DIAGNOSTIC DES AFFECTIONS NERVEUSES
D’autres maladies indépendantes de la vérole peuvent se développer en même temps qu’elle.
Pourtant, si le sujet n’avait jamais présenté, jusqu’alors, une telle affection, une névralgie par exemple, si cette ' maladie ne s’était déclarée sous l’influence d’aucune cause appréciable, si elle était du nombre des affections que la syphilis détermine à la période à laquelle elle est arrivée, si par la date de son apparition elle pouvait être rapportée à la vérole, si enfin elle guérissait par l’emploi des spécifiques et en même temps que les autres manifestations de la diathèse, on aurait alors tous les documents nécessaires pour convaincre les plus difficiles, et pour établir un diagnostic aussi certain qu’il est possible d’en poser en médecine. De tels exemples se sont bien souvent présentés à nous. Nous pouvons citer à ce propos les observations n°® VI, VII, IX, etc. C’est à cause d’un semblable enchaînement de faits, et à la suite de tels raisonnements, que nous sommes bien des fois parvenu à rattacher à la syphilis des affections de l’appareil encéphalo-rachidien. Rappielons, par exemple, la série des phénomènes morbides dont fut affligé le berger épileptique (1). Et d’abord, aucun membre de la famille de cet homme n’a souffert d’une affection nerveuse quelconque. Lui-même n’avait jamais eu aucune maladie, ni présenté aucun accident nerveux. Dans ces conditions, il contracte la syphilis constitutionnelle qu’il soigne d’une manière très-irrégulière et très-incomplète. Deux ans plus tard, et après avoir présenté des tubercules syphilitiques de l arrière-gorge et des céphalées violentes, il devient épileptique. Après de nombreux accès, cette épilepsie disparaît sous l’influence d’un traitement spécifique, en même
(1) Observation LX.X.Xl, page i73.
DURS A LA DIATHÈSE SYPHILITIQUE. 5o.‘{
temps que les accidents giitUiraiix guérissent ; après quoi, quelques années s’écoulent avec toutes les apparences de la meilleure santé. Mais, à une époque plus éloignée, de nouveaux symptômes diathésiques éclatent chez 1e sujet (ulcères du pharynx, ostéite du nez, céphalées intenses), et sont bientôt suivis du retour de l’épilepsie. Soumis de nouveau, et après deux années de persistance de ces phénomènes, aux antidotes de la vérole, il voit pour la seconde fois les accidents syphilitiques, accessibles à la vue, s’améliorer rapidement, et les accès du mal caduc devenir de plus en plus rares. Quelque temps après, les uns et les autres disparaissent complètement. Serait-il possible d’élever la moindre contestation quant à la cause des divers phénomènes encéphaliques, auxquels fut en proie ce malade? et pourtant l’expression symptomatologique, l’épilepsie, ne présentait par elle-même rien de spécial qui dénotât sa nature et son origine.
Mais les choses ne se passent pas toujours aussi simplement. 11 arrive parfois que pendant la présence active de la syphilis constitutionnelle, il se déclare, du côté du cerveau, des phénomènes morbides mal définis ou bien revêtissant la forme des hémorrhagies et des ramollissements encéphaliques, accidents qui persistent après l’amélioration même, par les spécifiques, des autres symptômes extérieurs, apparents, de la syphilis. Pareil fait s’est produit, chez le malade dont l’observation porte le n“ XXYI. L’hémiplégie ne s'amenda point chez ce sujet, malgré la disparition des tubercules gommeux de la peau. Néanmoins il s’agissait bien d’une encéphalopathie syphilitique; en effet, on constata à l’autopsie la présence d’une tumeur gommeuse du cerveau; mais ce dépôt plastique était entouré par de la matière cérébrale enflammée et ramollie. Celte cérébritc s’est
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traduilc à l’observateur par des signes bien tranchés : tels que la fièvre, les convulsions et surtout la contracture, phénomènes qui sont survenus un mois et demi environ après le début de l’hémiplégie. Voilà donc une nouvelle série de difficultés qui viennent augmenter encore les chances de méprise et exposer à des erreurs de diagnostic. Pour les cas semblables, il faut avoir présent à l’esprit que les tumeurs de l’encéphale, en général, peuvent, par leur siège et par la compression qu'elles exercent, déterminer une inflammation circonvoisine, qui devient alors l’affeclion principale; et parfois la maladie mortelle. 11 n’y a donc pas lieu de s’étonner de ce que les spécifiques ne parviennent pas à guérir, dans ces cas, l’affection encéphalique, bien qu’elle soit occasionnée par la diathèse syphilitique.
