SCÈNES HISTORIQUES
liisait-elle ; quand elle prend peur, elle ne sait plus oe qu'elle fait.*'
Une paysanne arrivait en courant derrière elles; Céleste s'écria :
" Voilà Mme de Lescure I "
Ses sœurs se moquaient d'elle, l'enfant marcha vers la femme en haillons.
*' Comme vous nous avez inquiétées I dit-elle d'un ton de reproche.
— Que voulez- vous ? et la jeune femme se penchait pour embrasser Céleste ; mes escapades ne sont pas si braves que les vôtres; j'ai peur et je me sauve... mais je reviens," ajouta-t-elle avec un sourire en s'avançant vers sa mère qui se moquait d'elle, tout en se soutenant à grand'peine sur ses jambes, tant son inquiétude avait été vive; Mme Boguet pleurait à chaudes larmes I
^* Mme de Lescure a l'air d'une pauvresse I disaitelle tout bas à sa fille Marie qui cherchait à la consoler.
— Et voilà M. de Concise qui vient au-devant de nous, s'écria l'objet de ses lamentations; il ne me reconnaîtra pas, j'en suis sûre 1 "
Elle éclatait de rire, sa gaieté la trahit; M. de Concise la regarda un moment avec étonnement, puis se mit à rire avec elle.
** /Ma fille a pris peur et s'est déguisée comme vous voy^z, dit Mme de Donissan; Mme de Concise n'en sera-t-elle point scandalisée ?"
Son mari souriait avec quelque embarras ; en entrant a a château, les fugitifs trouvèrent Mme de Concise sur ou canapé, couverte de rouge et en proie à une attaque
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de nerfs. Elle en triompha pour recevoir ses hôtes qui venaient de retrouver chez elle M. de Donissan qui arrivait de Nantes.
<' Ponrrais-je vous ofiErir... ? " dit timidement la maîtresse de la maison en regardant les vêtements déchirés de Mme de Lescnre qui avait une certaine réputation parmi les Vendéens. ** Une robe ? dit la jeune femme en riant. Les vôtres seront Uen longues pour moi, mais elles vaudront mieux que mon casaquin.*' £t elle consentit à se dépouiller de ses haillons, qu'on fut obligé de jeter au feu. *' Je n*oserais en taire cadeau à personne»*' disait-elle en souriant.
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xvn.
La gaerre continuait, mêlée de snccès et de revers. Ghâtillon avait été repris, et deux ou trois combats heureux avaient rendu du courage aux paysans, mais on remarquait chez eux une soif de vengeance qui ne s'était pas manifestée jusqu'alors. Tout prêts à payer de leur personne, ils n'avaient pas deviné, dans leur imprévoyante ardeur, que l'insurrection entraînerait la ruine des familles, la destruction des chaumières, le ravage de tout le pays. Les prisonniers n'étaient plus en sûreté entre leurs mains ; M. de Lescure avait commandé, après le combat de Yilliers, d'en enfermer deux ou trois cents dans une vaste grange, en attendant qu^on eût le loisir de les tondre pour les renvoyer, comme on avait fait jusqu'alors, afin de reconnaître ceux qui avaient promis de ne plus porter les armes contre les royalistes. Au lieu de les mener en prison, les paysans, exaspérés par l'incendie des villages, tombèrent sur ces malheureux et commencèrent à les massacrer; M. de Marigny était à leur tête; Céleste était restée en arrière avec sa mère et ses sœurs, elles retournaient à la Boullaye; elle sauta à cheval en orâanl à sa mère :
DEBBIÈBB LES HAISS. 12X
<< J'entends du tumulte, je suis sûre qu'on tue les prisonniers I ** et elle disparut comme im éclair, sans que Tesprit un peu paresseux de Mme Boguet pût arriver à comprendre ce qu'elle était devenue.
M. de Lescure avançait sans inquiétude, entouré de quelques officiers, lorsqu'un nuage de poussière s*éleva à l'horizon, et le cheval de Céleste, poussé à l'excès, vint rouler aux pieds du général ; la jeune fille se dégagea promptement.
*' On massacre les prisonniers, monsieur, s'écria* t-elle haletante, et je viens vous chercher."
Au milieu de sa colère et de sa précipation, M. de Lescure regardait avec étonnement la petite messagère; ses cheveux blonds en désordre, l'éclat de ses yeux, l'accent vibrant de sa voix lui rappelèrent, sans qu'il sût pourquoi, le jeune officier qui l'avait suivi à l'attaque de Thouars. H lui fit donner un autre cheval, et tous deux repartirent au grand galop, sans échanger une parole.
** Marigny n'était donc pas là ? " s'écria enfin M. de Lescure, conmie s'il se parlait à lui-même*
Mais Céleste l'avait entendu.
" Ily était, monsieur," dit-elle.
Et elle ajouta dans son cœur :
** C'est parce qu'il y était que je sxiis venue vous chercher; je ne pouvais pas le laisser se déshonorer ! "
On approchait de Châtillon, M. de Lescure poussa son cheval et franchit le retranchement sans prendre le temps de se faire ouvrir ; M. de Marigny l'avait vu, et s'avança vers lui.
122 sciins msTOBiQUSS.
** Betiie-toi f criait-il hors de lui, reidre-toi ! que je tue ces monstres qui ont brûlé ton château.
— Cesse à l'instant I dit M. de Lescnre avec un tel accent de commandement que son consin rentra surle-champ en lai-même^ on je défends ces malhenrenx contre toi 1 "
Pois il ajonta lentement et comme pressé d'un sentiment prophétique :
** Tu es trop cmel, Marigny, tn périras par répée/'
Les prisonniers se pressaient antonr dn cheval de lenr sanvenr, mais Céle^ avait dispara; lorsqu'elle rentra le soir à la Boullaye, personne ne put apprendre d'elle les détails de ce qui s'était passé : elle fondait en larmes dès qu'on lui en parlait ; seulement; lorsque les trois sœurs furent couchées et qu'il n'y eut plus de lumière dans leur chambre, Céleste se glissa doucement près du lit de Marie.
