QUE LA SYPHILIS PEUT PRODUIRE
Irès-commune, qu’elle est très-fréquente à la Salpêtrière quoiqu’on ait prétendu le contraire. Mais jamais, que nous le sachions, nos aliénistes ne lui ont reconnu une telle origine. Serait-on porté à accuser la vérole parce que la folie paralytique est commune chez les filles publiques, ou bien chez ceux qui partagent leur vie d’orgie et de débauche? Mais ne savons-nous pas que, dans ces cas, plusieurs autres causes en dehors de la syphilis, parmi lesquelles les excès vénériens et les alcooliques, agissent sur le système nerveux et amènent la dégradation intellectuelle et physique?
M. Dajonel admettrait la syphilis comme cause incontestable des troubles intellectuels les plus variés; elle déterminerait des ulcérations superficielles, des ramollissements partiels, des abcès, des tumeurs, peut-être aussi donnerait-elle naissance à une dégénérescence particulière de cet organe; il y a certainement plus d’une hypothèse gratuite dans ce court exposé ! Qui est-ce qui a constaté les ulcérations syphilitiques du cerveau?
Passons maintenant aux observations insérées dans la thèse, et qui viendraient à l’appui des diverses assertions énoncées dans la première partie du travail.
L’observation I, appartenant à Essmarch et Jessen, n’est rien moins que concluante. Il s’agit d’un maniaque qui guérit par le mercure. On se base, pour diagnostiquer la vérole,' première cause de l’affection mentale, sur ce que ce malade, à la suite d’une chute, eut, à la face antérieure de la jambe gauche, une inflammation phlegmoneuse, qui suppura et laissa un ulcère, qui aurait eu les caractères des ulcères syphilitiques ; ses bords étaient indurés, taillés à pic; il avait un fond sale; il était entouré d’une auréole à teinte cuivrée. Quel est le syphilologue qui, à ces caractères seuls, diagnostiquera
5i() des troubles intellectuels.
la syphilis? Est-ce que la plupart des ulcères atoniques des membres inférieurs ne présentent pas ces mêmes caractères? Ce n’est certainement pas le zona de la région hépatique, qui justifierait le diagnostic de ces auteurs. Or si ce malade guérit de sa manie et de son ulcère, pendant qu’il prenait du mercure, cela ne prouve qu’une seule chose : que le mercure ne s’oppose pas à la guérison de l’aliénation mentale, ni à la cicatrisation des ulcères; mais rien de plus.
La seconde observation est intitulée ; Accidents secondaires et tertiaires ; délire général avec prédominance cï idées de persécutions et d'idées ambitieuses; accidents de paralysie.
Il s’agit d’un homme de 36 ans, qui avait déjà présenté des préludes de folie en 1846. Il avait publié une brochure d’un style mystique, où brillaient de nombreuses citations de V Apocalypse. X... ne se rappelle pas à quelle époque il fut infecté par la syphilis. Il eut néanmoins des sypbilides, des ulcères à la gorge, et un engorgement des testicules. Ces accidents disparurent par la méthode Zittmann et Zondi ; mais bientôt après, survinrent une rhinite, des lésions du périoste du nez, et une nécrose des alvéoles, avec chute des canines. — Proloiodure de mercure. En 1833, il consulte M, Ricord, qui le soumet à l’iodure de potassium. Les manifestations syphilitiques disparurent ; mais la perversion de l’intelligence resta la même. A Paris, X... avait écrit des brochures, et il attendait les réformes sociales et les honneurs qu’elles ne pouvaient manquer de procurer à leur auteur. Il en envoya quelques exemplaires à un haut fonctionnaire. Profitant du crédit qu’elles lui donnèrent auprès de lui, il s’éprit d’amour pour sa fille, qu’il avait vue quelquefois, meubla même, en vue de son mariage prochain, un appartement magnifique, qu’il illuminait splendidement le soir. En février 1854, on vit éclater le délire le plus incroyable; X... croyait reconnaître, dans ceux qui l’entouraient, lord Palmerston, lady Palmerslon, etc. Il fit graver sur des cartes son nom et celui de la femme qu’il s’était fiancée et qu’il
OBSERVATIONS
croyait déjà sa femme. Plus lard, il entra à Hornheim, manquant de suite dans les idées, avec des sentiments de vanité, des idées de persécution, etc. Paralysie du nerf moteur oculaire commun gauche. 100 grammes d’iodure de potassium en trois mois. Le strabisme persista; il survint une somnolence et un état de prostration. L’ouïe se perdit, le cristallin devint opaque; vertiges, et, plus tard, strabisme divergent de l’œil droit, avec -dilatation de la pupille; enfin, vomissements, diarrhée et mort. A l’autopsie, la dure-mère est congestionnée et présente, à la surface antérieure du rocher, un épaississement jaune rougeâtre, et une infiltration dans une étendue de la grandeur d’une lentille (de quelle nature?); arachnoïde épaisse; le nerf oculo-moteur droit a une épaisseur triple; il est noueux, rouge, et transformé en une niasse lardacée assez dure. Le gauche a subi une transformation analogue; le trijumeau gauche est également hypertrophié, le moteur externe droit a légèrement augmenté de volume. Entre le facial et l’acoustique gauche, épanchement sanguin; l’acoustique, d’un jaune pâle, paraît notablement épaissi. L’artère cérébrale gauche, profonde, renferme un bouchon fibrineux, jaune, qui la remplit et adhère à ses parois. A tergo^ l’artère est réduite à un filament. La partie correspondante de la pulpe cérébrale est le siège d’un ancien foyer de ramollissement. Dans le foie et aux testicules, petits dépôts jaunâtres ou grisâtres. Au microscope, les nerfs moteurs communs sont trouvés remplis d’une matière finement granuleuse, homogène, dans laquelle se trouvent disséminées des cellules graisseuses. Le plus grand nombre des tubes nerveux présentaient une dégénérescence graisseuse, c’est-à-dire qu’on les trouvait remplis de gouttelettes de graisse, sous forme de molécules très-fines. Le professeur Weber, qui a fait lanécropsie, ajoute qu’il n’est pas douteux qu’une syphilis constitutionnelle ait été la cause du mal.
Réflexions. — Il est certain que ce malade était vérolé, mais il n’est pas aussi incontestable qu’il était aliéné de par la syphilis. En elîet, il avait déjà offert des signes d’aliénation antérieure à l’époque à laquelle on a constaté les accidents syphilitiques, la présence de la vé-
rôle n’a pas provoqué une aggravation ou une modification quelconque de la folie de cet homme. Lorsque plus tard l’aberration intellectuelle a coexisté avec des manifestations syphilitiques secondaires et tertiaires, celles-ci ont disparu par l’emploi des spécifiques, tandis que les troubles psychiques persistèrent, sans en être nullement influencés. On conçoit donc, à la rigueur, qu’un aliéné ait contracté la syphilis et que les deux maladies coïncidant, chez le même individu, aient eu une existence indépendante l’une de l’autre. Cependant les lésions cérébrales, notamment l’état des nerfs moteurs communs, met hors de contestation la présence d’une syphilis cérébrale. 11 reste à prouver que c’est cette dernière qui a déterminé la folie. Il n’est point ; jj établi que cet homme n’était pas déjà fou avant d’être vérolé, au contraire tout porte à le penser.
On voit, par l’exposé qui précède, que tout au plus on peut soupçonner la syphilis d’avoir produit l’aliénation mentale ; mais de ce soupçon jusqu’à admettre le fait comme démontré, il y a loin. Or c’est là la seule ob- ■ ^ servation complète, et relativement probante, qui existe || dans la thèse de M. Hildenbrand. Ainsi nous ne soinmes point convaincu que le sujet de l’observation III fut V syphilitique. En effet, il eut bien un chancre, plusieurs années avant ,^e perdre la raison, mais jamais l’existence de la diathèse syphilitique n’aéténettement établie.
