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EXALTATION DE LA SENSIBILITÉ, OU HYPERESTHÉSIE

L’hyperesthésie peut être définie : Un état morbide dans lequel toutes les sensations physiologiques sont plus ou moins exagérées.

Nous étudierons successivement l’hyperesthésie dans les diverses formes de sensibilité : 1° sensibilité générale et ses variétés, c’est-à-dire sensibilité de contact, de température, d’activité musculaire; 2° sensibilité spéciale, comprenant les sens de la vue, de l’ouïe, du goût et de l’odorat. Bien que la douleur se rattache à la sensibilité générale, nous en traiterons en dernier lieu à cause des connexions qu’elle offre avec tous les autres sens.

§ I. — Sensibilité générale.

1° Sens de contact.

L’hyperesthésie se rencontre fréquemment dans l’appareil nerveux de la sensibilité générale; mais, afin de pouvoir limiter avec netteté le point où elle commence, il importe de ne pas oublier que la sensation de contact est loin de présenter la même précision dans les diverses parties du corps.

Weber (1) a démontré que les deux pointes mousses d’un compas appliquées simultanément sur divers points de la périphérie du corps doivent présenter des écartements très variables pour donner lieu à deux sensations distinctes et non à une seule. Le bout de la langue, la face palmaire de la phalangette des doigts, la surface muqueuse des lèvres, présentent la sensibilité la plus exquise, et ils n’exigent qu’un écartement d’une demi-ligne à deux lignes. Viennent ensuite le dos de la langue, la peau de la joue et de la face palmaire, la muqueuse des gencives, la partie inférieure du front, l’occiput, le dos de la main, la rotule, l’avant-bras, le genou, le dos du pied près des orteils, la région du sternum ; au rachis, dans le milieu du cou, dans le milieu du dos, ainsi qu’au milieu du bras et de la cuisse, les deux pointes, pour être perçues, exigent un écartement de 30 lignes.

Ce moyen d’exploration, employé par Sieveking (2), dont Pesthésiomètre ressemble beaucoup à l’instrument de Weber, et vanté par M. Brown-Séquard (3), peut être utile au lit du malade.

L’hyperesthésie peut être superficielle ou profonde.

A. L’hyperesthésie superficielle est souvent limitée à une étendue de la peau qui égale cà peine quelques centimètres carrés. On l’observe alors en des points multiples, qui ne peuvent supporter sans douleur le contact le plus léger, la simple application de la pulpe du doigt; tout autour des endroits douloureux il y a souvent anes-

(1) Voy. Longet, Physiologie , l. II, p. 176.

(2) Sieveking, British and foreign medico-chirurg octobre 1858.

(3) Journal de physiologie, 1858, p. 344.

iti

thésie complète, comme si la sensibilité, suivant la séduisante explication de Cabanis, abandonnait certains points pour s’accumuler sur d’autres. C’est à la région rachidienne, à l’épigastre, sur la peau des seins, à la face dorsale de l’avant-bras, sur le front, sur le cuir chevelu que l’on observe ces hyperesthésies limitées ; le clou hystérique n’est pas autre chose qu’un point d’hyperesthésie. Parfois même les muqueuses sont envahies : l’hyperesthésie peut être assez intense pour empêcher les approches sexuelles, et M. Gendrin attribue au contact de l’air extérieur avec la muqueuse bronchique hyperesthésiée la toux sèche et convulsive des hystériques.

La dermalgie rhumatismale, décrite par M. Beau (1), mobile, multiple, alternant avec d’autres douleurs, occupe surtout les membres inférieurs et la tête; chaque surface douloureuse dépasse rarement quelques centimètres carrés.

Au lieu d’être limitée h des points isolés, l’hyperesthésie peut s’étendre à des surfaces plus étendues. Dans la névrite, on l’a vue occuper toute la surface cutanée qui reçoit des filets du nerf enflammé; dans les ramollissements, dans les inflammations limitées du cerveau, elle ne se rencontre diffuse et mal limitée que sur la moitié du corps opposée à la lésion, tandis qu’elle est plus générale dans la myélite et la méningite rachidienne. Très rarement elle revêt la forme franchement hémiplégique.

