APPRÉCIABLE
Que doit-on entendre par affection nerveuse syphilitique sans lésion appréciable ?
Nous avons déjà exprimé notre manière de voir dans les pages qui précèdent^ mais nous ne croyons pas inutile d'entrer derechef sur ce point dans quelques détails.
On doit évidemment comprendre sous le nom d'affection nerveuse syphilitique sans lésion appréciable^ des troubles fonctionnels du système nerveux qu'un examen attentif ne peut faire rattacher à aucune lésion manifeste de la substance nerveuse ou des tissus environnants. Est-ce à dire que dans ces cas il n'existe aucune lésion ? Nous nous garderons bien de l'affirmer, car il nous paraît difficile de comprendre le désordre d'une fonction sans aucun dérangement dans les organes qui président à cette fonction^ mais ce que nous pouvons affirmer^ c'est que dans l'état actuel de nos connaissances, avec les moyens d'investigation dont nous disposons, ces lésions nous échappent.
Déjà, à mesure que nos moyens d'investigation se sont perfectionnés, un grand nombre d'affections considérées auparavant comme essentielles, comme idiopathiques, ont été successivement rapportées à leurs causes organiques plus ou moins évidentes, et le cercle des maladies et des troubles purement fonctionnels a toujours été se rétrécissant. On peut donc prévoir qu'un jour viendra où les affections dont aujourd'hui encore la
i8 PREMIÈRE PARTIE. — SYPHILIS DU SYSTÈME NERYBDX.
cause organique nous échappe^ et que pour cette raison seulement nous considérons comme de simples troubles fonctionnels^ figureront comme symptômes de telle ou telle lésion encore inconnue aujourd'hui. Mais jusque-là la force des choses nous fait une loi de maintenir la classe des affections sans lésion d'organe^ et en restreignant la question au sujet qui nous occupe, voyons quelles sont les affections nerveuses syphilitiques qui doivent figurer dans cette division de notre cadre.
Bien des auteurs admettent, comme nous, la possibilité de troubles nerveux syphilitiques indépendants de toute lésion organique appréciable; voici quelques citations à Pappui de ce que nous avançons :
a Le virus syphilitique peut aussi agacer les nerfs et en trou- « bler rharmonie sans quil paraisse d'altération aux parties ; de « là des douleurs de tête, des douleurs articulaires, les tremblea ments, l'épilepsie, accidents qui, quoique produits par bien a d'autres causes, le sont quelquefois par le virus vénérien (i).
a La syphilis peut agir directement, idiopathiquement sur le a système nerveux, » ont écrit MM. Monneret et Fleury (2)... « Les douleurs syphilitiques, névrose syphilitique, douleurs rhua matoïdes, douleurs syphilitiques périarticulaires ne doivent « pas être confondues avec celles qui accompagnent les lésions a du système osseux... Elles précèdent, accompagnent ou suia vent les accidents secondaires ; elles sont caractérisées par une « sensation de pression, de déchirement, de perforation ; elles a ne coïncident avec aucun changement dans le volume, la
aforme^ la température des parties affectées Tous les au-
a teurs admettent des migraines, des amauroses, des dyspepsies a syphilitiques... Nous ne contestons pas l'existence des névroses a syphilitiques, mais nous croyons que leur histoire n'est pas en- « core établie sur des bases suffisamment solides.
a La syphilis, » dit à son tour M. Ricord, a peut agir idiopathia quement sur le cerveau et sur la moelle épinière. Il est certain a que des affections des enveloppes membraneuses des cavités
(1) Dîctionn, en 60 vol., art. Syphilis, t. LIV, p. 131.
{%) Compend. de méd, prat, art. Syphilis 1 1 \\\l, p. S7 et 67.
âfBGTION I. — AFFECTIONS NERVEUSES SYPHILITIQUES. 19
a osseuses entraînent des lésions fonctionnelles des centres nerc( veux, mais ce ne sont plus des altérations idiopathiques. Y a-t-il <( foncièrement et sans lésion préalable appréciable des envea loppes des cas où la maladie porte seule sur le système ner- « veux? Il parait que oui. Pour notre part nous avons trouvé^ (c dans le cerveau méme^ des tubercules déterminant des accidents « du côté des fonctions, mais nous sommes convaincus aussî^ « qu'il peut y avoir des lésions de la motilité et de la sensibilité « auxquelles on n'a pu trouver d'autre cause que la vérole... Les a accidents du câté des centres nerveux que vous trouverez « encore assez souvent sont Tépilepsie^ la catalepsie. Tenez c( compte de Télément syphilitique chez les sujets devenus cace taleptiques après avoir subi Tinfection vénérienne; tenez-en tt compte aussi dans Tétude de toutes les maladies nerveuses (1).
Sandras disait dans une leçon clinique sur les maladies chroniques et nerveuses : <x L'an dernier, j'ai pendant quelques mois a montré un homme à formes athlétiques atteint d'une paralysie « générale progressive de nature syphilitique qui guérit complète- « ment^ malgré l'apparente gravité du mal^ et la^guérison fut si « prompte qu'il faut éloigner toute idée d'altération organique (2).
a La syphilis est une cause assez commune d'amaurose. Je ne « parle pas de celles qui se développent par suite de la com- « pression que peut exercer sur le nerf optique ou sur les parties a centrales une production nouvelle; je parle de celles qui sont « dues à une action spécifique du virus syphilitique sur les fonc- « tion de la rétine (3).
