CHAPITRE IV
DE l'accumulation DU GAZ CARBONIQUE DANS LE SANG.
Dans un précédent chapitre, nous avons essayé de montrer par quel mécanisme l'acide carbonique s'accumule dans l'organisme de la femme enceinte. Nous avons vu que toute la cause réside dans ces deux termes : augmentation delà masse à hématoser, le champ de l'hématose tendant à diminuer plutôt qu'à s'étendre. Dans le dernier chapitre, nous avons vu l'influence surajoutée de l'altération cardiaque devenir la cause d'accidents sur cet organisme prédisposé. Il nous reste actuellement à étudier un autre terme du problème, et à voir ce que peut donner, au point de vue physiologique et pathogénique, cette surcharge gazeuse dans l'organisme.
On a pendant et depuis de longues années, étudié les propriétés du sang artériel. Tous les efforts de la science se portèrent sur son rôle comme donnant à l'organisme la force et la vie. Quant au sang noir, on constata son rôle le plus évident, celui de servir à amener aux poumons l'acide carbonique, mais là s'arrêtèrent les recherches. Nul ne songea à se demander si, dans ce liquide chargé de produits de dénutri- •iion, il n'y avait pas quelque élément pouvant avoir sur les tissus avec lesquels il était en contact, une action spéciale qui lui donnait des propriétés particulières.
En 1851, l'attention de M. Brown-Sequard fut attirée sur ce point, et, depuis son premier Mémoire, publié dans les comptes-rendus de l'Académie des sciences, l'illustre physiologiste ne cessa d'instituer de nouvelles expériences pour trouver une réponse satisfaisante à cette grande question.
Voici quel([ues-unes de ces expériences.
Lorsqu'on agit avec du sang fortement oxygéné et préalablement défibriné en l'injectant par les quatre artères encé-
phaliques, après cessation complète des propriétés vitales, ôti peut régénérer ces propriétés. C'est ainsi qu'on a pu, sur des têtes de suppliciés, ramener des mouvements de la face et des yeux. Injecte-t-on, sur un animal vivant, du sang rouge dans les veines, on augmente les propriétés vitales à un tel point, que la moindre excitation cause de la douleur. Dans ce cas, après la mort, les phénomènes réflexes, les mouvements du cœur, l'excitabilité des tissus peuvent être conservés pendant un temps assez considérable. Mais dans ces dernières expériences, la vie ne tarde pas à s'éteindre. C'est que, si l'oxygène fournit les matériaux de nutrition, l'énergie môme qu'il prête au pouvoir stimulateur l'épuisé, et ce dernier ne lui appartient pas.
Au sang noir revient le rôle de stimuler les centres nerveux et les tissus contractiles. Il met les propriétés vitales en action. L'oxygène donne et entretient la force, l'acide carbonique la met en jeu. Mais il n'a point le pouvoir de maintenir ni de régénérer les propriétés vitales, et, dans l'asphyxie, les mouvements réflexes, ceux du cœur et l'excitabilité des tissus tendent rapidement à disparaître. Si nous examinons ce qui se passe avant la mort dans le dernier cas, nous voyons le cœur battre avec plus de force ; le patient a des évacuations de matières fécales, il perd involontairement ses urines, quelquefois son sperme, ce qui doit être attribué à l'action directe sur la fibre musculaire d'un sang surchargé d'acide carbonique qui vient provoquer de violentes contractions.
Et ces phénomènes ne sauraient être expliqués par l'action réflexes, car, pour répondre à cette objection, on a les expériences suivantes du même auteur. Que, parla section de tous les tissus nerveux se rendant à un muscle, môme un muscle (le la vie animale où ces phénomènes sont cependant moins accusés, on isole ce muscle du système nerveux central. Eh bien, après cette opération, on peut encore provoquer leur
contraction par l'action de l'acide carbonique porté directement sur eux.