** Ne crains rien, lui dit-elle tout bas, M. de Marigny ne sera plus cruel, et il ne... il ne périra pas comme M. de Lescure l'a dit!" Ce fat tout, sa sœur ne put obtenir aucune autre explication.
On méditait une attaque contre Luçon ; M. d'Elbée venait d'être nommé général en chef à la place de Gathelineau qui avait enfin succombe à ses blessures; on croyait un effort nécessaire pour relever le courage des soldats ; la Vendée était attaquée de tous les côtés par des corps détachés et des généraux nombreux, braves, résolus, mais jaloux, envieux les uns des autres, irrités contre les représentants du peuple que la Convention mettait à leur tête dans son incapacité chimé-
BBRHTtBW LES HAIX8. 128'
riqne, et qui n'entendaient pas pins la gnerre qne Tadministration : ils triomphaient souvent dans le& combats isolés malgré la mauvaise qualité des troupea qu'ils commandaient et le défaut de ressources qui entravait leurs mouvements ; mais, faute d'une action combinée et d'une conduite habile, ils n'avaient pas encore réussi à pénétrer dans le Bocage proprement dit; la guerre se poursuivait à l'entour: le pays de» chemins creux, des grandes haies, des petites pâture» bordées d'arbres restait encore aux mains de l'insurrection, car les paysans se battaient volontiers ches eux pour repousser l'ennemi loin de leur foyer. Mai» les choses allaient changer; il devenait impossible de se cantonner plus longtemps dans une région dévastée,, dépourvue de vivres, devenue le refuge des malheureux chassés par l'ennemi des contrées environnantes ; d'ailleurs le véritable, le terrible adversaire arrivait; le» royalistes allaient se trouver en face, non plus de» volontaires mécontents et indisciplinés, qui désertaient lorsqu'ils n'étaient pas satisfaits, mais des vrais soldat» républicains. La garnison de Mayence, forcée de se rendre après trente-deux jours de tranchée ouverte, avait obtenu des ennemis la capitulation la plus honorable; ce fut elle que la Convention appela sous le» ordres de Kléber pour réduire Tinsurrection de POuest * son chef fut nommé général de brigade : *' Ce qui était, dans ce temps-là, écrit-il dans ses mémoires, un brevet pour marcher à l'échafaud, ou, ce qui était pis encore, pour gémir dans une prison le glaive sur la tête." Ce fut avec ces prévisions sinistres que Eléber prit en poste la chemin de la Vendée où leur insuccès avait déjà valu
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la disgrâce et la mort à tant de généraux répnblieainB. Les Vendéens venaient d*être reponssés devant Lnçon pour la seconde fois, après une grave déronte ; quelques combats heureux ne suffisaient plus à relever leurs affaires ; M. de Gharette, qui s'était trouvé le premier sur le chemhi des Mayençais, n'avait pu réussir à les arrêter, et s'était replié devant eux; ils s'avancèrent jusqu'à Torfou, l'armée royaliste était là tout entière, elle pouvait compter quarante mille hommes ; tous les chefs sentaient qu'il fallait vaincre ou mourir. Les paroisses s'étaient levées en masse ; celle des Eohaubroigneg avait envoyé à elle seule dix-sept cents hommes qui se réunissaient autour de M. de Lescure, derrière les haies ou à l'abri des arbres qui couvraient le terrain entre Glisson et Torfou. Ils étaient là trois mille braves ; à leur tête marchait Pierre Goureau, arrivé le matin même de Saint- Aubin avec Marthe qui n'avait pas voulu le quitter, et qui méditait toujours de se joindre aux Mes de la Sagesse. Un assez grand nombre de femmes suivaient maintenant l'armée, chassées de leurs demeures incendiées et de leurs champs en friche ; elles soignaient les blessés sans autres ressources que la charité des métayers ou des officiers ; les enfants avaient suivi leurs mères, et les mouvements de l'armée étaient ralentis par cette foule d'infortunés sans asile. Quelques femmes des Aubiers, portant entre leurs bras des enfants malades, imploraient l'aide de Marthe. Elle renonça à son projet de pousser sur-le- «hamp jusqu'à Châtillon où les dames de la Sagesse avaient ouvert un hôpital.
** Il paraît qu'il y a de l'ouvrage ici, dit-elle à Mme
DEBBIÈBE LES HADBB. 125
d« Lescuxe, que son mari renvoyait à Beaupréau où Mme de Donissan était malade.
— Comment avez- vous laissé revenir Pierre ? demanda Mme de Lescure, il n'a pas l'air en état de se tenir debout.
— Il dit qu'il est assez fort pour se faire tuer, dit Marthe à demi-voix ; je l'ai vu depuis trois nuits, pâle et sanglant, une balle dans le cœur ; il dit qu'il en sera bien aise et que ce sera fini.
-— Je m'en vais, dit Mme de Lescure en poussant son cheval, vous me feriez désespérer de la victoire."
Le combat venait de s'engager.
Pour la première fois les Vendéens se trouvaient en face des redoutables Mayençais, et ils commencèrent par avoir peur ; quelques-uns s'enfuirent, mais les officiers les ramenèrent sur le champ de bataille, et protégés par la connaissance du pays comme par la nature du terrain, ils attaquèrent avec foreur sans pouvoir d'abord vaincre la résistance des troupes républicaines ; elles se repliaient lentement mais sans désordre, malgré des pertes très-graves. Les Vendéens les poursuivaient toujours et la fusillade éclatait à chaque instant dans les chemins creux sans que les bleus pussent riposter à des ennemis invisibles; enfin on arrivait à un petit pont qu'il fallait franchir ; Eléber se retourna vers un lieutenant-colonel qui combattait près de lui :
*^ Portez- vous sur le pont avec deux pièces de canon, dit-il, dès que les troupes auront passé, et faites- vous tuer là avec votre bataillon.
