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MARCÉ

est sensus abolitio , quam rrapest;, id est defectio, nominatur (i).

Nous suivrons dans l’étude de l’anesthésie l’ordre que nous aVons établi précédemment.

§ I. — Sensibilité générale.

1° Sens de contact.

De toutes les anesthésies, celle-ci est sans contredit la plus commune ; il importe tout d’abord, pour la constater, d’interroger les sensations du malade et de savoir de lui s’il apprécie nettement la forme, la surface extérieure des objets dont il se sert chaque jour, et si les pieds sentent distinctement le sol. On doit ensuite explorer directement la peau, promener le doigt sur elle et recourir successivement au contact léger, puis à une pression plus énergique, afin de constater l’état des couches profondes. Les piqûres, les pincements seront réservés pour l’examen de la sensibilité à la douleur. Il faut, dans ce mode de recherches, comparer autant que possible les régions symétriques, tenir compte des variations individuelles de sensibilité tactile , avoir égard au développement variable des couches épidermiques en rapport avec la profession du sujet et la région que l’on explore.

On arrive de cette façon à constater dans l’anesthésie de contact, toutes les nuances depuis l’affaiblissement le plus léger et la disparition de la sensation de chatouillement,

(l) Aretæi Cappadocis, De causis el signis acul. et diulurn, morborum, lib. I, cap. vii, in- fol. Lugduni-Batavorum, 1735.

jusqu’à l’abolition la plus complète de la sensibilité.

L’anesthésie est très souvent locale ; bornée quelquefois alors à une surface de quelques centimètres, elle peut échapper à un examen superficiel; les avant-bras, l’épigastre, la nuque sont, comme pour l’hyperesthésie avec laquelle elle coexiste presque toujours, les points où on retrouve le plus facilement cette insensibilité partielle; dans la lèpre, l’anesthésie est bornée à des plaques peu étendues, et la connaissance de cette particularité sera souvent précieuse pour distinguer les plaques fauves de Péléphantiasis de celles du pityriasis.

M. Aran (1) a appelé l’attention sur une anesthésie cutanée que l’on retrouve pendant la période de décroissance ou l’état chronique de la pleurésie, de la péritonite, de la phlegmatia alba dolens, des phlegmons des membres. Cette anesthésie a la même étendue que les portions des membranes séreuses ou du tissu cellulaire qui sont le siège de l’inflammation.

Dans certains cas, un organe isolé, comme la vessie, peut devenir anesthésique (2), Dans d’autres circonstances, l’anesthésie tenant à la compression ou à la lésion d’un ou de plusieurs troncs nerveux est limitée exactement au point où se distribuent les rameaux de ces nerfs. C’est ce qu’on voit dans les affections de la cinquième paire (3) ou lorsqu’un plexus tout entier a été

(1) Union médicale, 1853, p. 324 (séance de la Société médicale des hôpitaux du 13 avril 1853).

(2) Séance Acad, des sciences, 2 février 1857.

(3) Remarques sur un cas d'anesthésie ayant sa source dam une affection de la cinquième paire, par le docteur Romberg, de Berlin (Gaz. mèdic ., 1838).

violemment tiraillé, comme à la suite de tentatives de réduction d’une luxation (1).

Dans d’autres circonstances, l’anesthésie revêt la forme hémiplégique ou paraplégique coïncidant ou non avec des lésions du mouvement.

J’ai vu, comme beaucoup d’autres, chez des hystériques, des anesthésies à forme hémiplégique et parfaitement limitées par la ligne médiane, envahir non-seulement la peau, mais encore les muqueuses et les nerfs spéciaux de toute une moitié du corps; l’odorat était aboli, la vue et l’ouïe étaient affaiblies et l’on pouvait impunément promener des corps étrangers sur la pituitaire et la conjonctive de l’une des moitiés du corps.

La forme hémiplégique ou paraplégique, bien que liée parfois à une simple névrose, doit néanmoins, bien plus que l’anesthésie irrégulièrement disséminée, faire songer à une lésion organique du cerveau ou de la moelle.