Brown-Sequard a varié ses modes d'expérimentation, et a institué directement sur l'utérus une série d'essais dont voici le résultat :
Dans ses essais, qui ont été faits sur des chiennes et des lapines près de mettre bas, l'injection dans l'aorte du sang noir, fortement chargé d'acide carbonique, après avoir enlevé à l'utérus toute connexion avec le système nerveux central, a suffi pour provoquer l'accouchement. Remplaçait-on le sang noir par du sang rouge, les mouvements expulsifs s'arrêtaient aussitôt. Cette stimulation avait cela de spécial qu'elle produisait une action intermittente. Telles sont les convulsions de l'asphyxie et les mouvements des muscles soumis à l'influence du sang noir.
L'illustre expérimentateur chercha alors à se rapprocher plus encore des conditions que crée la nature, en les exagérant artificiellement. Après avoir vu des mouvements survenir dans le corps d'un utérus extrait d'un animal vivant, par le simple contact d'un sang noir oxygéné, il opéra dè la manière suivante : Il prit deux cochons d'Inde, arrivés au terme de la gestation, sur ces deux animaux il détruisit la moelle épinière depuis la sixième côte jusqu'au sacrum, et appliqua une ligature à la trachée. Aussitôt des contractions utérines commencèrent à se manifester, et le travail put se terminer sous l'influence de cette excitation spéciale.
Scanzoni et Simpson essayèrent d'appliquer ce même procédé à la femme vivante. Le résultat obtenu est consigné dans VEdinburgh monthly Journal et dans le Wiener Wochenschrift. Ils employaient l'acide carbonique sous forme de douches locales, en le faisant dégager à l'extrémité d'un tube à canule utérine fixé dans un spéculum. Par cette action directe, ils ont réussi à provoquer des contractions utérines qui, dans deux cas, ont pu amener l'accouchement prématuré.
Tels sont les résultats d'après lesquels Brown-Séquard a cru un instant avoir découvert le mécanisme intime de l'accouchement.
Actuellement, cette idée ne prévaut nullement dans la science, et bien qu'elle n'offre rien de contradictoire, les facteurs réels de ce grand acte sont trop bien connus pour que nous la remettions en avant. Sans donc nous arrêter à ces premières vues, ni à la part qu'il peut y prendre, cherchons quel peut être son rôle plus certain.
« Il est, dit Jacquemier, des contractions indolores, signalées par plusieurs auteurs, peu étudiées et se prêtant difficilement à l'observation. On peut cependant constater, soit par le vagin, soit par les parois abdominales, que l'utérus n'est pas toujours dans un état de repos parfait. Il éprouve de temps en temps, tantôt un resserrement faible et lent, d'une durée variable, se répétant une ou plusieurs fois pour cesser ensuite : tantôt ce sont des mouvements péristaltiques qui se bornent à une portion plus ou moins étendue des parois de l'organe ; d'autres fois ce sont des oscillations peu étendues (?t rapides qui déterminent une vibration générale manifeste, sans mouvements apparents. » Quelle que soit la fréquence variable de ces mouvements, ils sont constants, et c'est là une preuve qu'ils rentrent dans la série des phénomènes nouveaux, en rapport avec le développement utérin. On a remarqué que les mouvements du fœtus, que l'état de congestion de l'utérus les favorisent et en multiplient le nombre. A quelle indication la nature a-t-elle donc voulu parer, lorsqu'elle les a fait intervenir dans la marche de l'hypertrophie utérine ?
A une seule, sans doute : à la stagnation du sang dans le sinus et dans les plexus dont nous avons parlé plus haut.
Il est certain que, vu la stase sanguine qui tend continuellement à s'établir dans cet organe, le développement de l'acide carbonique doit y être excessif. Or, les parois des sinus ue sont nullement élastiques. Rien n'y peut aider l'action du
cœur. De là devait résulter, ijour le fœtus, la pire des conditions, car il se trouvait forcé de demander les matériaux de sa nutrition à un sang dont le renouvellement se fût fait dans de déplorables conditions. D'où, danger pour l'enfant, et danger aussi pour la mère, car l'accumulation de sang la prédisposait naturellement aux hémorrhagies si fréquentes en pareil cas. Heureusement pour elle que l'acide carbonique, s'accumulant, vient exciter la contractilité de l'organe. Cédant à l'irritation directe, la fibre utérine se resserre et ce resserrement agit sur les vaisseaux intrinsèques dont il diminue le calibre, de telle sorte, que le sang, poussé par la vis a tergo et par cette contraction régulière et intermi ttente, peut sortir de l'utérus, se répandre dans les autres parties de l'organisme et aller aux poumons, se débarrasser de ses matériaux nuisibles. Ainsi se trouve assurés la nutrition de l'enfant et l'état de la mère, et c'est l'accumulation môme des éléments toxiques 'qui donne le signal du mouvement salutaire.
