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CHAPITRE III

Le symptôme douleur est un des premiers qui aient attiré l’attention des malades et des médecins dans la syphilis constitutionnelle; mais aucune distinction n’a été établie par les auteurs anciens quant à son siège * précis. Ceux qui considèrent comme syphilitique le i fléau qui ravagea Naples pendant l’occupation de l’arj mée française commandée par Charles VIII, en 1493, trouvent un appui en faveur de leur opinion dans l’existence de douleurs violentes siégeant à la tête et aux membres, conjointement avec des éruptions cutanées.

Joseph Frank (1) se demande s’il doit regarder comme possible la névralgie syphilitique de la cinquième paire. Quant à celles des autres nerfs, il n’en parle seulement pas.

Mais l’étude des névralgies est de date toute récente. 11 n’est donc pas étonnant que les anciens n’aient pas su reconnaître, parmi ces maladies, celles qui étaient produites par la syphilis.

On est, au contraire, justement surpris de ne pas voir figurer la syphilis dans l’étiologie du beau et consciencieux travail de Valleix (2).

(1) T. III, p. 293.

(2) Traité des névralgies. Paris, 1841.

M, Lagneau dit à propos des névralgies qu’elles peu- ’ vent compliquer la vérole ou y être consécutives (1).

M. Ricord n’a pas prononcé le mot névralgie, mais il a évidemment observé celles qui siègent sur les nerfs intercostaux. 11 les désigne (2) sous le nom de jüeuro- 1 dynies syphilitiques. I

MM. Trousseau et Pidoux ont cité deux observations de névralgies intercostales guéries par les spécifiques. Enfin, M. Yvaren (3) nous en donne deux nouveaux exemples.

Le docteur Vaulpré, après avoir essayé sans succès de nombreuses médications contre certaines douleurs névralgiques, fut éclairé sur leur cause occulte qui était ' la syphilis, soit par l’apparition subite d’une manifestation diathésique, soit par les confidences du malade. ,

On lui doit les trois observations qui suivent. '

Madame X..., âgée de 58 ans, ressent, ie 17 mars 1851, de violentes douleurs dans la hanche droite. Elles s’étendent dans tout le membre pelvien en suivant le trajet des nerfs i sciatique et crural jusqu’à la malléole externe. Le doigt promené sur le trajet de ces nerfs produit une impression pénible.

Des douleurs vives, lancinantes, arrachent parfois des cris à la malade; des sangsues et un vésicatoire produisent de l’amélioration. Le 19 avril, douleurs dans la moitié droite de la face. Elles sont intermittentes : elles commencent à dix heures du matin et se prolongent avec des exacerbations jusques après minuit; le sulfate de quinine ne les fait pas disparaître; les sangsues, l’opium, la belladone, etc., ne donnent pas un meilleur résultat. Le 1" juin, le mal se déplace à droite, où il sévit | avec la môme intensité. Dans le courant du mois, M. Vaulpré aperçoit au cou de la malade des plaques saillantes, lenticu-

(1) Loc. ciL, p. 342,

(2) Clinique iconographique, observ. XXVI et XXVII.

(3) Des métamorphoses de la syphilis.

laires, cuivrées, avec desquammalion. Interrogée attentivement sur ses antécédents, elle avoue avoir eu aux parties t sexuelles, il y a quelques mois, des ulcérations qui n’ont pas \ été soignées. Le proto-iodure de mercure fut prescrit, ainsi que ! la tisane de salsepareille; et quelques jours après, les symp- ^ tômes cutanés , les ulcérations et les névralgies ont disparu f pour ne plus revenir.

X..., âgée de 27 ans, eut une syphilis grave il y a six ans ;

1 l’affection était caractérisée par des ulcérations aux parties I génitales et à la gorge. M. Vaulpré reconnaît un rétrécissement du rectum qu’il traite avec des mèches enduites d’onguent ! mercuriel. Trois mois après, il survient une névralgie, sus-orbitaire gauche, intermittente, que le sulfate de quinine calme provisoirement. Tous les autres moyens (chloroforme, narcotiques, antispasmodiques) ne produisent aucune amélioration, r Les antécédents de la malade font songer à la syphilis. Un traif tement spécifique fait cesser toutes les douleurs, dès le sixième I jour de son emploi.

l X..., plâtrier, est âgé de 29 ans; le 8 avril 1851, il souffre de I douleurs névralgiques dans toute la moitié droite de la face ; elles occupent presque toutes les branches de la cinquième paire. La maladie d’abord continue devient ensuite intermittente. Le 2 mai, les accidents s’arrêtent. Huit jours après, ophthalmie à droite accompagnée de douleurs violentes que les moyens ordinaires n’améliorent pas; le 27 la névralgie reparaît ; il s’y joint dans les poignets et dans la paume des mains des douleurs tellement fortes que le malade est porté à des idées de suicide. En juin ces douleurs se reproduisent surtout la nuit; le malade commence à souffrir aussi dans les tibias. Malgré ses dénégations, il est soumis à un traitement anti-syphilitique ; dans l’espace de dix jours tous les symptômes disparaissent pour ne plus revenir. Le malade avoua plus tard qu’il avait eu une ulcération à la verge (?).

