‹ Des aberrations du sens génésiqueChapitre 22 sur 25 · PRONOSTIC · texte numérisé non relu

PRONOSTIC

Quand il s'agit de formuler le pronostic des maladies mentaleS;, et en particulier le pronostic des délires partiels, où souvent l'apparence de la plus saine raison côtoie l'aberration la plus profonde , on éprouve un étrange embarras. Tant de nuances fondamentales dans les diverses formes de vésanie, tant de causes accessoires, tant d'imprévu, se présentent à l'examen, que l'esprit confondu de l'immensité de sa tâche désespère de pouvoir préciser jamais les chances de curabilité ou d'incurabilité qu'offrent ces affections. Quel est l'homme assez audacieux pour oser énoncer un jugement rigoureux, un jugement définitif sur la terminaison que présentera la maladie ? Qui peut, en toute conscience, affirmer la guérison ou la mort?

Certes, se fondant sur des faits analogues qu'il lui aura été donné d'étudier, s' appuyant sur l'expérience et les travaux de ses devanciers, l'homme de science pourra dire, « il y a pour ce malade de grandes chances de guérison » ou au contraire « il y a pour ce malade de fortes probabilités d'incu-

mbilité », mais là devront se borner les réponses aux questions que la Justice, les parents, les amis de l'aliéné, dans un but que nous n'avons pas à rechercher, ne manquent jamais d'adresser au médecin à qui incombe le soin d'éclairer les magistrats ou de traiter le malade. Ici, plus que jamais, on est en droit de répéter avec le philosophe « Dans le doute, abstienstoi. »

Il est de connaissance vulgaire, que plus les idées morbides sont concentrées sur un même point, moins il est permis d'espérer une terminaison heureuse. Or la folie génésique, de nature purement psychique, rentre essentiellement dans cette catégorie.

« Les aliénations amoureuses, dit Guislain, se prolongent en général pendant un temps assez long et la guérison en est assez difficile, si elles se rattachent à des motifs érotiques particuliers. »

De même en est-il pour les délires génésiques qui ne sont que la période prodromique d'une afl'ection plus grave.

Malgré l'incertitude qui plane sur la terminaison de ces maladies, on peut cependant, sans trop grandes chances d'erreur, pronostiquer que lorsque le délire reconnaît pour cause une continence trop absolue, un trouble de la menstruation, une intoxication, une affection cutanée, etc., si l'individu est indemne de toute prédisposition héréditaire, il y aura de grandes chances pour voir se produire la guérison, lorsque ces infortunés auront été soustraits aux causes qui

agissent d'une manière si déplorable sur leur fonctionnement intellectuel et moral , en vertu de l'axiome bien connu: i<.Sublatd causât tollitur effectus. »

Le pronostic ne saurait être aussi favorable lorsqu'on se trouve en présence d'un délire dont l'origine reconnaît pour cause l'existence de vices de 'Conformation, d'affections incurables de organes des la génération, ou est dû à des troubles tenant en partie à une tendance maladive d'ordre physique et moral, telle que l'abus des plaisirs, l'onanisme... etc.

Les aberrations et les perversions génitales dues aux progrès de l'âge, au développement incomplet des facultés (déments, intelligences incomplètes, anomales, idiots, imbéciles ), sont fatalement incurables, car il est évident qu'on ne saurait parfaire l'œuvre de la nature et restituer à ces individus la portion de l'organe cérébral qui leur manque : ils restent et resteront toute leur vie ce que les a fait la maladie ou le vice de leur naissance.

L'érotomanie à l'état aigu, c'est-à-dire, lorsque les malades n'ont pas dépassé la période de fièvre erotique, ou même dans un état plus grave, peut avoir une terminaison heureuse si le remède (la possession de l'objet aimé) peut arrivera temps.

A cette occasion on nous permettra de citer deux faits remarquables de guérison :

Un jeune homme sain et robuste, issu d'une famille qui fut toujours bien portante, conçoit une vive passion pour une demoiselle qu'il ne peut obte-

nir en mariage : il tombe en épilepsie. A la mort du père de la demoiselle, notre jeune homme conçut un nouvel espoir, mais il éprouve toujours de fréquents accès d'épilepsie. Enfin il obtint la main qu'il recherchait depuis deux ans avec une persévérance rare ; aussitôt la maladie cesse, et aujourd'hui, cinquième année de son mariage, il jouit d'une santé parfaite (1).

Un jeune colonel de dragons, Prussien d'origine, appartenant à une famille saine, et n'ayant lui-même jamais été atteint d'aucune maladie sérieuse, conçoit un amour passionné pour une jeune Polonaise :

Un jour il rencontre un lieutenant de hussards français chez celle dont il sollicitait vivement la main. 11 sort sans dire mot, rentre chez lui, et devient rêveur au point de donner de l'inquiétude à ses parents.

Tout à coup on l'entend jurer contre les Français et tomber dans une attaque d'épilepsie effrayante.

La jeune veuve en fut instruite et affectée. L'officier français fut obligé de partir. Le colonel se fit conduire auprès de la veuve, un entretien eut lieu, le mariage s'en suivit^ et la guérison fut complète (2).

Dans le cas contraire la terminaison est la mort, soit par la consomption, soit que, prenant exemple sur Sapho qui n'ayant pu fléchir les rigueurs de Phaon se précipita du rocher de Leucade, devenu si

(1 et 2) BoTiE, Des Maladies nerveuses en général, de l'Épilepsieen particulier. Paris, 1830, p. 326-328.

célèbre depuis, le désespoir ne les ait entraînés au suicide.

La nymphomanie et le satyriasis peuvent avoir une terminaison heureuse, lorsqu'aucunc complication d'ordre physique ou moral ne vient aggraver le pronostic.

Malheureusement ces affections sont rarement exemptes d'altérations organiques concomitantes et dans ce cas le pronostic est généralement fâcheux.

« En supposant les choses au mieux, dit Sandras, c'est-à-dire , que l'affection purement nerveuse, exempte de toute complication, se termine par une guérison assez prompte et complète, l'état dont le malade aura gardé souvenance, lui laissera toujours des regrets et presque des remords, qui ne seraient pas sans avoir une influence fatale sur les fonctions de l'intelligence.

Un vif sentiment de honte pour les actes qu'il aura pu commettre, pour les discours qu'il aura pu tenir, une présomption fâcheuse de crainte que la maladie ne recommence, une déplorable impression de tout ce qui concerne l'opinion et le jugement du prochain, viendront sans cesse ressaisir son esprit et se dresser comme un spectre à ses yeux.

A ce point de vue, ces maladies sont déjà très fâcheuses, elles le deviennent encore bien plus quand elles montrent de la tendance à devenir une véritable idée fixe. »

Enfin, il est une autre considération qui rend extrêmement grave le pronostic de ces maladies, c'est

la présomption acquise qu'un sujet une fois affecté ne peut guère manquer de retomber un jour ou l'autre dans le même désordre fonctionnel.

Nous n'avons fait qu'effleurer dans ces quelques lignes le pronostic du délire génésique. Ce que nous avons dit suffît pour faire pressentir toute la difficulté en même temps que toute l'importance qui s'attachent à la résolution de cette question.

D'après ce qui précède, nous croyons pouvoir dire en règle générale :

1° Les folies génésiques liées à une cause organique et d'ordre purement physique ont, en général, un pronostic favorable ;

2° Les folies génésiques d'ordre psychique comportent presque toujours avec elles un pronostic fâcheux;

3° Les folies génésiques liées à des troubles physiques en même temps qu'à des troubles psychiques, sont presque fatalement incurables.

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