CHAPITRE II
Bien que les fièvres intermittentes ne soient pas habi-j tuellement placées au rang des névroses, la part immense qui revient au système nerveux dans la manifestation de leurs symptômes ne saurait être contestée, et lorsque la syphilis entraîne de pareils accidents, c’est par l’intermédiaire de ce système qu’elle doit évidemment exercer son influence. Nous ne croyons donc pas sortir des limites naturelles de notre sujet en rapportant les observations qui vont suivre. Le lecteur nous en saura gré sans doute au double point de vue du diagnostic et de la thérapeutique, en prenant connaissance des faits qui ont embarrassé des praticiens éminents.
Observation LXXIV. — Fièvre quotidienne, symptomatique d’une syphilis constitutionnelle. — Impuissance du sulfate de quinine. — Guérison par les rnercuriaux.
La nommée X..., âgée de 26 ans, est entrée, le 26 décembre 1846, à la Charité, dans le service de Fouquier, salle Sainte-Anne, n'’19(l). Constitution très-forte; santé habituellement excellente. Bien réglée, elle n’a jamais eu d’enfants. Il y a un mois, après un travail pénible, elle s’est sentie brisée dans tous les membres, et elle fut prise d’une fièvre légère; mais au bout de quinze jours, celle-ci est devenue exacerbante;
(I) Extrait des Archives de la Société médicale d’observation.
OBSERVATIONS. 433
tous les soirs à cinq heures, un frisson d’un quart d’heure ouvre la scène; puis il survient de la chaleur qui dure une partie de la nuit et qui est suivie de sueurs. Rémission tous les matins; mais persistance de la céphalalgie, de la faiblesse et du malaise général, depuis deux jours. Les douleurs augmentent par la pression, dans toute la longueur des deux membres thoraciques. Le pouls bat de 70 à 72 par minute. Il est petit, faible, régulier. Battements et bruits du cœur normaux; pas de matilé insolite à la région de la rate ; poumons sains. Dégoût pour les aliments; quelques vomissements dé temps à autre ; sensibilité à l’hypogastre ; céphalalgie, éblouissements, étourdissements, tintements d’oreilles, rêvasseries; sommeil très-agité; faiblesse générale. Pityriasis du cuir chevelu; papules sur le front.
Le 30 décembre, on remarque une éruption papuleuse du ventre ; la malade soutient qu’elle n’a jamais rien contracté de vénérien. Depuis le 27 décembre jusqu’au 18 février, on soumet la malade au sulfate de quinine, dont la dose fut portée jusqu’à 1®'',S0 par jour, sans aucune amélioration. La fièvre continue toujours à venir à la môme heure et avec ses trois stades. Les purgatifs et les vomitifs furent également sans résultat. Le sulfate n’a pu que diminuer quelquefois le frisson; son administration a déterminé une grande surdité et de forts tintements d’oreilles; accidents d’ailleurs qui, ainsi que nous l’avons dit, existaient déjà, avant l’entrée de la malade à l’hôpital.
Le 18 février, voyant que les papules persistaient toujours, ainsi que les douleurs dans les membres, on examine plus attentivement la malade et l’on reconnaît la nature syphilitique de l’affection. — Prescription : 2 pilules de Sédillot par jour. La fièvre est modifiée dès les premiers jours de ce traitement. Ainsi le 22 février la malade en a eu à peine, pendant la nuit, et sans frisson préalable. A partir du 23 février la fièvre n’est plus revenue; mais les douleurs de tête et les douleurs des membres ont persisté. Le 6 mars on observe que les forces reviennent et que l’appétit augmente; mais les douleurs des membres existent toujours, surtout' la nuit; on continue les pilules mercurielles. L’amélioration a été progressive depuis cette époque, et la malade sort guérie, Za.mbaco.
c’est-à-dire avec disparition des manifestations syphilitiques, le 30 mars.
Réflexions. — Voici donc une malade en proie à des accidents nerveux revêtant la forme intermittente, et simulant tellement une fièvre paludéenne, qu’ils ont induit en erreur un praticien distingué.
Certainement les trois stades, dont nous avons parlé dans l’observation précédente, n’étaient que la manifes- tation d’une manière d’être du système nerveux, sous « l’influence de la syphilis constitutionnelle. Du reste, dans ^ ta fièvre palustre même, les troubles de la motilité pendant les frissons, suivis, bientôt après, d’une perversion de ‘
la sensibilité, d’une sensation de chaleur, sans que le £ thermomètre accuse une augmentation réelle de la température du corps, tous ces accidents ne peuvent être s expliqués que par une perturbation générale que le système nerveux a éprouvée dans son ensemble, sous l’in- fluence de l’empoisonnement miasmatique.