Le gonflement du genou et l’apparition de quelques vésicules sur quelques parties de la peau, seuls accidents dont on fasse très-brièvement mention, n’ont pour nous ni le cachet, ni la valeur qu’on a bien voulu leur prêter. Or, cette observation doit être considérée comme nulle. C’est que, dans le problème dont l’auteur de la thèse a cherché la solution en se livrant à des
efforts très-louables, problème identique à celui qui I nous fut posé par l’Académie, il y a deux points qu’il ; importe d’élucider le plus nettement possible, avant de s’emparer des faits. Il faut d’abord établir que la syphilis >, constitutionnelle existe d’une manière non douteuse,
>1 chez les malades qu’on étudie; en second lieu, que c’est f bien elle qui a déterminé les désordres de l’intelligence; ri ce qui ne peut pas être toujours suffisamment prouvé.
[ Mais, tout au moins sera-t-il possible de présenter les [ probabilités qui militent en faveur de la nature syphi- I litique de l’aliénation mentale et de ne pas oublier que deux maladies peuvent coexister sur le même sujet,
Isans que l’une soit forcément la conséquence de l’autre. Les arguments qu’on pourra faire valoir en faveur de l’origine syphilitique de l’aliénation mentale doivent être puisés à plusieurs sources ; il faut établir que
(l’aliénation mentale n’a débuté qu’après l’institution de la diathèse, qu’elle a coïncidé avec une explosion d’accidents syphilitiques, et finalement il faut chercher des éléments de probabilité dans les résultats obtenus par la médication spécifique. Or, ces données n’ont pas été recherchées par l’auteur de la thèse.
.Sans aller plus loin, nous demanderons la permission de citer l’observation IV, ne serait-ce que pour nous justifier de notre incrédulité, qu’on aurait tort, il nous semble, de qualifier de scepticisme. Cette observation n’a pas plus de douze lignes d’étendue. Il est dit trèslaconiquement que la diathèse syphilitique existe ; mais on passe sous silence les preuves sur lesquelles on s'est fondé pour l’admettre. Cependant, on est bien en droit de demander ces preuves, puisque l’auteur voit de la syphilis un peu partout. Le malade a eu un lupus rongeant syphililique qui dévorait la face, avec éro- Zambaco. 33
des troubles intellectuels.
tomanie. Mais à quel signe a-t-on pu savoir qu’il ne , s’agissait pas du lupus vulgaire, mais du lupus rongeant : syphilitique ? Les spécifiques n’arrêtent point la mar- jj cbe destructive de la maladie. Plus tard la femme succombe à une pneumonie. A l’autopsie, on ne trouve pour toute lésion qu’on puisse attribuer à la syphilis que J|| ce qui suit : le tissu osseux du crâne est épaissi, induré, || éburné. Pour nous il n’y a dans cette observation au- r cun symptôme , aucune lésion qui autorise à recon- S t naître l’existence de la syphilis. |
11 est inutile de prolonger cette critique. Les observa- ^ | tions qui suivent celles que nous avons analysées, ne sont « ni plus complètes ni plus concluantes ; il n’y en a pas r une seule qui puisse servir pour prouver que la syphilis | détermine réellement l’aliénation mentale. Nous savons que les faits que nous produisons nous-même n’ont pas une valeur absolue, mais au moins avons-nous recher- I ché, autant qu’il était en notre pouvoir, l’influence de la syphilis sur l’intelligence pervertie des gens évidemment vérolés.
Observation LXXXVII. — Syphilis constitutionnelle, datant de 1848. — Manifestations nombreuses ; traitements incomplets. —
En 1856, accidents céy'é br aux , sous forme d’accès comateux et épileptiques; pas de traitement; plus tard, cachexie syphilitique. — Hallucinations et accès maniaques, coïncidant avec des exostoses.
G..., âgé de 37 ans, garçon de laboratoire, entre à la Charité, salle Saint-Louis, n® 1, service de M. Beau, le 27 décembre 1858. II n’y a, dans les antécédents héréditaires de ce malade, rien qui puisse se rapporter à l’aliénation mentale, ou à une afiection nerveuse quelconque. Lui-mûme, homme intelligent et laborieux, n’a jamais commis d’excès. En 1818, il eut un chancre qui présenta une induration du volume d’une noi-
OBSERVATIONS
» selle. Il enlra à l’hôpital du Midi chez M. Puche, qui prescrivit ^ un traitement mercuriel. G... ne voulut y rester que pendant fi vingt et un jours. A sa sortie, il conservait encore un noyau
1 d’induration assez considérable. Il interrompit néanmoins son traitement antisyphilitique, malgré les recommandations qui i lui ont été faites. Eu 1850, il contracta une uréthrite, dont I nous ignorons le traitement.
Jusqu’en 1856, le malade n’éprouva aucun accident syphilitique. A cette époque, il eut des maux de tête et un fort mal de gorge, qui datait déjà de six semaines, lorsqu’il alla consulter un médecin qui y reconnut des accidents syphilitiques, et lui ordonna des pilules de proto-iodure de mercure, de 5 centigrammes chacune; G... n’en prit en tout que 50. Il se gargarisait en môme temps avec un liquide contenant de la liqueur de Van Swieten; ce traitement dissipa rapidement tous les accidents éprouvés par le malade; aussi l’interrompit-il fort prémalurérhent. Peu de temps après, il commença à éprouver une céphalalgie frontale de plus en plus intense, revenant tous les jours, et durant une grande partie de la nuit. Il lui arrivait aussi d’être un peu étourdi et d’avoir la tête excessivement lourde. Son appétit était nul, et ses digestions fort pénibles. Il alla de nouveau consulter un médecin qui lui prescrivit un traitement antisyphilitique, conseil que le malade ne mit pas à exécution. Cependant les symptômes mentionnés continuaient à s’aggraver de plus en plus, lorsque, vers le mois de novembre 1856, un nouveau phénomène vint effrayer G... Il tomba à plusieurs reprises dans un coma profond, dont il ne sortait qu’après un laps de temps variable, et qui s’est quelquefois prolongé au delà d’une heure. Quelque temps après, il eut des accès épileptiques. Séparés d’abord par de longs intervalles, ces accès sont devenus de plus en plus fréquents; ils ont été jusqu’à se répéter tous les jours, et môme F deux ou trois fois dans les vingt-quatre heures. Une céphalalgie t très-intense en annonçait l’approche; peu après, il se manifes- ’ tait des troubles de la vue; une lueur éblouissante lui passait î' devant les yeux; G... perdait à l’instant môme connaissance et V s’affaissait sur lui-mCme ; ses yeux étaient alors agités par des ï convulsions; son tronc se roidissait ainsi que ses membres, qui ■i étaient dans l’extension forcée; il ne se mordait pas la langue.
des tkoubles intellectuels.
il n’écumait pas. La durée de ces accès était de trois à quatre minutes; puis G... revenait à lui-méme, présentant quelques légers troubles du côté des facultés intellectuelles. Les maux de tête reparaissaient aussi, mais bien plus faibles qu’ils ne l’étaient immédiatenient avant la perte de connaissance. Cette céphalalgie siégeait toujours à la région frontale. Bien des fois G... était surpris par ces accès au milieu d’une course, dans la nuit; malgré tous ces accidents, il continuait, tant bien que mal, son travail, sans demander aucun conseil médical, sans se soumettre à aucun traitement; cependant ces accès devenaient de plus en plus fréquents et exposaient sa vie à des dangers réels. C’est ainsi qu’en juillet 1858, surpris par un de ces accès pendant qu’il était monté sur une chaise, il tomba et faillit se tuer. C’est à cette occasion que ses amis parvinrent à lui faire comprendre la gravité de sa position, et le décidèrent enfin à se soumettre à un traitement régulier. A cette époque, il était pâle, faible, amaigri; il éprouvait des céphalées nocturnes excessivement violentes et des douleurs ostéocopes dans les tibias; il ne présentait d’ailleurs aucune éruption cutanée, aucune autre manifestation diathésique. Des pilules mercurielles et des pilules ferrugineuses lui furent prescrites par un confrère. Les effets de cette médication ont été tellement heureux et rapides, que quarante jours de traitement ont suffi pour dissiper entièrement les céphalées, et pour empêcher le retour des accès. Le malade, négligent de sa nature, et ayant éprouvé une amélioration qui simulait une guérison radicale, se laissa tromper par cette amélioration, et suspendit son traitement. Pendant les six semaines qui ont suivi. G... ne ressentit aucun symptôme et se crut définitivement rétabli; mais, en octobre 1858, son état général redevint grave. Le malade pâlit considérablement, ses jambes s’affaiblirent, son appétit disparut; il eut de la diarrhée. Des palpitations et des étouffements survenaient à la suite du moindre effort; les céphalées frontales sont revenues avec une intensité croissante.