La sensation accusée par les malades est variable : le plus souvent c’est une sensation de douleur qui se produit spontanément ou sous l’influence du plus léger contact *

(1) Gazelle des hôpitaux, 1841, p. 466.

comme si la peau se trouvait dénudée de son épiderme, et I qui peut d’ailleurs être très vive. J. Frank (1) rapporte j l’observation d’une femme hystérique qui supportait avec | tant de difficulté le toucher sur la peau, que lorsque l’on | explorait le pouls chez elle, elle entrait aussitôt dans un état d’anxiété extrême, devenait pâle, et si l’on continuait à lui toucher le bras, elle tombait en syncope. Tantôt c’est une sensation de chaleur, de brûlure, un sentiment de froid analogue à celui que produirait un linge mouillé étendu sur le corps, ou bien des picotements, des fourmillements, des démangeaisons. Cette dernière forme d’hyperesthésie cutanée joue un rôle important dans la production des affections cutanées prurigineuses : le zona est précédé bien souvent de véritables douleurs névralgiques ; le lichen, le prurigo se manifestent dans les conditions où l’on voit se développer les névroses. M. Canuet a même cité des cas où l’éruption ne jouait qu’un rôle tout à fait secondaire, et n’apparaissait qu’après un prurit de quinze jours (2).

A part certains états nerveux chroniques et invétérés, l’hyperesthésie, bien plus encore que l’anesthésie, est, surtout chez les hystériques, essentiellement mobile dans son siège et dans sa durée; on la voit, sans transition, passer d’un point à un autre, aller de la peau à une muqueuse, et envahir les points les plus éloignés, alterner avec l’anesthésie et les accès d’hystérie convulsive. A ce point de vue, l’observation suivante, que je dois à l’amitié d’un

,1) J. Frank, Patholoy. interne , t. II, p. 275 (ed. Encyclopédie des sciences médicales).

(2) Canuet, Thèse inaug., p. 21. Paris, 1855.

interne distingué des hôpitaux. M. Heurtaux, est tout fait digne d’intérêt.

Vomissements nerveux, hyperesthésie ; accès hystérique suivi d'anesthésie générale.

La nommée X..., âgée de dix-huit ans, domestique, est entrée, le 22 avril 1857, à l’hôpital Lariboisière, dans le service de M. le docteur Oulmont (salle Sainte-Marie, n° 31).

Cette femme, qui n’a jamais eu de grossesse, a été réglée à l’âge de onze ans, toujours très irrégulièrement.

En 1855, étant à Nancy, cette malade a éprouvé une douleur vive dans la région dorsale de la colonne vertébrale, entre les deux épaules ; cette douleur, qui augmentait beaucoup à la moindre pression, existait dans une étendue égale à la paume de la main, et a été d’une violence telle qu’elle a nécessité le repos le plus complet pendant trois mois. Aucun autre phénomène morbide ne s’est présenté; six vésicatoires ont été successivement appliqués sur le point douloureux, et la sensibilité anomale s’est dissipée avec le temps.

L’été dernier, sous l’influence d’un séjour de cinq mois à la campagne, la santé est redevenue complète.

L’affection actuelle a débuté il y a quinze jours par les phénomènes suivants : Douleurs très vives dans le flanc droit ; la malade a été contrainte de se coucher immédiatement. Quelques moments après, \omissements verdâtres pénibles. La douleur a persisté jusqu’à aujourd’hui avec la même violence ; les vomissements se sont renouvelés presque tous les jours avec les mêmes caractères, tantôt à jeun, d’autres fois après l’ingestion des boissons.

Aucune lièvre, même au début ; pas de palpitations ; rien du côté des organes thoraciques; quelques douleurs d’estomac, selles naturelles, céphalalgie frontale.

Etat actuel , 22 avril. — Teint et visage naturels. L’iris a une largeur d’un millimètre à peine en bas et en dehors ; en haut et en dedans, il a complètement disparu. Interrogée à ce point de vue, la malade dit que plusieurs médecins, à différentes époques, ont fait la

même remarque. La malade, naturellement très myope, a une vue très nette à courte distance.

Ventre très souple, de volume naturel ; langue blanchâtre. Un vomissement ce matin.

Le flanc droit est le siège d’une douleur très vive, étendue depuis le bord inférieur du sein jusqu’à la crête iliaque, et d’autre part ayant comme limite postérieure une ligne verticale étendue à partir du tiers postérieur de la crête iliaque, et en avant une autre verticale qui vient tomber au tiers externe du ligament de Fallope. Dans toute celte zone qui, on le voit, répond au muscle grand oblique, la douleur est violente, à peu près uniforme ; elle s’accroît par la pression, mais plus encore lorsqu’on pince la peau pour la détacher des couches profondes. La percussion du foie n’est point douloureuse et ne dénote aucune augmentation de volume de cet organe. La malade peut facilement s’asseoir dans son lit sans s’aider de ses mains; elle ne souffre pas beaucoup plus dans ces mouvements-.

