MOYEN AGE
REPRÉSENTÉ PAR LES GRANDES ÉPIDÉMIES DE NÉVROPATIIIE DE TOUTE SORTE ET SURTOUT PAR LA CROYANCE AUX IN- CUBES ET AUX SUCCUBES.
Laissant de côté tout l'espace de temps compris entre le premier et le quinzième siècle de l'ère chrétienne, nous arrivons à la deuxième période historique que nous avons indiquée.
Ce n'est pas que dans ce long- intervalle certains hommes ne se soient signalés par leurs débordements et leurs débauches; mais, nous le répétons, obligés de nous limiter, nous avons dû ne nous attacher qu'à de grandes divisions et nég'liger une foule d'observations de détails, intéressantes sans contredit, mais qui n'auraient fait qu'allonger ce travail sans lui donner plus d'autorité.
Les faits dont nous allons nous occuper maintenant appartiennent tous au plus haut point à la psychologie morbide.
Dans ces siècles si arriérés du moyen âge oïl l'inquisiteur régnait en maître absolu, les malheureux dont l'imagination subissait fatalement l'influence des croyances régnantes, et qu'ils croyaient sincèrement être l'expression de la simple vérité avant de tomber
malades, étaient considérés comme des êtres dangereux, comme des membres gangrenés de la société, qu'il fallait à tout prix retrancher du contact des citoyens : pour eux s'ouvraient les cachots, se dressaient les instruments de torture, s'allumaient les bûchers.
Aux quinzième, seizième, dix-septième siècles, la démonomanie était dans toute sa force. Ainsi qu'il arrive toujours pour les affections d'origine névropathique il suffisait qu'avec un grand apparat on fît le procès à tous les individus atteints de ce genre de délire, pour que, loin de faire cesser un pareil état de choses, on eût une recrudescence. C'est là en effet ce qui se produisit par le retentissement considérable donné aux affaires de sorcellerie.
De même aussi, l'exorcisme avec ses pratiques imposantes, avec ses formules oii l'on avait soin d'énumérer longuement et de détailler minutieusement toutes les parties du corps d'oiî le prêtre sommait le diable de se retirer, entretenait et ravivait sans cesse dans l'imagination publique l'idée de possession démoniaque.
Ainsi que nous le disions dans notre thèse inaugurale (1), il est exact de dire que l'existence d'épidémies d'hystérie, de convulsions, de chorée, de désordres intellectuels divers, conduit nécessairement à admettre des épidémies analogues de suicide (remplaçons ici le mot par folie génésique), attendu que le point de départ est identique pour tous les
{i)Bela contagion du suicide à propos de V épidémie actuelle.
6tats morbides, lesquels si on y regarde de près, ne sont en réalité que des branches d'un même tronc, l'élat 7iém'opathique.
Si elles diffèrent entre elles, c'est uniquement par la forme^ laquelle dépend de la partie du système nerveux qui est atteint dans son fonctionnement ou dynamisme, ce qui explique cette susceptibilité de se transformer en raison des liens intimes, qui réunissent toutes les parties du système nerveux cérébro-spinal.
Tel est le cas de la démonomanie. N'ayant pas à faire l'histoire de cette affection, nous passerons sous silence les différentes variétés établies par les auteurs, {démoiiomanie proprement dite, démonopathie ^ démo-
nolatrie etc.), pour ne nous occuper que des
Incubes et des Succubes.
La lésion de la sensibilité génitale forme ici le caractère principal de cette variété.
La démonomanie alors marchait le plus souvent de pair avec la nymphomanie et la réunion de ces deux affections causa seule les scandales qui, au moyen âge, se produisirent dans les couvents, dans les cloîtres et, franchissant ces enceintes sacrées, s'étendirent au dehors. Les illusions et les hallucinations de la sensibilité des organes génitaux donnaient lieu au cynisme des propos et des actes, poussé chez certains malades au degré le plus révoltant, et engendraient la conception délirante de la cohabitation charnelle avec le diable, de l'accouplement des incubes et des succubes.
D'après les auteurs qui ont traité de cette matière
le but de Satan étant de faire commettre les plus grands crimes, il se change en homme pour les femmes, en femme pour les hommes. Les incubes font leurs affaires avec les femmes et les succubes avec les hommes (1).