On voit, par ce qui précède, combien il est difficile, dans certaines circonstances, de faire la juste part de la vérole et de reconnaître quelle est la cause directe, la cause immédiale des accidents nerveux, qu’on est appelé à combattre. C’est qu’il y a une si grande différence d’individu à individu, dans l’expression symptomatologique de toute maladie, qu’on pourrait presque avancer que les combinaisons morbides varient pour chaque malade; et que, malgré l’étude clinique approfondie des affections syphilitiques, nul ne serait à même de définir d’avance et d’une manière rigoureuse, toutes les formes que peut présenter la syphilis cérébrale chez tel ou tel autre sujet. Mais, à force d’expérience, on parvient toujours à analyser, à leur juste valeur, les phénomènes que l’on observe, et à n’attribuer à la vérole que ce qui lui revient de droit.
Le problème sera bien plus compliqué lorsque le malade, en proie à des accidents nervpux ou cérébraux
ne traduira V activité de la syphilis par aucun symptôme apparent.
C’esl alors surtout qu’il faut interroger scrupuleusement les commémoratifs; car eux seuls peuvent aider à poser le diagnostic. C’est ainsi que le jeune apoplectique de Vidal recouvra la santé, dès que ce médecin, guidé par les accidents syphilitiques qu’il avait combattus quelque temps auparavant, le remit au traitement spécifique. 11 en fut de même du malade, affecté d’accidents cérébraux, dont parle Ricord, et que nous avons déjà cité.
On comprend aisément combien les difficultés doivent grandir encore et les obstacles se multiplier, lorsque les manifestations syphilitiques antérieures sont séparées, par un long espace de temps, de l’accident nerveux, dont on est témoin. C’est dans ces cas surtout que l’on doit rechercher avec le plus grand soin, si le malade ne présente sur les parties du corps, accessibles à l’exploration, quelques signes syphilitiques évidents; ce sont eux seuls qui peuvent le mieux renseigner sur la nature de la maladie.
Tous les syphilologues ont insisté, avec raison, sur la propriété qu’a la vérole d’occasionner des douleurs pendant la nuit, ou bien des souffrances continues avec exacerbations nocturnes ; de telle façon que la répétition d’un phénomène morbide pendant la nuit, lorsque le malade est couché dans son lit, serait un caractère spécial de la syphilis. Ce n’est pas pour les douleurs ostéocopes seulement qu’on a reconnu la tendance nocturne de ses manifestations. Frank a prétendu, ainsi que nous l’avons vu, que l’épilepsie, dont les attaques surviennent pendant la nuit, doifêtre considérée comme d’origine syphilitique. Nous avons déjà exprimé notre
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opinion à ce sujet. On s’est trop exagéré l’importance de ce caractère; nous savons qu’il est très-commun dans les sections d’épileptiques de voir des accès se produire la nuit, bien qu’ils ne soient point consécutifs à la vérole. Nous savons aussi que bien des névralgies vulgaires ont de la tendance à s’exaspérer le soir. De manière que tout en admettant l’opinion des auteurs, nous sommes loin de considérer, avec eux, toute souffrance, à périodicité nocturne, comme étant d’origine syphilitique. Bien des névralgies syphilitiques font souffrir tout autant le jour que la nuit, ainsi qu’on l’a vu dans l’histoire de plusieurs de nos malades. En un mot la répétition de certains phénomènes nerveux régulièrement pendant la nuit doit faire songer à la vérole. Mais, pour apprécier ce signe à sa juste valeur, il faut ajouter que des accidents non syphilitiques peuvent présenter une rémittence diurne, et vice versa : tous les phénomènes syphilitiques douloureux ou autres ne se dissipent pas pendant le jour, pour reparaître le soir.
Parmi les diverses affections nerveuses, quelquesunes sont si fréquemment déterminées par la syphilis constitutionnelle, qu’il est du devoir du médecin, lorsqu’il est en face de l’une d’elles, de rechercher attentivement l’existence de cette diathèse. Nous pouvons citer, à ce propos, la paraplégie, la paralysie d’un seul membre, celle des muscles de l’œil, l’amaurose, etc.
Mais, si l’on se trouvait en présence d’un de ces cas de beaucoup plus rares, dont il n’est pas assez parlé dans les livres, et dont la plupart des médecins ignorent encore aujourd’hui l’exislence possible, consécutivement à la vérole, il serait bien plus à craindre qu’on ne songeât pas à la syphilis et que, méconnaissant ainsi
l’origine de ralTeclion, on n’y porlàt point remède.