Pouls à 64 pulsations; peau de température normale.

On prescrit un vésicatoire sur l’hypochondre droit, ce qui arrête momentanément les efforts de vomissements et diminue notablement les douleurs, même dans les points qui n’ont pas été touchés par la préparation épispastique.

Le 25 avril, l’hyperesthésie a presque complètement disparu ; mais les vomissements se sont reproduits.

Du 25 avril au 18 mai la malade ne voit pas d’amélioration notable survenir dans son état. Les vomissements se présentent chaque jour, au nombre de deux ou trois, sans qu’on puisse en triompher par un vésicatoire à l’épigastre, l’opium à faible dose, l’eau de Seltz, la glace; les douches elles-mêmes restent sans efficacité. La malade accuse de temps à autre des points douloureux, dont l’un se présente au voisinage du bord interne de l’omoplate gauche, tandis que les autres occupent les espaces intercostaux. Malgré des explorations attentives, on ne découvre sur la peau et les muqueuses aucun point anesthésique.

Du 18 au 31 mai il se produit une amélioration notable. La malade devient plus gaie, son visage s’anime, et les aliments même so- MvRCtf. 2

lides peuvent enfin être supportés ; une seule fois il est survenu des vomissements.

Le 31 mai, à la suite d’une contrariété légère, perte complète de connaissance pendant trois quarts d’heure, avec mouvements convulsifs généraux très violents ; cris pendant l’attaque. A la suite de cet accès, retour immédiat de la connaissance.

Interrogée dans cette direction, la malade dit que déjà, en 1855, elle a eu une attaque analogue ; plus tard, en juin 1856, autre accès de même nature.

A la suite de cette attaque, on constate une anesthésie et me analgésie générales.

Le 1er juin, dans la soirée, sans aucune cause appréciable, la sensibilité reparaît tout à coup sur toute la surface du corps.

La malade sort le 8 juin, sans avoir présenté de nouveaux phénomènes; la santé est redevenue bonne; il reste seulement de la pâleur et un peu d’amaigrissement.

L’hyperesthésie peut être généralisée et envahir même les nerfs de sensibilité spéciale. Sous cette forme, elle présente la plus grande analogie avec ce que quelques médecins anglais ont désigné sous le nom d 'irritation spinale , maladie dont Valleix a nié l’existence, cherchant à la rattacher à la -névralgie dorso-intercostale, et lui donnant les caractères suivants : pointsdouloureux siégeant sur le trajet des nerfs intercostaux et de leurs branches; foyers névralgiques multiples révélés tantôt par la pression, tantôt par des douleurs spontanées; affaiblissement des membres, vertiges, tremblements, obtusion de la sensibilité cutanée en certains points.

Sandras a rapporté un fait de cette nature. J’observe, dit-il, une dame dont le système nerveux tout entier est frappé d’une hyperesthésie portée à l’extrême. Tous les sens ont pris, à la suite d’une longue névralgie, une acuité

incroyable ; le moindre bruit, la moindre odeur sont devenus insupportables Le goût saisit avec excès les moindres nuances des saveurs, et les aliments même les plus doux causent tous une sensation incroyable d’ardeur et de brûlure. Le toucher le plus délicat la révolte, et pour peu qu’on appuie, on lui arrache des cris. Tous les actes physiologiques de l’existence de cette dame sont devenus autant de sources de douleur (1).

M. Fonssagrives (2) a publié sous\e nom de névralgie générale, deux faits analogues où la maladie s’était développée sous l’influence de l’infection paludéenne. Mais, malgré l’opinion de cet auteur, malgrél’opinion deValleix, je pense, avec M. Monneret, d’après quelques cas que j’ai observés autrefois dans le service de Sandras, que cette affection appartient bien plutôt à une hyperesthésie généralisée qu’à un état névralgique proprement dit. Et, en effet, en examinant les malades qui en sont atteints, en parcourant les observations publiées par les auteurs, on voit que si la douleur suit le trajet des filets nerveux, il existe aussi des hyperesthésies cutanées, musculaires, des viscéralgies, et cet ensemble de symptômes, vertige, tremblements, faiblesse musculaire , sur lesquels Yalleix lui-même avait insisté, et qui ne sauraient pas prendre place parmi les névralgies.