— Oui, mon général," dit le brave militaire qui obéit.
126 SCÈNES mSTOBIQUBS.
La ponrsuite était arrêtée, la retraite des répnUiwns B'effectna sans plus de difficulté.
Un combat heureux ponr les Vendéens, près de Montaiga, empêcha le général Bejsser d'opérer sa jonction avec Eléber ; on avait recommencé à inquiéter les Mayençais dans lenr mouvement rétrograde, les soldats vendéens s'enhardissaient et ne prenaient plus la faite an premier échec ; ils avaient recruté un certain nombre de Suisses échappés au massacre du 10 août, l'un d'eux, à la tête d'un bataillon vendéen, marchait derrière les Mayençais qui reculaient toujours, il jouait du flageolet tout en galopant ; un boulet emporta la tête de son cheval, le Suisse se releva et continua son air aux applaudissements des paysans. Mais tant de courage était rendu mutile par le défaut de concert et de direction. M. de Bonchamps avait attaqué le convoi des Mayençais qui marchait sur GHsson ; trois fois il revint à la charge avec une ardeur héroïque, mais les corps étaient dispersés, on combattait de tous les côtés à la fois, et les coups, même heureux, restaient sans autre effet que de faire reculer un instant un ennemi infatigable et toujours prêt à renouveler ses attaques.
JgBttMBRE LES HAIES. 127
XTIIL
Malgré les inqniétndes des chefs qni voyaient leur petit territoire entouré par six armées, et qni ne comptaient plus guère sur les secours qu'on avait fait un moment espérer d'Angleterre, les paysans, heureux de leurs dernières victoires, étai^it revenus radieux dans leurs foyers ; on chantait le Te Deum dans toutes les paroisses ; Pierre Ooureau n'était pas retourné à Saint- Aubin.
** U n'y a plus personne chez nous, avait-il dit à M. de la Eochejaquelein, puisque Marthe est ici; on peut brûler la métairie comme on a brûlé la Durbellière; nous n'avons plus rien à nous sur terre, et pourvu que le pays soit débarrassé des bleus avant que le bon Dieu redemande mon âme, le plus tôt nous serons en teire sera le mieux."
Henri sourit tristement.
<< Que fait Marthe ?" demanda-t-iL
Les yeux de Pierre étaient mouillés de larmes.
** Marthe veut s'en aller tout droit en paradis, dit-il; depuis qu'elle est ici, comme les bonnes sœurs ne sulâsaient pas à soigner les malades, elle a demande une
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grange qtd appartenait an district; elle y a établi les blessés, et M. Henri ne devinerait pas qni est-ce qui l'aide et travaille presqne autant qu'elle ? Cette petite demoiselle aux cheveux blonds qui était en prison avec Mme la marquise. Sa mère vient souvent aussi ; mais elle est trop sensible, à ce que dit Marthe ; quand les malades se plaignent, elle se met à pleurer ; tandis que ma sœur et la petite demoiselle les consolent, les pansent, les retournent dans ieurs lits sans s'émouvoir de leurs lamentations et comme si elles avaient affaire à des enfants."
Pierre disait vrai : le cœur blessé de Marthe, l'âme ardente de Céleste s'étaient rencontrés et unis pour une œuvre qui devenait chaque jour plus nécessaire. Au milieu des souffrances qui allaient croissant, le besoin du dévouement s'était emparé d'elles avec une force irrésistible. Marthe n'avait point de permission à obtenir de personne; Céleste avait d'abord prié, supplié, puis elle avait fini par mener sa mère au milieu des femmes, des enfants, des malades, des blessés qu'on entraînait pêle-mêle à la suite de l'armée sans que personne eût le temps de s'occuper d'eux; toute la résistance de Mme Boguet avait cédé sur le coup.
** Va, avait-elle dit a sa fille, et fais ce que ta pourras."
Céleste avait profité de la permission pour donner tout son temps, toutes ses forces, toute son âme ; elle n'avait plus envie d'aller se battre; elle avait donné ses habits d'homme aux jeunes garçons qu'elle avait trouvés en haillons, et sa généreuse ardeur, pleinement satisfaite, répandait sur toute sa personne une sérénité
Il âoYice que ICiiieBogaet et ses filles aînées B*ë souYent de la transfonii&tion de Céleste.
*' C'est un angey" disait la mèie en s'essnyant lea yeux.
Les généraux discataîent leurs nouveaux plans de eampagne; ils étaient tristes et inquiets; M. de Charette, qjd s'était eni lésé dans le partage dn bntîn^ s'était letiié dans ses anciens cantonnements du bas Poitou, emmenant ayec lui une partie considérable de Tannée ; nul n'avût plus assez de force pour attaquer l'ennemi ; on ne pensait plus qu'à se maintenir, maia chaque jour le cercle se resserrait ; M. de Lescure ne trouTait plus Châtillon assez sûr pour sa femme ; il la décida de se transporter à ChoUet ; Mme de Donissan avait été ramenée à grand'peine de Beaupréau; éll» était convalescente.
" Comment faire faire un nouTcau trajet à ma mère? ^ soupirait Mme de Lescure.
La malade l'appela auprès d'elle.
** Ne t'inquiète pas, je monterai à chevaL
— Savez-Yous monter, ma mère? demanda la jeuno femme avec étonnement.
— U y a bien vingt-cinq ans que cela ne m'est arrivé," et elle souriait âûblement, ** mais je me tiendrai aussi bien que toi il y a un an."
U allait céder, on n'avait point d'autres ressources.^ Mme de Lescure avait été obligée de reprendre sa petite Mie, sovrée à neuf mois, le chagrin et l'inquiétude ayant fait tarir le lait de sa nourrice ; Agathe tenait l'enfant dans ses bras.
