DES MODIFICATIONS DU SANG DANS LA GROSSESSE
La grossesse apporte dans la composition du sang chez la femme des modifications variées et multiples. Ces modificaions portent sur les éléments du liquide et sur sa quantité. Elles sont sous la dépendance directe des nouvelles fonctions dévolues à l'organe gestateur, à chacune d'elles revient une part de culpabilité dans les accidents dont nous essayons d'établir la genèse : aussi devons nous en tracer une rapide esquisse, avant d'aborder les considérations physiologiques et pathologiques qui découleront de notre étude.
Avant les recherches de Gavarret et d^'Andral, le mot pléthore dominait toutes les idées sur la grossesse. Après eux, et surtout après les travaux de Becquerel et Rodier, basés sur des analyses du sang où les différents éléments en étaient recueillis et pesés avec soin, des idées contraires prirent possession de la science.
Si nous mettons en regard les deux tableaux que contient le mémoire des auteurs dont nous parlons, nous trouvons les modifications suivantes.
Femme vide.
Femme enceinte.
Eaux
Globules
Albumine
Fibrine
Mat. extrait et sels..
Mat. grasses
Chlorure de sodium.
Sels solubles
Phosphates
Eaux
Globules
Albumine
Fibrine
Mat. extr. et sels. . .
Mat. grasses
Chlorure de sodium.
Sels solubles
Phosphates
Fer
Fer
Au résumé, diminution de la densité du sang et des globules , de l'albumine , augmentation de la fibrine , tels sont les résultats que Becquerel et Rodier firent connaître au monde médical.
On voit donc [que, en vertu de ces expériences dont la rigueur relative devait facilement détruire des idées qu'aucun fait positif ne venait soutenir, ce n'était plus la pléthore mais bien une anémie réelle qui devait dominer la science obstétricale.
Regnauld poursuivit les mêmes recherches en usant des mêmes procédés. Expérimentant sur 2S femmes enceintes, il établit que les modifications ci-dessus signalées, peu marquées dans les premiers mois de la grossesse, s'accentuent d'une façon sérieuse à partir du 6^ et du 8°. En ne nous occupant ici que des globules qui seuls nous intéressent, et en acceptant comme moyenne physiologique, en poids 128 par mille, nous trouvons comme moyenne du mois i03, 45, au 9" 101, 88 seulement.
Les méthodes de ces expérimentateurs entraînent avec elles un grand degré de conviction, mais, sans nier les résultats par eux obtenus, on pourrait avec assez de raison, pour ce qui a rapport aux globules, suspecter l'exactitude au moins mathématique du chiffre définitif. En effet, pour arriver à ce chiffre, il leur fallait battre le sang, isoler d'abord la fiblnne,
puis l'eau par dessiccation, de plus opérer à part sur le sérum et c'était après une suite d'opérations assez longues qu'ils arrivaient, par différence, à obtenir le poids des globules chauffés, puis refroidis. Nul doute que le mode opératoire ne fût de nature à modifier les éléments à étudier.
Enfin, parmi les femmes employées les conditions de bien être et de santé soulèveraient pour quelques-unes de nouvelles objections.
Une autre méthode d'expérimentation se présente naturellement à nous. Surprendre les globules, qui sont, au résumé la partie la plus importante du sang sans les avoir exposés au préalable à aucune opération de nature à en altérer la composition et le nombre : tel est le progrès réalisé par l'instrument de M. Malassez. Malheureusement, de ce côté, nul document n'est venu jeter la lumière sur ce point cependant si intéressant, et nous n'avons que des données bien pauvres pour essayer d'obtenir un résultat,
En '1872, à l'hôpital Necker, M. Malassez a recueilli quelques notes que nous donnerons ici, malgré leur insuffisance.
Etablir un chiffre exact qui nous serve de point de départ pour l'appréciation du nombre des globules chez la femme à l'état normal est'presque impossible. Il ne pourrait se déduire que d'expériences excessivement nombreuses, car les conditions d'âges, de position sociale, de genre de vie, avec leurs conséquences, viennent l'influencer puissamment. La moyenne admise est 3,800,000 à 4,000,000.