B. L’hyperesthésie profonde s’observe dans les muscles, dans les viscères.

M. Briquet (3) a décrit d’une manière très complète

(1) Sandras, Traité des maladies nerveuses , t. II, p. 397. Paris,

(2) Archives de médecine, 1856,p. 277.

(3) Union médicale , année 1858, p. 84.

l’hyperesthésie musculaire des hystériques : sur quatre cents hystériques, c’est à peine s’il a rencontré une vingtaine de malades qui en fussent exempts. Celte hyperesthésie siège toujours au niveau des masses musculaires ; en général, elle occupe les muscles superficiellement placés, et s’exaspère au point de provoquer des accès convulsifs d’hystérie lorsqu’on gratte légèrement la peau avec le bout du doigt, de manière à exciter directement la fibre musculaire.

C’est par l’exaltation de la sensibilité musculaire que l’on doit expliquer les douleurs sourdes ou vives, considérées souvent comme rhumatismales, qu’on voit paraître dans les jointures, dans les reins, dans les cuisses, pendant la période d’invasion des exanthèmes, des grandes pyrexies, des affections scorbutiques et puerpérales. 11 en est de même des douleurs profondes du typhus, occupant tout un membre et s’exaspérant par la pression : le docteur Turck (1) les regarde comme le résultat de l’hyperesthésie des tissus sous-cutanés; et il a constaté qu’elles s’accompagnent souvent d’une diminution de la sensibilité au point de la peau correspondant.

C’est à une hyperesthésie musculaire, a fait remarquer M. Monneret, que l’on doit attribuer les douleurs que ressentent les cholériques pendant les crampes, au moment où les muscles se convulsent le plus fortement. Il faut bien admettre, ajoute cet auteur, que la sensibilité propre à ces organes, et non perçue dans l’état de santé, peut acquérir dans la maladie une intensité très grande, ou se déve-

(1) Turck, Recherches sur la physiologie du système nerveux ( Archives de médecine , mai 1852).

lopper d’une façon insolite, puisque d’autres convulsions non moins violentes, celles du tétanos, par exemple, ne déterminent pas de douleurs bien marquées.

L’hyperesthésie viscérale a été peu étudiée, bien qu’elle soit très commune. L’appareil utérin au moment de la menstruation, la région épigastrique et abdominale, sont le siège le plus commun de ces sensations pénibles caractérisées par de la pesanteur, de laconstriction, du malaise, sensations qui s’accompagnent d’abattement et de tristesse, et irradient sympathiquement dans toute l’économie. Quelquefois, comme dans la colique saturnine, dans la gastralgie, le siège de cette hyperesthésie est facile à préciser ; plus souvent elle est vague, erratique, mobile, et s’associe à diverses autres lésions de la sensibilité et de la motilité, comme chez les goutteux et les rhumatisants. Romberg a essayé de la localiser : il a décrit ces troubles divers sous le nom d’hyperesthésie du grand sympathique (1), et a traité successivement de l’hyperesthésie du plexus cardiaque, du plexus mésentérique, du plexus hypogastrique (2), rattachant à cette dernière la colique hémorrhoïdale et les troubles sympathiques de la menstruation. Cette tentative mérite d’être signalée à tous égards.

2° Sensation de température.

Le physiologiste anglais Darwin a nettement isolé la sensation de température : « The perception of heat essen- » tially diflers from the perception of the sense of touch (3) . »

(1) Romberg, Lehrbuch der Nerven-Krankheiteny 3e édit. Berlin, p. 152.

(2) Loc. ci(., p. 175.

(3) Danvin, Zoonomia , sect. XIV, 7, p. 166.

li cite l’exemple des dents, qui, peu sensibles pour percevoir la configuration des corps, sont néanmoins très impressionnables à la chaleur et au froid ; il rapporte ensuite l’histoire d’un malade chez lequel les sensations de contact et de douleur étaient abolies, et qui percevait néanmoins le froid et le chaud.