A côté d’un petit nombre d’observations sérieuses qu’on trouve dans les auteurs, il y en a tant d’autres incomplètes et dont le diagnostic paraît hasardé, qu’on est autorisé à dire que l’iiistoire complète des névralgies

syphilitiques est à faire avec de nouveaux et sérieux documents, avant que ces affections ne puissent prendre rang dans le cadre nosologique.

Comment, en effet, la confusion ne régnerait-elle pas dans l’esprit des médecins qui ne se sont pas livrés d’une manière spéciale à l’étude de la syphilis, c’est-à-dire dans l’esprit de l’immense majorité des praticiens, lorsqu’ils voient que pour Joseph Frank ïodontalgie syphilitique peut être le résultat de la transplantation d’une dent affectée de vice vénérien / lorsqu’ils lisent dans l’ouvrage de M. Yvaren lui-même, qui partage l’opinion de l’auteur et en exalte la conduite, l’observation suivante d’Amatus Lusitanus : Le médecin Ferrarois ^en présence d’une névralgie oculo-sincipitale et sans qui il fût guidé par aucun symptôme préexistant ou concomitant , dia- • gnostique une carie syphilitique de la table interne des os de la voûte ^ applique le trépan et finit par guérir son malade par le gdiacl Que penserait-on d’un médecin qui, de nos jours, poserait un diagnostic pareil?

Est-ce édifier le lecteur sur l’existence de la névralgie syphilitique, que de présenter comme telle l’observation cinquième de M. Yvaren empruntée à Bâillon?

(( Un homme eut de la céphalalgie, delà cécité, de l’anosmie, une rétraction des pieds, des convulsions; il fut amélioré par les mercuriaux ; néanmoins il mourut quelque temps après. A l’autopsie on trouva une carie des os du crâne, et une tumeur mélicérique du cerveau. »

11 n’y est pas dit un seul mot des antécédents du malade; on ne donne aucune description de la pièce anatomo-pathologique; on ne fait aucune mention de l’existence simultanée d’autres manifestations syphilitiques. Quel est donc le signe sur lequel on s’est fondé pour porter une accusation contre la syphilis?

Enfin, pour nous justifier de notre incrédulité à pro- ] pos du diagnostic de la syphilis posé par les anciens J et accepté à la légère par les contemporains, qu’il nous C soit permis de citer l’observation de Baglivi (1) relatée

I dans l’ouvrage de M. Yvaren, sous le titre de Syphilis simulant une sciatique. La seule preuve que l’on donne démontrer qu’il s’agissait d’une manifestation syphilitique, c’est que le malade a eu vingt ans auparavant [ un bubon vénérien et que sa névralgie a guéri par les J sudorifiques!!! Nous sommes loin d’applaudir avec 1 M. Yvaren (obs. IX) à la sagacité de Baglivi.

“I Cependant, tout en différant d’opinion avec M. Yva- 1 ren, qui nous paraît en général trop facilement admet- ) tre la présence de la syphilis, nous sommes le premier I à lui rendre justice pour le mérite qu’il a eu de recueil-

ilir d’autres faits complets, et surtout d’éveiller l’attention des médecins sur un point aussi important de I la pathologie. — Voici l’extrait de quelques observaj tiens empruntées à l’ouvrage de cet auteur :

X..., âgé de 28 ans, garçon d’hôtel, est en proie à des douleurs intenses et rebelles dont le point de départ est audessus des orbites ; ces douleurs s’irradient par élancements I autour de la tête jusqu’à la partie inférieure de l’occipital ; lorsqu’il se manifeste de vives souffrances, on constate la tuméfaction des parties qui en sont le siège; nulle pendant le jour, la douleur devient intolérable pendant la nuit; l’emploi des opiacés et des purgatifs n’a produit aucune amélioration.

Le malade avait eu une uréthrite en 1845 ; en 1847, seconde chaude-pisse avec chancre, adénopathie inguinale. Quelque i temps après ces accidents, il se produisit des douleurs dans i les muscles des bras et des épaules; les contractions musculaires de ces parties étaient très-pénibles ; les douleurs, plus I intenses la nuit que le jour, persistèrentpendant trois semaines, I malgré l’emploi des bains de vapeur, et furent remplacées

(1) Praxeos medicœ 1. II, ch. x, § 2, n. y.

plus tard par la névralgie décrite plus haut. M. Yvaren prescrivit 10 centigrammes de sublimé dans douze cuillerées à bouche d’eau distillée ; le malade prenait tous les matins une cuillerée de cette solution; à la cinquième, les douleurs commencèrent à se calmer, puis elles disparurent.

L’observation précédente est un exemple de névralgie syphilitique. Nous regrettons néanmoins que l’auteur ne nous ait pas dit s’il existait en même temps d’autres manifestations diathésiques du côté delà peau, des muqueuses, etc.