Il est rare de rencontrer une anesthésie générale (j’excepte bien entendu les cas où elle a été provoquée à Laide d’inhalations d’éther ou de chloroforme). On l’observe cependant dans les hystéries rebelles et dans quelques affections graves du système nerveux. C’est ainsi qu’une anesthésie générale plus ou moins complète a été signalée par tous les auteurs dans le dernier degré de la paralysie générale ; les eschares, les ulcérations peuvent se produire alors sans réveiller la moindre sensation douloureuse. J’ai eu l’occasion d’observer un paralytique qui s’extirpa successivement, à l’aide de tractions incessantes, et avec une

(1) Voy. Gaz. méd ., année 1854, p. 114 (observation lue à la Société de biologie par le docteur Lebret).

indifférence parfaite, les ongles de ses dix doigts. Tout à fait au début de la paralysie générale, cette anesthésie a été à peine indiquée ; uniquement préoccupés des lésions du mouvement, de l’embarras de la parole, des troubles de l’intelligence, les médecins négligent trop souvent peut-être d’explorer la sensibilité. Les résultats de cet examen, sans avoir une importance de premier ordre, seraient cependant de nature à fournir quelques précieux renseignements. Il résulte pour moi d’observations déjà assez nombreuses que l’anesthésie profonde et généralisée n’est pas rare au début de la paralysie générale, alors qu’il n’y a ni agitation, ni délire ambitieux, ni réaction d’aucune sorte, et que la démence, associée à quelques légers troubles de la motilité, constitue le symptôme prédominant de la maladie. L’anesthésie, par son étendue et sa profondeur, contraste d’une manière saisissante avec le peu de gravité apparente des autres symptômes, et permet de pronostiquer une marche rapidement fatale.

Chez les stupides, chez les lypémaniaques, dans la manie chronique, j’ai souvent constaté une insensibilité étendue à toute la surface cutanée. M. Michéa (1), qui a insisté sur tous ces faits, remarque avec raison que l’anesthésie générale peut alors exercer une influence directe sur la pathogénie des idées délirantes. Ce militaire, cité par M. Foville (2), qui se croyait mort depuis la bataille d’Austerlitz, était anesthésique.

(1) Michéa. De l* anesthésie de douleur dans l'aliénation mentale , et de son influence pathoyénique sur certains modes de délire partiel [Ann. médico-psychol 1856, p 249).

(2) Foville, Dictionn. de méd. et de chirurg. pratiques , art. Folie.

Dans un cas de monomanie fort curieux que j’ai longtemps observé, la malade était sans cesse tourmentée par la crainte de voir adhérer à ses doigts des aiguilles, des épingles , avec d’autres corps d’un petit volume : aussi examinait-elle ses mains à chaque instant de la journée. J’ai constaté par un examen réitéré qu’il y avait une anesthésie complète de la main et que ce fait n’était pas sans influence sur la production de l’idée délirante principale, à laquelle se rattachait d’ailleurs toute une série de fausses conceptions.

Quand l’anesthésie existe à un haut degré, elle a pour conséquence un certain nombre de troubles fonctionnels faciles à prévoir, mais néanmoins curieux à observer ; si les mains sont atteintes, la peau ne fournissant plus de notions suffisantes sur la nature et les qualités des corps, il en résulte une imperfection notable dans la préhension des objets, bien que le sentiment d’activité musculaire et la contractilité soient complètement intacts. C’est alors que les malades qui veulent prendre un objet, surtout s’il est de petit volume, doivent s’aider de la vue, soit pour le saisir, soir pour le conserver dans la main. Ils deviennent maladroits, et l’on pourrait croire au premier abord qu’il s’agit d’une chorée commençante si l’on n’avait égard h l’existence des mouvements saccadés et mal coordonnés de cette dernière maladie, phénomène qui ne se rencontre pas dans la paralysie pure et simple de la sensibilité.

S’agit-il d’une anesthésie des membres inférieurs? Quand le pied repose sur le sol, il semble au .malade qu’un corps, tel qu’un tapis moelleux et épais, soit inter-

posé ; quelquefois même la sensation est plus confuse encore. Dans ces cas extrêmes, si le malade ne fixe pas constamment les yeux sur le sol, il marche avec une hésitation parfois si prononcée, qu’on peut croire à l’existence d’une paralysie musculaire dont il n’existe cependant pas de traces.

Du côté des muqueuses, des phénomènes analogues se produisent, ainsi qu’on peut le constater dans certaines anesthésies du voile du palais. Le malade oublie en quelque sorte le bol alimentaire à l’entrée du pharynx ; et pourtant la contractilité est intacte, comme le prouvent la rapidité et la perfection avec lesquelles la déglutition s’effectue.