En novembre, ses accès ont reparu avec leur première violence; c’est ce qui occasionna son renvoi de la pharmacie où il était employé. L’un des derniers jours du mois, il fut trouvé sans connaissance à la Halle; on le transporta chez lui; l’accès s’est dissipé, sans laisser aucun accident consécutif.
OBSERVATIONS
Le 20 décembre, à dix heures du soir, il était à causer chez son concierge, lorsque tout à coup il perdit complètement connaissance. Il était plongé dans un sommeil profond, espèce de coma, dont rien ne pouvait le tirer. Il était pâle; sa physionomie exprimait l’abattement; ses yeux étaient fermés, ses membres en résolution; il n’avait pas de convulsions, pas de roideur, pas d’écume à la bouche. On essaya, mais en vain, de le faire revenir à lui. Les assistants crurent à un coup de sang, puis à un état d’ivresse, et avec d’autant plus de vraisemblance, que G... vomit un peu au début de cet accès. Cependant il est certain qu’il n’avait pas bu; les matières rejetées ne dégageaient pas l’odeur des boissons alcooliques. Pendant toute la durée de cet accès, un mucus très-abondant coulait par les narines. Le malade, ayant repris connaissance, reconnut les assistants, se plaignit beaucoup de la tète, et pria qu’on le montât chez lui. Dans la journée, il s’était déjà plaint d’une céphalalgie extrêmement violente. Le lendemain, il se sentit assez bien pour faire .une promenade. De retour chez lui, vers les neuf heures du matin, à peine était-il assis qu’il perdit connaissance. Il s’étala sur le sol; ses yeux étaient hagards : il était pâle, sans écume à la bouche; les membres, ainsi que les muscles de la face, étaient de temps en temps agités par de légers spasmes ; il ne reconnaissait pas ceux qui l’entouraient. Cet état dura pendant un quart d’heure environ; puis G... commença à prononcer des paroles incohérentes comme celles d’un homme ivre : il donnait le nom de messieurs à ses camarades; il ne comprenait pas ce qu’on lui disait; il jetait des regards de surprise sur tout le monde; peu après, il fut pris d’un délire furieux; il s’est mis à crier, à vociférer tout à fait comme un homme fou; il voulait se déshabiller et se livrait à une foule d’actes extravagants; enfin, contrarié qu’on ne le laissât pas faire ce qu’il désirait, il s’irrita et développa une telle force musculaire, qu’il a fallu que quatre hommes le tinssent pour l’empêcher de casser les meubles et de frapper les assistants. C’est alors qu’on le transporta à la Charité. Les membres étaient dans un tel état de roideur qu’on ne pouvait les fléchir. Pendant les quatre premiers jours de son admission, on fut obligé de lui mettre la camisole de force. En l’absence de tout renseignement sur les accidents présentés par le
g UES TU0U15LES INTELLECTUELS.
malade, on soupçonna l’invasion d’une méningite aiguë. Son état d’agitation extrême ne permettait aucune exploration.
3 janvier. — Il est calme, doux, se rend compte de son état, sans se souvenir aucunement de tout ce qui s’est passé; il répond parfaitement aux questions, donne tous les renseignements nécessaires sur ses antécédents ; il est maigre, d’une coloration jaune terreuse et cachectique; il est légèrement bouffi partout le corps; la peau est tendue et luisante ;|pas de bruit de souffle au cœur, ni aux vaisseaux ; mais les battements cardiaques sont faibles; pouls à 70. Les muqueuses sont décolorées, les yeux ternes. Il nous fournit avec assez de clarté une partie des renseignements qui précèdent; néanmoins son intelligence est lourde et paresseuse; sa mémoire afi'aiblie le sert par moments avec infidélité; aussi est-il obligé parfois de chercher dans ses souvenirs et fait-il des efforts pour répondre aux questions que nous lui adressons. Il s’écarte facilement du sujet de la conversation, vers lequel il faut toujours le ramener. S’il essaie de lire, sa vue se trouble et sa tête se faligue rapidement; de plus il lui arrive fréquemment de ne pouvoir se rendre compte de ce qu’il a lu; les pupilles sont dilatées; le cuir chevelu est peu garni de cheveux; il n’a de poils ni aux aisselles, ni sur le tronc, ni au pudendum. L’un des testicules est atrophié, flasque, indolore à la pression; l’autre est petit, mais ferme, résistant et conservant, à la pression, la sensibilité normale. Les jambes sont un peu œdématiées à leur partie inférieure. La face interne du tibia droit offre plusieurs inégalités très-sensibles au doigt, notamment deux. La pression y est très-douloureuse, le malade nous dit y souffrir spontanément, à partir de onze heures du soir, j usque vers le malin.
La clavicule gauche présente, au voisinage de son extrémité interne, une exostose du volume d’une pomme d’api, facile à reconnaître et s’appuyant sur la première côte ; la pression y détermine une douleur très-vive ; rien de semblable n’existe du côté opposé. Névralgie du neuvième espace intercostal; points présternal et prévertébral ; douleurs spontanées superficielles. Rien à la gorge ; pas d’adénites. Les deux mains ont conservé toute leur force musculaire. La marche est normale, mais en général les mouvements sont lourds et maladroits. Toutes les nuits, il éprouve des maux de tôle terribles; in-
OBSERVATIONS
soinnie constante. Appétit faible, digestions lentes et pénibles ; G... a souvent la diarrhée. Il s’inquiète beaucoup de son état actuel et de son avenir. Après un examen consciencieux, M. Beau, tenant compte des antécédents et de l’état actuel du malade, admet l’existence de la diathèse syphilitique, à laquelle il attribue les troubles intellectuels, et ordonne 1 gramme d’iodure de potassium par jour.
8 janvier. — A sept heures du soir, le malade éprouve des hallucinations; il prend le garçon de salle pour son bourreau qui veut lui couper la tête, il voit le couteau qu’il tient à la j main, etc. ; il vocifère, il appelle au secours, il veut se sauver et frapper ses voisins ; on lui met la camisole de force. Après trente-six heures d’agitation, il se calme de nouveau, devient raisonnable sans conserver aucun souvenir de ce qui s’est passé; mais son caractère est toujours soupçonneux; il prend un, autre lit pour le sien, se promène à droite et à gauche dans la salle sans but, ni pensée, sans savoir ni bù il veut aller, ni ce qu’il se propose de faire.
lo janvier. — Nouvel accès de délire, survenant également le soir, avec les mêmes idées prédominantes ; agitations, vociférations, etc.; cet accès se prolonge pendant vingt-quatre heures ; puis le malade redevient calme; mais il reste toujours de plus en plus bizarre ; il prend du noir de fumée et s’en barbouille la figure, ne se rend pas compte des lieux où il se trouve, verse la soupe dans son lit, etc.; toutes les nuits il souffre violemment de la tête, l’exostose claviculaire est dans le même état. lodure de potassium, 2 grammes par jour.
18 janvier. — On expédie le malade à Bicêtre.