Chez cette malade, le traitement mercuriel mit fin à È ces accès qui duraient depuis deux mois environ.
Voici en peu de mots l’histoire d’un autre malade 9 éprouvant des accidents nerveux-syphilitiques, simulant I une fièvre intermittente tierce. Nous la devons à l’ex- trême obligeance de M. le docteur Lasègue, alors mé- decin de Lourcine, aujourd’hui médecin de Necker.
Il y a trois ans, ce médecin a été consulté par un né- •' gociant âgé de 34 ans environ. C’était un homme vivant i dans les meilleures conditions hygiéniques, et qui n’avait jamais éprouvé de maladie sérieuse. Au milieu d’une santé excellente et sans aucune cause appréciable, X... commença à maigrir et à pâlir d’une manière progressive. Quelque temps après le début de cette altéra- =
FIÈVRES INTERMITTENTES SYPHILITIQUES. 43o
lion dans la santé générale, il présenta, tous les deux jours, un accès de fièvre intermittente, ou plutôt un ensemble de phénomènes a type intermittent tierce. Ainsi, vers les dix heures du matin , il était pris.de frissons intenses, parcourant tout le corps, et durant pendant une heuie enviion ; puis éclataient des mouvements spasmodiques très-violents, agitant surtout tes muscles des membies. Bientôt apres survenait un stade de chaleur intense, suivie d’une sueur très-abondante. Ces divers phénomènes, se répétant toujours dans le même ordre de succession, disparaissaient vers les trois ou quatre heures de l’après-midi, laissant le malade dans une prostration extrême.
Le sulfate de quinine avait diminué la fréquence de ces accès, et modéré leur intensité; mais il ne parvint pas à les enrayer complètement. Ce qu’il y avait d’insolite dans la marche de cette affection, c’est qu’à peine les accidents se sont-ils répétés une dizaine de fois que le malade tomba dans un état de cachexie profonde qui, par conséquent, n’était en rapport ni avec la date, ni avec l’intensité des accès intermittents eux-mêmes. D’ailleurs le malade ne s’était jamais exposé aux émanations paludéennes; jamais avant cette époque il n’avait été atteint de fièvre intermittente. On insistait donc sans succès sur la médication anti périodique, on ne savait à quelle maladie rattacher ces accidents intermittents, qui n’avaient cependant pas la marche ordinaire d’une fièvre paludéenne franche, lorsque M. Lasègue, dans une exploration attentive, constata l’existence d’un sarcocèle syphilitique que le malade s’est toujours obstiné à laisser ignorer, à cacher même à son médecin. A partir de ce moment, X... fut soumis à l’iodure de potassium d’une manière régulière et suivie. L’amélioration de tous les
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symptômes éprouvés par M. X... ne se fit pas longtemps -c attendre. En effet, un mois après l’institution du traite- . s meut, il ne restait plus aucune trace des accès intermit- -J lents mentionnés. La cachexie profonde dans laquelle y était plongé ce malade, céda facilement aux toniques et h à une alimentation réparatrice. Plus tard, le sarcocèle 9 syphilitique lui-même a disparu.
Ainsi ce malade recouvra la santé, grâce à la perspi- • cacité du praticien distingué qui, soupçonnant la nature spécifique de l’affection, l’arrêta dans sa marche fatale, par remploi du médicament souverain.
Observation LXXV. — Syphilis constitutionnelle. — Accès simulant la fièvre intermittente, — Imjmissance du sulfate de quinine. — Proto-iodure de mercure. — Disparition des manifes- i tâtions syphilitiques et des accès intermittents. ,
Le nommé C... L... âgé de 31 ans, charron, sanguin, d’une • forte constitution, n’a jamais eu de lièvre, et n’a jamais ha- ^
bité un pays où règne la maladie paludéenne. Il y a huit ans, •
il eut une blennorrhagie qui dura pendant plusieurs années. 1 Il y a trois mois il remarqua, pour la première fois, quatre i
chancres situés sur le gland. Ces chancres ne se sont cicatri- t
sés que deux mois après qu’ils ont été constatés. Un mois ' après leur apparition, le malade a été traité par les pilules de I Dupuytren, dont il a pris une centaine environ. 11 est admis ( dans la section de M. Ricord, à l’hôpital du Midi, salle 5, lit n® 8, le 6 juillet 1852. Dernier coït, avec une prostituée, il y a s
un mois. Quinze jours après, il remarqua une écorchure dans le l eul-de-sac du prépuce, à droite du gland. 11 prétend qu’avant l’apparition du chancre, il y avait en ce point une petite ulcé- ^ ration qui paraissait et disparaissait souvent, d’une manière 9! spontanée.