Certaines anesthésies de la face, s’étendant à la plupart des rameaux de la cinquième paire et envahissant la muqueuse des lèvres et des joues, les dents surtout, peuvent rendre la mastication très difficile. M. Duchenne (de Boulogne) a cité (1) deux faits de ce genre dans lesquels l’électrisation localisée a amené une amélioration rapide.

Une partie complètement privée de sensibilité est encore susceptible de présenter des mouvements réflexes* On sait que ce dernier phénomène suppose la participation des centres nerveux, et nécessite par conséquent l’intégrité parfaite du cordon nerveux conducteur. Aussi, toutes les fois que l’anesthésie ne reconnaîtra point pour cause une interruption des conducteurs nerveux, les mouvements réflexes pourront être observés : c’est ce que démontrent les expériences de MM. Sneller et Schiff, rapportées par

(l) Duchesne (de Boulogne) De l'électrisation localisée , p. 875.

M. Béclard dans son Traité de physiologie (1); c'est ce qu'on retrouve dans un fait de paraplégie symptomatique de mal vertébral observé par M. Guyon : le malade était complètement insensible au pincement et à la piqûre, cependant le chatouillement de la plante des pieds, qui n’était pas perçu, donnait lieu à des mouvements réflexes (2).

La marche de l’anesthésie présente des variétés infinies, en rapport avec la multiplicité des causes qui peuvent la faire naître. Quelquefois son début est brusque, inopiné, et elle atteint d’emblée son plus haut degré d’expression. D’autres fois son développement est graduel ; et dans les deux cas, tantôt elle s’établit sans phénomènes précurseurs, tantôt il est jusqu’à un certain point permis de la prévoir, à cause des sensations variées accusées par le malade. Ces sensations consistent en fourmillements ou douleurs qui par leur siège annoncent les points où l’anesthésie va se produire ; chez d’autres sujets ce sont des picotements ou bien un sentiment de froid et de pesanteur. Ces troubles de la sensibilité n’ont, en eux-mêmes, rien de caractéristique, mais les circonstances particulières dans lesquelles ils surviennent et les phénomènes dont ils peuvent être accompagnés leur donnent une certaine valeur.

Une fois constatée, l’anesthésie se comporte d’une manière variable, selon la cause qui lui a donné naissance.

Est-elle symptomatique d’une altération de tissus? on la

(1) 3e édit., p. 801.

(2) Voy. Richard Maisonneuve, Etude sur la paralysie consécutive au mal vertébral. Paris, 1857, thèse, p. 9.

voit ordinairement s’accroître à mesure que la maladie se développe, persister avec la lésion et disparaître avec elle. C’est ce qui arrive par exemple après la section d’un nerf sensitif : la sensibilité renaît et suit pas à pas les progrès de la réparation du cordon nerveux. Toutefois cette marche régulière de l’anesthésie souffre d’assez nombreuses exceptions, même quand elle est symptomatique d’une lésion physique.

Dans les empoisonnements, la marche de l’anesthésie est bien plus irrégulière, car elle n’est pas nécessairement en rapport avec la quantité de substance toxique introduite dans l’économie, ni avec la durée de l’intoxication. Toutefois on peut dire d’une façon générale qu’elle tend à disparaître lorsque le poison a été éliminé.

C’est dans les névroses surtout que la marche de l’anesthésie présente des irrégularités remarquables, C’est dans ces maladies que l’on trouve ces modifications bizarres, rapides, se produisant d’un moment à l’autre ; ces pertes complètes de sensibilité qui surviennent soit sans cause appréciable, soit à la suite d’un accès convulsif violent et qui disparaissent avec la même facilité sous l’influence des causes les plus diverses pour faire place à d’autres phénomènes ou à l’anesthésie d’autres régions. L’observation suivante, que je dois à M. Heurtaux, est à ce point de vue digne d’intérêt, nous y voyons en effet une anesthésie presque générale qui disparut sous l’influence d’une éruption de varioloïde.

Il s’agit d’une jeune fille de dix-sept ans, de forte constitution, entrée le V2 janvier 1857 à l’hôpital Lariboisière (service de M. Ouimont, salle Sainte-Claire, n° 11) pour quelques phénomènes d’embarras gastrique.