Cette opinion, bien que repoussée par M. Longet (1), trouve une confirmation nouvelle dans les recherches de M. F aure, qui, étudiant la sensibilité chez les asphyxiés, a constaté que l’application du fer chaud déterminait de l’agitation et des mouvements , alors même qu’il y avait insensibilité complète au contact, aux piqûres, aux mutilations de toute espèce. De son côté, M. Landry, dans plusieurs observations, a noté la persistance du sentiment de température chez des sujets anesthésiés et analgésiés ; de plus, il a rencontré des cas où l’obtusion et même l’abolition des sensations douloureuses coïncidait avec une hyperesthésie du sentiment de température :

Une dame (2) atteinte d’une affection nerveuse ancienne se plaint souvent d’une extrême sensibilité de la tête au froid. Si l’on pose un linge mouillé sur le cuir chevelu, elle prétend qu’on lui glace toute la tête. Cette sensation est surtout très marquée au niveau de l’angle antérieur et externe du pariétal droit. En cet endroit existe une plaque large comme une pièce de 5 francs, où l’eau à la température d’un appartement chauffé est sentie douloureusement comme le contact d’un morceau de glace. L’eau chaude lui paraît bouillante dans les mêmes points. Ce^

(Il Physiologie , t. II, p. 180.

(2) Landry, mémoire cité, obs. II.

pendant, dans toutes ces parties, les sensations de contact ne sont pas exagérées, et celles de douleur sont obtuses et abolies par places.

M. Bellion (1) rapporte un fait également très remarquable d’hyperesthésie du sentiment de la température. Il s’agit d’un malade de M. Aran, qui offrait d’ailleurs les altérations les plus complexes de la sensibilité. Un bain froid lui arrachait des cris de douleur, principalement lorsque l’eau touchait les régions analgésiques, qui étaient beaucoup plus sensibles au froid que les parties non analgésiques; ce fait était d’ailleurs si bien tranché, que l’hyperesthésie de température permettait au malade, dans un bain froid, de découvrir et de distinguer les endroits épars de ses jambes qui étaient analgésiques.

Ces deux faits suffisent d’ailleurs pour donner une idée de l’hyperesthésie de température , état morbide trop rare pour pouvoir être l’objet d’une étude plus approfondie.

§ II. — Sensibilité spéciale.

Tous les organes de sensibilité spéciale peuvent offrir de l’exaltation dans leur énergie fonctionnelle. Cette forme d’hyperesthésie peut simplement amener une exagération de la fonction du sens spécial qui acquiert alors une précision et une force inaccoutumées : au début de la manie, on observe parfois, en même temps qu’un surcroît d’activité intellectuelle, une augmentation dans la finesse de tous les sens, et l’on sait que les hystériques, les somnambules, pendant leurs accès, perçoivent des sons

(1) Bellion, thèse citée, p. 50.

et des odeurs trop faibles pour pouvoir être appréciés à l'état physiologique. L’accroissement insolite de certaines sensibilités explique à merveille les faits singuliers offerts par certains somnambules : telle serait, d’après M. Azam, ainsi que nous le verrons plus tard, la cause de la prétendue lucidité des sujets hypnotisés. L’ouïe acquiert une telle finesse, qu’ils peuvent entendre les battements d’une montre placée loin d’eux, ou des paroles prononcées à voix basse à une assez grande distance ; à l’aide de l’odorat, ils reconnaissent, sans le secours de la vue, les personnes qui les approchent ; lorsqu’ils marchent les yeux fermés, la réfrigération produite par les courants d’air qui existent entre eux et les objets voisins suffît pour leur faire éviter tous les obstacles, et l’exaltation du sens musculaire explique comment ils peuvent coudre, jouer du piano dans l’obscurité.

Dans d’autres cas, la sensation perçue va jusqu’à la douleur : le moindre bruit, la lumière la plus faible, l’odeur la plus légère, amènent un ébranlement profond qui peut aller jusqu’à déterminer des syncopes et des convulsions. On comprend de quelle importance il est alors pour le médecin de soustraire le malade à l’influence des agents extérieurs, et d’éloigner, à l’aide du silence et de l’obscurité, des impressions pénibles qui vont retentir douloureusement jusqu’au centre nerveux.

1° Sens de la Mie.

Le sens de la vue acquiert, dans une foule d’états morbides, une susceptibilité extrême. Alors la pupille se contracte, les paupières se ferment convulsivement, et les

malades baissent la tète, en ayant soin de placer devant leurs yeux la main ou tout corps opaque capable d’intercepter les rayons lumineux.

La lumière la plus faible est alors pénible à l’œil, et retentit douloureusement jusqu’aux centres nerveux. C’est ce cju’on observe dans certains états nerveux hystériformes, au début de la manie. Survenant dans le cours d’une maladie aiguë, ce symptôme doit faire craindre l’invasion d’une affection cérébrale. MM. Hardy et Behier (1) ont vu ce phénomène se manifester à un très haut point pendant l’éruption d’une rougeole et précéder l’apparition de phénomènes cérébraux très graves. Dans l’hydrophobie la vue d’un corps brillant amène chez les malades une agitation extraordinaire et suffit pour déterminer de véritables convulsions.

