‹ Des affections nerveuses syphilitiquesChapitre 44 sur 64 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

d'altérations syphilitiques des tissus voisins

ou AFFECTIONS NERVEUSES SYPHIUTIQUES INDIRECTES.

Les troubles que la syphilis peut apporter dans les fonctions des diverses parties du système nerveux^ non plus directement^ mais indirectement^ en développant des lésions dans les tissus environnants^ sont aujourd'hui admis et reconnus par tous les observateurs. Ces troubles, très-nombreux, très-divers, varient suivant la portion du système nerveux qui se trouve intéressée, suivant la nature de la lésion organique, étrangère au système nerveux, qui réagit sur lui. Nous allons donc étudier successivement:

V Les lésions des tissus et des organes capables de troubler les fonctions du cerveau, de la moelle épinière ou de certaines branches nerveuses;

2® Les divers symptômes nerveux que peuvent produire ces altérations de voisinage.

Nous relaterons ensuite les faits cliniques ayant trait aux affections nerveuses indirectes, en accompagnant les plus saillants de courtes réflexions critiques.

Boerhaave déjà, dans ses Aphorismes, a dit que la maladie vénérienne, poussée à ses dernières limites, peut agir sur le cerveau.

Van Swiéten, son habile commentateur, donne une explication plus satisfaisante de la nature des lésions qu'on rencontre dans ces cas : a Possunt oriri tumores gummosi et exostoses in a calvariae osseae parte interna, quse premendo cerebrum func-

c< tiones omnes ejus turbant : erosa et corrupta diploe tabum puce tridissimum stillat quandoque tabula vîtrea. »

Quelques auteurs de la fin du dernier siècle, et du commencement de celui-ci, Portai entre autres, reproduisent à peu près ces idées, et apportent à Tappui quelques observations nécroscopiques. Ainsi Jos. Franck dit : « La syphilis paraît difficilement produire Pépilepsîe par une action directe sur le système nerveux, mais bien d'une manière indirecte, en déterminant la carie, Texostose et les productions tophacées qui, sur plusieurs points, peuventagirsur la pulpe nerveuse. » M. Sardaillon (1) a donné les détails d'une affection vénérienne chronique, qui s'est terminée par la carie du bord interne de l'arcade sourcilière gauche, de l'os unguis et d'une partie des os propres du nez. La paralysie de l'extrémité inférieure gauche et la mort s'en suivirent par extension de l'altération au cerveau.

Les syphilographes les plus modernes, à de rares exceptions près, consacrent à peine quelques lignes à Tinfluence des lésions osseuses sur l'encéphale, et c'est dans les recueils périodiques qu'il nous a fallu aller chercher la plupart des nombreux faits cliniques qui vont suivre. Nous allons néanmoins reproduire quelques fragments très-intéressants des leçons cliniques de M. Ricord, telles qu'elles ont été publiées dans la Gazette des hôpitaux. Nous y joindrons des citations de Graves et de Vidal de Cassis, qui résument assez bien la plupart des accidents nerveux dont nous traitons en ce moment.

« C'est surtout lorsqu'elle attaque les os du crâne, » dit M. Ricord, « que l'ostéite suppurative est grave, et peut déterminer des accidents redoutables. Lorsqu'elle débute parla table interne, tous les phénomènes se passent dans l'intérieur du crâne, sans que l'on soit averti par aucun symptôme extérieur particulier à la maladie. Mais souvent il s'établit un travail inflammatoire, soit dans les méninges, soit dans le cerveau lui-même, puis accumulation de pus et compression. Il est des cas où, sans signes de méningite, vous pouvez avoir des accidents de compression cérébrale. Le plus souvent, ces accidents apparaissent lentement,

(1) Hecueil de mémoires de méd» milit, de Fournier-Peàcay. Paris, 1820.

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mais, que leur apparition soit plus ou moins rapide^ presque jamais ils ne se manifestent apoplectiquement. D'autres fois^ dans des cas très-rares^ il survient des phénomènes apoplectiques, ou bien encore^ ce sont des phénomènes de méningite qui succèdent à la suppuration. On ne peut jamais établir le diagnostic à Taide de signes pathognomoniques , mais des circonstances accessoires peuvent mettre sur la voie. Ces accidents syphiliti- ' ques constituent malheureusement une des formes de la maladie sur laquelle les médications spécifiques ont le moins d'action. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que la carie, la nécrose, ne sont déjà plus de la vérole pure et simple; chez les sujets qui n'ont que la vérole, la carie est rare. Presque toujours, la carie est la preuve d'une mauvaise constitution, d'une diathèse scrofuleuse, scorbutique, tuberculeuse, d'une constitution qui a été réfractaire au mercure; dans ces cas, non-seulement le mercure ne guérit pas, mais encore il altère la constitution (i). »

