ANATOMIE PATHOLOGIQUE
« Quel est le siège de l'érotomanie? Nous l'avons déjà dit, il est dans la tête. Le cerveau ou le cervelet sont-ils affectés ? Nous avouons notre ignorance, nous n'en savons rien : il nous suffit de dire que cette maladie est une véritable altération de la sensibilité et de la faculté pensante pour en conclure que l'encéphale est lésé. Nous ne saurions rien voir au delà. Quelle est cette lésion? elle nous est inconnue. ))
Ces réflexions si justes d'Esquirol, sont malheureusement encore vraies de nos jours : malgré les recherches si remarquables d'auteurs modernes, il faut reconnaître que la localisation du sens génital n'est pas encore franchement établie^, et en face des différentes théories émises et des discussions si pleines d'intérêt auxquelles elles ont donné lieu, nous devons nous en tenir aux conclusions du maître.
Quoiqu'il en soit, nous allons passer en revue les différentes opinions qui ont été formulées et nous verrons que, sans les rejeter les unes et les autres, il y a lieu d'établir une sorte de sélection, et d'attri-
buer à chacune d'elles, preuves en mains, c'est-àdire observations à l'appui, la part qui lui revient :
Gall est un des premiers à qui la science soit redevable d'un essai de localisation cérébrale, et il faut le reconnaître, on ne peut contester qu'il n'ait fait avancer l'anatomie et la physiologie du cerveau. Cette anatomiste assignait aux facultés animales et grossières les parties postérieures et latérales delà tête, aux facultés intellectuelles la partie antérieure, aux qualités morales le sommet. Il prétendait que les instincts, les facultés et les qualités intellectuelles ou morales, étaient attachées chacune à quelque partie du cerveau, et il chercha à découvrir le siège ou l'organe de chaque faculté, convaincu que toutes étaient reproduites par la forme extérieure du crâne. Les facultés prédominantes qu'il admettait étaient au nombre de vingt-sept, dont les deux premières étaient : 1° Instinct de la reproduction ; 2° Amour de la progéniture.
Cette doctrine dès son apparition trouva de nombreux partisans et d'ardents contradicteurs. On l'attaqua avec l'arme du ridicule et avec celle du raisonnement : les uns l'accusèrent de conduire au matérialisme et au fatalisme, les autres, ses partisans, ne s'accordèrent pas sur l'emplacement des organes, sur leur nombre, sur la classification des facultés. Partant d'une donnée toute hypothétique, son système ne pouvait durer. La vogue dont il jouit pendant longtemps dut s'évanouir devant la démonstration des faits, le plus souvent en désaccord complet avec
ses idées. Néanmoins certaines de ces localisations ont survécu, jusqu'à nos jours, l'histologie n'ayant pas encore péremptoirement démontré le siège précis des centres d'action.
Tout le monde sait que pour lui, le cervelet était le siège du sens génésique, et l'hypertrophie de cet organe ét ait un signe positif du penchant de l'individu aux plaisirs de l'amour. Un chirurgien des plus distingués (1), grand partisan de la doctrine de Gall, et qui d'après sa position était à même de faire des expériences sérieuses pour confirmer ou infirmer les idées du maître, rend ainsi compte de ses observations :
« Un forçat lettré, accusé et convaincu de plusieurs viols, s'expliquait un jour sur les moyens de diminuer la fréquence de ce crime et raisonnait fort sensément, disant que dans une certaine classe d'hommes violemment portés à des actes injustes ou anti -naturels, les tortures physiques auraient seules le pouvoir d'imprimer le stigmate mnémonique de de ce qu'ils ne doivent plus faire. Combien de forçats, condamnés pour viol, nous ont avoué que les conseils, l'amende, la prison, les fers, ne sont qu'une aible barrière contre la révolte de la chair? Il faut bien dire que ces sujets sont bien les plus immoraux du monde ; ils ont eux-mêmes surexcité par leurs lectures, leurs criminelles habitudes et l'oisiveté, l'organe cérébral, que la nature a comme détaché de
(1) Lauvergne, les forçats considérés sous le rapport physiologique, moral et intellectuel, observés au bagne de Toulon. Paris, 1841.
son grand bulbe, pour l'isoler et le concentrer tout entier à la vie de reproduction. Le cervelet est-il en effet le centre de la philogéniture ? Les preuves qui démontrent cette proposition comptent parmi les plus probables de la phrénologie ; ici, l'histoire des symptômes dans les maladies est venue au secours de l'art, et elle a si souvent justifié les prévisions du physiologiste, qu'aujourd'hui si l'on parvenait à ébranler les croyances à la crâniologie, la puissance du cervelet dans le sentiment de l'amour physique resterait toujours comme la pierre angulaire de l'édifice. »
En veut-on quelques exemples.