Sur une femme de 22 ans, suivie avec soin, salle Sainte- Anne, n" 19, les résultats ont été les suivants.
7 octobre. Bon état de santé... .
2 novembre. — —
■19 — Lendemain du départ.
21 — Hémorrhagie , . .
24 décembre. Retour du Vésinet,.
M. Malassez à trouvé, avant l'accouchement, les chiffres 2,030,000 — 2,460,000 — 3,260,000, mais dans des cas où préexistait une chloro-anémie qui pouvait être distinguée des
D'autre part, il a trouvé sur une femme accouchée sans accidents depuis deux jours le chiffre de 3,900,000.
Loin de nous la pensée de tirer des conclusions de ces quelques chiffres : nous nous contentons de les consigner ici et de poser incidemment la question suivante : Les résultats obtenus par l'étude microscopique du sang dans l'état gravide n'arriveront-ils pas à modifier un peu les proportions données par Becquerel etRegnauld, relativement aux globules rouges?
A côté de ces changements du côté des globules, à côté de ceux que nous avons signalés du côté de quelques éléments solides, nous devons noter la rétention de matériaux divers, tels que l'urée , et divers principes de désassimilation. Nous ne faisons que signaler ici ces changements sur lesquels nous reviendrons en en précisant le rôle.
A côté des matériaux que nous venons d'énumérer, et dont nous avons essayé de signaler les principaux changements, se trouvent dans le sang d'autres éléments de majeure importance au point de vue physiologique aussi bien que pathologique : le sang contient des gaz.
Nous ne ferons que nommer l'azote dont les origines aussi bien que le rôle sont encore- douteux. L'oxygène est le sçcond; son importance est assez connue pour que nous ne nous arrêtions pas ù la démontrer. Nous rappellerons seulement ces données élémentaires de physiologie, qu'il vient directement de l'air atmosphérique, qu'il donne au sang artériel ses propriétés vivifiantes, qu'il se Fixe, d'après Harley sur la fibrine
conséquences de la grossesse.
et surtout sur les globules rouges OÙ l'Hémoglobine à la propriété de le maintenir.
Letroisième et le plus important au point de vue de ce travail est l'acide carbonique. Résultant des oxydations opérées dans les profondeurs des tissus, il passe dans le sang où il reste à l'éta', libre, ou se dissout grâce aux phosphates de soude et de potasse contenus dans ce liquide. Prenant le caractère veineux le sang noircit ; il perd ses propriétés vivifiantes par rapport aux tissus qu'il traverse, et ne les recouvre que lorsque amené au contact de l'air, il peut rendre à l'extérieur le surcroît d'acide carbonique qui l'altère et le remplacer par une quantité suffisante de gaz vital.
Tel est aussi le gaz qui subit dans le cas présent les plus importantes modifications. Il augmente dans l'organisme en général d'une façon absolue ; il augmente dans certains organes d'une façon relative, et cet état anormal se trouve encore favorisé lorsque la souffrance de l'appareil circulatoire vient établir dans un organisme où l'équilibre organique est devenu instable une nouvelle cause de'désordre.
Il augmente d'une façon absolue parce que chez la femme enceinte la quantité de sang se trouve considérablement augmentée. L'oxygène, avons-nous dit, se fixe sur les globules. Or, le nombre des globules augmentant, il doit augmenter aussi, mais que les recherches de Becquerel soient rigoureusement vraies, ou que l'analyse microscopique arrive à rapprocher un peu le nombre des globules de celui qui représente l'état normal, ce nombre restant toujours au-dessous delà moyenne physiologique, la quantité d'oxygène contenue dans un poids de sang donné sera toujours inférieure à la quantité contenue dans le même poids, emprunté à une femme non en état de gestation. Si au contraire, nous examinons les changements survenus dans les éléments qui rapportent aux poumons l'acide carbonique, nous voyons que la proportion d'eau, de 791 1, se trouve portée à 801 0 chez la
femme enceinte. Nous voyons que, chez elle, les phosphates arrivent, de 0,3S4,àO,425. Par conséquent devantcet accroissement des parties liquides, devant celui des agents ayan. comme propriété spéciale de favoriser dans ce liquide la dissolution de notre troisiènie gaz, concluons que, contrairement à ce qui a lieu pour l'oxygène, un volume de sang dans les conditions de gravidité contiendra une plus grande quantité d'acide carbonique que le même volume de sang pris dans l'état normal. Cette augmentation des deux éléments se trouvera multipliée par la masse totale du sang, mais le rapport restera le môme et toujours à l'avantage de l'acide carbonique.