Mais c’est surtout dans les inflammations de l’œil que la photophobie acquiert une grande importance symptomatique.

Le docteur Henley Throp (2) a étudié spécialement l’hyperesthésie oculaire qui accompagne la plupart des cas d’ophthalmie scrofuleuse. D’après lui cette hyperesthésie précède souvent le développement des accidents inflammatoires ; elle est constituée par un état de sensibilité exagérée du nerf optique, de la rétine et des rameaux ciliaires. L’auteur en distingue surtout deux variétés : l’hyperesthésie optique, remarquable en ce que l’impression de la lumière produit dans l’œil un vif éclat lumineux et une sensation désagréable non encore douloureuse ; l’hyper-

(4) Path. générale , p. 570, 4reéd.

(2) Archiv. médecine , p. 563, année 4 857.

esthésie ciliaire, plus profonde, plus tenace et plus grave, qui succède à l’inflammation oculaire plutôt qu’elle ne la précède.

2° Sens de l’ouïe.

La sensibilité auditive s’exalte à peu près sous l’influence des mêmes causes que le sens de la vue; il y a alors hypercousie. Les moindres bruits sont perçus avec netteté et à de grandes distances, et pour peu qu’ils soient forts, ils ne tardent pas à réveiller une sensation véritablement douloureuse.

La surexcitation que le hachisch cause à tout le système nerveux en général, paraît se faire sentir plus particulièrement à la portion de ce système chargée de la perception des sons; l’ouïe, dit M. Moreau (1), acquiert une finesse, une sensibilité incroyables. Les sons retentissent jusque dans le centre épigastrique, ils dilatent ou compriment la poitrine, accélèrent ou ralentissent les battements du cœur, remuent convulsivement tout le système musculaire ou le jettent dans l’engourdissement.

M. Landouzy (2) a particulièrement insisté sur l’exaltation de l’ouïe qui accompagne la paralysie du nerf facial à son début : il l’attribue à la paralysie du muscle tenseur de la membrane du tympan. Roux avait remarqué le même fait sur lui-même, trente ans auparavant.

3° et 4° Sens du goût et de l’odorat.

Le sens du goût, le sens de l’odorat peuvent s’exalter,

(1) Moreau, Du Hachisch et de l’Aliénation mentale, p. 80. Paris, 1845.

(2) V. Gaz. méd.y séances de l’Académie de médecine, 1851, p. 61 .

mais l'étude de leurs lésions fonctionnelles se rattache entièrement à ce que nous avons précédemment établi, et ne peut être l’objet d’aucune considération importante.

De la douleur.

La douleur a été définie toute sensation pénible perçue par le cerveau.

On est volontiers disposé à confondre la douleur avec l’hyperesthésie : il ne faut oublier cependant que le sens de la douleur est un sens spécial, mis en jeu à l’aide d’excitants d’une nature particulière. Entre la douleur et l’hyperesthésie il y a toutefois cette connexion remarquable, que toute hyperesthésie portée à un haut degré, que toute sensation excessive amène nécessairement de la douleur.

Le sens de la douleur est le sens de la conservation individuelle ; il s’exalte en présence de la plupart des causes qui mettent l’organisme en péril, et joue par conséquent un rôle capital dans la symptomatologie. Après avoir rappelé les faits qui démontrent l’existence du sens spécial de la douleur, nous traiterons brièvement du rôle considérable qu’elle joue dans la pathologie générale; l'abolition du sens de la douleur sera indiquée plus tard avec les anesthésies.

M. Beau (1) a le premier isolé, à l’aide de faits cliniques, le sens de la douleur. Lorsqu’on se fait une coupure, dit cet auteur, on perçoit deux sensations distinctes : 1° celle du contact de l’instrument; 2° celle de la douleur.

(1) Archiv. médecine , 4e série, t. XVI, p. 5 et seq. 1 848.

En appliquant cette distinction physiologique à l’examen de malades atteints d’intoxication saturnine, M. Beau a trouvé que les troubles de la sensibilité regardés comme peu communs dans les maladies saturnines , puisque M. Tanquerel des Planches, sur 2160 malades, n’en avait rencontré que 11 cas, étaient au contraire tellement fréquents que sur une série de 30 malades ils n’ont pas manqué une seule fois. Or, voici en quoi ils consistent souvent : la peau pouvait être pincée ou piquée sans qu’on l’éveillât la moindre douleur, et cependant le tact conservait toute sa finesse.