Cette malade qui, à l’âge de quinze ans, avait eu deux ou trois accès hystériques à forme syncopale, s’était aperçue six mois avant son entrée à l'hôpital qu’elle était complètement insensible aux piqûres et à l’action du feu.

Au moment où elle fut observée, celte jeune fille avait une anesthésie qui occupait toute la peau, à part quelques régions très circonscrites dans lesquelles on trouvait la conservation d’un plus ou moins grand nombre de sensations; la température n’était perçue que par l’une de ces régions, l a conjonctive, le conduit auditif, la pituitaire, les lèvres, le voile du palais, étaient insensibles à tous les agents; quant à la langue, elle était simplement anesthésiée.

Plusieurs coryzas, dont la malade avait été affectée depuis peu de temps, se bornaient à produire de la gêne pour le passage de l’air, de la céphalalgie, une sécrétion exagérée; mais aucune douleur dans les fosses nasales et pas d’éternuments.

Nous ne citerons pas les troubles, légers du reste, qui existaient du côté du sens d’activité musculaire, ni quelques accès hystériques dont la malade fut atteinte pendant son séjour à l’hôpital. Mais il importe de signaler une nouvelle région sensible qui fut découverte le 20 mars à la plante du pied gauche, et au niveau de laquelle toutes les sensations avaient reparu, excepté celle du chatouillement.

La malade avait été soumise à l’usage du fer, des antispasmodiques, des douches, sans que son état s’améliorât.

Le 1^ avril la malade est prise de courbature, de fièvre, éprouve du malaise, des nausées, et souffre d’une vive céphalalgie.

Le 17 avril on remarque sur la face et les avant-bras de petites papules coniques, rouges, avec une petite vésicule à leur sommet ; cette éruption fait porter le diagnostic d’une varioloïde (la malade a été vaccinée).

Le 21 avril les pustules varioliques sont très développées sur loute la surface du corps, mais assez discrètes. — La malade fait remarquer que depuis une ou deux heures seulement quelques-unes de ces pustules sont douloureuses. En les pressant, on trouve en effet que l’on provoque de la douleur au niveau de plusieurs d’entre elles,

tandis que les autres sont tout à fait insensibles. Entre les pustules, la peau a conservé son insensibilité.

Le 22 avril au malin, la sensibilité est redevenue tout à fait naturelle sur toute la surface du corps. La langue est toujours analgésiée. La conjonctive est actuellement un peu sensible ; en la touchant avec le doigt, on provoque un larmoiement léger.

Les jours suivants les boulons se dessèchent, et la desquamation s’opère ; quand la malade sort de l’hôpital, le 18 mai, la langue seule reste analgésiée.

Nous devons nous borner à ces indications sommaires sur la marche de l’anesthésie. On ne doitpointoublier que ce trouble fonctionnel n’estque le symptôme d’une foule d’affections, qu’il leur est dès lors subordonné, et que de plus amples développements nous entraîneraient hors du cadre que nous nous sommes tracé. Plus tard, en procédant à l’étude des causes des altérations de la sensibilité, nous essayerons d’indiquer rapidement les traits caractéristiques que présente chaque variété d’anesthésie, en raison même de la cause qui lui a donné naissance.

2° Sens de la douleur.

Ce que nous avons dit sur l’anesthésie de contact, nous dispense d’entrer dans de longs détails sur l’anesthésie de douleur. Si, en effet, ces deux sensations doivent être nettement distinguées au point de vue de la physiologie, en clinique, on ne peut se dissimuler que cette distinction a moins d’importance, l’anesthésie de contact entraînant avec elle, sinon toujours, au moins dans l’immense majorité des cas, l’anesthésie de douleur. Rappelons toutefois que le sens de la douleur, pour être exploré, nécessite

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quelques précautions spéciales ; il ne faut plus se contenter de toucher la peau, il faut la piquer, la pincer en la soulevant, il est bon aussi de recourir à l’excitation électrocutanée qui réveille parfois la sensibilité dans des cas où d’autres agents ont échoué.