Cœlius Aurelianus rapporte d'après Lysimaque, le partisan des doctrines hippocratiques, que l'incube s'était montré d'une manière contagieuse à Rome et que beaucoup de personnes en moururent (2). « C'étaient, dit Calmeil (3), des hallucinations de la vue, du toucher, des organes de la génération qui faisaient dire aux femmes qu'on cohabitait avec elles en présence de leurs époux : c'étaient des hallucinations visuelles, les écarts d'une imagination malade, qui faisaient croire aux maris que leurs femmes avaient forfait à l'honneur sous leurs yeux sans qu'ils pussent bouger pour venger leurs affronts. Dans l'état d'égarement où étaient plongés leur jugement etleur raison, ils se créaient bien d'autres illusions. »
Pierre Delancre, conseiller au parlement de Bordeaux, dont nous n'avons point ici à discuter les opinions et les théories, a, dans deux énormes volumes, donné une description exacte, une observation fidèle des épidémies qu'il a observées (4) :
(1) Garinet, Histoire de la magie en France. Paris, 1816.
(2) Cœl. Aurelianus, Chron. morb., 1. 1, cap. m, de Incubone,
(3) Calmeil, De la Folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, etc., 1845.
(4) P. Delancre, Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, etc. Paris, 1613; — et l'Incrédulité et Mécréance du sortilège pleinement convaincu. Paris, 1622.
« Ils (les diables) ont trouvé moyen de ravir les femmes d'entre les bras de leurs époux, et faisant force et violence à ce saint et sacré lien du mariage, ils ont adultéré et joui d'elles en présence de leurs maris, lesquels comme statues et spectateurs immobiles et déshonorés voyaient ravir leur honneur sans y pouvoir mettre ordre : la femme, muette, ensevelie dans un silence forcé, invoquant en vain le secours du mari et l'appelant inutilement à son aide ; et le mari charmé et sans aide lui-même, contraint de soufPrir sa honte à yeux ouverts et à bras croisés... »
<i Danser indécemment, festiner ordement, s'accoupler diaboliquement, sodomiser exécrablement, blasphémer scandaleusement, se venger insidieusement, courir après tous désirs horribles, sales, dénaturés, brutalement, tenir les crapaux, es vipères, les lézards et toutes sortes de poisons précieusement, aimer un bouc puant ardemment, le caresser amoureusement, s'accointer et s'accoupler avec lui horriblementetimpudemment...., » tels étaient, suivant leurs propres aveux, leur bonheur et léursplaisirs habituels!
Qu'on nous permette maintenant d'entrer dans de plus amples détails et de citer quelques faits qui feront bien juger de la nature des hallucinations de ces malheureux démonomaniaques.
En 1491, des religieuses d'un couvent de Cambrai furent vexées d'une manière horrible par le démon. Les exorcismeS;, les traitements variés qu'on leur fit subir ne leur procurèrent aucun soulagement. Veut-on connaître la cause de ce malheur? Le diable
avait été introduit dans le couvent par une religieuse nommée J. Pothière qui avait cohabité avec lui 434 fois dans le cloître et qui n'avait que neuf ans lorsque ce commerce charnel avait commencé ! L'on sut aussi que J. Pothière se permettait avec le diable un commerce encore plus honteux (1). »
Une femme condamnée à être pendue et son corps brûlé, par le parlement de Paris, a avoué ce qui suit : « Il y a près de six mois, une nuit que je dormais à côté de mon mari, quelque chose sembla tomber sur notre lit. Je m'éveillai tout effrayée. Une autre nuit, pendant que mon mari était plongé dans le sommeil, je sentis, ne dormant point, un esprit sauter sur notre couverture. Cet esprit chercha bientôt à me persuader qu'il devait jouir de ma personne, et malgré mes refus, il s'étendit à côté de moi, se livra à des attouchements licencieux et me força à subir ses caresses (2). »
Il semble que cette malade était exempte d'hallucinations visuelles, et comme le fait remarquer Calmeil qui rapporte cette observation, que le vice du toucher et de l'ouïe contribuait seul à entretenir les principales erreurs de jug-ement. Elle affirme constamment que les traits de son démon ne lui étaient point connus, mais que lors même qu'elle n'apercevait rien autour d'elle, elle sentait très bien les attouchements que l'incube pratiquait sur son sein, puis qu'elle l'entendait bondir sur les meubles, revenir
H) Del Rio, Disquisit. Magie, VI.
(2) P. Delancre, Incrédulité et. Mécréance.
sur son lit et qu'alors il se faisait sentir de nouveau sous la couverture. Cet esprit dont la voix lui semblait piteuse aimait à disserter sur l'amour, le plaisir des sens
Peut-on trouver une monomanie mieux caractérisée ?
Le Sabbat, tel que le décrivaient les possédés, résumait les principales illusions, les principales idées dominantes des démonolâtres.
