier qui avait conduit les soldats à l'assaut de Marie- Jeanne.

EUe partit pour Amaillou avec son mari ; mais Parthenay était menacé, on devait y opérer une jonction avec d'autres corps.

'' Allez m'attendre à Glisson, dit M. de Lescure à sa femme, je viendrai vous y rejoindre.

— Mon pauvre Clisson ! je ne croyais pas le revoir I

— Faites-lui vos adieux, dit son mari en se penchant vers elle, et si vous pouvez, faites démeubler pendant que vous y serez; au train 'où .va le général Westermann, il sera bientôt ici, la traînée de flammes qu'il

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laisse sur son passage s'étendra certainement jusqu'à Olisson."

Sa femme le regardait avec stupeur.

''Brûler Glissonl murmurait-elle.

— Attendiez-Yous autre chose ? *' et M. de Lescure marchait à grands pas dans la chambre ; ** pour moi, quand nous avons commencé^ je savais bien que jo sacrifiais mon repos, mes biens et ma vie ; le repos ei les biens ont disparu déjà, la vie suivra... "

H avait baissé la voix, et sa femme ne l'entendit pas. '^Â demain, n'est-ce pas? dit-elle; si vous tardez, je ferai demander ma mère.

— Et Mme Boguet, dit M. de Lesoure, je me sui» chargé de la protéger ainsi que ses enfants.

*- Mais vous n'avez pas voulu hier me laisser emmener Céleste ? dit-elle, avec étonnement.

— Pour courir des aventures ; là où vous pouvez être en sûreté, il faut les appeler auprès de vous ; *' et il la fit partir.

La jeune femme était lasse, elle avait dormi comme un enfant dans cette chambre où elle avait passé naguère d'heureux jours, et, réveillée à peine, elle regardait autour d'elle, rattachant des souvenirs doux et tristes à chaque meuble, à chaque tableau, à chaque ornement, lorsqu'elle fut arrachée à sa rêverie par le bruit d'un cheval au galop dans la cour. Presque au même instant, on cria à la porte de sa chambre :

'' Madame, disait une voix haletante, de la part de M. de Lescure, sauvez-vous ; nous avons été battus à Parthenay, sauvez-vous I "

Elle sauta à bas de son lit, frémissante.

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Ellr 'VftT^^*^» commençant à reprendre ses sens, ther ftrxs croyez ? dit-elle.

av ^ie^ ^^^' J® "^^^^ seller le cheval de madame. ',flÉ-elle que je l'accompagne ?

^ Oui, dit-elle, et qu'Auguste vienne aussi, il n'ira pB.B répandre la terreur qu'il m'a causée.*' Et elle repartit pour Chàtillon, où elle comptait trouver son xuan.

H n'y était pas ; on le croyait prisonnier ainsi que sa femme.

DEBRIÈBE USS HAIES.

oilà I *' oriait-on en voyant Mme de Lesonre

^op dans la conr. Elle était encore trop agitée

la retenir ; elle entra au conseil supérieur

^*eUe avait appris ; puis, remontant

"^ chemin de la BouUaye, toujours

X domestiques derrière elle.

"««ria tout à coup A.uguste.

et Mme de Lescure pressait

xme de Donissan/* disaient

^e n'écoutait pas, elle arrivait à la j» voiture.

^ enfant ! " Sa mère se dressait sur les coussins, 4;endant les bras. '' Je t'ai crue prise, dit-elle, et je m'en allais à Niort, où l'on te disait, pour mourir avec toi. D'où viens-tu ? comment t'es-tu échappée ?

— ffe ne me suis pas échappée, je viens de Olisson, dirait Mme de Lescure qui baisait les mains de sa mère; mon mari m'a fait prévenir, et je suis partie comme une folle, je voulais me cacher aux Grands^ Genêts avec le vieux père Moreau, je n'avais pas pris le temps de m'habiller ; " et elle riait.

Sa mère s'était appuyée au fond du carrosse, elle respirait avec peine.

'' J'ai trop souffert, dit-elle faiblement.

— Yoilà comme nous sommes, vous et moi, disait sa fille avec une certaine tristesse ; vous êtes toujours courageuse et ferme au moment du danger et vous le payez ensuite. Moi, j'ai peur, je perds la tête, maia. cela ne me &it pas de mal, et après j'oublie tout.

114 SOÈNBS HIffrOBIQUES.

— Tu es plus jeune que moi," disait doucement Mme de Doniesan en passant la main sur les cheveux sans poudre de sa fille.

Toutes deux rentrèrent àlaBoullaye où Mme Boguet 66 mourait de peur en les attendant; il avait fallu retenir Céleste de force pour Tempêcher d'accompagner Mme de Donissan dans son voyage à Niort.

Le général Westermann avançait toujours.

** Je n'ai rien pu faire enlever à Clisson, écrivit M. de Lescure ; les paysans avaient pris peur et ils auraient abandonné les métairies ; " et il disait en riant à M. de la Eocliejaquelein : ** Yictorine aurait pu enlever quelques objets précieux Tautre jour, mais elle a pris si grànd'peur qu'elle court encore."

H avait fait le sacrifice de son château.