Plus loin, M. Ricord dit en parlant des exostoses : a Si une exostose se développe sur la surface interne des os du crâne, la tumeur donnera lieu à des douleurs céphaliques fixes, et il est possible que l'on voie des symptômes plus ou moins graves survenir du côté du cerveau. On comprend, dans les cas de cette nature, toute la gravité de l'affection, toutes les variétés de symptomatologie qu'elle peut offrir. Il est certain, nous le répétons, que des exostoses épigéniques peuvent se développer dans la cavité du crâne. Vous aurez donc des douleurs ostéocopes crâniennes fixes, puis des symptômes de compression des centres nerveux, des accidents de paralysie qui se trouvent en rapport avec le point qui a été le siège de la douleur. Pas n'est besoin de dire que le pronostic sera toujours très-grave, d'autant plus grave que vous ne pourrez avoir grande prise sur l'altération pathologique, en vertu de l'ancienneté de l'affection

a Dans la première période de l'inflamniation, il y a ramollissement du tissu osseux, mais ramollissement par hypertrophie de la trame organique. Cette trame de l'os se tuméfie, la proportion de matière calcaire restant la même. Il n'y a pas en même

(0 Ricord, Gaz. des hopit.y 1846, p. 77.

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temps fluxion vitale et fluxion calcaire; il n'y a d'abord que fluxion vitale. La circulation est augmentée par suite du gonflement vasculaire des tissus, et si Ton examine l'os à cette période, on ne trouve pas autant de dépôt calcaire que de dépôt organique; telle est la raison qui a fait croire à une résorption des principes calcaires. On comprend l'atrocité des douleurs par le développement de cette trame organique, et par la lenteur et la difficulté avec laquelle cèdent les fibres osseuses.

a Une fois la tumeur développée, elle entraîne des accidents consécutifs qui ne sont plus spécifiques; uneexostose développée sur le trajet d'une artère, d'un nerf, d'une veine, donnera lieu à des troubles dans la circulation artérielle ou veineuse, dans l'innervation, dans la motilité. Celles qui siègent sur la face interne des os du bassin, du crâne, vous ne pouvez arriver à leur connaissance que par l'appréciation des phénomènes auxquels elles donnent lieu.

« Lorsqu'une douleur primitivement nocturne devient continue, et cela dans un court espace de temps, c'est une raison pour supposer une ostéite qui passe à la suppuration. Les douleurs deviennent alors gravatives, puis pulsatives. C'est surtout dans les os de la tête que vous trouverez l'ostéite suppurée et particulièrement dans le maxillaire supérieur (i). »

Voici, sur le même objet, un passage que nous traduisons du bel ouvrage de Graves :

« Une autre variété de périostite, remarquable par ses pénibles symptômes, et qui mérite une attention toute spéciale, c'est la périostite de la tête. Sans parler de la périostite de la table externe des os du crâne, dont le diagnostic est en général facile, nous nous occuperons de celle de la table interne.

« Un malade, par exemple, accuse une violente céphalalgie, d'abord intermittente, augmentant pendant la nuit, s'accompagnant d'une sensation de poids dans la tête; ses yeux sont humides et pesants, ils ont perdu leur animation ordinaire; le malade est abattu, il ne peut indiquer au juste le siège de son mal ; tantôt c'est le front, tantôt \m côté de la tête. Il n'existe nulle

(1) Ricord« loc. cit.

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part de plaie ni de sensibilité. Au bout de quelque temps le malade perd le repos, les intermittences sont moins franches et plus courtes, et les douleurs augmentent; tolérables pendant le jour, elles deviennent atroces le soir et empêchent le malade de reposer une heure seulement. L^opium à hautes doses, les narcotiques les plus énergiques restent sans effet, de même qu'uue foule d'autres remèdes. Au premier abord vous êtes tenté de supposer une affection du cerveau; mais les antiphlogistiques n'amènent aucun soulagement; bien plus, dans quelques cas vous trouvez de la sensibilité des téguments, une douleur limitée à un côté de la tête, mais il y a une paralysie partielle de la paupière qui vous alarme et vous porte à croire que le cerveau lui-même est affecté. Le ptosis ou la chute de la paupière supérieure est, en effet, un symptôme fréquent d'affection cérébrale, et par conséquent dans les affections de la tête, dans les fièvres ou d'autres maladies, c'est un mauvais signe lorsqu'un des yeux parait plus petit que Tautre. Dans le cas dont nous parlons, il y a réellement un certain degré de paralysie, mais elle n'est que secondaire, ne dépend pas du cerveau, mais bien d'une inflammation du nerf lui-même.