^'H&ut aller prévenir Céleste à son hôpital," dit
180 SOÀNES HI8T0BIQUÈ8.
Mme de Lescme; elle parlait encore lorsque Mme Boguet entra, les yeux gonflés de pleurs, mais avec an regard résolu qui ne lui était pas ordinaire.
** Je viens vous dire adieu/' dit-elle ; mais les larmes lui coupèrent la parole.
Marie était avec elle ; elle s'avança jusqu'au fauteuil de Mme de Donissan.
'' Céleste ne peut quitter les blessés, dit-elle simple* ment, et nous ne pouvons quitter Céleste."
Mme de Lescure les regardait toutes deux avec stupeur.
^* Et si Westermann entre ici demain ? demandat-elle.
— - Nous mourrons ensemble ! ** dit la mère d'une foix fesme ; et on n'insista plus.
Mme de Lescure savait qu'il avait été question d'emmener les blessés, mais qu'on avait résolu, avec douleur, que ce serait compliquer la maxche de l'armée déjà si difficile. Les dames de la Sagesse s'étaient repliées depuis plusieurs jours «sur Chollet; Marthe et Céleste restaient donc seules à la tête de l'hôpital.
*' Nous les aiderons," dit Mme Boguet ; et elles s'embrassèrent, mais sans rien faire pour se détourner réciproquement de la voie du devoir.
Mme de Lescure obéissait à son mari, soignait sa mère et son enfant ; Mme Boguet restait avec ses filles, protégeant jusqu'au bout celle que Dieu avait appelée à un grand dévouement et qui avait répondu sans réserve a son appel.
H était nuit, la petite troupe de Mme de Lescure venait de sortir de la ville ; un brouillard épais enve-
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loppait la campagne ; la pluie tonibait ; Céleste, debout à la porte de son petit hôpital, écoutait les pas des cheyaux qui s'éloignaient; elle rentra dans la salle, les yeux humides. 8a mère la regardait avec inquiétude. *< Il serait encore temps, si tu voulais I murmurat-eUe.
— Pour vous, ma mère, dit doucement Céleste ; pour moi, il est temps de faire mon pansement du soir.*'
Les républicains approchaient de la yille, ils venaient d'attaquer le Moulin-aux-Chèvres, où M. de Lescure s'était porté avec ses troupes ; les bleus étaient nombreux, bien commandés : les Vendéens furent bientôt écrasés ; M. de Lescure prit le bras de M. de la Eochejaquelein.
'< Attirons-les après nous," lui dit-il à voix basse.
Et aussitôt, passant devant le front des hussards qui sabraient les paysans :
" Marquis de Lescure I cria-t-il.
— Henri de la Bochejaquelein ! " répondit son cousin. Et, suivis de quelques officiers, ils mirent leurs che-
Vaux au galop ; les cavaliers les poursuivirent, laissant échapper les pauvres soldats qui s'enfuirent dans toutes les directions, portant l'effroi dans la ville où ils entrèrent en grand nombre ; quelques-uns coururent à l'hôpital.
"Les bleus nous suivent I " criaient-ils.
Marthe et Céleste s'étaient avancées au bruit ; elles fermèrent sur-le-champ la porte de leur grange.
" Si on vient nous chercher, à la bonne heure, disaient-elles ; mais jusqu'au dernier moment, l'ordre régnera ici I "
Et elles refusèrent de laisser entrer les fuyards.
182 SOftNES HI8T0BIQITB8.
** Nous sommes au service des blessés, disaient-elles, les gens bien portants ont des jambes pour les mener plus loin."
Les républicains avaient pris possession de la ville, mais ils étaient las, ils s'étaient battus tout le jour ; ils se répandirent dans les maisons et les cabarets; plusieurs fois on vint secouer le loquet de la grande porte de Thôpital, • mais elle «esta fermée, et personne ne prit la peine de la forcer. Toute la nuit on entendit le bruit des détachements qui rentraient, après avoir piUé les maisons des Aubiers, de Saint-Aubin et des paroisses environnantes; les cris des soldats ivres annonçaient aux femmes enfermées à Thôpital conmie aux blessés dévorés par la fièvre le désastre de leur» demeures et la perte de tout ce qui leur restait au monde» Marthe, à genoux auprès d'un mourant, ne semblait rien entendre. Céleste frissonnait en silence ; chaque fois qu'on venait heurter à la porte, elle se rapprochait de sa mère ; celle-ci était debout, pâle, mais calme ; la tendresse maternelle lui avait inspiré une force inconnue ; elle avait repoussé derrière elle toutes ses filles* et avait pris place auprès de la porte; si on était entré, il eût fallu passer sur son corps pour toucher à ses enfants.
M. de Lescure s'était replié sur OhoUet ; au moment d'être pris avec M. de la Bochejaquelein, tous deux s'étaient mis debout sur leurs chevaux, et ils avaient sauté par-dessus la haie ; les hussards, engagés à leur poursuite dans le chemin creux, n'avaient pas su en faire autant ; les deux généraux avaient pu s'échapper et se rendre à Gh^llet pendant la nuit. Mme de Lescure
DBlUafiBB I.E8 HAIES. 183
Tenait d'y arriver, elle avait installé sa mère et sa fille dans une maison hospitaiière, et sortait pour chercher des nouvelles, lorsqu'un paysan se jeta devant elle, lui tendant un drapeau qu'il portait.
*' Voilà le drapeau que vous m'aviez donné, dit-il d'une voix éteinte ; j'ai eu bien de la peine à le rapporter hier du Moulin-aux- Chèvres, mais je me suis défendu contre les bleus avec la lance ; " et il lui montrait les larges entailles qu avait subies le bois.
— On a donc été battu? dit-elle en s'appuyant contre le mur.
— Oui, bien sûr, et nous y serions tous morts si M. le Marquis n'avait pas donné le change aux bleus avec M. Henri, eu leur criant leurs noms ; on a couru après ^ux et nous avons pu nous sauver."