Comme forme, comme marche, comme durée, l’analgésie se rapproche de l’anesthésie, en indiquant toutefois un état morbide plus sérieux et plus profond. L’anesthésie et l’analgésie réunies constituent un symptôme très fréquent dans la plupart des névroses, leur donnent un aspect tout spécial, et rendent compte de ces faits singuliers qui, de tout temps, ont vivement excité l’attention. Si, par exemple, nous envisageons ces épidémies nerveuses, mélange bizarre de névroses de tout genre, hystérie, catalepsie, extase, hallucinations, sur lesquelles le livre de M. Calmeil (1) a répandu de si vives lumières, nous y voyons que dans une des épidémies qui régnèrent en 1609, dans le pays basque, Lancre, conseiller au parlement de Bordeaux, chargé de poursuivre à outrance et de brûler les sorcières, confiait à une femme et à un chirurgien le soin de chercher sur le corps des filles et des garçons l’endroit où Satan avait mis sa marque ; ce point se reconnaissait à ce qu’il était insensible, et que l’on pouvait impunément y enfoncer des aiguilles; tous ceux qui présentaient ce signe étaient mis en accusation. Les faits de ce genre abondent d’ailleurs dans l’histoire des possédés qui restaient insensibles aux mutilations, aux tortures et au bûcher. Au xvme siècle, les convulsionnaires du tombeau du diacre

(I) Calmeil, De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique , historique et judiciaire. Paris, 1845.

Paris pouvaient être impunément foulés aux pieds, percés de coups de lance et d’épée, et de nos jours nous voyons s’expliquer encore par une analgésie profonde ces mutilations atroces pratiquées par les aliénés pendant leurs tentatives de suicide, et qui déconcertent l’esprit de l’observateur.

Provoquée à l’aide d’inhalations spéciales, cette analgésie, nous le dirons plus tard, rend dans la pratique médicale les services les plus éminents. Nous verrons, en outre, que les pratiques dites magnétiques et l’hypnotisme amènent parfois, dans ce sens, des résultats curieux dont la science s'empare, et qu’elle s’efforce d’enlever aux interprétations de la crédulité et de l’ignorance.

3° Sens de la température.

Je me contenterai de noter que le sens de la température a été trouvé aboli dans quelques circonstances. Le docteur Puchelt (de Heidelberg) (1) a rapporté une observation, où, à la suite d’une attaque d’apoplexie, la sensibilité à la température était exclusivement abolie; mais ces faits sont rares, ou plutôt ils n’ont pas encore attiré suffisamment l’attention des observateurs.

4° Sens d’activité musculaire.

La sensation d’activité musculaire a été entrevue par Darwin : The muscular fibres themselves constitute the organ of sense, that feels extension... hence the whole

(1) Voy. Gazette médicale, 1843, p. 342.

muscular System may be considered as one organ of sense, and the various attitude of the body, as ideas belonging to this organ, of many of which we ave hourly conscious, while many others, like the irritative ideas of the other senses, are performed without our attention (1). Belfield Lefèvre (2), Gerdy l’ont admise. M. Landry (3), M. Bellion (4) en mettant en évidence des faits pathologiques dans lesquels ce sens était aboli isolément, en ont démontré l’existence.

Les individus chez lesquels le sens de l’activité musculaire est aboli conservent dans toute son énergie la faculté de se mouvoir, mais sans l’aide de la vue ils n’ont nullement conscience des déplacements que leurs membres exécutent. Les mouvements sont énergiques, mais irréguliers, maladroits et mal mesurés ; si on leur indique un but à atteindre et si en même temps on leur ferme les yeux, ils dépassent ce but ou vont à côté, sans se rendre compte ni de l’espace qu’ils ont parcouru, ni de la direction qu’ils ont suivie; on peut leur imprimer des mouvements passifs sans qu’ils le soupçonnent ; faites-leur soulever un corps qu’ils n’auront pas examiné préalablement, ils seront incapables d’en apprécier le poids : une malade citée par M. Landry (5) (obs. 111) trouvait qu’un gobelet d’étain ne lui pesait pas plus qu’une plume. Un autre

(1) Zoonomie , t. I, sect. xiv, § 7. Of the sense of the extension. London, 1801, 3e édit.

(2) Belfield Lefèvre, Recherches sur la nature, la distribution et l'organe du sens tactile. Paris, 1837, thèse, n" 96.

(3) Landry, Archives de médecine , juillet 1852 et seq.

(4) Bellion, Recherches historiques sur la pathologie et la physiologie des sensations tactiles cutanées. Paris, 1853, thèse,

(5) Landry, Mém. cit.

