APERÇU PHYSIOLOGIQUE SUR LA SENSIBILITÉ
La sensibilité peut être définie : La propriété que possède le système nerveux d’être modifié par le contact des agents, soit internes, soit externes, et de porter jusqu’au sensorium la connaissance de ces modifications (1).
La sensation est l’exercice de cette faculté, ou mieux encore l’acte par lequel le système nerveux nous fait reconnaître les propriétés physiques et chimiques des corps, sans l’intervention du raisonnement. Cette dernière condition est importante; toutes les fois en effet que le raisonnement intervient, il ne s’agit plus d’une notion simple et irréductible comme celle qui est fournie par la sensation, mais d’une notion complexe résultant de l’association de
(1) Voy. Monneret, Traité de pathologie générale , t. I, p. 381 .
certaines sensations à certaines idées. C’est ainsi que si après avoir enduit une surface polie d’une légère couche de talc, on engage une personne non prévenue à y promener le doigt, elle croit toucher un corps gras et huileux (1).
Pour que la sensibilité puisse s’exercer, pour qu’il y ait sensation, il faut :
1° Un appareil plus ou moins complexe destiné à recueillir les impressions.
2° Un nerf ou moyen de communication avec l’encéphale.
2>o Un point de l’encéphale capable de les élaborer.
Certains physiologistes admettent des sensations subjectives, se produisant sans impression, et par conséquent sans transmission : c’est ainsi qu’on a voulu rendre compte des douleurs que les amputés rapportent au membre absent; c’est ainsi que l’on explique la production de certaines hallucinations. Nous aurons occasion plus tard de revenir sur ces faits, qui appartiennent entièrement à la physiologie pathologique.
11 n’entre point dans le plan de notre sujet d’exposer ici tout ce qui a trait à la physiologie de la sensibilité. Je me contenterai d’indiquer la distinction capitale entre les nerfs moteurs et sensitifs, entrevue par Boerbaave, établie par Charles Bell, confirmée par Müller, Panizza, et prouvée d’une manière définitive par LM. Longet. Je rappellerai que les nerfs sensitifs forment eux-mêmes des catégories bien distinctes, chacun d’eux étant organisé en vertu
(1) Voy. Landry, Traité complet des paralysies, t. I, p. 159.
d’une sensation spéciale, de telle sorte qu’un même excitant appliqué aux différents nerfs sensoriels éveille dans chacun d’eux une sensation différente, quoique toujours la même pour chaque nerf en particulier.
Je n’insisterai ni sur le rôle que jouent les faisceaux postérieurs de la moelle et leurs prolongements crâniens comme organes conducteurs de la sensibilité, opinion qui reste admise par la plupart des physiologistes, malgré les expériences contradictoires de M. Brown-Séquard (1), ni sur l’influence de la protubérance que M. Longet (2), d’après quelques faits qui lui sont propres, croit pouvoir regarder comme le centre des impressions tactiles. J’arriverai tout de suite à l’étude des différentes formes de la sensation, car ce point est d’une grande importance au point de vue spécial qui nous occupe.
La sensibilité se manifeste par des sensations très différentes, selon la nature de l’agent excitateur et selon la nature du nerf impressionné. Ces aptitudes spécifiques, connues de tout temps, ont donné lieu à l’antique distinction des cinq sens : la vue, le goût, l’ouïe, l’odorat, le toucher, distinction que l’on retrouve dans les écrits de tous les philosophes de l’antiquité, et qui résumaient, à leurs yeux, toutes les sensations que l’homme est susceptible de percevoir; à ces cinq sens, Cardan (3), et plus tard Buffon (4), en ajoutèrent un sixième, celui de la volupté.
(1 ) Brown-Séquard, Mémoires de la Société de biologie pour 1855, 2e série, vol. II, p. 55-72.
(2) Longet, Traité de physiologie, t. II: Siège distinct de la sensibilité el de la motricité dans le système nerveux.
(3) Cardan, De subtilitate, lib. XIII, p. 384. Basileæ, 1554.
f4) Buffon, Histoire naturelle de l'homme, in- 8 , 1749, t. III, p. 370.
Bichat, envisageant la question à un point de vue plus synthétique et plus élevé, admettait deux espèces de sensibilités : la sensibilité animale, c’est-à-dire la faculté de recevoir des impressions dont le sensorium commune , le moi, a conscience; la sensibilité organique, c’est-à-dire la faculté que possèdent nos organes, nos plus petits vaisseaux , d’éprouver des impressions qui ne dépassent jamais les limites de l’organe même. Ces deux sensibilités ne diffèrent pas par leur nature, elles ne diffèrent que par la quantité ; dans certains cas, la sensibilité organique se monte au ton de la sensibilité animale, dans l’inflammation par exemple, où l’on voit survenir la douleur dans des parties qui paraissent insensibles à l’état sain (1) Cette distinction qui, envisagée à un autre point de vue, devait laisser dans la science des traces si profondes, n’ajouta rien cependant aux notions acquises sur les divers modes de sensibilité. Mais Gerdy, poussant plus loin l’analyse, arrive le premier en France à distinguer un nombre considérable de sensations spéciales : je crois devoir exposer brièvement sa classification, d’autant plus que des études cliniques ultérieures sont venues confirmer, d’unemanière remarquable, plusieurs des points qu’il avait avancés.