Un e.vemple rendra bien plus clairement notre pensée. Supposons que l’on soit appelé pour une hémiplégie survenue chez un jeune homme âgé de moins de vingthuit ans. Aucun symptôme n’indique actuellement la présence de la diathèse syphilitique; mais le médecin connaît la rareté relative de l’hémorrhagie cérébrale à cet âge et la fréquence des phénomènes cérébraux paralytiques, apoplectiformes, chez les jeunes gens syphilitiques. En étudiant soigneusement les antécédents de son malade, il acquiert la conviction qu’à une époque, plus ou moins éloignée, il a offert des signes incontestables de vérole. Il se trouve alors en possession d’une première donnée qui, corroborée par de nouvelles probabilités, puisées dans de nouveaux renseignements, et fécondée par le raisonnement, mène droità la certitude. Parmi ces probabilités nous devons signaler, d’abord, les récidives nombreuses auxquelles expose la syphilis, une fois contractée ; son incurabilité fréquente, principalement lorsqu’elle n’a pas été combattue par une médication régulière et suffisamment prolongée; ses manifestations parfois subites au milieu d’une santé en apparence florissante, etc. Dans ces conditions le médecin sera en droit de soupçonner que la vérole est la première cause des accidents, et de diagnostiquer, rationnellement, une syphilis cérébrale, notamment si les phénomènes paralytiques étaient survenus d’une manière lente et progressive ou, ce qui est encore plus fréquent, si, bien que la paralysie ait éclaté brusquement, il n’y avait pas eu attaque apoplectiforme avec perte de connaissance. En effet, il est à remarquer que rarement les syphilitiques, atteints d’encéphalopathie, ont vu leur paralysie être précédée de cet ensemble de phénomènes, avec perte
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(1(> connaissance, qui constiluenl ['uLlaque d' apoplexie.
Le traitement viendra définitivement trancher la question, en dissipant avec rapidité les phénomènes présentés par le malade. Mais, ainsi que nous l’avons déjà dit, des accidents incontestablement syphilitiques peuvent, quoique exceptionnellement, résister à la médication spécifique et déterminer la mort, malgré le traitement le plus rationnel et le plus habilement conduit.
ün peut inférer de tout ce qui précède que l’étude des antécédents du malade et la connaissance profonde des apparences nombreuses sous lesquelles la syphilis peut se montrer, devront, dans le plus grand nombre des cas, diriger le médecin quand il s’agira de poser un diagnostic.
Nous sommes loin d’avoir épuisé le récit des nombreuses difficultés qui entourent parfois le praticien lorsqu’il veut asseoir un diagnostic, en connaissance de cause, dans les cas qui nous occupent. En effet, telle est parfois l’obstination de certains individus à nier l’existence préalable de la vérole, que le médecin serait tous les jours dupe de sa bonne foi, au grand préjudice des malades eux-mêmes, s’il ne savait se méfier de leurs assertions, si convaincantes qu’elles paraissent d’ailleurs, au premier abord. Cette dissimulation s’observe surtout chez les femmes, qui nient avec ostentation tout antécédent syphilitique, et persistent dans leurs dénégations, lors même qu’elles portent, sur plusieurs parties du corps, des signes irréfragables de vérole; en présence, par exemple, de plaques muqueuses, de gommes , d’exostoses, etc. Néanmoins il est juste d ajouter que parfois les malades eux-mêmes et nolammenl les femmes n’ont pas connaissance de leur
Dl'ES A LA DIATHÈSE SYPHILITIQUE. doO
infection. S’ils trompent alors riiorame, dont ils demandent le secours, c’est en ignorance de cause et sans mauvaise intention.
Il est très-facile, dans des cas de ce genre, d’être induit en erreur ; à moins que l’accident que l’on a à combattre ne porte lui-même, et manifestement, le cachet syphilitique. Le traitement vient alors confirmer en dernier ressort, par ses résultats, le diagnostic rationnel. C’est ce qui est arrivé à propos du malade n" LXXXVI, affligé d’une carie du frontal et d’attaques épileptiformes, chez celui du n“ XLV, porteur d’une tumeur de l’aisselle qui déterminait des phénomènes nerveux du côté du bras, etc.
Enfin la comparaison de ces faits douteux, et de causalité obscure, avec des cas semblables et dans lesquels le rôle actif de la syphilis est parfaitement démontré, cette comparaison, disons-nous, aide souvent à découvrir la nature de l’affection et à remonter jusqu’à la source du mal. Un tel exemple nous est fourni par la malade dn n“ XLIII : des tumeurs gommeuses de l'avant-bras déterminaient des douleurs névralgiques, et une diminution de la motilité , en même temps que des mouvements convulsifs et la perte de la conscience musculaire. Bien que tout antécédent syphilitique nous fit défaut et que la malade n’offrît aucune autre manifestation diathésique, qui pût nous éclairer sur la nature de ces tumeurs, leur ressemblance parfaite avec les gommes du malade n“ XLII, incontestablement vérolé, nous a permis d’être très-affirmatif sur l’existence de la syphilis chez cette femme et de ne tenir aucun compte de ses protestations. Peu de temps après, le succès du traitement vint donner raison à notre diagnostic, qui parut très-hasardé à l’époque oii nous examinâmes la malade.