Dans toutes les observations de M. Beau l’anesthésie de tact n’existait jamais sans anesthésie de douleur. Néanmoins, en prouvant que le sens de la douleur pouvait être aboli, alors même que la sensibilité tactile était intacte, ces faits justifiaient pleinement une distinction précise entre la sensibilité tactile et la sensibilité à la douleur.

Des observations ultérieures ont confirmé d’une manière éclatante cette vérité physiologique. En 1852, M. Landry (1) publiait plusieurs observations dans lesquelles le sentiment du contact et celui de la douleur étaient altérés indépendamment l’un de l’autre. Dans certains faits, ces deux sensations l’étaient à la fois dans le même point et d’une manière complètement opposée. Tantôt le tact était exagéré et les sensations douloureuses abolies; tantôt, au contraire, les sensations douloureuses étaient exaltées, et les sensations de contact suppri-

mées.

( I) Recherches / hgsiologiques et pathologiques sur les sensations tactiles. Archives de médecine, juillet 1852 et suivants.

Les faits de M. Bellion (1), ceux du docteur Sieveking (2), viennent encore à l’appui du fait, désormais incontestable, de l’existence isolée du sens de la douleur.

La physiologie du sens de la douleur est la même que celle de toutes les sensations; elle se transmet par les cordons nerveux et arrive au cerveau, mais ses causes sont nombreuses et variables.

Ce sont : 1° les lésions des organes qui sont le siège de la douleur, ou des nerfs chargés de la transmettre: ainsi, les plaies, les piqûres, les contusions, les brûlures, les corps étrangers, l’inflammation, le cancer, et toutes les lésions des nerfs sensitifs; quand la sensibilité des parties est déjà exaltée, une cause même légère/ suffît pour provoquer l’apparition de la douleur; 2° un excès d’action, ce que Gerdy désignait sous le nom de sensation de fatigue: ainsi une contraction musculaire trop prolongée ou trop énergique; 3° toute sensation trop vive, quelle qu’elle soit d’ailleurs, sensation de froid, de chaleur, de faim, de soif, ou même sensation spéciale, comme celle de l’ouïe et de la vue; 4° la douleur peut encore être causée par un état spécial, quoique inconnu, du cerveau et des nerfs; à cet ordre se rattachent la céphalalgie et ses nombreuses variétés, les douleurs névralgiques, celles que ressentent les aliénés hypochondriaques et les hystériques, ainsi que les douleurs des amputés, dont nous aurons occasion de traiter plus tard, à propos des perversions de la sensi-

('I) Recherches historiques sur la pathologie et la physiologie des sensations tactiles cutanées, thèse. Paris, 1 853, p 47.

(2) British and Foreign médico-chirurgical, Review, oct. 1858, et Archives de médecine, 1858, p. 615.

bilité ; 5° viennent enfin les douleurs sympathiques d’un état morbide éloigné : ainsi l’inflammation du foie détermine une douleur dans l’épaule droite; la présence d’un calcul dans la vessie, une douleur du gland; la coxalgie, une douleur dans le genou correspondant.

L’intensité de la douleur varie suivant les dispositions du malade, suivant la nature de la maladie et des organes affectés; plus intense dans les appareils de la vie de relation, elle est moins sensible dans les viscères qui peuvent se désorganiser presque sans douleur. Elle est loin d’ailleurs d’être en raison directe de la quantité des nerfs que les tissus contiennent à l’état normal. Haller, M. Flourens(l) ont trouvé, à l’état physiologique, la duremère, les tendons, le périoste parfaitement insensibles; mais lorsque, artificiellement ou accidentellement, on parvient à déterminer de l’inflammation dans ces tissus, on les voit devenir douloureux à la moindre excitation. 11 en est de même des séreuses, du foie, du cerveau et de quelques autres qui, insensibles à l’état sain, peuvent devenir plus ou moins douloureux sous l’influence de l’état inflammatoire.