« La douleur ostéocope reste longtemps douleur sans lésion « appréciable ; il est des gens qui l'éprouvent pendant plua sieurs mois sans qu'on observe chez eux autre chose qu'un (( amaigrissement progressif^ un dérangement dans les fonctions a de nutrition (4).
a II n'est pas douteux que des productions syphilitiques dévea loppées au voisinage des organes nerveux ne puissent donner
(1) Ricord, Gaz. des hôpit,, 1846, p. 78. (3) Sandras, Union méd,^ 15 mai 1852.
(3) Ibid., 5 août 1852.
(4) RIcord» ioc, cit., p. 2.
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a lieu à des affections variées de ce système. Mais je suis con- « vaincu aussi que le seul vice syphilitique est capable de faire a naître de véritables névroses, c'est-à-dire des maladies nera veuses sans altérations anatomiques appréciables, comme le a plomb, la chlorose, etc. . . MM. Trousseau et Pidoux ont observé a diverses névroses syphilitiques, entre autres des névralgies netce tement intermittentes et diurnes. On a beaucoup parlé de ttna fection vénérienne comme cause de ^aliénation mentale. Elle « est particulièrement indiquée par Esquirol, Germain et Boua chet, et par le docteur Erlenmeyer, et il est une observation que a Ton peut faire sur beaucoup d'individus atteints de syphilis « ancienne : on remarque chez eux un état cachectique des plus a caractérisés, presque toujours compliqué d'une tendance hypoa chondriaque ou mélancolique, parfois même de pensées de a suicide... J'ai vu au moins trois cas de paralysie attribuables à (( la syphilis dans lesquels les particularités de l'affectionne pera mettaient pas d'admettre aucun désordre anatomique des cena très ou des cordons nerveux. Chez ces malades, la rapidité de « la guérison contraste avec la lenteur de l'amélioration lorsa qu'il s'agit d'une lésion matérielle (i).
 l'occasion d'un fait pathologique très-intéressant dont nous
reparlerons, M. Teissier (de Lyon) a fait récemment au sein de
la Société impériale de médecine de Lyon la profession de foi
suivante : « Pourquoi n'admettrait-on pas que cette affection o
a (encéphalopathie avec symptômes de ramollissement cérébral)
a est un mode de manifestation de la syphilis ? Ricord et avec
a lui tous les syphilographes reconnaissent bien des névralgies
a syphilitiques. Or, si la vérole agit sur les nerfs, elle peut
a bien exercer aussi son action délétère sur les centres nerveux.
« La syphilis, en définitive, est un empoisonnement compa-
a rable à l'intoxication saturnine dont on connaît les funestes
« effets sur le fonctionnement du système nerveux central. Il
a ne répugne nullement d'admettre que le virus syphilitique
a peut modifier les propriétés de la pulpe cérébrale à l'instar
(1) 0. Landry, Monit.des hôpit, 1856.
e d'un grand nombre de véritables poisons, sans faire naître de a lésions anatomiques sensibles (1) ».
M. Diday (2) pense, d'une manière générale, que, quand la syphilis existe, elle se manifeste par des lésions anatomiques; il n'admettrait en tous cas la nature syphilitique de lésions purement fonctionnelles qu'autant que ces lésions auraient cédé rapidement à l'influence d'un traitement antisyphilitique. De plus, il lui répugnerait de considérer de semblables lésions comme un produit de la vérole si elles ne coexistaient pas avec les manifestations matérielles ordinaires de la nialadie.
Notre manière de voir est encore entièrement conforme à celle de M. Hildenbrandt (3) qui s'exprime ainsi :
<x Dans un grand nombre d'affections cérébrales certainement « l'altération matérielle échappe à la portée de nos sens et de a tous nos moyens d'investigation : l'altération fonctionnelle est « alors la seule qu'on puisse constater. Il en est ainsi des phréno- « pathies. L'anatomie pathologique de ces affections, comme a celle de la plupart des afiections nerveuses, est tout à faire; « on en connaît à peine le premier mot. Mais conclure de l'igno- « rance où nous sommes, la plupart du temps, des lésions ma- « térielles à l'absence de ces lésions, ce serait certes avoir une a foi trop absolue dans la valeur du scalpel, du microscope ou c( des réactifs chimiques; ce serait de la présomption. Il y a « donc lieu d'admettre, sans crainte de voir taxer d'absurdité a une semblable opinion, que la syphilis peut déterminer a dans le cerveau une lésion réelle^ quoique inappréciable ^ etc.. »
Nous voyons, par ces diverses citations, qu'on fait figurer parmi les troubles nerveux fonctionnels dus à la syphilis, les afiections nerveuses les plus variées, portant soit sur la sensibilité, soit sur la motilité, soit sur les facultés intellectuelles, soit enfin sur plusieurs de ces fonctions à la fois. Reprenons une à une ces difiérentes séries d'accidents, et voyons ce que l'observation des faits nous apprend à leur sujet.
(1, 2) Gaz. méd, de Lyon, 1858, no 16.
(3) Hildenbrandt, De la syphilis dans ses rapports avec V aliénation mentale. Thèses de Strasbourg, 1859, 2* série, m 478.