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ayant la volonté de faire un mouvement, croyait l’avoir exécuté alors même que le membre avait été retenu immobile (1). Lorsque ces sujets marchent, ils ne traînent pas les jambes, ils les font même mouvoir résolûment, seulement leurs pas sont irréguliers, trop courts ou trop longs ; la vue rectifie d’abord la démarche, plus tard elle devient insuffisante, ne pouvant surveiller à la fois les actions de tous les muscles qui concourent à la progression. Ils ne sentent ni leur pieds, ni leur chaussure, ils croient qu’ils ne touchent pas la terre ; un sujet répétait qu’il lui semblait marcher sans jambes. — Les membres supérieurs présentent des troubles analogues : un malade perdait parfois sa canne en se promenant, et le bruit de sa chute l’en avertissait seul ; une autre laissait à son insu tomber le panier qu’elle avait au bras, toutes les fois qu’elle le perdait de vue. M. Beilion (2) rapporte l’histoire d’un homme du service de M. Aran qui, lorsqu’il voulait écrire et tracer une petite lettre, malgré lui en faisait une grande : on pouvait accrocher à son petit doigt fléchi des poids de 10 et de 20 livres sans qu’il eût conscience ni du poids, ni de la contraction nécessaire pour le maintenir en équilibre.

La perte du sentiment d’activité musculaire se complique souvent d’anesthésie, d’analgésie, parfois de rétention d’urine et de divers troubles du côté du système nerveux comme les vertiges et l’amaurose; c’est d’ailleurs une affection dont on connaît peu encore la marche, le

(1) Landry, Mémoire sur la paralysie du sentiment musculaire , obs. 3e ( Gazette des hôpitaux , 1855).

(2) Beilion, loc. c it., p. 51.

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pronostic, et la cause anatomique, bien que sa symptomatologie ait été faite avec beaucoup de soin. Dans un seul cas M. Landry a constaté à l’autopsie un épaississement des méninges rachidiennes et des indurations probablement tuberculeuses dans les faisceaux postérieurs de la moelle.

La paralysie du sentiment musculaire peut être confondue avec la chorée, avec l’anesthésie, avec la paralysie du mouvement. Elle se distinguera facilement de la chorée : les choréiques en effet ne peuvent régulariser l’action musculaire à l’aide de la vue, et d’ailleurs ils ont parfaitement conscience de l’irrégularité et du désordre de leurs mouvements.

Quant aux différences qui existent entre la perte du sentiment d’activité musculaire et l’anesthésie d’un côté, la paralysie du mouvement de l’autre, elles se trouvent parfaitement résumées dans les deux tableaux suivants : je les emprunte à l’excellent mémoire de M. Landry où j’ai d’ailleurs puisé la plupart des éléments de ma description.

Paralysie du sentiment d'activité musculaire.

Conservation des sensations de contact, de douleur et de température.

Les dimensions des corps ne peuvent plus être mesurées.

La forme u’cst plus appréciée.

La consistance n'est plus appréciée.

Le poids et la résistance ne sont plus perçus.

Anesthésie ordinaire.

Abolition ou diminution des sensations au contact, de douleur et de température, isolément ou simultanément, superficiellement ou profondément.

Les dimensions des corps sont, en partie, appréciées.

La forme n’est plus appréciée.

La consistance est bien appréciée.

Le poids et la consistance sont nettement perçus.

La situation des membres, les mouvements passifs , l’étendue et l’énergie des mouvements passifs ne sont plus appréciés.

La contraction musculaire et les mouvements provoqués par l’électricité ne sont plus sentis. La douleur musculaire (crampe) est seule perçue.

Paralysie du sentiment d'activité musculaire.

La contraction volontaire n’est jamais abolie ni même diminuée.

Les mouvements, mal mesurés et mal coordonnés, sont cependant possibles et faciles lors même qu’il paraît en être autrement.

Car le désordre du mouvement peut toujours être corrigé, au moins en partie, si les malades s’aident de la vue.

Les membres semblent très légers, les corps dont on les charge paraissent privés de pesanteur.

Quand les malades suivent de la vue leurs mouvements, des obstacles, même considérables, ne peuvent les arrêter ; et alors même qu’ils y parviennent, les malades n’ont aucune idée de la résistance qu’ils éprouvent.