X..., âgée de 45 ans, eut en 1844 une névralgie faciale considérée comme vulgaire. Elle fut affectée presque en môme temps d’une fluxion avec tuméfaction du côté droit de la tôle, du front, de la joue, de l’oreille et d’une partie du cou ; il se développa en môme temps une tumeur de la grosseur d’une amande dans l’épaisseur de la joue. Déjà, en 1841, cette malade avait éprouvé des douleurs si horribles que dans son délire elle avait voulu se précipiter par la croisée. Ces douleurs partaient de la tempe droite et s’étendaient du côté de l’oreille jusqu’à la ligne médiane ; en môme temps elle éprouvait une sensation glaciale au sinciput. Pendant deux mois les calmants et les narcotiques n’amenèrent aucune amélioration; après ce laps de temps le mal diminua pour ne plus se faire sentir que la nuit de onze à trois heures. Plus tard, il revôtit la forme d’un accès nocturne se manifestant tous les huit jours. En 1843, crise semblable à celle de 1841. En mars 1844, apparition des mômes douleurs ; la myotilité est intacte, la sensibilité obtuse ; les arcades dentaires ne peuvent s’écarter de plus de 2 ou de 3 millimètres ; fourmillements aux gencives ; sensation d’écoulement d’eau froide partant de l’œil pour aboutir dans la bouche, après avoir suivi les parties latérales du nez.

Les douleurs diminuées momentanément par l'usage du camphre reparaissent en juin pour se dissiper bientôt. Quelque temps après, il survient une rhinite avec carie des os du nez ; celte rhinite fait soupçonner la nature syphilitique de la névralgie; l’emploi des mercuriaux et des sudorifiques a dissipé

MODE DE PRODUCTION DE CES NÉVRALGIES. i 09

les douleurs névralgiques et amené la guérison définitive de la carie des os du nez.

; Uode de production des iiévralg^îes sypliiliiiqucs.

Si nous voulons maintenant rechercher l’époque à a laquelle les névralgies syphilitiques paraissent généra- \ lement, nous voyons que ces affections nerveuses se Il rencontrent très-fréquemment dans la syphilis constitutionnelle, et cela aux diverses périodes de son évolution.

Nous avons déjà signalé, en parlant de la névropathie diathésique, la fréquence des douleurs névralgiques dès le début de la diathèse. Très-probablement ce n’est alors qu’une simple perversion de la sensibi- I lité sans lésion matérielle; car les tissus n’ont pas r ' encore été modifiés par la maladie infectante. Plusieurs des observations relatées à la fin de cet article viennent à l’appui de cette assertion.

Chez le malade de l’observation n“ X, il existait une exostose costale en même temps qu’une névralgie de la même région; il est donc permis d’admettre que, dans certains cas, le tronc nerveux, peut-être comprimé, devient le siège d’une exagération de la sensibilité.

Certains médecins admettent que les névralgies syphilitiques sont toujours provoquées par une tuméfaction des tissus osseux ou fibreux qui compriment les nerfs à leur passage, soit dans les conduits ostéofibreux, soit en général sur un point quelconque du squelette. Nos observations ne nous permettent pas de trancher définitivement cette question.

Nous avons manifestement vu pendant la vie, et constaté même après la mort, que des tumeurs gommeuses et des périostoses avec collection plastique

110 DES NÉVRALGIES SYPHILITIQUES. i;

déterminent des douleurs névralgiques parfois très- ii intenses qui se font sentir sur tout le trajet du nerf et dans les parties animées par ce nerf dont le tronc se trouve ainsi comprimé. Selon Chomel (1), la névralgie i n’est que le symptôme d’une lésion occupant les organes ou les tissus qui avoisinent ou que traverse le nerf affecté. M. Grisolle (2) admet aussi qu’une tumeur des os ou du périoste, en comprimant un nerf, le rend douloureux ; mais en dehors de cette cause, ajoute-t-il, le virus syphilitique semble parfois modifier le nerf d’une manière occulte. L’observation n"XXXlV nous montre une tumeur gommeuse comprimant le nerf sciatique; les observations n““ XLll et XLllI nous fournissent des exemples de névralgie du cubital déterminée par la compression qu’exerçaient sur ce nerf des tumeurs volumineuses siégeant au bras et à l’avantbras.

Il faut cependant faire remarquer que des gommes d’un volume considérable peuvent siéger au voisinage i des nerfs sans qu’elles déterminent aucun phénomène névralgique; c’est ce qui est prouvé par une de nos observations : une tumeur gommeuse du cordon testiculaire n’avait jamais fait éprouver aucune douleur au malade.

Les épanchements plastiques musculaires, qui déterminent des rétractions, occasionnent aussi des douleurs névralgiques, probablement en englobant dans leur intérieur les troncs nerveux, ou peut-être par la compression que les muscles tendus exercent sur les nerfs qui sont en rapport avec la partie lésée. L’observation n" 44 démontre l’évidence de ce fait, et ne

(1) Union médicale, 24 janv. 1850.

(2) Pathologie interne, t. II, p. 588, 8* édit. Paris, 1861.

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