, C'est ainsi que dans tous les récits on retrouve ces descriptions :
« Les filles et les femmes tiennent chacun un démon par la main : l'indécence des gestes ferait horreur à la plus effrontée : la composition des chansons est brutale, les termes en sont licencieux et lubriques... Les filles et les femmes avec lesquelles il s'accouple (le diable), sont couvertes d'une nuée pour cacher les exécrations et pour ôter la compassion qu'on pourrait avoir des cris et des douleurs de ces pauvres misérables. . . J 'ai abandonné ma virginité au diable^ dit J. Abadie : je redoutais l'accouplement de Satan parce que son membre fait en écaille me causait une extrême douleur et que sa semence me paraissait extrêmement froide. Je préférais les embrassements d'un mien parent, mais jamais, hors du temps du sabbat, je ne me suis prostituée à aucun homme... J'ai vu tous les sorciers se mêler incestueusement. J'avais un merveilleux plaisir à me livrer à la débauche, mais c'était chose horrible que de subir les approches de Belzébuth. »
— do —
Après les festins et les danses, dit encore Delancre en parlant de l'épidémie qui régna dans le Labourd(l) en 1609, venaient les accouplements infâmes et maudits. Les femmes et les filles en rendant compte de leurs sensations s'exprimaient avec un cynisme révoltant et quiconque n'a pas lu la procédure rédigée par Delancre n'a point idée du degré de perversion oîi peut atteindre l'imagination chez certaines femmes aliénées, perversion remarquable surtout chez les jeunes filles dont l'imagination surexcitée par la puberté, se plaisait dans la peinture de ces scènes érotiques.
Les pratiques de la sodomie, tous les genres d'inceste étaient choses exigées par Satan, et accordées par toutes les sorcières :
Jeanne^ jeune fille de 16 ans : « J'ai vu au sabbat, les hommes et les femmes se mêler promiscuiment : le diable recommandait aux assistants de s'accoupler, de se joindre, unissant chacun de la manière que la nature abhorre le plus, savoir: la fille au père, le fils à la mère^ la sœur au frère, la filleule au parrain, la pénitente à son confesseur, sans distinction d'âge, de qualité, de parenté; dès l'âge de treize ans, j'ai obéi aux exigences de Satan et je me suis livrée indifféremment à toutes sortes de gens. Je n'ai jamais senti aucun plaisir à ces mariages. Les parties sexuelles du diable sont faites en écailles; elles se resserrent en entrant, se relèvent et piquent en sortant : c'est pourquoi l'on cherche à fuir de pareilles (1) Département des Basses-Pyrénées.
rencontres. Lorsque Belzébuth connaît charnellement quelques sorcières, elles souffrent avec une extrême douleur : je les ai ouïes crier, et au sortir de l'acte je les ai vues revenir toutes sanglantes. Le membre du diable, s'il était étendu serait long environ d'une aune, mais il le tient entortillé et sinueux en forme de serpent. Souvent le diable interpose quelque nuée quand il veut se joindre à quelque fille ou femme : je l'ai vu cependant s'accoupler avec une enfant de sorcière (et elle la nomme) et cela une infinité de fois. Pour mon compte j'ai beaucoup souffert, chaque fois que j'ai eu le diable pour incube (1).
Marie, 19 ans. — Lorsque le diable nous voulait connaître, il quittait sa forme de bouc et prenait la figure d'un homme.... Les mariages se faisaient devant tout le monde, suivant les caprices de chacun. Les organes sexuels du diable sont en écaille, long de la moitié d'une aune, de médiocre grosseur, fort rudes, tortus, comme piquants et d'un rouge obscur (2).
Marie Mangrane, 15 ans. — Il semble que le mauvais démon ait ses organes sexuels, moitié de chair, moitié de fer, tout au long : plusieurs fois elle les a vus en cette forme au sabbat..., toujours il les tient dehors (3).
Marguerite, 16 ans. — Pour faire l'amour le diable fait apparaître une manière de lit de soie : il se pré-
( I ) Delancre, o'p. cit.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
sente en forme de bouc ou d'homme, ses parties sexuelles sont visibles pour tout le monde et en tout semblables à celles d'un cheval (1).
Enfin, nous terminerons cette longue énumération par un extrait du procès-verbal de la possession de Marie de Sains, du 17 au 19 mai 1614, qui résume en quelque sorte toutes les aberrations de croyance, d'époque^ de sexe, des démonomaniaques.