L’irritabilité musculaire reste intacte, à moins de complication.

La situation des membres, les mouvements passifs, l’étendue et l’énergie des mouvements passifs sont bien appréciés.

La contraction musculaire provo- .

quée par l’électricité n’est plus perçue comme douleur dans l’analgésie profonde. Les malades perçoivent seulement le mouvement qui en résulte.

Paralysie du mouvement.

La contraction volontaireestabolie ou diminuée.

Les mouvements sont impossibles ou seulement difficiles; mais dans ce dernier cas, toujours bien ordonnés.

Le désordre du mouvement ne peut jamais être modifié quand les malades s’aident de la vue.

Les membres sembleut extrêmement lourds, les poids dont on les charge paraissent pesants à l’excès.

Le moindre obstacle arrête le mouvement , quoique la vue intervienne, et produit la sensation d’une résistance invincible.

L’irritabilité musculaire peut être abolie ou diminuée.

Faut-il à côté du sentiment d’activité musculaire admettre encore un autre sens que M. Duchenne(l) désigne du nom de sens musculaire et qui aurait une existence isolée et indépendante; j’avoue que les recherches de M. Duchenne, de plusieurs années postérieures aux travaux de M. Landry, me paraissent reproduire avec une parfaite exactitude tout ce que les physiologistes ont écrit

(1) Acad, des sciences, séance du 12 décembre 1853.

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sur le sentiment d’activité musculaire ; quant à V ataxie ocomotrice progressive que le même auteur a présentée comme une espèce nosologique distincte, ce n’est pour moi pas autre chose que l’état morbide consécutif à la perte du sentiment d’activité, état morbide que nous avons déjà décrit et sur lequel M. Landry avait attiré l’attention dès 1855. Afin de justifier cette manière de voir, je ne puis mieux faire que de citer textuellement la note présentée à ce sujet par M. Duchenne à l’Académie des sciences (1).

« Abolition progressive de la coordination des mouvements et paralysie apparente contrastant avec l’intégrité de la force musculaire, tels sont les caractères fondamentaux de la maladie que je me propose de décrire. Ses symptômes et sa marche en font une espèce morbide parfaitement distincte. Je me propose de l’appeler ataxie locomotrice progressive. Voici comment je suis arrivé à la connaissance de cette maladie :

» Depuis quelques années (6 ans) je me suis mis à rechercher l’état de la force des mouvements partiels dans les conditions de santé et de maladie. Je n’ai pas tardé à reconnaître alors qu’un assez grand nombre des affections que l’on désignait sous le nom de paraplégies ou de paralysies générales n’étaient rien moins que des paralysies; que dans ce cas, au contraire, la force des mouvements était considérable quand je la mesurais les malades étant assis, ou dans la position horizontale. Je remarquai, en outre, que les malades ne pouvaient conserver la sta-

(1) Séance du 29 novembre 1858.

tion sans osciller ou tomber, ni marcher sans appui et sans projeter en avant les membres inférieurs d’une manière plus ou moins désordonnée. Ces troubles fonctionnels, qui n’avaient lieu que pendant l’exercice des mouvements volontaires, et n’étaient jamais compliqués de spasmes cloniques, qui ne s’observaient que chez l’adulte et qui n’avaient aucun rapport avec la chorée, étaient évidemment produits par une lésion fonctionnelle, par la perte de la coordination des mouvements.

» Les individus qui en étaient atteints présentaient un ensemble de phénomènes identiques : même début, mêmes symptômes, même marche, même terminaison.

» Ainsi, chez la plupart, la paralysie de la sixième paire ou de la troisième paire, ou l'affaiblissement et même la perte de la vue, avec inégalités de papilles, étaient des phénomènes ou de début ou précurseurs des troubles de la coordination des mouvements. Des douleurs térébrantes, caractéristiques, vagabondes, erratiques, de courte durée, rapides comme l’éclair, ou semblables à des décharges électriques, attaquant toutes les régions du corps, accompagnaient ou suivaient ces paralysies locales. Puis, après un temps plus ou moins long (de quelques mois à plusieurs années) apparaissaient des vertiges, des troubles de l'équilibration et de la coordination des mouvements, et en même temps la diminution ou la perte de la sensibilité tactile et douloureuse (analgésie et anesthésie) d’abord dans les membres inférieurs, et quelquefois dans les membres supérieurs, pour se généraliser ensuite.