Au moment de son entrée à l’hôpital, il présente un chancre 9 en voie de réparation, à base dure, reposant dans le cul-de-sac 9 glando-préputial, avec une tension indolente, multiple, des ■ ê glandes inguinales des deux côtés, mais plus considérable a it»
OBSERVATIONS
gauche. Aucune manifestation constitutionnelle; mais depuis dix jours environ, le malade éprouve, quelquefois le matin et plus fréquemment vers les huit heures du soir, les symptômes suivants : un sentiment de malaise, de fatigue et de prostration générale, puis une sensation de froid, auquel succèdent des frissons avec tremblement des membres et de la mâchoire inférieure; les pieds, les bras, les avant-bras, les doigts môme, sont le siège de ces mouvements irréguliers, visibles surtout lorsqu’on dit au malade de tenir sa main étendue et élevée, ce qu’il ne peut faire sans avoir des mouvements spasmodiques qui l’obligent de fléchir le bras à plusieurs reprises. Une demiheure environ après le début de ces accidents, il survient de la chaleur, puis une légère sueur. Ces divers symptômes, se succédant dans l’ordre mentionné, ont une durée moyenne de trois heures environ. Après quoi le malade se trouve plongé dans un état de faiblesse très-prononcée. Pas de mouvement fébrile notable; la rate n’est pas volumineuse. Traitement :^u\fate de quinine 50 centigrammes, puis 1 gramme; tisane de centaurée. Les deux premiers jours de ce traitement, les accès ont été supprimés; mais le troisième jour, ils reparaissent avec la môme forme, cependant un peu plus faibles et durant deux heures seulement. On continue le sulfate de quinine, et le I 15 juillet on ajoute 100 grammes de vin de quinquina par jour. Les accès se répètent toujours; il arrive cependant qu’un : et deux jours môme se passent, sans qu’ils paraissent. Le 5 août il survient, sur le tronc et les membres, une éruption qui se dessine de plus en plus et prend la forme papuleuse. Les : symptômes intermittents sont aussi forts que lors de l’admis- ■ sion du malade à l’hôpital; il suit toujours le môme traitement. Le 12, l’éruption est devenue boutonneuse, on y voit déjà un point purulent au centre. Le 18, les pustules s’ombiliquent, de manière à ressembler tout à fait à celles d’une légère éruption varioleuse. Le 20 août l’éruption continue à se transformer et à devenir de plus en plus générale et polymorphe; il y a des papules, des pustules et d’autres boutons recouverts d’une croûte noirâtre, et entourés d’un cercle rouge inflammatoire (ecthyma supcrficiel).Onen voit dans les cheveux, au front, etc.; mais nulle part il n’y a de confluence. Le malade éprouve des douleurs dans la tôte et dans les membres. Les accès se répè-
lent presque tous les jours. Le 22 août, on change de traitement; on prescrit 2 pilules de proto-iodure de mercure de 5 centigrammes chacune et de la tisane amère, sucrée avec du sirop de gentiane; on continue le vin de quinquina; mais on suspend le sulfate de quinine. Le 5 septembre, l’éruption est en voie de décroissance; les accidents nerveux intermittents ont commencé à diminuer progressivement à partir du 29 août, ainsi que les céphalées et les douleurs des membres. Le malade sort de rhôpital sur sa demande, le 23 septembre 1832. Toutes les manifestations sont en voie de disparition. On ne voit sur la peau que des taches cuivrées qui ont remplacéles diverses éruptions mentionnées. Quant aux phénomènes intermittents, ils ne se sont plus reproduits depuis le 3 septembre.
Le traitement antisyphilitique sera continué pendant deux autres mois environ.
Réflexions. — Les premières manifestations djalhésiques ont été précédées et accompagnées, chez ce malade, de désordres nerveux paraissant tous les jours à des heures fixes, et revêtanl, en un mot, la forme des accès de la fièvre intermittente.
Chez le malade de M. Lasègue les accidents nerveux revenaient tous les deux jours, tandis que chez le malade dont l’observation porte le n” LXXIV et chez celui du n° LXXV les accès étaient quotidiens.
Chez le malade de M. Lasègue, les accès avaient lieu vers les dix heures du matin, tandis que les deux autres malades, c’est le soir, après la chute du jour, qu’ils étaient pris de frissons, de tremblements et plus tard de chaleur; de sorte que l’heure même à laquelle se montraient ces phénomènes aurait pu faire penser, de prime abord, qu’il ne s’agissait très-probablement que d’une fièvre intermittente symptomatique. Il est, en effet, d’observation que les fièvres intermittentes essentielles produisent ordinairement des accès au milieu de la journée.