a Maintenant pourquoi la maladie est-elle difficile à reconnaître et pourquoi n'y a-t-il souvent aucune sensibilité de Tos ? C'est que la table interne de l'os est affectée la première, et que la maladie ne devient évidente qu'au bout d'un certain temps. Après quelques jours de traitement banal, sans amélioration, on constate tout à coup de la sensibilité à la pression en un point du crâne, et alors la véritable nature du mal se dévoile. Dans ces affections les seuls remèdes convenables sont le mercure et l'iode (1) »

« Quelquefois la maladie suit une marche chronique insidieuse (2) y>

« Quand la périostite occupe les vertèbres, on la rencontre ordinairement au corps de ces os. La périostite syphilitique est rare dans ces parties; le plus souvent la périostite vertébrale est

(1) Graves, Clin, lect. on the prac. of med. t. Il, p. 49 i .

(2) Id. eôirf.^p. 493.

scrofuleuse ou mercurielle. Chez les individus afFaiblis à la fois par la syphilis et le mercure, on rencontre quelquefois les symptômes d'un torticolis chronique, ou une raideur du cou qui ne fait que s'aggraver par un traitement banal. On comprend que l'inflammation se propage facilement aux ligaments et aux tendons et produise ainsi des déformations. On reconnaît la lésion par des pressions et un examen attentif, et on trouve une périostite d'une, de deux, ou de trois vertèbres. On emploiera les sangsues, les vésicatoires répétés, la salsepareille, Tiodure de potas^ sium ; si ces moyens échouent, on donnera le mercure, et, à moins que le mal ne soit trop ancien, on obtiendra la guérison (!).)>

Voici tout ce que nous trouvons sur ce point dans un des traités de syphilographie les plus récents : c< Au niveau des exostoses la peau pâlit, s'amincit, devient dure, rugueuse, les muscles s'atrophient, subissent la transformation fibreuse, et même dans quelques points, deviennent osseux ; les vaisseaux comprimés s'atrophient, s'oblitèrent plus ou moins complètement ; les nerfs, comprimés aussi, sont le siège de douleurs quelquefois atroces, douleurs qui diminuent ensuite peu à peu jusqu'à ce qu'enfin elles cessent complètement, le nerf étant frappé de paralysie.

« Est- il nécessaire de signaler les désordres qu'entraînerait une exostose intra-crânienne (l'épilepsie est quelquefois due à cette seule cause) ou une exostose qui se développerait sur le trajet d'un gros vaisseau qu'elle comprimerait, ou d'un plexus nerveux, etc., etc. (2)... »

Vidal de Cassis est plus explicite ; il dit entre autres : « L'exostose est la terminaison de l'ostéite et de la périostite par une induration plus prononcée, par une ossification anormale ; quelquefois elle n'est pas précédée d'inflammation. C'est alors une substance plastique déposée dans la trame osseuse. L'exostose peut gêner, comprimer les mouvements, surtout quand elle est volumineuse, peut produire de l'œdème par la compression des

(1) Graves, loc, cit., p. 494.

(2) Maisonneuve et Montanier, Mal. vénér,, p. 241,

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nerfs, peut donner lieu à des modifications de la sensibilité^ à des douleurs qu'il ne faut pas confondre avec la douleur spéciale qui part de Texostose même et non des organes qui Favoisinent. Les effets de la compression sont surtout graves quand Texostose atteint des os qui entrent dans la composition d'une cavité renfermant des organes d'une grande importance^ comme la cavité crânienne ou rachidienne. C'est alors que^ pal^ la compression des centres nerveux^ il se produit des phénomènes morbides du côté de la sensibilité générale et spéciale^ de la motilité^ et môme de Tintelligence. Une exostose crânienne peut produire de l'agitation^ de la somnolence, de la paralysie^ des convulsions^ du délire; l'amaurose est quelquefois produite par une exostose du sphénoïde ou d'un autre os de la base du crâne. Cette paralysie oculaire n'est pas très-rare^ et quand elle tient à cette cause^ elle n'affecte en général qu'un œil. L'exostose de la cavité orbitaire peut produire d'autres paralysies oculaires^ Pexopbthalmie. Les exostoses du rachis sont^ je crois^ plus fréquentes que celles du crâne, mais plus souvent méconnues ; les exostoses internes surtout sont d'un diagnostic difficile^ quand les antécédents sont mal connus. Dans le plus grand nombre des cas^ c'est par les syphiiides qu'on est mis sur la voie (i). »

Nous voyons par toutes ces citations que les altérations des enveloppes membraneuses et des os eux-mêmes peuvent entraîner des symptômes nerveux nombreux et variés. Étudions maintenant avec quelques détails les altérations que jusqu'ici nous n'avons fait qu'indiquer^ et les désordres qui peuvent en résulter.

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