Mme de Lescure ne pouvait plus se soutenir, elle rentrait chez elle défaillante ; le bruit de quelques chevaux la fit retourner, et elle aperçut son mari accom pagné de son cousin. Elle se jeta dans ses bras en pleine rue.
** Ce que ce paysan m'avait raconté me faisait mourir, <lit-eUe d'une voix étouffée, mais il y a encore de bons moments dans la vie."
Jiille jouissait des derniers»
184 SCÈNES HISTOBtOUES.
XJX
Châtîllon avait été repris par les Vendéens, or respirait à rhôpital ; Céleste en avait ouvert les portes avec cette indomptable gaieté qui faisait le fond de son caractère, et qui distrayait ses malades au milieu de leurs souffrances.
" Les amis peuvent entrer," avait-elle dit.
M. de Lescure vint la voir; il avait toujours eu du goût pour Céleste qui l'amusait, et il était rempli d'admiration pour le courage et le dévouement dont elle faisait preuve. Marthe était plus habile qu'elle dans les soins matériels à donner aux blessés, mais la direction- de l'hôpital et l'énergie morale qui empêchait les pauvres paysans de se désespérer dans leur lit provenaient exclusivement de Céleste ; sa mère s'était chargée de l'administration de la cuisine.
" Je suis bonne à cela, disait-elle humblement.
— Vous êtes bonne à tout, répondait Céleste avec un de ces transports de tendresse qui lui étaient familiers ; que serions-nous devenues ici si vous nous aviez quittées ?
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— Les mères ne quittent pas leurs enfants I " disait Mme Bogaet, et elle retournait à sa marmite.
H était tard, la ville était déserte, les Vendéens étaient sortis pour se battre; déjà la nouvelle d*un Buecès était parvenue jusqu'à l'hôpital ; les sentinelles avaient abandonné leur poste, lorsqu'un cri s'éleva.
" L'ennemi ! disait-on ; nous sommes perdus I " s'écrièrent les blessés.
Marthe avait déjà poussé les verrous. Cent grenadiers montés en croupe derrière cent hussards venaient d'entrer dans la place au grand galop ; ils étaient poursuivis par les royalistes qui avaient défait le corps de Westermann. A la tête de ce hardi détachement, qui avait voulu tenter un coup de main sur une place sans défense, se trouvait M. Fromental, aide de camp du général "Eléher; il avait sur-le-champ fait fermer les portes de la ville, mais les paysans à cheval étaient entrés pêle-mêle avec les républicains ; les portes forent rouvertes ; on se battait à chaque pas dans les rues ; un petit corps s'était établi en face de l'hôpital ; les hussards, ivres de vin et de colère, vinrent frapper à cette porte fermée qui ne s'ouvrit pas sous leurs coups : les Vendéens avaient bu comme eux ; ils se battaient courageusement, mais ils ne comprenaient pas la nécessité de défendre l'hôpital; les bleus s'entêtaient à enfoncer la porte, elle pliait sous leurs coups, lorsqu'un ofiQicier royaliste, dont le frère était blessé, s'élança vers ce petit groupe de républicains et se posta devant l'hôpital ; il faisait tourner son épée autour de sa tête ; les assaillants reculèrent un instant, mais xme poutre qui avait frappé la porte le fit chanceler, elle se fendit et
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s'ouvrit derrière lui; il ne fit qu'un bond dans la chambre, et, saisissant dans ses bras son frère convalescent, il l'enveloppa dans une couverture et disparut emportant le blessé sur son cheval. Les républicains s'étaient élancés à sa suite, furieux de la résistance qu'ils avaient éprouvée et massacrant dans leurs lits tous les malheureux sans défense; les femmes qui les soignaient, incapables de les protéger, s'étaient réfugiées dans un coin. Mme Boguet avait repoussé derrière elle les jeunes filles et les couvrait de son corps ; tout à coup, au moment où les bleus cherchaient à ouvrir une porte intérieure pour trouver plus loin d'autres victimes. Céleste, s'échappant des bras de sa mère, courut à la porte brisée.
" On massacre les blessés ! cria-t-elle d'une voix vibrante, n'y a-t-il pas ici un officier pour les protéger ?"
Elle n'avait nommé personne ; elle n'avait fait appel ni aux gentilshommes ni aux républicains ; elle demandait xrn chef pour ramener au devoir des hommes égarés. M. Fromental accourut à cette voix qu'il ne connaissait pas, et il recula d'étonnement en voyant sous l'arceau de cette entrée à demi ruinée, sur le seuil teint de sang, cette enfant si jeune, si frêle, avec ses grands cheveux blonds en désordre, appelant au secours, non pour elle, mais pour les malheureux auxquels elle s'était consacrée. Le jeune officier avait combattu à Mayence, il était brave et honnête ; la guerre qu'il était obligé de faire depuis qu'il était en Vendée lui faisait horreur ; il ne fit qu'un saut pour entrer dans la grange et courir à ses soldats ; il ne s'était pas arrêté pour
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rassarer Céleste, mais elle avait lu la compassion dans son regard. Hélas ! il n'était plus temps de protéger les blessés ; ceux qui n'avaient pas reçu le coup fatal étaient haletants dans leur lit, mourant de peur et d'émotion ; le sang ruisselait dans la chambre ; Marthe soutenait dans ses bras un paysan des Echaubroignes, blessé à l'affaire de Torfou, et qui avait été pris de délire :
" Je les vois, s'écriait-il, ils sont plus nombreux que nous ; mais nous sommes derrière les haies, ils ne connaissent pas les chemins creux! Oh! les bons gros arbres ; je vais me cacher sous ce houx : c'est un vieux, il n'a pas d'épines, et feu I feu sur les bleus !" , Un hussard furieux porta un coup de poignard au malheureux au sein de son triomphe imaginaire, mais M. Fromental le fit arrêter par ses camarades ; il avait réuni ses hommes et les emmenait ; le tumulte diminuait dans la ville; les officiers républicains reculaient pied à pied devant des ennemis nombreux et aussi acharnés qu'ils l'étaient eux-mêmes ; les bourreaux des blessés sortaient de l'hôpital; le jeune officier se retourna pour regarder encore une fois Céleste; elle était penchée sur le lit d'un mourant et ne pensait plus à lui, mais il emportait dans son cœur l'image qui lui était apparue sur le seuil de la vieille grange, une enfant éperdue, protégeant des blessés.