Ce qui tend à prouver la réalité de cette conception, c'est que l'état de congestion et de gêne circulatoire en augmente le nombre. C'est que l'action n'est pas continue, mais bien intermittente comme celle obtenue par M. Brown-Séquard ; ce sont les données rationnelles tirées de l'étude des faits, et le rapport évident entre la stase et le danger du fœtus. Souvenons-nous encore que l'irritabilité de l'utérus est à ce moment singulièrement exagérée, et que l'organe est dans les meilleures conditions possibles pour subir l'influence de la viciation du sang.
Jusqu'ici, tout est physiologique. Le reste appartient à la pathologie, et nous le plaçons ici, tant nous trouvons naturelle la suite des faits qui, cependant, n'ont été,- nous le croyons du moins, exposés nulle part.
Qu'une cause, quelle qu'elle soit, vienne augmenter la gêne de la circulation utérine, maladie de cœur, maladie des poumons, la première surtout ; qu'elle rende plus difficile ce re-
nouvellement du sang vicié, et le travail de l'utérus sera na turellement augmenté. Gomme àl'état physiologique, l'organe réagira sous rinfluence de l'accumulation de l'acide carbonique, mais les conditions lui seront essentiellement défavorables. L'effet normal sera insuffisant, la contraction devra se répéter plus fréquemment, devenue plus violente, mais en dépassant sa force normale, elle deviendra une cause de danger. Sous son influence, le placenta se décollera et la conséquence naturelle sera la fausse couche ou l'accouchement prématuré.
L'enchaînement est fatal. Le seul moyen rationnel à opposer à ce travail excessif est de diminuer la quantité d'acide. Tantôt ce sera en favorisant l'hématose devenue insuffisante, tantôt en diminuant la masse du sang devenue assez forte pour gêner la circulation. De là, les bons effets des révulsifs, de la saignée, de l'accouchement prématuré qui, quelquefois, est nécessaire pour sauver la mère, et dont la double action est, d'une part, de diminuer la masse totale du sang par Fhémorrhagie qui l'accompagne; de l'autre, de favoriser le rétablissement normal de la circulation en rendant aux différents organes leurs conditions normales de jeu et d'action.
Avant de passer à l'étude plus spéciale des accidents gravidocardiaques, qu'il nous soit permis de résumer ici la pathogénie que nous avons tenté d'étabjir, et de présenter une classification de ces accidents basée sur elle.
Tous sont sous la dépendance de l'altération du sang, mais a différence que l'on peut établir dans leur production suffit pour en faire plusieurs classes distinctes.
Dans une première, nous rangerons les accidents cardiaques, proprement dits ; c'est-à-dire, l'endocardite puerpérale, les hémiplégies et les autres accidents qui en dépendent.
Dans une seconde, nous placerons ceux qui sont sous la dépendance de l'altération du sang, surtout au point de vue des thrombus veineux;
Dans la troisième, nous comprendrons l'étude des congestions viscérales diverses.
La quatrième, enfin, comprendra les phénomènes produits par l'accumulation de l'acide carbonique, et, en particulier, les avortements et les accouchements prématurés.
Inutile de dire que ces classes sont moins tranchées qu'elles ne le semblent d'après ce tableau. Ce ne sont que les principaux traits d'une série de causes morbides réunies par un principe commun. Aussi retrouverons-nous souvent, à côté delà cause indiquée d'abord, une cause secondaire venant aider son action et poursuivre le même but.