En résumé, nous voyons un malade qui, ayant contracté un chancre qui s’indura, ne subit qu’un traitement hydrargyrique de vingt jours. Cinq années se passent sans manifestations syphilitiques, du moins sans accidents qui aient fixé l’attention du malade, négligent et peu observateur d’ailleurs. En 1856, il survient des céphalées et des accidents à la gorge, que 50 pilules mercurielles dissipent rapidement; le traitement, ayant été suspendu, le malade eut une rechute; peu de temps après, céphalées, étourdissements, pertes de connaissance de plus en plus fréquentes. Un nouveau traitement de quarante jours fait tout disparaître; six semaines après une nouvelle interruption
de traitement, il se manifeste des troubles digestifs, et bientôt de nouveaux phénomènes viennent aggraver l’état du malade. Après un redoublement des violentes douleurs qu’il éprouvait à la tète, il commence à tomber sans connaissance, plongé dans un coma profond; ces accidents étaient précédés d’une sorte d’aura visuel, si l’on peut donner ce nom aux troubles singuliers que présentait l’organe de la vision. D’abord éloignés, ces accès deviennent de plus en plus rapprochés; leur durée augmente en môme temps que leur intensité; enfin, quelque temps après, il en survient un, beaucoup plus violent et différent de tous les précédents : le malade éprouve, pour la première fois, des convulsions très-violentes, des troubles intellectuels (hébétude, incohérence des idées, délire maniaque pendant quatre jours, etc.). A partir de ce jour, l’intelligence et la mémoire se sont progressivement affaiblies, et* des accès de manie intermittente, avec danger pour les assistants, ont reparu à des intervalles fort rapprochés. Au moment de son admission à la Charité, le malade présentait tous les symptômes d’une cachexie syphilitique très-avancée, en môme temps que des exostoses multiples sur divers points du squelette. Chaque accès de manie était précédé par des hallucinations de la vue. L’état du malade s’étant aggravé de plus en plus, il devint urgent de le transférer à Bicôtre.
Réflexions. — Cette observation remarquable nous paraît digne d’intérêt à plusieurs titres. Un traitement mercuriel de vingt jours paraît avoir pu empêcher, pendant cinq ans, la manifestation des symptômes de la syphilis. Lorsque, après ce long espace de temps, les accidents diatliésiques ont fait explosion, une médication de quelques jours a suffi de nouveau pour les faire disparaître. Une seconde rechute, plus grave que^ la première et caractérisée par des symptômes cérébraux, a rapidenaent cédé, encore une fois, à l’action du mercure. Il serait difficile de mieux faire ressortir les avantages d’une thérapeutique rationnelle contre les accidents syphilitiques.
L’insouciance prolongée et inqualifiable du malade, qui n’a jamais voulu se soumettre à un traitement régulier, finit par lui devenir funeste ; et chose remarquable, ce n est qu’après l’afTaiblissement de la santé générale, et plus particulièrement, après le dérangement des fonctions digestives, que des troubles cérébraux, si graves, se sont manifestés pour la première fois.
Chez ce malade, les phénomènes nerveux ont toujours revêtu la forme intermittente, à part la dégradation progressive de l’intelligence et la faiblesse de la mémoire, que les accès répétés, pendant plus de deux ans, ont fini par amener. Nous voyons en effet qu’il commence d’abord par éprouver des pertes de connaissance de plus en plus fréquentes et d’une durée de plus en plus prolongée ; puis, il survient une série d’accès épileptiformes et enfin une violente attaque convulsive, suivie d’un accès de manie. Le délire dure pendant quatre jours et se répète d’une manière tout à fait intermittente tous les deux ou trois jours. Ces accès maniaques sont toujours annoncés par des hallucinations de la vue et , rendent le malade dangereux pour les assistants.
Ces accidents cérébraux ont toujours été précédés et accompagnés, chez ce malade, d’autres manifestations de la vérole, notamment de- douleurs ostéocopes et de céphalées nocturnes très-intenses. Ils cèdênt en même temps que celles-ci, à un traitement spécifique de quelques jours; mais la médication suspendue, les accès reviennent, conjointement avec d’autres symptômes de la syphilis constitutionnelle. Cette succession de phénomènes syphilitiques, de plus en plus graves et reculant chaque fois devant les spécifiques, permet de conclure qu’en dernier lieu les accès épileptiques étaient l’expression de la diathèse syphilitique, arrivée à son summum
,1’inlensité. Finalement, après une rechute plus grave que les précédentes, les accès épileptiformes se transforment en accès maniaques. Voilà donc un bel exemple de perturbation intellectuelle, de manie périodique ou intermittente, déterminée par la syphilis. En méditant la filiation de tous les phénomènes morbides qu’a présentés le malade, on peut soupçonner chez lui l’existence d’une tumeur de l’encéphale, peut-être d’une exostose pareille à celle de la clavicule (?).
Observation LXXXVIII. — Chancre induré, en février 1857. — Pas de mercure. — Sept mois après, accidents secondaires qui se dissipent spontanément . — Céphalalgie violente , en avril 1858, dissipée pendant un traitement homœopathique.
— En 1859, céphalées très-intenses. — Aliénation mentale.
— Traitement mixte, gué?’ison. — Plus tard, retour des céphalées et hémiplégie droite, iodure de potassium, guéi'ison presque complète, après deux mois de traitement.
X..., âgé de 31 ans, natif de Cuba, qu’il, habita jusqu’à l’âge de 11 ans. Sa mère est très-nerveuse et sujette à des migraines •cruelles. Son père, bien portant, n’a jamais eu de maladie sérieuse. Aucun des cinq enfants, issus de leur mariage, n’a présenté d’accidents nerveux, pas même de convulsions lorsqu’ils étaient en bas âge. X... n’a jamais eu aucune affection nerveuse. Mais il délirait très-facilement, aussitôt qu’il avait un mouvement fébrile, tant soit peu léger. Cette tendance à divaguer, à propos de la plus petite fièvre, a persisté jusqu’à l’âge adulte. Ainsi lorsque le malade a une petite indisposition éphémère, qui ne constitue pas, à proprement parler, une maladie, il est très-agité dans son lit, tient des propos incohérents, en môme temps qu’il a des hallucinations de la vue. Parfois môme, il est tourmenté par des mouvements convulsifs. Il eut à Saint-Domingue ce qu’il appelle les fièvres du pays. Il les contracta habitant sur la l'ivière môme, carX... était alors marin. Il paraît qu’il y avait un tel état hygrométrique de l’atmosphère, que le pont du bateau était, tous les matins, rempli d’eau. Ces fièvres, dont la nature
OUSEIIVATIONS.
nous esl inconnue, mais qui paraissent avoir été des fièvres inlermiltenles, avaient une durée de quarante-huit heures. Elles débutaient par un frisson très-intense; puis survenait une chaleur très-vive , avec accélération du pouls , et un abattement très-prononcé, suivi de délire. L’apyrexie était de vingt-quatre heures. Malgré l’intensité et la ténacité de ces fièvres, il paraît qu’elles ne sont pas mortelles; seulement elles débilitent profondément l’organisme et favorisent le développement de la fièvre jaune. X... conserva cette fièvre pendant deux mois et demi, sans se soumettre à aucune médication. Plus tard, il vit ces accès diminuer de durée et de fréquence; ils ont disparu spontanément, par le changement de climat. En mai 1851, il arriva au Havre. Il se mit dans le commerce; son occupation consistait en travail de bureau. Il jouit d’une excellente santé jusqu’en 1857. Au mois de février de cette année, il contracta un chancre ; c’était un petit bouton, de la grandeur d’un grain de chènevis, situé à- la face supérieure du gland. La cicatrisation eut lieu spontanément, après huit jours de durée; mais elle laissa sur place une induration persistante et du volume d’une lentille. Un ganglion lymphatique s’engorgea rapidement, dans l’aine gauche; mais il ne suppura pas. Bien que X... ne fit aucun traitement mercuriel, plusieurs mois se sont passés sans qu’il présentât aucun symptôme de la syphilis confirmée ; ainsi il n’eut ni éruption, ni douleurs. Vers le mois de mal, il perdit la presque totalité de ses cheveux. En août, il eut des plaques muqueuses gutturales, une éruption du cuir chevelu et une adénopathie cervicale très-manifeste. Il maigrit aussi considérablement ; il ne fut soumis à aucun traitement spécifique. Les accidents dont nous avons parlé furent méconnus, quant à leur nature; bientôt après, ils se sont dissipés spontanément, excepté la maigreur qui augmentait de plus en plus, bien que X... conservât toujours son appétit. Quelque temps après, il survint une insomnie invincible, et cependant aucune douleur n’empéchait le sommeil. Quoiqu’il mangeât bien, ses forces continuaient toujours à diminuer. Enfin au mois de novembre, il éprouvait de fréquents étourdissements, aussitôt qu’il se livrait h un travail de tète, tant soit peu soutenu.