Le calme et le silence se rétablissaient dans les rues, les Vendéens avaient poursuivi leurs ennemis ; Céleste avait fermé les yeux au malafle qu'elle soutenait ; eU* s'était approchée de plusieurs lits, tous ceux qu'elle touchait étaient morts, percés de blessures nouvelles ;
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elle revînt à Marthe qui chantait à demi-voix mit psaume des vêpres pour calmer Tagitation du combattant de Torfou ; tout à coup il éleva les bras au-dessuch de sa t^te :
'< Ils se retirent y s*écria-t-ily nous sommes vainqueurs. Oh I le flageolet du bon Suisse ! "
Et il se laissa retomber lourdement sur son oreiller.
Marthe abaissa doucement les paupières et resta un moment en prières, puis se relevant :
" C'est fini ! dit-elle ; et elle regardait autour d'elle avec une profonde douleur. — Fini ici par la méchanceté des hommes, s'écria Céleste ; mais sois tranquille, ei elle souriait amèrement, ils nous ont préparé de l'ouvrage ailleurs ; nous trouverons des blessés à soigner à Chollet, à Beaupréau, où nous voudrons, les malades nemanqueront pas."
Et elle restait debout au milieu de la salle, contemplant ces cadavres auxquels elle avait prodigué tant de^ soins, ces malheureux qu'elle avait eu tant de joie a voir peu à peu revenir à la vie, et que des mains cruelles étaient venues frapper dans leur impuissance.
** Les méchants ! " disait-elle à demi- voix.
Mme Boguet n'avait rien dit, elle n'avait pas bougé ; ses deux filles aînées étaient encore derrière elle, frémissantes et glacées par le danger auquel elles venaient d'échapper ; la mère fit un pas vers Céleste comme pour la ramener sous son aile ; elle étendait la main vers elle ; sa fille vit avec étonnement qu'elle tenait nn pistolet.
" Où avez-vous trouvé cela, ma mère ? dit-elle.
«- Un des hussards l'avait laissé tomber, dit la mère'
DEBBIÈBE LES HAIES. 189
d'une voix sourde ; j'aurais brûlé la cervelle au premier qui vous aurait approchées."
Céleste frémit. Et se mettant à genoux, elles passèrent le reste de la nuit en prières.
Lorsque les Vendéens rentrèrent au matin dans la yille, la scène était affreuse : les morts et les mourants encombraient les rues, les maisons incendiées brûlaient encore, les places étaient couvertes de débris ; nul spectacle n'était plus navrant que celui de l'hôpital, mais avec la mort et le deuil l'ordre et le courage ruinaient dans ce petit asile si paisible naguère et maintenant désolé ; les morts étaient décemment couverts, les traces de sang avaient disparu ; et lorsque M. de Lescure franchit le seuil brisé, il éprouva un profond sentiment d'admiration pour les courageuses femmes qui n'avaient point abandonné leur poste et qui avaient accompli jusqu'au bout les devoirs qui leur étaient confiés.
" Il faut partir au plus tôt pour Beaupréau, leur dit-il, vous trouverez là des blessés à soigner ; ici, il n'y a plus rien."
Et il promenait un triste regard sur les hôtes immobiles des petits lits ; il organisa une escorte et la mit à la disposition de Mme Boguet, puis il sortit. Marthe le suivit du regard avec une fixité singulière.
** J'ai vu la mort dans ses yeux, murmurait-elle, comme je la vois depuis huit jours dans ceux de Pierre." Et plongée dans ses sombres pensées, elle laissa Céleste prendre les derniers soins nécessaires au départ. Avant de quitter la ville, les Vendéens avaient promis d'enterrer les morts.
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Les cinq femmes venaient de prendre avec leur escorte le chemin de Beaupréan, lorsque M. de Lescure, qui devait opérer un mouvement sur GhoUety qu'on croyait menacé par les républicains, rencontra un premier détachement à moitié chemin de Mortagne ; il avait entendu le pas des chevaux, et montant avec un jeune officier sur un petit tertre, il aperçut le poste ennemi.
** En avant, mes amis ! " s'écria-t-il.
Au même instant, une balle vint le frapper au-dessus du sourcil gauche et sortit derrière Toreille ; il tomba. Les paysans qui le suivaient passèrent sur son corps sans le voir, et firent reculer les bleus ; mais Pierre Goureau avait vu tomber M. de Lescure, il s'était jeté a terre à côté de lui, en criant :
" Il est mort I "
Une seconde balle vint l'atteindre lui-même.
** Le dernier de Saint- Aubin 1 " murmura-t-il en expirant.
Les balles pleuvaient autour d'eux ; on s'empressait auprès de M. de Lescure, baigné dans son sang, mais respirant encore ; son valet de chambre était là, il le mit à cheval devant lui, deux paysans marchant à pied soutenaient le blessé, et, traversant lentement les fayards comme ceux qui les poursuivaient, ils le conduisirent jusqu'à Beaupréau. La consternation était générale, on ne se demandait pas si on était vainqueur ou vaincu ; on savait seulement que M. de Lescure se mourait.
Mme de Lescure avait quitté Beaupréau, sur l'ordre de son mari, et poussé le même jour jusqu'à Trémentine. Elle était le matin à l'église, les femmes y priaient en
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fonle pendant qu'on entendait le canon du côté de GhoUet; les fayards commençaient à refluer dans le bourg, lorsqu'un officier parut dans Téglise ; il Tint à Mme de Lescure en pleurant et lui prit les mains ; elle le regardait ayeo étonnement, il ^it qu'elle ne savait rien.