En oulre, le type quotidien appartient plus spécialement, dans nos climats, à la fièvre symptomatique; de manière que 1 apparition des accès tous les jours et leurs manifestations au commencement de la nuit auraient déjà pu faire prévoir qu’on n’avait pas affaire, dans ces deux cas, à une fièvre intermittente franche. Le sulfate de quinine n’a modifié les accès que d’une manière insignifiante, malgré leur périodicité régulière; tandis que les spécifiques ont dissipé, dans l’espace de quelques jours, et d’une manière définitive, tout ce cortège de phénomènes nerveux.
Chez le malade de M. Lasègue, les accidents intermittents coïncidaient avec une manifestation tertiaire, avec un testicule vénérien; tandis que chez les deux autres ils ont éclaté au début de l’infection, ils accompagnaient les premières éruptions cutanées. De même que chez quelques sujets, la première éruption de la peau est précédée de fièvre et de cet ensemble d’accidents généraux que nous avons décrits sous le nom de névropathie diathésique, de même chez d’autres individus il y a apparition de phénomènes hystériques , parfois même de tremblements chroniques ou de phénomènes intermittents, paraissant de préférence le soir, caractère qu’ils partagent avec les douleurs syphilitiques.
M. Melchior Robert a fait observer dans son excellent livre que parfois la fièvre syphilitique peut revêtir la forme intermittente. Il dit avoir vu, dans le service de M. Ricord, un malade qui eut des accès intermittents, pendant la période prodromique et secondaire de la syphilis. Ces accès cédèrent au mercure. Il a omis de nous dire dans quel état se trouvait la rate chez ce malade (1).
(1) Traité des maladies vénériennes , p. Gfi4.
M. Follin dit aussi , à propos des prodromes de la syphilis, que les malades ont parfois des accès fébriles à cachet intermittent, qui se montrent tantôt le soir, tantôt la nuit.
Nous considérons donc tous ces troubles généraux comme étant la conséquence d’une perturbation du système nerveux sous l’influence de l’infection syphilitique; c’est ce qui nous a engagé à placer ce chapitre immédiatement avant celui des névroses classiques, telles que l’épilepsie, l’hystérie, etc.
SIXIÈME PÂUTIE
Ainsi que nous l’avons déjà dit, en commençant cet ouvrage, l’étude des maladies nerveuses syphilitiques est trop peu avancée, les faits bien observés et relatés dans les auteurs sont trop peu nombreux, pour qu’il soit possible, dans l’état actuel de la science, d’entreprendre une description méthodique et détaillée de chaque état nerveux que la syphilis peut occasionner. Il faudrait, avant d’essayer un tel travail , recueillir d’abord les éléments nécessaires pour celte construction d’ensemble, pour cet édifice ontologique.
A part quelques maladies sur lesquelles nous avons pu rassembler un certain nombre de faits qui permettent d’ébaucher une description, ou plutôt d’émettre quelques généralités, les autres, c’est-à-dire le plus grand nombre des affections nerveuses que la syphilis peut déterminer, ne sont qu’indiquées dans ce travail. Elles ont pris place dans le cadre nosologique, grâce à quelques observations qui établissent de la manière la plus- incontestable que la diathèse syphilitique peut les occasionner. Aussi, fidèle toujours à notre programme, ne voulant rien avancer qui ne soit basé sur l’étude des malades , bien des fois nous nous sommes trouvé dans la nécessité de ne signaler que ce que nous avons vu, les faits qui se sont offerts à notre
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observation, laissant aux travaux liltérieurs le soin de décrire avec détail chaque espèce morbide lorsque le temps en sera venu, c’est-à-dire lorsque les médecins, dont l’attention est maintenant éveillée, auront réuni plus de matériaux que nous n’en possédons actuellement pour une telle œuvre de synthèse.
Ce que nous venons de dire est surtout applicable aux névroses syphilitiques; car, à part l’épilepsie, il n’est pas généralement admis que les autres névroses puissent être occasionnées par la diathèse syphilitique.
Néanmoins, en cherchant dans les monographies et dans les divers écrits périodiques , nous avons pu rencontrer tantôt des assertions éparses, tantôt des observations qui nous ont persuadé que certains auteurs avaient déjà remarqué que plusieurs névroses, l’aliénation mentale même, peuvent être la conséquence de la diathèse syphilitique.