La seconde cause de l'augmentation de l'acide carbonique est le surcroît des combustions dans l'organisme devant fournir rapidement au développement transitoire de deux organes, l'utérus, les seins, et d'une sécrétion nouvelle, le lait, en même temps qu'à la nutrition du fœtus. Elle est également puissante ; la surabondance de la sécrétion pigmentaire, la présence de nouveaux éléments dans l'urine sont là pour témoigner de l'activité du mouvement nutritif.
A côté de ces deux causes d'augmentation, se trouvent celles qui gênént et restreignent l'élimination. Mais pour qu'elles soient bien comprises, nous avons à donner quelques rapides détails sur le développement de l'utérus et particulièrement cialr deculation utérine.
La modification du sang en volume consiste dans un accroissement de sa quantité. Cet accroissement est aujourd'hui généralement admis, sans qu'en France, il y ait eu des études entreprises à ce sujet. L'existence en semble en effet nécessaire. D'un côté, l'arbre circulatoire augmente de volume ; d'un autre, la quantité de matériaux doit augmenter, puisqu'il y a deux êtres à nourrir au lieu d'un. L'anatomie et la hy Biologie s'accordent donc pour en démontrer l'existence En est-il de môme de l'expérience?
A cette question la réponse est difficile ; nous le répétons, les matériaux manquent pour se faire une sérieuse opinion. Citons cependant deux faits.
Gassner a démontré, par des expériences portant sur les derniers mois de l'état de gravité, que, dans les cas ordinaires, le poids du corps chez la femme enceinte augmente. L'augmentation, assez considérable, est, d'après les conclusions de cet auteur, de 'J,SOO à 2, .500 grammes par mois. Les causes en sont mixtes, mais il a bien spécifié qu'il était lié à l'augmentation de tout le corps en général, non à celui de l'utérus et des organes qui en dépendent.
Spiegelberg et Gscheidlen ont également étudié cette question. Leurs recherches ont porté sur des chiennes dans la grossesse, et elles sont consignées dans les Archives de gynécologie de 72. En voici les conclusions :
La masse totale du sang augmente pendant la grossesse.
Cette augmentation ne se produit que dans les derniers mois, et commence vers le milieu de l'état physiologique.
L'hémoglobuline reste dans des limites déterminées parla nutrition de Tanimal,
L'augmentation de l'eau est peu considérable.
Bien que ces observations nous paraissent avoir besoin d'être répétées, nous nous croyons en droit de les citer ici comme fournissant une certaine somme de probabilités.
A l'état normal, le système sanguin est plein ; aussi n'est-il pas nécessaire d'une augmentation bien considérable pour gêner la circulation et distendre les voies circulatoires. De là l'hypertrophie cardieique sur les caractères de laquelle nous insisterons plus loin.
Cette surcharge sanguine, en rapport avec les besoins du fœtus, se développe avec lui, atteint son maximum au moment de l'accouchement. Après cet acte physiologique, les vaisseaux tendent à revenir sur eux-mêmes, et, dit M. Peter,
l'hémorrhagie de la délivrance n'est qu'un fait physiologiquement nécessaire, un moyen qu'emploie la nature pour débarrasser immédiatement la femme de son trop-plein sanguin tout à l'heure encore destiné au fœtus : c'est-à-dire que la mère est tout à la fois débarrassée de l'organisme parasitaire qu'elle nourrissait et du fluide qui servait à la nutrition de celui-ci, fluide qui, bien que circulant dans son propre système vasculaire, y circulait réellement en étranger et n'y pouvait persister sans y créer une pléthore plus ou moins périlleuse.