** La bataille est perdue, dit-il d'une Yoiz étouffée.
— Savez-Yous où est M. de Lescure ? demanda-t-elle yiYement.
— A Beaupréau, je pense, vous ferez bien d'y retourner ; les hussards peuvent entrer ici d'un moment à l'autre."
** Lâche que je suis, se dit-il en sortant de relise» je n'ai pas eu le courage de lui annoncer son malheur 1 "
Mme de Lescure avait aussitôt pris un cheval^ elle serrait son enfant entre ses bras.
** Partons," disait-elle à sa mère.
Gelle-ci n'était pas encore en selle que sa fille s'élan» çait en avant, égarée par la frayeur. On criait dans la foule :
<< Voilà les bleus 1 A la déroute I **
Sa tête se perdait, elle mit son cheval au galop, pressant toujours sa fille contre son cœur; la route était encombrée par les voitures et les charrettes, elle fit sauter le fossé à son cheval et se mit à courir dans les champs pour regagner la tête de la colonne. Elle était haletante, lorsque sa mère parvint enfin à la rejoindre, mais elles s'étaient engagées dans des chemins de traverse et s'égaraient à chaque pas ; lorsque la nuit vint, elles étaient encore loin de Beaupréau, et
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elles se jetèrent sur des lits dans une chambre pleine de soldats qui allaient rejoindre l'armée de M. de Bonchamps.
Il était nuit encore lorsque le bruit du canon les réveilla ; on l'entendait sur deux points, à Saint-Florent et le long de la Loire. La messe allait se célébrer pour les soldats qui partaient, Mme de Lescure y alla; l'église était pleine, le canon retentissait par intervalles au milieu de l'exhortation du curé ; la faible lueur des lampes et des cierges éclairait à peine l'édifice ; la mort dans l'âme, Mme de Lescure restait à genoux, l'ofiGice était terminé. On avait dit au curé que M. de Lescure était mort et qu'il fallait y préparer sa femme. U vint à elle et elle voulut se confesser ; le prêtre l'exhortait, parlant des revers des Vendéens, de la sainteté de leur cause, de la récompense qui les attendait ; il vantait la foi et la piété de M. Lescure, et insistait sur la soumission que Dieu exigerait d'une femme à laquelle il avait fait don d'un tel mari. La voix du prêtre résonnait daas l'église déserte, elle écoutait glacée d'efEroi et presque sans comprendre; les coups de canon retentissaient plus forts et plus pressés ; on la mit à cheval, à peine pouvait-elle se soutenir; sa mère vint la rejoindre et eUes reprirent leur fuite sans savoir où eUes allaient. A quelque distance da village qu'elles venaient de quitter, un prêtre qui se trouvait avec elles fut accosté par deux paysans.
** M. de Lescure est blessé, mais il n'est pas mort, lui dirent-ils à demi- voix, il est à Chaudron I "
Mme de Lescure avait entendu :
" Mort I s'écria-t-elle, on l'a cru morti "
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Elle n'attendit pas la réponse ; mais poussant instinctivement son cheval dans la direction de Ghau* ^ou, elle disparut si rapidement que sa mère la suivait à grand'peine. Agathe avait saisi l'enfant que portait Mme de Lescure. Elles arrivèrent au petit logis au moment où la pauvre femme venait d'entrer dans la chambre de son mari: il avait la tête fracassée, ses traits étaient altérés par la souffirance, il parlait avec difficulté, mais c'était lui, il était vivant, il la retrouvait quand il l'avait crue aux mains des républicains, ^et tous les deux bénissaient Dieu dans cet afireux moment d'avoir encore l'espoir de mourir ensemble.
n fallait tenter un dernier effort. M. de Bonchavips, qui venait d'arriver, pressait les généraux de s'assurer de la petite ville de Yarades, sur la rive droite de la Loire, afin de pouvoir traverser le fleuve en cas de défaite. H connaissait la Bretagne, et croyait qu'on pourrait agir utilement de l'autre côté de la Loire ; il ne calculait pas les insurmontables difficultés que renxsontrerait une armée de paysans, sans munitions, sans vivres, sans discipline, éloignée de ses foyers qu'elle protégeait et chargée des femmes et des enfants qu'elle ne pouvait abandonner à l'ennemi dans un pays sans défense. On suivit cependant son conseil, qui semblait ouvrir une issue à une situation désespérée, et un détachement de quatre mille hommes marcha sur Yarades, pendant que l'armée vendéenne attaquait ChoUet. Tous les corps étaient réunis : on comptait quarante mille combattants ; les républicains disposaient de forces à peu près égales : la lutte s'engagea avec fureur.
Pour la première fois, les Yendéens marchaient en bandes serrées, comme la troupe de ligne ; ils avaient
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d£(jà enlevé les faubourgs de la yille, lorsque la reserve des MayençaÎB vint tomber sur eux. Les royalistes sontenaient le choc sans reculer, lorsque M. d'Elbée et M. de Bonchamps furent mortellement blessés presque au même instant. Les paysans étaient épuisés, le désordre se mit dans les rangs, ils plièrent et la déroute devint complète : les uns fuyaient sur Beaupréau, où Ton avait transporté M. d*Elbée ; d'autres se dirigeaient vers Samt-Morent ; M. de Bonchamps venait d'y être amené. Les républicains avaient Jbeaucoup souffert. Us ne poursuivirent pas les fugitifs, et les restes isolés de la grande armée vendéenne se reformèrent à Saint- Florent, se préparant à passer la Loire pour chercher fur l'autre rive les secours et lea renforts qu'on leuf promettait.