La douleur présente des formes variées, selon la nature des sensations éprouvées par les malades; parfois obscure, mal définie, elle revêt dans d’autres cas des caractères bien déterminés. Elle est tensive lorsqu’elle est accompagnée de tension et de gonflement dans la parlie malade, comme dans le phlegmon, dans l’érysipèle; gravative ou avec sentiment de pesanteur, lorsqu’il existe des collec-

(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences , du 20 avril 1 857.

tions liquides dans des organes parenchymateux, ou une congestion vers l’utérus; dans ce dernier cas, elle occupe les lombes, les aines et les cuisses; on la dit encore lancinante, comme dans le cancer; térébrante, âcre, mordicante, prurigineuse. Sa marche est variable; tantôt continue, tantôt rémittente, elle offre parfois la marche régulièrement intermittente, selon le type quotidien, tierce ou double tierce, même en dehors de l’infection paludéenne, et est alors modifiée avantageusement par le quinquina.

Son importance séméiologique est considérable, c’est ladouleur qui tout d’abord attire l’attention du malade et du médecin et sert de point de départ aux premières investigations cliniques; les douleurs de l’estomac, de l’intestin, du cœur, occupent les régions de ces divers organes. Dans la pleurésie, la douleur occupe les parois thoraciques et peut descendre jusqu’au flanc; dans les maladies de l’utérus, elle s’étend aux lombes, aux aines et aux cuisses; lorsque le rein est affecté, elle se propage, le long du cordon spermatique, jusqu’au testicule, rétracté alors vers l’anneau inguinal. Une douleur de tête tenace, persistante, coexistant avec d’autres symptômes cérébraux, indiquera presque certainement l’existence d’une lésion organique du cerveau.

La douleur lancinante appartient plus spécialement au cancer : la douleur névralgique offre des caractères analogues, mais elle suit exactement le trajet des cordons nerveux, et devient plus vive au niveau de leurs points d’émergence. Enfin les douleurs syphilitiques siègent dans les os et sont dites ostéocopes ; elles s’exaspèrent plus

ordinairement pendant la nuit et sous finfluence de la chaleur.

Les effets de la douleur sont locaux et généraux : comme effet local, on la voit déterminer de la rougeur et un afflux sanguin ; associée à d’autres états morbides, elle peut, par son intensité, comme dans le rhumatisme, dans l’angine, dans la pleurésie, entraver singulièrement les mouvements et les fonctions de la partie malade : la douleur névralgique, lorsqu’elle se prolonge, amène delà congestion de la conjonctive, du larmoiement, de la convulsion des paupières (1), plus tard même de la dilatation de la pupille, de la photophobie de l’amaurose, et un trouble considérable dans la nutrition des tissus.

En outre, elle réagit sur toute l’économie; passagère bien que vive, elle détermine simplement de l’étonnement et de la surprise ; violente et plus prolongée, elle amène de la fièvre, du délire, des convulsions, de l’insomnie et, par suite, un profond ébranlement du système nerveux. C’est ainsi que l’on voit se développer, peu de jours après le travail de l’accouchement, quelquefois même pendant le travail, de l’agitation, du délire et tous les premiers symptômes de la manie. C’est ainsi que dans le cours d’un accès de manie, des douleurs provenant d’une dent cariée suffisent pour entretenir l’agitation et le délire : j’ai vu récemment encore un accès de manie hystérique s’amender avec une rapidité prodigieuse à la suite de l’extirpation de plusieurs dents gâtées et fort douloureuses.

Moins intense, mais plus longtemps prolongée, elle

(1) Voy. Notta, Mémoire svr les lésions fonctionnelles qui sont sous la dépendance des névralgies ( Archiv . de médecine, 1854).

amène de l’amaigrissement, de l’hypochondrie et un état nerveux qui, s’ajoutant à l’affection chronique dont la douleur est le symptôme, hâte le développement de la fièvre hectique.

La douleur peut, dans certains cas, être utilisée à titre de révulsif : lorsqu’il y a profond collapsus, les vésicatoires, les sétons agissent en grande partie par la douleur qu’ils déterminent, en imprimant à l’économie une stimulation momentanée mais énergique.

Mais lorsque la douleur est intense, tout en la laissant s’exhaler librement par des cris, le médecin ne devra rien négliger pour l’atténuer ; le repos de la partie douloureuse, les révulsifs, les narcotiques, les opiacés, les anesthésiques appliqués localement, donnés à l’intérieur, ou administrés par voie d’inhalations, joueront un rôle capital dans la thérapeutique de cette grave complication. Mais il ne faudra pas négliger pour cela le traitement de la maiadie première ; une médication antiphlogistique énergique ou l’emploi du sulfate de quinine, selon les indications, amélioreront parfois plus encore que les narcotiques, les douleurs les plus rebelles.

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