H était temps : Westermann s'était avancé avec précaution pour attaquer le repaire des chefs des brigands; il avait envoyé des détachements pour cerner les environs et ne parut lui-même qu'à neuf heures du soir; quelques paysans s'étaient embusqués dans les tailhs du jardin, et lâchèrent leurs coups de fusil qui inquiétèrent fort les bleus ; mais Clisson ne contenait plus une seule personne en état de faire résistance; on arrêta quelques femmes et des enfants ; le général triomphant entra dans le grand château tout meublé «t respirant encore la noble et généreuse élégance de ses maîtres.

** On n'attendait guère ici les soldats de la Bépublique, dit le militaire en jetant son chapeau sur le canapé de Mme de Lescure; ces brigands n'auraient pas laissé pomv nous leurs meubles de satin." Et s'as-

DEBBliSRE LES HAIES. 115

seyant à une table, il écrivit à la Convention ce grand triomphe, j joignant le portrait et le testament de M. de Lescnre qu'il avait trouvé dans un secrétaire. Puis on apporta des fagots et de la paille au milieu de cette maison qui avait abrite tant d'orphelins et de veuves, nouiTÎ tant de pauvres, consolé tant de misères ; on y mit le feu, et Tincendie, gagnant les greniers et les granges, consuma av«o le château les provisions de blé et de foin destinées à l'aUmentation çLes paroisses environnantes. Les paysans avaient déposé là une partie de leura récoltes. " On mettra des réquisitions," dit Westermann qui voyait ses officiers regretter la destruction des vivres ; et il quitta les ruines de Olisscm pour «'avancer sur Bressuire.

On apprit à Ghâtillon la marche des républicains et Hncendie du château de M. de Lescure, au moment où sa femme arrivait pour dîner avec lui. Elle essuya silencieusement une larme, lie visage de son mari était impassible.

** H faut repousser Westermann qui vient sur nous," disaient les chefs rassemblés à la hâte ; mais les soldats qui viennent de Nantes sont dispersés, les autres sont chez eux, et ne veulent pas marcher; ils ne songent qu'à mettre leurs femmes et leurs enfants en sûreté ; maintenant qu'on massacre partout, on ne peut pas leur en vouloir. H faut trouver du monde pourtant."

Les généraux ne savaient comment faire porter leurs ordres.

" Nous serons obligés d'aller nous-mêmes en eour* riers, dit M. Desessarts.

— Ma femme se chargera de& paroisses au-delà de la

116 BOfimES HISTOBIQUSS.

Bouliaye,*' dit M. de Lescnre ; et il lui remit les ordres sans autres explications.

Elle partit au galop et, traversant seulement le jardin du château, elle cria à Céleste qui se promenait tristement sur la terrasse :

'< Dites à ma mère que je porte les réquisitions du conseil aux Treize- Vents." Et elle reprit sa course.

Elle était arrivée sur la place de l'église et faisait sonner pour réunir la population de la paroisse, lors* qu'elle sentit une main qui s'appuyait sur son bras ; elle tressaillit en reconnaissant Céleste dans son habit d'homme. La jeune fille rougit.

" J'ai pensé que je pourrais vous aider, dit-elle tout bas, si vous avez beaucoup de réquisitions, et c'est plus commode ainsi." Elle touchait le bouton de son habit.

" Allez à la Mallièvre, dit Mme de Lescure en sou< riant, je vais d'ici à la paroisse de Tout le monde."

Céleste fit un signe d'assentiment, sauta à cheval et repartit.

" Quel jeune officier I " disait-on à Mallièvre lorsqu'elle arriva ; mais à peine les paysans étaient-ils réunis sur la place que l'enfant s'écria :

'< Mes amis, les bleus marchent sur Châtillon ; derrière eux il ne reste plus une maison debout, ni uiie récolte sur pied ; il faut les repousser sur-le-champ, si vous ne voulez pas voir votre pays ravagé, vos femmes prisonnières et vos enfants égorgés ; vous les protégerez bien mieux en marchant contre l'ennemi qu'en vous faisant tuer pour les défendre ; les chefs vous attendent demain à Châtillon, vous ne manquerez pas à l'appel de ceux

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qui ini laissé brûler leurs ohâteanx pour sauver vos chaumières I '*

'* Il ne manquait pas un homme de Mallièvre, dit M. de Lescure à sa femme, lorsqu'il la retrouva quelques jours après à la BouUaye ; vous avez dû être bien éloquente par là.

— J'y avais envoyé un exprès, dit tranquillement Mme de Lescure.

— n eût fallu envoyer le même partout/' murmura son mari, la tête appuyée sur ses mains, et plongé dans les plus amères réflexions.

Gbâtillon était perdu, Westermann s'en était emparé sans commettre cependant aucun excès ; Mme de Lescure avait été prise de peur à la Boullaye ; entendant gronder le canon qui se rapprochait d'elle, elle s'était élancée hors du château et, passant le gué de la Sèvre, elle avait couru dans cette même paroisse de Mallièvre dont tous les hommes combattaient alors au Moulin-aux-Chèvres.

*' Donnez-moi vos habits les plus vieux, les plus déchirés," avait-elle dit en entrant précipitamment dans une chaumière; et sans prendre le temps de regarder les haillons qu'on lui apportait, elle s'en était afiPublée à la hâte. Toujours courant, elle avait repris le chemin des Herbiers ; Mme de Donissan et Mme Boguet suivaient plus tranquillement la même route ; les trois jeunes filles marchaient à quelques pas en arrière. A chaque instant, Mme de Donissan s'arrêtait, regardant autour d'elle.

** Je ne comprends pas oe qu'est devenue ma fillO'

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