PATHOGÉNIE
Depuis Claude Bernard nous savons que les anesthésiques agissent sur le protoplasme cellulaire, sans distinction de règnes. Nous avons vu que les anesthésiques ne se bornent pas à influencer superficiellement les cellules les plus sensibles de notre organisme, les cellules nerveuses. L’anesthésique pénètre encore dans l'intimité cellulaire de tout notre être. Son action ne se borne pas à une simple influence fonctionnelle (expér. sur la leuco-activité) ; son action modifie les protoplasme, les désorganise (Dastre), comme nous avons pu le montrer déjà à propos de la destruction globulaire dans les ictères bénins.Cependant ces simples constatations ne suffisent pas à expliquer le mécanisme intimé de l’anesthésie. Si ce mécanisme, obscur à priori, trouve son explication, nous pourrons dès lors envisager le problème pathogénique des accidents post-anesthésiques.
Pour Hans-Meyer et Overton voici ce qui se produit. La cellule en dehors de ses constituants protéiques contient des substances dites lipoiïdes. On entend par ce terme les substances solubles dans l’éther, chloroforme
telles que graisses neutres, lécithine, cholestérine et
d’autres substances encore mal déterminées. Pour ces auteurs, toutes les substances solubles dans les lipoïdes (éther, chloroforme, etc.), ont une action anesthésique; leur action dépend de leur solubilité dans les graisses d’une part, dans l’eau d’autre part. Le rapport de la solubilité dans les graisses à la solubilité dans l'eau constitue ce qu'ils appellent le ccefficient de partage. Ce coefficient varie dans le même sens que l'intensité d’action du narcotique (1). Autrement dit, de deux anesthésiques solubles dans les graisses par définition et dans l’eau, - celui des deux qui présente la plus grande solubilité dans l’eau possédera l’action anesthésique la plus faiblé. Dès lors le mécanisme de l’anesthésie est le suivant : l’agent anesthésique du fait de sa solubilité dans les lipoïdes et réciproquement, est fixé par les lipoïdes des cellules. Les organes les plus riches en lipoïdes sont naturellement atteints les premiers et avec le maximum
d'intensité. C'est le cas du système nerveux. L’anesthé-
1. A l'appui de cette affirmation ces auteurs apportent des précisions. Ils ont en effet étudié le coefficient de partage de l’éther, du chloroforme, des nitriles, des cétones, des amides, des car- bures de la série aromatiques, phénols amides salicyliques, et benzoïques, monoacétine,alcool éthylique, hydrate de choral, acétone, sulfonal, trional, tétronal, alcool amylique tertiaire, diéthylamide valérique, salicylate de soude, etc. D'autre part plongeant des têtards dans de l’eau tenant en solution ces différentes substances ils déterminent ce qu’ils nomment la concentralion critique, c’est-à-dire le minimum de la substance qui produit la narcose ; or ils ont toujours vu pour une substance donnée la concentration critique présenter un rapport évident avec le coef-
ficient de partage.
bot sie résulte du trouble de cette fixation, d'ordre purement physique, d'après cette théorie.
Moore et Roaf n’admettent pas cette conception de l'action des anesthésiques. Ils pensent qu’elle est due à une combinaison d'ordre physique ou chimique entre les anesthésiques et les matières protéiques de la cellule. Ils admettent que sous leur influence un changement se produit dans l’état physique des constituants inorganiques des tissus. Ce changement consisterait en une libération des sels minéraux capables de diffuser à travers une membrane de parchemin en plus grand nombre qu'avant l’action de ces agents. Ils ont observé ces résultats avec les globules sanguins, le cerveau, le foie, le rein. |
Grébant et Quinquaud, Pohl, et après eux Nicloux, après des dosages de chloroforme dans les tissus, trouvent que parmi eux le cerveau, le bulbe, la moelle sont ceux qui en renferment le plus. Les récentes recherches de ce dernier auteur donnent à penser que les graisses des centres nerveux doivent être un facteur important de la fixation de l’anesthésique, et jouer un rôle prépondérant dans le phénomène de l’anesthésie.
« Dans le cas particulier du chloroforme dont la solubilité dans l’eau, dit cet auteur, est négligeable vis-àvis de la solubilité dans les graisses, il serait possible d'admettre que les matières grasses ou substances analogues sont les seules qui entrent en jeu pour sa fixation au cours de l’anesthésie. Dans ces conditions la quantité de chloroforme fixée par un tissu doit dépendre
de la quantité de graisses qu'il renferme. »
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A la suite d'expériences très précises et limitées au système nerveux, voici les résultats auxquels cet auteur arrive :
1° D'une façon générale, dans les centres nerveux, les différentes parties fixent d'autant plus de chloroforme, au cours de l’anesthésie, qu'ils sont plus riches en lipoiïdes ;
2° Après une anesthésie prolongée amenant la mort de l’animal, si l’on considère une partie déterminée du système nerveux, sa teneur en chloroforme est toujours la même relativement à sa teneur en graisses (1). Au mo. ment de la mort, et pour un organe donné, le rapport ainsi déterminé représente un point de saturation;
3 Si après une anesthésie même prolongée l’animal en état de narcose est tué par section des gros vaisseaux, aucune des parties des centres nerveux n'a atteint sa saturation mortelle. \
Ainsi en se fondant sur les expériences et les conclusions de Hans-Meyer et Overton, de Nicloux, de Moore et Roaf on peut conclure qu’il y a une relation certaine entre la fixation du chloroforme par les lipoïdes du système nerveux, et l’anesthésie.
En retenant l’affinité toute spéciale de l’éther et surtout du chloroforme pour les lipoïdes, observons ce qui se passe après une anesthésie normale : les urines
nous donnent pour ainsi dire le bilan de la situation ;
1. C’est ainsi qu'au moment de la mort, le bulbe et le cervelctrenferment toujours 0 gr. 30 à 0 gr. 40.de chloroforme pour 100 grammes de lipoïdes ; le cerveau, la substance grise et blanche de 0 gr, 46 à 0 gr. 45.
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nous y trouvons de l’urobiline (Gianassa), la quantité d'azote est augmentée, ainsi que celle des chlorures et des phosphates ; la proportion de l’urée et des sulfoconjugués est diminuée ; très fréquemment enfin on trouve de l’albumine : les constatations prouvent, d’une part, que les déchets de l’organisme, sont augmentés et que d’autre part à les éliminer le foie et le rein, manifesteront leur fatigue par une ébauche de désordre fonctionnel ; les urines en nous apportant ces divers éléments pathologiques témoignent du cercle vicieux, qui pèse sur l'organisme : surcroît de déchets, surcroît de fatigue pour les organes d’élimination.
Il reste cependant à déterminer pourquoi l’intoxication par le chloroforme plus rarement par l’éther, s’exagère chez certains sujets au point d’entraîner la mort.
Nous savons que les expériences faites sur l’animal et les constatations nécropsiques chez l’homme démontrent que le chloroforme a une action élective sur le foie. |
Or en Angleterre une pathogénie très spéclale est proposée pour expliquer les accidents hépatiques postanesthésiques. Pour Cuthrie, Beesley, etc. (1), certains foies, dont le fonctionnement serait anormal, présenteraient un excès de graisse. Sous l'influence de l’anesthésie une oxydation insuffisante de ces graisses aboutirait à la formation d’acides tels queJ’acide oxybutirique, l’acide diacétique, précurseurs de lJ’acétone. La mort pourrait ainsi se produire par intoxication aiguë due aux’ acides gras. ï