« Un familier des lieux de prostitution, homme satyre s'il en fut jamais, adonné à toutes les aberrations de l'impudicité, perdit tous ses vices après une rixe violente oi!i son adversaire lui asséna sur la nuque un vigoureux coup de bâton.
« Un officier supérieur de la marine, remarquable par les qualités d'un esprit fin et délicat, d'une extrême bravoure, me fit tâter sa tête. Je trouvai une nuque large et des bosses cérébelleuses arrondies et inégales, et je lui fis connaître mon diagnostic moral. Ce qu'il me dit ne saurait trouver place dans une œuvre de ce genre, mais toujours est-il vrai que nulle peine morale, nulle privation, les souffrances physiques les plus aiguës, les moyens antiaphrodisiaques, ne pouvaient rien sur la vigueur de son tempérament local. C'était une maladie, une hypertrophie peut-être d'un point du cervelet. Dans les exacerba-
lions aiguës de ses accès, la pesanteur, la fatigue, la chaleur de la nuque, l'avertissaient malgré lui de ce qu'il fallait à son régime. Lorsque le calme avait succédé à la tempête, il accusait un serrement douloureux au renflement de la moelle à la région lombaire. ))
Cet officier, frappé d'apoplexie cérébelleuse, perdit d'abord la faculté précitée ; mais elle revint avec les signes d'une imparfaite guérison, et alors clopin dopant,, il s'en allait encore imprudemment se livrer à la débauche du corps. Une seconde apoplexie le tua, mais à son dernier moment, cet homme ayant perdu pièce à pièce toutes ses facultés affectives et intellectuelles, ne cessa de raisonner juste sur tout ce qui avait trait à sa passion .
« Une dame très portée au plaisir des sens, femme à nuque large et soumise à une fluxion cérébelleuse presque continuelle, fit une chute. La commotion violente qu'elle éprouva dans la région cérébelleuse changea tout son être : elle devint insensible comme un marbre, et conserva une répugnance prononcée pour des jouissances qu'elle recherchait auparavant avec passion. »
Cependant, tout en attribuant au cervelet un rôle prépondérant, Gall admettait néanmoins que tous les hommes et toutes les femmes chez lesquels cette partie du cerveau est en excès, ne sont pas nécessairement libertins ou portés au viol. Le sens physique qui est tout instinctif, est soumis au sens moral de l'amour, et si le premier porte l'homme à des
actes irréfléchis et irraisonnés, c'est que l'instinct l'a emporté sur la raison.
Pour Gerdy (J)^ le sens de la volupté, destiné à favoriser la multiplication des individus, par l'attrait du plaisir, avait son siège dans les membranes muqueuses des organes de la génération et dans les tissus érectiles qui appartiennent à ces organes.
Parmi les auteurs modernes, Budge (2) a voulu localiser dans la partie inférieure de la moelle épinière, au niveau des dernières vertèbres lombaires le centre réflexe des fonctions génitales. Cet auteur veut que les impressions sensorielles excito-motrices recueillies à la surface des expansions terminales des nerfs qui se distribuent aux organes génitaux dans les deux sexes, soient transportées à l'aide d'une certaine catégorie de fibrilles radiculaires postérieures, jusqu'au niveau de la région lombaire. Mais, malgré l'appui que vient fournir l'observation, ce centre est mal défini et même contestable.
Brown-Séquard a cherché à démontrer que ce prétendu centre génito-spinal n'a pas de caractères entièrement spéciaux et qui le différencient des autres foyers d'origine des nerfs de telle ou telle partie du corps. Il est seulement, suivant cet auteur, un peu plus sous la dépendance du pouvoir médullaire réflexe et un peu moins sous l'influence de la volonté que ces autres foyers centraux par la médiation desquels s'exécutent les mouvements volontaires et ré-
(1) Gerdy, Philosoph. des sensat. et de VintelUg.
(2) Budge, Ne7'ven-System, 1842.
flexes de flexion, d'extension, d'abducLioii, d'adduction des muscles.
Malg-ré le doute qui plane sur l'existence d'un centre nerveux spécial dans la moelle, on ne peut nier l'influence de cette dernière en général sur les org-anes génitaux, « mise en évidence par les modifications qui se produisent dans les fonctions génitales, lorsqu'un centre nerveux est le siège d'altérations plus ou moins profondes. On sait que si ces altérations abolissent le fonctionnement des parties inférieures de la moelle épinière, l'érection devient impossible. L'instinct génital peut lui-même être complètement aboli dans les cas de ce genre, lorsque les relations de ces organes avec les centres nerveux encéphaliques sont affaiblies ou interceptées (1) ».