En avril 1858, il commença à sentir des douleurs de tète
des troubles intellectuels.
très-violentes; elles étaient continues, siégeaient à la région temporale gauche, et consistaient en une espèce de serrement, comme si l’on étreignait sa tète dans un étau; cette douleur, quoique continue, redoublait d’intensité lorsque le malade se couchait, 11 ne l’éprouvait presque pas lorsqu’il se trouvait dans un milieu froid. X... souffrait beaucoup moins, s’il était couché sur le côté droit que sur le côté gauche. Ainsi ces douleurs, tout en continuant à tourmenter X... pendant le jour, atteignaient surtout leur summum d’intensité la nuit; le malade, pour alléger ses souffrances, arrosait souvent sa tête avec de l’eau froide. Il n’avait aucune douleur sur le reste du corps. L’intelligence était nette, à cette époque; mais il y avait impossibilité à se livrer à un travail intellectuel. X... se décide enfin à demander conseil, pour son état, et s’adresse à un homœopathe qui le soigne jusqu’en août 1858. Sous l’influence de je ne sais quel traitement, peut-être aussi, ce qui est plus probable, indépendamment de toute action médicatrice, la douleur de tête disparut. Mais l’insomnie persista avec toute son opiniâtreté. Peu de temps après, des ulcérations assez nombreuses ont paru à la face inférieure de la verge. Elles ont disparu sans l’intervention d’auctin traitement, et après une durée de vingt jours environ. X.... paraissait débarrassé de tout accident, lorsqu’en novembre (1858) les douleurs de tête sont revenues. Elles étaient encore limitées à la tempe gauche. C’est alors que pour la première fois il réclama des soins médicaux. A cet effet il s’adressa à M. Gauthier, interne provisoire des hôpitaux de Paris, qui diagnostiqua la syphilis et prescrivit un traitement mixte : 2 grammes d’iodure de potassium par jour, et pilules mercurielles, dont la composition nous est inconnue. Cette médication ne fut suivie que pendant cinq semaines environ; consécutivement les douleurs de tête avaient considérablement diminué; mais l’amélioration fut de courte durée.
En février 1859, les céphalées augmentèrent de nouveau d’intensité. Les plus atroces siégeaient à la tempe droite; à Pâques, cette douleur devint tout d’un coup si forte dans la nuit, que le malade en perdit la tête. Il eut un accès de fureur, et dans un moment de désespoir il s’appliqua un pistolet chargé sur l’œil droit pour se faire sauter la cervelle. Heurcu-
OBSERVATIONS
sement que, surveillé par ses parents, il fut arrêté à temps. Depuis cette époque^ toutes les fois que sa céphalée était trèsintense, il perdait la raison et divaguait entièrement; mais aussitôt que la douleur diminuait de violence, la raison revenait, dans toute son intégrité. La famille de X... le plaça dans une maison d’aliénés, où il passa deux mois. Une nuit, pendant son séjour dans cet établissement, étant en proie à ces cruelles céphalées, X... se précipita sur son gardien qu’il a failli tuer. Bien que X... eût obtenu de si bons résultats du traitement spécifique, prescrit par M. Gauthier, malgré les antécédents éloquemment syphilitiques du malade , malgré cette succession régulière, jusqu’à un certain point, des diverses manifestations de la> syphilis, témoignant en quelque sorte de sa présence, on n’eut pas la pensée de revenir aux mercuriaux, ni à l’iodure de potassium. Ce n’est que plus tard que X... fut de nouveau soumis aux antisyphilitiques, grâce au conseil d’un ami; l’iodure de potassium fut employé à la dose de 2 grammes par jour; quant au mercure, nous ne pouvons savoir quelle était la composition des pilules prescrites au malade. Deux mois de ce traitement ont suffi pour dissiper les maux de tête et pour faire revenir la raison; aussi le malade jouissant de la plénitude de son intelligence et débarrassé de ses céphalées épouvantables, fut-il rendu à sa famille. Aussitôt que le malade quitta la Maison de santé, le traitement fut encore mis de côté. X... se porta trèsbien jusqu’au mois d’août. Il vivait à la campagne et croyait à sa guérison radicale, lorsque soudainement les maux de tète parurent de nouveau, à la tempe gauche. Dans l’espace de quelques jours, ils ont atteint une violence extrême. En même temps la moitié droite du corps commença à s’affaiblir progressivement, sans que le malade ait eu une attaque subite, avec perte de connaissance. 11 n’existait, à cette époque, aucun symptôme syphilitique apparent. L’hémiplégie droite devint très-prononcée, dans l’espace de quelques jours ; c’est ce qui décida le père à conduire son fils à Paris. M. le docteur Gauthier nous pria de voir le malade, que nous avons trouvé dans l’état suivant. Hémiplégie droite : la parole est lente et embarrassée; commissure labiale droite, rapprochée de la ligne médiane; joue du môme côté affaissée; défaut d’expression à
tj9(3 DES TROUBLES INTELLECTUELS.
droite et contraste saillant entre la moitié droite, et la moitié gauche de la face. Chute de la paupière supérieure qui descend jusqu’au diamètre transverse de la pupille, pendant que l’œil du côté opposé est grand ouvert. La pupille est dilatée et paresseuse; défaut de parallélisme entre les deux yeux : strabisme externe conséculifà la paralysie du moteur oculaire commun, du côté droit, et ii la prépondérance du droit externe sur l’interne. Diplopie dans tous les sens, excepté lorsque l’objet que l’on montre au malade, est situé tout à fait à droite; le strabisme disparaît dans ce cas, et les deux yeux sont parallèlement dirigés vers l’objet. La jambe droite traîne pendant la marche, et ne se détache pas entièrement du sol; le pied est posé par terre en bloc, comme si c’était un pied artificiel. Ce sont les extenseurs de la jambe sur la cuisse, qui, par une conlraction forte, projettent le pied en avant; impossibilité de se tenir sur la jambe droite. La main du môme côté ne serre que très-imparfaitement. Le malade ne peut pas écrire ; la sensibilité au contact et à la température est obtuse, comparativement au côté gauche; mais elle n’a pas entièrement disparu. Miction normale; constipation opiniâtre. La mémoire est très-aflâiblie pour les faits nouveaux; ainsi le malade se rappelle avec exactitude tout ce qui s’est passé antérieurement à son hémiplégie, mais il ne se souvient qu’avec peine et trèsimparfaitement ce qui a eu lieu il y a dix jours. Il oublie aussi très-souvent où il a placé tel objet qu’il tenait tout à l’heure entre ses mains; il ne se rend pas compte de son état, ni de l’endroit où il se trouve. Cependant, il ne divague pas; il saisit très-bien les raisonnements qu’on lui fait. Insomnie opiniâtre. Il n’exisle aucun autre symptôme. M. Ricord examine aussi le malade, qui est admis, quelques jours après, à la Maison de santé de la rue de Lourcine (septembre 1859).