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A peine Mme Boguet et ses -filles étûent-elles arrivées à Beaupréau qu'elles apprirent la nouvelle de la défaite. L'entrée des républicains dans la ville suivit de près; il fallait fair de nouveau et se porter sur Saint-florent. On disait M. de Lescure mort, M. de Bonchamps mourant ; les fugitives avaient rencontré la litière de M. d'Elbée. Un paysan qui avait combattu à côté de M. de Lescure rencontra Marthe dans la rue.
** Pierre est tombé en même temps que M. le marquis, dit-il sans préambule ; il a dit : ''Le dernier de Saint- Aubin 1 " et il est mort. Si cela continue, j'en dirai autant des Ecbaubroignes ; pourtant nous étions dixsept cents à Torfou ; " et il passa.
Marthe ne pleurait pas.
** Je le savais," murmurait-eUe.
Oéleste se pencha vers elle et l'embrassa.
** Il te reste une sœur ! " dit-elle doucement.
>. Et ce ne sera pas long 1 " reprit la jeune Vendéenne, les yeux tout grands ouverts et se parlant à eUe-même. Oéleste frissonnait, les visions de Marthe
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loi faisaient toujours penr. Elles arrivaient à Saint- Florent.
Les hauteurs sur lesquelles était bâti le bourg s'étendaient en demi-cercle au bord de la Loire, laissant à leur pied une vaste plage ; le fleuve large et uni roulait ses ondes jaunâtres devant une foule nombreuse, pressée, compacte, qui se heurtait et se poussait sur ses rives» Femmes, enfants, vieillards, blessés fuyaient le meurtre et l'incendie ; une terreur panique avait saisi la contrée, les chaumières étaient désertes, les villages abandonnés, et dans le* lointain la fumée qui s'élevait derrière les collines révélait le sort des habitations vides. Les cris, les gémissements sourds, les pleurs retentissaient de toutes parts; les femmes appelaient leurs maris, les enfants cherchaient leurs pères ; les plus robustes s'emparaient des barques qu'amenaient les Bretons, trop insuffisantes, hélas! pour les besoins de la foule ; les familles y montaient précipitamment, abandonnant souvent quelqu'un des leurs sur la rive, sans s'en apercevoir, empressées de fuir comme si le salut les eût attendues à l'autre bord, où l'on ne possédait cependant ni ressources ni abri. Les généraux, éperdus, forieux, cherchaient en vain à introduire un peu d'ordre dans ce mouvement inconsidéré, mais irrésistible, d'une foule égarée par la peur. M. de la Bochejaquelein, debout à une fenêtre, près du lit où
l'on venait d'apporter M. de Lescure, serrait les mains de sa cousine, criant comme un fou qu'il ne voulait pas
traverser la Loire, qu'il valait mieux se faire battre et
tuer chez soi que d'aller mourir chez les autres.
** Je vais me jeter sur les bleus et me faire brûler la
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oerrelle/' répétait-il. Mme de Lescure, qui ne songeait qu'à son mari, le conjurait de se calmer, mais le malade s'était ranimé.
" Moi aussi, je veux mourir ici," disait-il.
On entendait un grand tumulte aux portes de la maison; on avait amené à Saint-Florent cinq mille prisonniers républicains qu'on ne pouvait traîner audelà de la Loire.
" Pour cette fois, il faut les fusiller I " s'écria M. de Marigny qui venait d'entrer dans la chambre de son cousin. Le désespoir avait endurci les cœurs, tout le monde fut de son avis.
" C'est une horreur I " murmura M. de Lescure ; mais personne n'entendit cette faible voix et l'ordre fut donné.
Mais, dans une autre maison, auprès d'un autre lit de mort, le même tumulte avait frappé des oreilles qui devenaient sourdes aux bruits de la terre. M. de Bonchamps se. souleva sur son matelas.
<* Je demande qu'on leur donne la vie, dit-il d'une voix éteinte ; c'est bien certainement le dernier ordre que je donnerai, assurez-moi qu'il sera exécuté."
M. d'Autichamps qui était auprès de lui, sortit pour lui obéir.
** Bonchamps ordonne qu'on épargne les prisonniers," dit-il à haute voix en approchant de l'abbaye où ces malheureux avaient été renfermés.
Même au milieu de leurs souffrances, le cœur des Vendéens était capable de générosité; le noble désir du général se communiqua sur-le-champ aux soldats.
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** Grâce» grâce I criaient les paysans ; Bonchamps Toidonne." Et les prisonniers furent sauvés.
Les bateanx revenaient, ils avaient accompli nn pre* mier trajet et ils attendaient de nouveaux passagers. Mme de Lescure avait fiEuit embarquer son mari ; elle était debout à côté de son père qu'elle avait retrouvé dans le groupe des ofElciers, elle tenait sa fille dans ses bras ; au moment où elle se séparait de M. Donissan, le petit bateau quittait la rive ; on entendit crier :
** Les bleus I les bleus anivent 1 '*
Le matelot qui tenait les rames s'éloigna de la terre; les yeux de Mme de Ibescure étaient attachés sur deux barques qui traversai^it également le fleuve; Pune portait Mme Boguet et ses deux filles aînées, Marthe et Céleste n'y étaient pas. Un instant la malheureuse mère avait cru entraîner avec elle sa dernière fille.
** Tu trouveras des blessés là-bas 1 " avait-elle dit.
— Et ceux qui mourront seuls ici, ma mète ? "
Géleste ne comprenait pas la possibilité de l'abandon ; elle avait déjà recueilli les malades et les mourants délaissés par leurs familles éperdues, les enfants oubliés sur la rive, les blessés apportés jusqu'à Saint-Florent par leurs amis et que nul n'avait songé à transporter dans les barques ; à force de prières elle avait réussi à les faire installer dans une maison abandonnée ; aidée par Marthe, elle avait elle-même emporté dans ses bras plus d'un malade ; sa mère la regardait, troublée, éperdue ; Louise avait perdu la tête et conjurait sa mère de fuir à l'autre bord.
** Pourquoi mourir tous ici ? " disait-elle.
Elle avait entraîné Mme Boguet jusqu'à une petite