D'après un auteur moderne dont le nom fait autorité en pareille matière, M. Luys (2), les noyaux d'origine des racines motrices qui transmettent au centre génito-spinal l'état d'éréthisme des plexus génitaux sphériques, amènent chez Thomme par action de retour l'apparition des phénomènes de l'érection, sont susceptibles de plus d'être mis en activité par d'autres sources d'incitation que celles qui leur sont habituelles. Ainsi les impressions collectées à la surface des plexus de la périphérie cutanée, celles qui émergent des- expansions terminales de la pulpe des doigts, de la surface des lèvres etc., les impressions visuel-
(1) Vulpian, Dict. encyclop., Moelle épinière.
(2) Luys, Recherches sur le système nerveux cérébro-spinal : sa structure, ses fonctions et ses maladies. Paris, 186S.
les consécutives à la présence d'objets érotiques, les incitations même émanées des régions où siège l'imagination, peuvent pareillement provoquer leurs réactions.
Mais comment ces impressions génitales se comportent-elles au point de vue de réaction vis-à-vis du sensoriujïi ? M. Luys va nous l'expliquer :
« Les impressions une fois arrivées sur les régions latérales de l'axe spinal avec les fibres radiculaires postérieures, elles se divisent en deux groupes: les unes allant provoquer l'accommodation fonctionnelle des appareils musculaires auxquels elles sont annexées, et les autres remontant vers les régions supérieures oii s'opère leur perception : elles sont intermittentes de leur nature et provoquées seulement par l'intervention irrégulière des agents des stimulations spécifiques qui leur donnent naissance, et peuvent être considérées comme une des modalités bien spéciales, il est vrai, du sens du toucher et comme formant la transition entre les impressions purement sensitives et les autres impressions sensorielles. Nous savons seulement que cette catégorie d'impressions sensorielles est transmise dans une direction centripète, à partir du sens génito-spinal de la région lombaire à l'aide d'une série de fibres ascendantes, vers les régions supérieures du système nerveux; que ces fibres sont à découvert au moment oii elles s'étalent au niveau de la région du quatrième ventricule ; qu'on peut, à l'aide d'opérations expérimentales heureuses, constater leur présence en ce point, et agir,
grâce à leur continuité, sur les appareils périphériques d'oîi elles émergent. Jusqu'à présent, il nous a été impossible de les isoler au milieu des fascicules multiples oîi elles sont mêlées et de les suivre jusqu'au niveau de leur point d'implantation dans le sensorium; nous sommes seulement portés à présumer qu'elles pourraient bien s'amortir dans un de ces deux amas de substance grise bilatéraux^ qui existent au niveau delà région centrale grise du troisième ventricule.
Toujours est-il qu'à partir du point oti elles sont concentrées dans le sensorium, elles s'irradient comme toutes leurs congénères, vers certains départements de la périphérie corticale, et suscitent ainsi une série de manifestations à leur suite. »
Ainsi qu'on le voit, l'existence du centre génital est encore bien discutée. A qui faut-il donner raison? — A Gall qui localise ce sens dans le cervelet ? A Budge qui le place dans la moelle épinière ? — A Luys qui fait terminer les fibres conductrices des incitations génitales au niveau du troisième ventricule? — D'un autre côté, ne voyons-nous pas plusieurs arguments empruntés à l'expérimentation et à la clinique par Valentin, Wagner, Lussana, Budge même, apporter quelque apparence de réalité àThypothèse de Gall et assigner au cervelet, mais au lobe moyen seulement, un rôle important dans les manifestations et l'exercice de l'instinct génital ?
Au milieu de données aussi vagues et aussi peu précises, l'illusion n'est pas possible, et les conclusions
MoriEAU. irt
qui se présentent naturellement à l'esprit, peuvent se résumer ainsi :
L'excitation génésique, physique ou psychique, est le résultat d'une exaltation spéciale, physiologique ou pathologique, résultant de la localisation ou de l'extension d'un véritable travail morbide à un centre des fonctions génitales. Mais ce centre, oiî estil ? — Dans le cerveau, dans le cervelet, dans la moelle ?
Sur ce point, nous avouons notre ignorance et avec Esquirol nous répétons : Nous n'en savons rien.