» Dans le cours de la maladie survenaient souvent des désordres dans les fonctions de la vessie et du rectum ;

chez tous l’intelligence et l’articulation des mots restaient normales ; la contractilité électro-musculaire était intacte, et les muscles ne subissaient pas l’altération graisseuse ; ordinairement enfin, la maladie était progressive, dans le sens que lui avait donné Requin, c’est-à-dire qu’elle se terminait d’une manière fatale. Tout le monde verra sans doute, ainsi que moi, dans cette peinture rapide, une espèce nosologique. »

Bien que dans cette description l’auteur n’ait pas signalé l’influence toute spéciale qu’exerce l’intervention delà vue sur la régularisation des mouvements, les points les plus importants correspondent si exactement à la description donnée par M. Landry, qu’il me paraît impossible de voir là deux affections distinctes.

En résumé donc, la conscience musculaire n’est pas autre chose que le sentiment d’activité musculaire, et l’ataxie locomotrice progressive se confond avec l’état, morbide consécutif à l’abolition de ce mode de sensibilité.

§ II. — Sensibilité spéciale.

Le sens de la vue et le sens de l’ouïe peuvent être abolis dans une foule d’états morbides. Ces deux paralysies, amaurose et surdité , reconnaissent des causes tellement complexes qu’elles ont été l’objet des travaux spéciaux les plus étendus. Aussi toute tentative pour en donner un aperçu même incomplet nous entraînerait bien au delà des bornes de ce travail ; nous nous contenterons donc de renvoyer aux généralités de notre sujet qui sont applicables ici comme partout ailleurs.

Le goûl peut être aboli. Cette paralysie coïncide en général avec la perte de sensibilité des parties qui doivent leur sentiment au nerf de la cinquième paire et annonce une compression ou une destruction de cette branche nerveuse : on sait aussi que ce sens peut être aboli ou diminué dans la paralysie du nerf facial, fait que l’on a cherché à expliquer par l’anastomose du lingual et de la corde du tympan. L'abolition du goût est d’autant plus complète que l’odorat lui-même est aboli ; elle est loin d’ailleurs d’être sans influence sur l’énergie des fonctions digestives qui en subissent presque toujours une fâcheuse atteinte.

L'abolition de l’olfaction, anosmie (a priv. etoçpi odeur), est une variété d'anesthésie qui, seule ou associée à des anesthésies plus étendues, exige une certaine attention pour être constatée. Parmi les substances odorantes il en est en effet, comme l’ammoniaque ou l’acide acétique, qui ont par elles-mêmes des propriétés irritantes, et agissent à ce titre sur la sensibilité générale ; ces corps pouvant être perçus même en l’absence de toute olfaction, il faut les laisser de côté pour l’expérimentation et recourir à d’autres substances comme le musc, l’essence de roses, et divers autres parfums qui s’adressent uniquement au sens spécial de l’odorat.

L’anosmie se rencontre à l’état congénital, et dans quelques-uns de ces cas on a rencontré à l’autopsie l’absence du nerf olfactif (1) : elle peut se développer accidentellement soit à la suite d’une lésion organique du cerveau, soit à la suite d’une affection de la pituitaire, coryza aigu

(1) Yoy. Bérard, art. Olfaction du Dictionnaire de médecine en 30 vol., p. \ 7.

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ou chronique, polype des fosses nasales, etc., etc. J. Frank (1) cite comme cause d’abolition de l’odorat l’abus du tabac, surtout lorsque cette substance a été conservée pendant longtemps dans des vases de plomb.

La cinquième paire préside à la sensibilité de contact des fosses nasales, elle est le point de départ de Téternument et tient sous sa dépendance la sécrétion de mucus indispensable à l’olfaction ; aussi la section de ce nerf rend l’olfaction impossible en amenant dans la secrétion muqueuse une grande perturbation , bien qu’on lui ait d’ailleurs refusé toute influence directe dans le sens de l’olfaction. Je dois dire toutefois que, pour M. Claude Bernard (2), le rôle exclusif des nerfs olfactifs est loin d’être établi : d’après cet éminent physiologiste, l’opinion de M. Magendie sur ce point ne saurait être rejetée sans un nouvel examen.

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