Parmi les sensations perçues et transmises à l’intelligence, il distingue cinq genres (2).
Premier genre. — Sensations physiques produites par
(4) Bichat, Anat. et recherches physiologiques sur la vie et sur la mort , p. 59 et suiv., édit. Cerise.
(2) Gerdy, Mémoire publié en 4 842 dans le journal l Expérience, n09 261 et 262, et Physiologie philosophique des sensations et de l’intelligence., p. 37 et suiv. (Paris 1846).
les agents physiques extérieurs, })ar tous les corps de nature en général.
Deuxième genre . — Sensation d’activité.
Troisième genre. — Sensation de fatigue.
Quatrième genre. — Sensations de besoin ; ce sont celles qui naissent de certains besoins naturels, comme le besoin de se mouvoir, de respirer, de boire, de manger, de dormir.
Cinquième genre . — Sensations spontanées : ainsi les fourmillements, les picotements, les frissons, la chaleur, la boule hystérique, Y aura epileptica.
Le premier genre, qui de tous est sans contredit le plus mportant , se décompose lui-même en dix espèces de sensations.
Première espèce. — Sensations de tact général qui résultent d’impressions vagues et révèlent l’idée d’un corps extérieur, sans nous donner sur ce corps aucune des impressions nettes et précises que l’on peut acquérir par le toucher proprement dit : les sensations de tact général s’associent d’ailleurs à la plupart des suivantes.
Deuxième espèce . — Sensation de tact proprement dit ou toucher, qui donne les idées de forme, de sécheresse, de température, de consistance, de mouvement, etc.
Troisième espèce. — Sensation du chatouillement.
Quatrième espèce. — Sensation de la volupté qui réside dans la membrane muqueuse des organes génitaux.
Cinquième espèce . — Sensation du goût.
Sixième espèce. — Sensation de l’odorat.
Septième espèce . — Sensations tactiles particulières, comme celles qui résultent du contact d’une substance
acide ou astringente avec les dénis ou ia muqueuse buccale.
Huitième espèce. — Sensations interstitielles ou intimes, consécutives à l’ingestion de certaines substances, comme le tabac, l’alcool, le café, l’opium.
Neuvième espèce. — Les sensations de l’ouïe.
Dixième espèce. — Les sensations de la vue.
A ces nombreuses variétés admises par Gerdy, il faut joindre les trois sensations suivantes :
La sensation de douleur ;
La sensation de température ;
La sensation d’activité musculaire, qui ont été successivement découvertes et isolées par MM. Beau, Landry, Bellion, Belfield- Lefèvre, et dont nous ferons plus loin l’histoire détaillée.
Les éléments de la classification de Gerdy, où règne d’ailleurs un esprit profondément philosophique, sont loin d’être incontestables, et bien des objections leur ont été adressées. On a dit, et avec raison, que parmi les sensations admises par cet auteur, il en est qui sont des sensations complexes et raisonnées , et ne méritent pas en réalité leur dénomination. Sans nous préoccuper d’une discussion qui nous entraînerait hors des limites de ce travail, disons seulement que parmi les sensations généralement admises, il en est, comme la sensation de la faim, de la soif, et toutes les sensations de besoin en général, dont nous ne traiterons que d’une manière incidente, car elles sont bien complexes par elles- mêmes, et leurs modifications sont liées à des états pathologiques trop disparates pour rentrer directement dans notre sujet. 11 n’en est
pas de même de la sensibitlé générale ou tactile, avec ses quatre sensations primitives et spéciales, de température, de douleur, de contact et d’activité musculaire, et de la sensibilité spéciale, comprenant la vue, l’ouïe, l’odorat et le goût. C’est là, sans contredit, le groupe qui, par ses états pathologiques si fréquents et si nettement accentués, doit le plus vivement attirer notre attention. Aussi nous étudierons en détail, et dans l’ordre indiqué, chacune de ces sensations. Chemin faisant, tout en envisageant la question uniquement au point de vue médical, nous aurons soin d’indiquer les preuves cliniques sur les- * quelles s’appuie la physiologie pour admettre ou rejeter tel ou tel mode de sensibilité.