Le traitement auquel X... a été soumis fut le suivant : iodure de potassium, 2 et plus tard 3 grammes par jour. Quinze jours après l’institution de celte médication, il y a eu une amélioration remarquable : les articulations du côté paralysé sont plus souples, les muscles se contractent avec plus de vigueur, en un mot la force est sensiblement revenue dans le côté droit. L intelligence aussi est meilleure ainsi que la mémoire. Après avoir suivi son traitement antisyphilitique pendant deux mois
OBSERVATIONS
avec régularité, le malade sortit de la Maison de santé presque entièrement guéri. Ainsi le 7 novembre, nous constatons que M. X... marche très-bien; il y a cependant encore un défaut de souplesse, un peu de roideur dans les mouvements. Il serre la main avec autant de force avec sa main gauche qu’avec la droite. Il écrit bien, mais en tremblotant un peu ; il trace ainsi des lignes un peu irrégulières ; la parole est presque normale; plus de déviation des traits; la paupière supérieure droite s’ouvre et se ferme normalement; il n’y a plus de différence entre elle et celle du côté sain. Il n’y a plus ni strabisme, ni diplopie. Néanmoins la pupille reste encore un peu plus dilatée que celle du côté droit. Intelligence parfaite; mémoire très-bonne. Le malade se trouve dans un état tellement satis- . faisant qu’il rentre chez lui, en province, pour continuer sa cure et compléter ainsi sa guérison. Il prend toujours et avec exactitude 3 grammes d’iodure de potassium par jour.
Réflexions. — Ainsi, sept mois se sont écoulés, depuis que M. X... contracta son chancre induré, sans qu’aucun phénomène traduisît la présence de la syphilis. Ce n’est pas là ce qu’on observe habituellement; dans la presque généralité des cas, deux, tout au plus trois mois après le début de l’ulcération infectante, il y a déjà des manifestations secondaires, lorsque la maladie n’a pas été modifiée ou entravée, dans son évolution, par un traitement mercuriel, même de courte durée. Dans ce cas aucun médicament ne fut employé, pendant deux ans environ; de sorte que, si l’on ajoute foi aux renseignements que le malade nous a fournis, l’affection syphilitique aurait suivi une marche très-lente dans son développement.
Plus tard, lorsque les symptômes diathésiques ont accusé la présence de la maladie, bien que abandonnés complètement à eux-mêmes, ils ont disparu spontanément, laissant ainsi pendant un certain temps l’économie en repos, pour reparaître avec une intensité de plus en plus
o-rande. Les céphalées violentes ont elles-mêmes disparu, Lns l’intervention de la médecine. Cette intermittence dans la marche de la maladie, intermittence qui est propre à la vérole, amoindrit nécessairement, aux yeux de l’observateur, l’efficacité des spécifiques, lorsque, employés plus tard, ils ont dissipé les manifestations ultérieures. On peut certainement objecter à ceux qui attribuent la disparition des accidents syphilitiques à l’emploi des spécifiques, que bien souvent ces accidents disparaissent d’eux-mêmes et qu’il n’y a pas lieu de leur reconnaître une action spéciale contre la vérole, du moment que les symptômes de cette dernière ont souvent une durée passagère. Cette objection peut être faite à propos de tous les médicaments et de toutes les affections ; car rien ne peut prouver d’une manière palpable, à part le raisonnement, que telle maladie ne se serait pas terminée heureusement, sans fintervention active de la médecine. Notons cependant que, chez notre malade, dont nous ne devons nous éloigner, pour le moment, l’affection, toute saccadée qu’elle fût dans sa marche, revêtait néanmoins une gravité croissante; de sorte que, chaque nouvelle explosion de son activité persistante donnait naissance à des accidents plus sérieux que ceux qui les avaient précédés.
La céphalée violente de X. . . dépendait-elle de l’existence d’une tumeur dans la boîte crânienne, tumeur qui, par son développement, aurait troublé plus tard l’exercice des facultés intellectuelles ? Quoi qu’il soit de cette hypothèse, il nous paraît certain que, chez ce malade, l’aliénation mentale aété occasionnée parla syphilis constitutionnelle. Déjà avant que le malade ne fût considéré comme entièrement aliéné, il perdait la raison dans le paroxysme de ses douleurs, il se livrait à des actes dont il regrettait après
lui-même les conséquences. C’est probablement par l’acinté de ces céphalées que M. X... devenait furieux, d’une manière passagère. Peut-être la congestion, déterminée par la violence des douleurs céphaliques, était la cause de ces divagations fugaces. Il est donc rationnel de rattacher à la syphilis la perturbation prolongée de l’intelligence, du moment qu’on ne peut guère révoquer en doute que c’était elle qui déterminait, quelque temps avant, les mêmes troubles des facultés intelleci, tuelles. L’aliénation mentale n’était en effet qu’un degré ' plus avancé de cet état de délire transitoire qui éclata
I maintes fois auparavant.
II Enfin, une hémiplégie, survenue quelques mois après que M. X... a recouvré la raison, annonça de nouveau
[ que la syphilis, loin d’être radicalement guérie, poursuivait toujours sa victime.
Ce n’est qu’en étudiant attentivement la succession des diverses manifestations de la syphilis, chez ce malade, et leur modification heureuse par les spécifiques, qu’on arrive à en conclure à la nature syphilitique de l’hémiplégie. Malheureusement la paralysie syphilitique ne nous offre aucun signe spécial, auquel on puisse la reconnaître et à l’aide duquel on parvienne à la distinguer des paralysies ordinaires.
L’iodure de potassium amena de nouveau une amélioration rapide, qui, probablement, fut suivie plus tard du retour complet de la motilité dans le côté droit. A tous ces titres l’observation qui précède nous paraît des plus intéressantes et des plus instructives.
Zambaco.
des troubles intellectuels.
Observa tionLXXX IX. — Accès antérieur de lypémanie. — Chancre
induré. Roséole exanthématique. — Adénites inguinales et
cervicales. Éruption pustuleuse. — Mercure à dose insuf-
fisante. — Exaltation maniaque, puis lypémanie profonde.
X..., s’occupant de, littérature, âgé de 32 ans, eut en 1849 un accès de mélancolie, qui dura plusieurs mois; il recherchait la solitude, ne prenait aucune part à ce qui l’intéressait le plus, se trouvait toujours plongé dans une tristesse profonde, sans cause ni raison, il essaya môme de s’ôter la vie. Un long voyage lui rendit la gaieté et son intelligence distinguée. Garçon laborieux, travaillant avec assiduité, mais sans abus, il a toujours été d’une santé frôle et délicate. D’une taille élevée, il présente tous les attributs d’un tempérament lymphatique, fortement accusé ; sa peau est blanche ; elle a cetaspect demi-diaphane propre à ces constitutions; le cuir chevelu est toujours le siège d’un pityriasis abondant; il en est de môme de la barbe. Les conjonctives sont toujours injectées, les paupières, boursouflées et enflammées à leurs bords libres.