Marie de Sains, faite religieuse contre son gré, et qui avait des extases, se crut possédée et sorcière : Elle s'accusa des crimes les plus abominables : Confessa est cum diabolis via solitâ impudicilise peccatum et mm hominihus et helluis crimen commisisse. Elle ajouta qu'elle avait adoré pour son Dieu rédempteur et glorificateur, le prince de la magie, Louis Gonfredi, cum eo Tw'cis paganis que coïvisse.
En parlant du sabbat tenu le 6 juin, elle dit : « Nous avons tous communié à la manière des Huguenots, et le prince du sabbat faisait la personne du ministre. On fit la procession, et Sodomiœ sceius yerpetratwn fuit ; ter cum principe hoc horrendum peccatum commisi. — Etiam confessa est majori gaudio offectam fuisse quando cum diabolo modo diabolico cohabitasset ^ quum quando humano vel alio modo stuprum fecisset.
Ensuite, elle distribua pour chaque jour de la semaine les occupations du sabbat :
Le lundi et le mardi, via solitâ cditiis.
Le jeudi, Sodomise conventus. In illo die omnes homines vel mulieres impudicitise peccatum extra vas
(1) Delanpre, op. cit.
naturale admittunt et inter se variis horridisqiie modis promiscunt, mulier citm midiere, vir citm vh'o.
Le samedi, beUiim^um conventus. Inillo die^ cum variis belluis^ sicut ca?iibus, feiibus, poîxis, hircis, pennatisque serpentibus cohabitant.
Pour les mercredi et les vendredi, on joue au sabbat les mystères de la passion.
Marie de Sains entendit le prédicateur Asmodéele 30 mai 1613. Elle rendit son discours aux exorcistes. « Mes amis, hodiè conventum sodomise celebranius : Lucifero opus est gratissimiim vos hortor ut officio fungamini^ etiamque singidos incitetis. Prenez exemple de moi qui suis le prince de la concupiscence ; et si vous accomplissez souvent cette œuvre, vous aurez la récompense en ce monde, en l'autre la vie éternelle. »
Cette fille et deux autres quidébitaientlesmêmesrêveries furent condamnées à une prison perpétuel]e(l).
Véritablement en lisant ces faits ne croirait-on pas avoir sous les yeux des observations prises d'hier dans un hôpital d'aliénés ? On s'imagine rêver et on se demande jusqu'oii il fallait que le délire fût porté pour que les juges se crussent autorisés à épargner ces malheureux démonomaniaques comme fous?
Les femmes n'étaient pas seules sujettes à ces hallucinations. Quoique moins fréquentes chez l'homme, il en est cependant des exemples :
Il n'est pas rare dans un service d'aliénés de voir le matin à la visite, des hommes se plaindre à vous
(1) Garinet, op. cit.
de l'abominable lascivité de femmes qui viennent la nuit les visiter et les énerver en provoquant des pertes irréparables de semence. D'après Spranger (1), un pauvre sorcier se croyait, même auprès de sa femme, uni à un diable que personne autre que lui ne pouvait apercevoir^ et qui, en présence de tout le monde, exécutait les mouvements de coït.
François Pic de la Alirandole a connu, dit-il, un prêtre âgé de soixante-quinze ans qui avait eu pendant quarante ans accointance avec un démon succube, qu'il nommait Hermeline et qui le suivait partout, même sur les places publiques, lui apparaissant sous les traits d'une femme ; ce prêtre croyait échanger avec cette espèce de spectre, que personnene pouvait apercevoir, des paroles singulières, et qui faisaient croire à certaines gens qu'il était fou. François Pic estime que cet ecclésiastique avait un commerce charnel effectif avec ce fantôme, et il assure qu'une autre succube nommée Fiorina, entraîna pareillement pendant trente ans un second prêtre au même genre de débauche (2).
Ainsi que nous l'avons déjà dit, c'était pour ces malheureux insensés que s'ouvraient les cachots dont ils ne sortaient le plus ordinairement que pour monter sur les bûchers. Malgré les courageux efforts des \Vier(3), des Leloyer (4), des Bayle (5), des Grange-
(1) Spranger, in MaJleo maleficorum.
(2) J.-F. Pic de la Mirandole, m Prœnotione.
(3) Wieri, Opéra omnia.
(4) P.-L. Leloyer, Des spectres. Angers, in-4'', 1588.
(o) Bayle et Grangeron, Relation de quelques personnes prétendues possédées, faite d'autorité du parlement de Toulouse, 1682.
ron, des Ponzinibius (1), des Duncan, des Hecquet et tant d'autres, qui défendaient la vie des possédés parfois aux dépens de la leur, la magistrature du quinzième siècle était restée fidèle aux errements de sa redoutable jurisprudence.