SYMPTOMATOLOGIE
Les symptômes qui différencient le délire génésique des autres délires et permettent d'en faire une affection spéciale, varient avec chacune des nombreuses formes sous lesquelles il peut se présenter. Cependant, hâtons-nous de le dire, il y a entre eux un fond commun, un air de famille si l'on veut, qui, au premier abord, même à un examen superficiel, fait qu'on leur assigne immédiatement le rang qui leur appartient.
La lésion des sentiments peut;, par suite de diverses circonstances, constituer une véritable vésanie.Sous son empire, les raisonnements, les déterminations sont faussés et entraînent à des actes extravagants : le délire reconnaissant pour cause la lésion du sens génital peut, tout comme les autres affections des sentiments, troubler l'imagination, pervertir le jugement et rendre méconnaissables les infortunés en proie à cette sorte d'aliénation. La folie qui a l'amour pour objet n'épargne ni le sexe ni l'âge. Le vieillard comme l'adolescent, comme l'enfant même, ainsi que
nous en verrons des exemples, le pauvre comme le riche, sont soumis à ses lois.
La démarche, l'aspect, V/iabitiis en un mot, décèlent le foug-énésiaque, souvent môme avant que son délire n'ait suffisamment éclaté pour motiver sou internement dans un asile spécial. Un regard lubrique, une bouche voluptueuse, un teint pâle ou couperosé, des manières et des paroles plus ou moins indécentes,
une tournure provocante etc., suffîsentpour faire
reconnaître à Tobservateur le moins exercé, l'homme livré aux excès de la débauche, celui que nous appellerons le génésiaque à l'état aigu.
Mais bientôt la scène change: le visage prend une expression languissante, morne, les lèvres et les joues perdent leur incarnat, le regard est éteint, les yeux sont caves, enfoncés, les paupières gonflées, les organes génitaux subissent un développement considérable ou tout au contraire une véritable atrophie; l'amaigrissement devient général entraînant à sa suite comme conséquence naturelle une démarche incertaine, une faiblesse des lombes, des sueurs nocturnes,
une voix rauque, sourde etc., etc..
L'ébranlement produit sur le système nerveux et sur l'intelligence n'est pas moins profond. Si l'on songe à l'excitation permanente et aux pensées habituelles qui remplissent Texistence de certains de ces infortunés, on comprendra sans peine qu'outre la fureur génitale, l'épilepsie, l'hystérie, la chorée, les convulsions, les hallucinations de la vue et de l'ouïe, les vésanies de toutes sortes, l'imbécillité, la manie.
la raonomanie, la mélancolie, le plus ordinairement
avec idées de suicide la démence enfin, soient la
conséquence et le couronnement falal d'une vie de débauches.
Au milieu d'une dégradation physique et morale aussi entière, l'homme, réduit à une vie purement végétative, se livre encore, véritable automate, avec une énergie qu'on ne pouvait soupçonner, à des plaisirs solitaires, derniers vestiges et implacables témoins d'un libertinage morbide.
Quelles sont donc les différentes formes sous lesquelles se présente la folie liée à la fonction sexuelle ?
Dans cette description que nous nous efforcerons de donner aussi complète que possible, nous procéderons du simple au composé et nous passerons successivement en revue :
Les intelligences anomales ;
Les folies variées (de puberté, postconnubiale, etc.);
L'érotomanie ;
La nymphomanie ;
La satyriasis ;
La perversion génitale absolue (bestialité, profanation de cadavres).
Enfin, pour terminer cette description, nous étudierons le viol, cet attentat monstrueux, qui est en quelque sorte le résultat forcé des aberrations du sens génital.
INTELLIGENCES ANOMALES
11 existe une classe d'individus qu'on ne peut et qu'on ne doit confondre ni avec les hommes jouissant de la plénitude de leurs facultés intellectuelles, ni avec les aliénés proprement dits.
C'est une classe intermédiaire, une classe mixte constituant un véritable trait d'union entre la raison et la folie, dont la nature et l'existence ne peuvent le plus souvent être expliquées que par ce seul mot : l'hérédité :
Les individus qui la composent vivent dans le monde libres de tout lien, dirigent leurs affaires, occupent des fonctions souvent élevées, et se font remarquer par un manque complet d'équilibre dans leurs fonctions intellectuelles. Le plus souvent, à côté de qualités brillantes, d'aptitudes distinguées, de conceptions grandioses marquées même de l'empreinte du génie, on trouve un caractère bizarre, excentrique, des idées fausses, parfois délirantes. En général, chez ces êtres à part, le sens moral fait complètement défaut (1); il est évident qu'ils ne com-
{{) Il est à remarquer que le sens génital est certainement celui qui se prête le mieux à des perversions compatibles avec un plein exercice de l'intelligence.