De 1833 à 1834', il eut une affection chronique de la poitrine, sur le diagnostic et le pronostic de laquelle, les plus grands maîtres se sont trompés; toussant et expectorant abondamment, transpirant la nuit, réduit au marasme, et exténué au point de ne pouvoir ni se lever, ni se retourner dans son lit, il fut considéré comme voué à une mort certaine, qu’on craignait de voir survenir à tout moment. 11 put néanmoins se rétablir complètement. Au bout de plusieurs mois, la toux ellemôme a tout à fait cessé ; X... acquit des couleurs et de l’embonpoint, et parut ainsi jouir d’une santé plus florissante que jamais. Très-impressionnable, doué môme d’une sensibilité nerveuse exagérée, il vivait en quelque sorte en dehors des plaisirs et des abus de la société. Dans ces conditions il fut indignement trompé, en plaçant trop facilement sa confiance. En août 1838, à la suite de plusieurs entrevues dont le mobile unique aurait été une passion effrénée, M. X... se vit dupe de sa bonne foi. Il ne veut d’abord en croire ni a son médecin, ni à ses yeux ; néanmoins il a bien fallu se rendre àl’évidence, et admettre l’existence d’un chancre in-
OBSERVATIONS
duré. Douloureusement allécté de se voir ainsi trompé dans ses affections les plus chères, effrayé en môme temps des conséquences funestes de la syphilis et surtout des effets délétères du mercure, son intelligence éprouva une secousse telle que les meilleurs raisonnements n’ont pu ramener le calme dans son esprit. Il ne consentait, en aucune façon, à se soumettre à une médication hydrargyrique, de crainte de perdre les dents et les cheveux, d’en avoir les os pénétrés, etc., lorsqu’une roséole exanthématique vint réaliser les prévisions du médecin. Malgré cette manifestation de la syphilis constitutionnelle, X... n’est pas plus docile qu’auparavant; il ne veut prendre par jour que 1 ou 2 centigrammes de proto-iodure de mercure : il persiste d’autant mieux dans ses idées, que ses amis lui certifient que des médecins, à la tôte de la science, ne dépassent jamais celte dernière dose. X... vivant au sein de sa famille, des considérations d’un autre genre l’agitaient toujours ; la crainte de transmettre sa maladie ou de voir son secret découvert le condamnait à des tourments continuels. Toutes ces circonstances ont produit chez lui une grande tension d’esprit; elles entretenaient le malade dans une vive inquiétude de tous les instants. Cette agitation morale amena une surexcitation nerveuse qui fut traduite par une frayeur que le meilleur raisonnement ne parvenait à calmer. Bientôt après, à cette exaltation succéda une dépression profonde; mais avant d’entrer dans des détails circonstanciés sur l’état intellectuel de X... voyons quelle a été la marche de la syphilis chez lui. X... ne se décida à atteindre la dose de 10 centigrammes de proto-iodure par jour que sur les instances réitérées de son médecin, qui lui faisait prévoir quelles seraient les conséquences graves de la maladie abandonnée à elle-méme (12 novembre 1838). Bien des fois, bien qu’il fût décidé que le malade prendrait 3 pilules de 2 centigrammes de proto-iodure chacune, il s’en tenait à 2 ou 3. D’autres fois il suspendait son traitement pendant quatre ou cinq jours, sous prétexte que ses dents agacées l’avertissaient de leur chute prochaine. Sur ces entrefaites la vérole marchait et marchait toujours; les ganglions cervicaux se sont considérablement engorgés; les cheveux ont commencé à tomber, et des douleurs violentes se sont manifestées à la tôte; quel-
des troubles intellectuels.
ques grosses pustules d’ecthyma superficiel ont paru sur diverses parties du corps. Cette aggravation dans les symptômes de la syphilis impressionna vivement X... Ce fut le dernier coup qui amena l’explosion d’accidents nerveux fort graves.
A la fin du mois de novembre, on remarqua que X... avait une grande tendance à l’isolement; il ne prenait plus part aux discussions littéraires et politiques, avec cet empressement et ce plaisir qu’il témoignait autrefois; ses traits n’étaient plus animés par le moindre sourire ; en vain sa famille essayat-elle, à plusieurs reprises, de découvrir la cause interne de celte mélancolie. Quelques jours plus tard, X...dîna en ville ; lorsqu’on s’est levé de table, il se retira dans un coin de la chambre, où il resta morne et silencieux pendant plus d’une heure. Puis il se lève tout à coup avec le regard vif et inquiet; il cherche son paletot avec bizarrerie; « il le lui faut tout de suite pour se sauver. » C’est inutilement qu’on cherche à le retenir, à l’accompagner ; il s’échappe avec précipitation, et se met à courir avec une telle rapidité qu’on le perd bientôt de vue. Rentré chez lui, il crie, il s’agite, veut se dépouiller de tous ses vêtements, se reproche, à haute voix, d’être un misérable, d’avoir trompé, d’avoir abusé de la confiance qu’on lui avait accordée, de ne pas être digne de vivre, etc.; il essaie même d’attenter à ses jours. Cet accès d’agitation dure quelques jours. M. Baillarger, appelé en consultation, recommande l’usage des purgatifs et l’application répétée de vésicatoires volants à la nuque. Trois semaines après, à cette agitation succède une prostration lypémaniaque très-prononcée. Il ne veut point parler ; si on l’interroge en insistant, il finit par répondre, mais par monosyllabes; en vain essaie-t-on de le tirer de cet état d’abattement moml et physique ; morose et silencieux, il passerait toute une journée sur une chaise, sans se lever; il faut le conduire par la main comme un enfant, l’exciter, le réveiller, le pousser à satisfaire aux besoins de la vie animale. S’il monte dans sa chambre, pour se coucher, il s’arrête dans un coin sans savoir ce qu il doit faire ; il semble oublier qu’il doit se mettre au lit. Des céphalées intenses et une éruption ecthymaleuse, accusent toujours l’existence de la diathèse syphilitique dans
OBSERVATIONS
toute son intensité. A cette époque deux aliénistes distingués, réunis en consultation, engagèrent la famille à faire voyager
X... sans interrompre l’usage des spécifiques. (Janvier 1839.)
Réflexions. — L’histoire, si intéressante d’ailleurs, de ce malade doit être interprétée dans les limites du vrai et du probable, et sans en exagérer l’importance.
L’accès de 1849, qui était antérieur, par conséquent, au développement de la syphilis constitutionnelle, prouve la prédisposition de X... à tomber dans une lypémanie profonde.
La syphilis a donc provoqué, dans ce cas, une récidive des troubles intellectuels par les vives et nombreuses émotions qu’elle a occasionnées. Mais la diathèse syphilitique a-t-elle ébranlé en même temps le centre nerveux dans l’exercice de ses facultés intellectuelles, comme nous l’avons vue pervertir, dans certains cas, ses facultés motrices et sensitives, en produisant des convulsions, des névralgies, la chorée, etc. ? Les céphalées , que le malade commença à éprouver quelque temps avant l’explosion de l’accès d’agitation, ont-elles contribué de leur côté au développement des troubles nerveux encéphaliques ? Nous n’avons pas la prétention de répondre à toutes les questions difficiles que peut soulever cette observation. Use peut que la vérole n’ait agi dans ce cas que par les diverses émotions morales qu’elle a déterminées, comme toute autre cause psychique l’aurait fait, c’est-à-dire sans la participation de l’infection syphilitique. Quoi qu’il en soit, ce fait nous a paru digne d’être relaté ici, et puisque nous sommes convenu que nous sommes loin d’avoir approfondi la manière dont la syphilis peut amener la perturbation intellectuelle, nous pensons que toutes les observations qui
534 13ES TUOUBLES INTELLECTUELS.
peuvent se rapporter à l’aliénation mentale syphilitique, doivent être soigneusement recueillies. Ce n’est que lorsqu’on possédera un certain nombre de faits complets que l’on pourra, en les comparant enlre eux et en les examinant scrupuleusement, en tirer de justes déductions, quant à la part active que peut prendre la syphilis dans le développement des désordres de l’intelligence.
Observation XC. — Monomanie des persécutions ; hallucinations de la vue; idées de suicide; affaiblissement de la mémoire et de l'intelligence ; ozène syphilitique, pierforation du palais, céphalées intenses; chancre contracté quelques jours avant le mariage, et soigné par un empirique. — lodure de potassium et proto-iodure de mercure. — Guérison complète.
X..., âgé de 40 ans, de petite taille, lymphatique, de santé faible, entra, au mois de juin 1845, à la Maison municipale de santé. Dès son arrivée, il se livra à des actes qui témoignent d’une aberration intellectuelle; aussi est-il envoyé, comme aliéné, dans une maison de santé privée. Il est placé dans l’établissement de notre excellent ami, le docteur Rota. Les troubles intellectuels sont caractérisés, chez ce malade, par une monomanie des persécutions, par des hallucinations de la vue, et par des idées de suicide; mais, de plus, et contrairement à ce qui arrive d’une manière générale au début des monomanies, il y a chez lui un affaiblissement de la mémoire et de l’intelligence. L’excitation et la défiance deM.X... rendaient toute exploration difficile. On employa d’abord des bains prolongés et des dérivatifs. L’exaltation du malade se calma un peu; mais 1 intelligence s’affaiblissait de plus en plus. Trois semaines après son admission à la Maison de santé, X... consentit à se laisser examiner. Il ne portait aucune exostose visible, il n’avait pas d éruption cutanée; mais en explorant la cavité buccale, on fut très-étonné de trouver, au delà du centre du palais, une solution de continuité des parties molles et de la charpente osseuse; cette solution de continuité avait la grandeur d’une lentille. Un stylet, introduit dans cette perte de substance.