En 1670, le parlement de Normandie ayant prononcé une condamnation à mort contre des démonomaniaques, Louis XIV n'avait pas voulu y souscrire et avait commué cette peine en celle du bannissement perpétuel. Le parlement ému de ce qu'il regardait comme attentatoire à ses droits, adressa à ce prince une vigoureuse remontrance se terminant par la supplication au roi de « souffrir l'exécution des arrêts en la forme qu'ils avaient été rendus et de lui permettre de continuer l'instruction et le jugement des procès des personnes accusées de sortilège. »
Louis XIV maintint heureusement sa première décision.L'entêtement du parlement, les motifs et les antécédents qu'il fait valoir ne prouvent que trop combien il fallait de fermeté pour abolir une aussi ancienne jurisprudence. « Je n'ai pas voulu, dit Calmeil en rapportant ce fait, passer sous silence le nom du monarque auquel l'humanité est redevable d'un aussi grand bienfait. A partir de ce jour la démonomanie n'a plus été punie de mort en France (2). »
En même temps que les bûchers s'allumaient pour les incubes et les succubes, des personnages des plus
(1) F. Ponzinibius, De Lamiis, in Thesauro magno junsconsultorum.
(2) Calmeil, Op. cit.
illustres qui ont laissé une renommée justement méritée, semblables aux empereurs et aux impératrices de Rome, n'ont pas craint de souiller leurs noms par les plus infâmes débauches. Princes, reines, successeurs de saint Pierre, ont rempli le monde du bruit de leurs impudicités. Le penchant les domine et les entraîne, et ils auraient oublié dans les plaisirs, les grands intérêts dont ils étaient chargés; ils y auraient compromis la gloire et l'honneur de leur nom, si la nature ne les eût pas dotés libéralement sous une foule d'autres rapports, et ne leur eût fait racheter par des qualités éminentes et des talents supérieurs les désordres de leur vie privée.
Nous avons nommé Marie (ï Aragon (1) qui, pour satisfaire plus librement ses penchants, entre autres choses, prit pour femme de chambre un jeune homme qu'elle aimait et qu'elle fit déguiser en fille. Il ne faut pas demander si elle usa de modération. Son tempérament, la perpétuité des occasions, disent assez que la prétendue femme de chambre ne manqua pas d'exercice.
Jeanne de Naples (2), Sixte et ses prétendus neveux qu'il éleva au cardinalat, fils de Sixte et de sa sœur, famille de sodomistes faisant de la prostitution une branche d'industrie, des lupanars des parties de bénéfices (3), des filles publiques des meubles
(1) Bayle, Liction. philos.
(2) Id., ibid.
(3) Wesselus, dans son livre des Indul. pap.; — H.-C. Agrippa, De vanitate scientiarum, cap. lxiv, de Leonia. — jRome et ses papes. Paris, 1829, p. 224, etc.
de prieuré (J), et pour comble d'infamie, accédant à la demande de tels cardinaux, autoriser trois mois l'an la pédérastie (2). Léon X (3) qui lui aussi mena une vie peu convenable aux successeurs des apôtres, accusé par l'historien Jovius du crime de sodomie; Jules III, François le roi galant qui avait coutume de dire « qu'une cour sans femme est une année sans printemps et un printemps sans roses » ; Henri III qui passa sa vie entre les débauches et les dévotions, entouré de courtisans que l'histoire a flétri du nom de Mignons et dont les indiscrétions lui attirèrent la haine des dames; Henri /V un des princes les plus populaires, qui au dire de Bayle « aurait surpassé ou égalé les héros qu'on admire le plus si l'amour des femmes lui eût permis de faire agir toutes ses belles qualités, selon l'étendue de leurs forces » ; Louis XIV, le grand roi, enfin, dont tout le monde connaît les intrigues avec de nombreuses maîtresses qu'il ne craignait pas de prendre dans l'entourage de la reine et de les conserver à la cour au vu et su de tout le monde
Ceci nous amène insensiblement à la troisième période historique que nous avons indiquée, à ce que nous avons appelé la période moderne représentée par la Régence et Louis XV.
(1) H.-C. Agrippa, ab Nettesheim, de Incertitudine et vanitate scientimnm, cap. lxiv, de Leonia.
(2) Rome et ses papes, 1. 1, ch. xvii, p. 225.
(3) Jovius, in Vita Leonis X, p. 192 ; — in Prosper Lucas, De Vhérédité naturelle, p. 338, 1. 1.