OBSEUVATIONS. 535
pénétrait dans les fosses nasales. La muqueuse était gonflée, rouge, tuméfiée et douloureuse à la pression, autour de cette perforation, et les os paraissaient malades au delà de la partie détruite. X... exhalait, par le nez, une odeur repoussante, quoiqu’à 1 inspection on n’ait rien pu distinguer qui en rendît compte. Il rendait fréquemment par le nez, et en se mouchant, un liquide séro-purulent, parfois légèrement teint en rouge, infectant son mouchoir et l’enceinte où il se trouvait. Les ganglions cervicaux postérieurs étaient engorgés. Aucun autre symptôme rie put être constaté, ni à la région des organes génitaux, ni ailleurs; enfin, comme symptôme physiologique, il existait une douleur de tête très-prononcée, siégeant i la région frontale, avec des exacerbations nocturnes. Le malade, pressé par les questions, finit par avouer que, trois mois avant de se marier (il y a trois ans), il contracta des chancres. Vivement ému par l’existence d’une telle affection, et effrayé déjà de ses funestes conséquences, pour lui et sa famille, il se confia à un empirique qui lui fit la.promesse de l’en débarrasser dans un bref délai. Effectivement, X... en guérit au bout de quelques jours. Depuis cette époque, aucun symptôme, dit-il, n’avait attiré son attention. Le malade fut immédiatement soumis à un traitement spécifique mixte, consistant en pilules de proto-iodure de mercure, dont la dose fut portée jusqu’à 15 centigrammes par jour, et en iodure de potassium à la dose de 1 , 2 et 3 grammes par jour.
Six semaines après l’institution de ce traitement, X... rentrait dans sa famille, ne donnant plus aucun signe de maladie mentale; son intelligence était nette et précise, sa mémoire revenue ; toutes ses idées de persécutions et de suicide s’étaient dissipées; les douleurs céphalalgiques avaient disparu, ainsi que l’ozène et la tuméfaction avoisinant la perforation du palais. Le malade continua pendant trois mois entiers son traitement; puis il reprit ses occupations habituelles; il était chargé de la comptabilité dans une des grandes maisons commerciales de Paris; c’est là qu’on s’était aperçu d’abord de ses troubles intellectuels, plusieurs jours avant son entrée à la Maison municipale de santé, parle désordre qui régnait dans la tenue de ses livres. La guérison de ce malade ne s’est pas démentie depuis.
tj3G DES TROUBLES INTELLECTUELS.
Réflexions. — Nous sommes fort embarrassé pour établir la causalité des divers troubles inlellectuels qu’a présentés M. X... La syphilis doit-elle être considérée comme la cause provocatrice ou déterminante de l’aberration intellectuelle? On ne peut à cet égard qu’émettre des hypothèses plus ou moins rationnelles; toujours est-il que chez ce malade il existait des signes incontestables de syphilis constitutionnelle, que le traitement antisyphilitique a fait disparaître toutes les manifestations dialhésiques, en même temps que les facultés intellectuelles se sont complètement rétablies. Il serait donc logique de rattacher l’affection mentale à la syphilis. Mais en admettant même l’origine syphilitique des troubles intellectuels, ce qui peut être contesté, de quelle manière la vérole aurait-elle agi, pour pervertir l’intelligence? Est-ce en développant des tumeurs intracrâniennes, ou autrement? 11 est impossible de répondre à ces diverses questions sans s’égarer dans le champ périlleux des hypothèses.
Observation XCI. — Syphilis. — Cécité. — Aliénation mentale. — Paralysie. — Lésions des os du crâne. — Tumeurs. — Ramollissement, épanchement gommeux (1).
Résumé. — M..., âgé de 40 ans, ancien officier, contracta plusieurs maladies vénériennes, traitées sans succès. Il y a trois ans qu’il devint un peu faible, et sujet à des maux de tôle intolérables. Dix-buil mois après, il perdit la vue graduellement, et, SIX mois plus tard, il éprouva des symptômes de paralysie incomplète avec des troubles intellectuels profonds. Le 17 mars 1821, il fut reçu à Charenton. En mai, il éprouva deux OU trois fois des pertes de connaissance, qui ont duré une minute, et qui ont été accompagnées de chute de la tête sur la poitrine, et de flaccidité des membres; plus tard, il
(1) Observation do Bayle et M. Kergaradec [Nouvelle Bibliothèque médicale. Février 182j).
OnSELWATlONS.
eut trois attaques épileptiformes, avec rigidité des membres; puis, il éprouva une amélioration notable. Mais quelque temps après, et successivement, il eut la langue déviée à droite, la vessie et le rectum paralysés, des tremblements des membres, et une immobilité complète du côté droit. Quelques jours après, nouvelle amélioration de l’état général, avec diminution de la paralysie. Mais le 21 mars, nouveaux tremblements suivis de roideur du bras droit, avec diminution de la sensibilité. Agitation, gémissements, plaintes, sans délire. X... entend les questions et répond avec lenteur. Bouche déviée à gauche; impossibilité de se tenir sur ses jambes. Le 23, tremblements qui durent pendant une heure. Le 24, quatre attaques semblables. Le 25, aphonie complète, perte de l’intelligence, agitation fréquente du côté gauche du corps, immobilité du côté droit; attaques fréquentes de convulsions, avec roideur du côté gauche, le côté droit étant immobile et insensible; coma, mort.
Autopsie. — Os du crâne minces et fragiles à gauche; duremère adhérente au crâne, à la partie antérieure de l’hémisphère gauche. Sous ces adhérences, quatre tumeurs dures, du volume d’une noix; les os sont rugueux à la partie qui leur correspond. Érosion de la face interne de la grande aile gauche du sphénoïde; la lame criblée n’existe plus; de sorte que le crâne communique avec les fosses nasales. Plus de trace des nerfs olfactifs; les optiques sont atrophiés et mous. A la partie supérieure de l’hémisphère gauche, et sous, l’arachnoïde, on sent, en palpant, une matière liquide. On trouve, par l’incision, que l’extrémité antérieure de cet hémisphère est occupée par plusieurs corps de grosseurs diverses : adhérents les uns aux autres, ils sontirrégulièrementarrondis, allongés, aplatis, d’un blanc grisâtre ; leur section est lisse et luisante. La substance cérébrale qui les entoure est manifestement ramollie; elle se trouve réduite en un liquide d’un blanc grisâtre, où nagent des fragments de pulpe et des portions de matière filante, glaireuse, entièrement semblable au blanc d’œuf, qui a perdu une partie de sa transparence.
Réflexions. — Ainsi que le fait observer Lallemand, l’élat des os à l’extérieur offrait tous les caractères des
afîeclions syphilitiques. On voit d’après la description que donnent les auteurs qu’un dépôt de matière gommeuse occupait la partie moyenne de l’hémisphère gauche. Celte substance était en tout semblable à la matière constituante des gommes syphilitiques ; il paraîtrait que l’épanchement gommeux conserve pour longtemps, parfois même pour toujours, sa fluidité et son aspect gommeux, lorsqu’il s’effectue dans l’encéphale ou autour de la moelle épinière (1). Vircho’vs^ reconnaît aussi aux dépôts syphilitiques deux périodes ; il en désigne la première sous le nom de gélatineuse.
(1) Voir l'autopsie de l’observ. XXXIV, p. 2ol.