CHAPITRE III
A l’exemple de la plupart des auteurs, nous réunissons sous le titre de perversion de la sensibilité des troubles fonctionnels très divers et par leur aspect et par leur nature, tous ceux, en un mot, qui ne sont caractérisés ni par une exaltation, ni par une abolition du sentiment. Il est toutefois digne de remarque que la sensibilité d’abord simplement pervertie finit souvent par s’abolir, et que
(1) J. Frank, Patholog. interne, t. IV, p. 30.
(2) Cl. Bernard, Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux; t. II, p. 238.
dans un assez grand nombre de cas, les troubles que nous allons énumérer servent, pour ainsi dire, d’intermédiaire entre l’état physiologique et l’anesthésie.
Nous étudierons à part et tout à fait en dernier lieu les illusions et les hallucinations qui, par leurs caractères spéciaux, méritent de constituer un groupe bien distinct.
§ I. Sensibilité générale.
Nous n’avons que peu de chose à dire des perversions du sens de contact; elles se bornent aux sensations de picotements, de fourmillements dont nous avons eu déjà occasion de parler, et qui sont bien souvent le prélude d’une paralysie de sentiment; peut-être faut-il encore y joindre les sensations spéciales déterminées par l’électrisation cutanée. La main électrique produit au malade l’effet d’une brosse rude qui déchire la peau ; les fils métalliques donnent la sensation d’aiguilles brûlantes implantées dans les tissus.
Le sens de la température est plus souvent altéré. Certains malades sentent aux mains, aux pieds, à l’épigastre ou en d’autres régions un froid glacial, une chaleur brûlante, bien que la main ne puisse constater en ces points une augmentation sensible de température. Dans le frisson et dans le stade de chaleur des fièvres, les sujets éprouvent un froid intense ou une sensation de chaleur très vive, et cependant le thermomètre est loin de concorder avec la sensation qu’ils ressentent, car au moment même du frisson, il s’élève d’un ou de plusieurs degrés au-dessus de la température normale, et, dans la période
de chaleur, il lie dépasse que d’un petit nombre de degrés le point correspondant à la sensation de froid, ainsi que le démontrent d’ailleurs les recherches de M. Gavarret et de M. Mignot.
Peut-être faut-il ici dire un mot d’un phénomène qui joue un rôle important dans l’histoire de l’épilepsie, je veux parler de l’aura. On désigne sous ce nom une douleur, une sensation de chaleur, de froid ou de fourmillement qui, commençant dans un point ordinairement périphérique, remonte soit vers le cerveau, soit vers l’épigastre, soit vers un autre lieu; l’accès éclate au moment où l’aura a parcouru son trajet. L’aura consiste quelquefois en une contraction musculaire qui se propage de la périphérie au centre, elle est alors d’une tout autre nature ; en tout cas c’est un phénomène qui peut être le point de départ d’indications thérapeutiques importantes et qui doit être signalé.
Quant aux sensations douloureuses que les amputés rapportent avec beaucoup de précision aux parties retranchées, on les a regardées comme le résultat d’une perversion de la sensibilité, d’une véritable hallucination de douleur ; mais peut-être faut-il les considérer comme un fait purement physiologique, et qui s’explique sans peine par la loi que Romberg (1) a désignée sous le nom de loi des phénomènes excentriques : la sensation, dit-il, est rapportée par la conscience à l’extrémité périphérique de la fibre sensible, quel que soit d’ailleurs le point de son parcours où l’impression ait été reçue.
(1) Romberg, Lehrbuch der Ncrven-Kraiiklieiten , 3e édit., p. 4 , et Neuraigiœ nervi quinti specimen. Berolini, mdcccxl, p. 12.
§ II. — Sensibilité spéciale.
Les perversions de la sensibilité spéciale fournissent en pathologie des signes importants et variés.
1° Sens de la vue.
Le sens de la vue est perverti dans une foule d’états morbides.
Les malades peuvent voir les objets colorés en jaune, en rouge; d’autres fois ils croient apercevoir des brouillards, des flocons, des mouches, des flammes, desbluettes. La coloration en jaune existe quelquefois dans l’ictère.
Dans les maladies du cerveau et de ses enveloppes, surtout dans la congestion cérébrale, les objets, selon certains auteurs, paraissent aux malades colorés en rouge. Les anciens voyaient dans cette particularité , surtout quand elle s’accompagnait de larmoiement et de prurit des narines, le signe d’une hémorrhagie nasale imminente ; et c’est sur un fait de ce genre qu’était fondé le fameux pronostic de Galien. Dans les maladies aiguës et fébriles, l’apparition des brouillards, des mouches, est souvent le signe précurseur du délire ; dans le cas où il n’existe aucune affection aiguë, aucune congestion cérébrale, la persistance de ces mouches, de ces nuages, de ces brouillards, doit être considérée comme l’indice d’une amaurose ou d’une cataracte commençantes.
L 'hémiopie (amaurosis dimidiata), est un trouble de la vision fort rare, dans lequel les malades ne peuvent distinguer que la moitié des objets qui se présentent à eux,
et ils les voient tantôt droits, tantôt renversés. Dans d’autres cas ils ne distinguent que les objets qui se trouvent dans la direction de l’axe optique ou sur les côtés de cet axe : tantôt ce trouble de la vision tient à des causes mécaniques, comme une opacité partielle de la cornée, la chute de la paupière supérieure, etc., etc., tantôt c’est une affection essentielle, et de même nature que celle qui constitue l’amaurose idiopathique dont elle n’est souvent qu’un degré ou qu’une forme, ou bien encore elle est liée à certaines intoxications et est passagère.
La diplopie , tantôt latérale, tantôt superposée, peut tenir à des lésions diverses, contractures, paralysies musculaires qui empêchent l’action harmonique des deux actes visuels, ou bien vices de conformation de l’iris qui est perforé de plusieurs pupilles : la diplopie peut être essentielle et tenir simplement à une modification inconnue de la rétine, elle peut aussi être symptomatique soit d’un état général grave, soit d’une affection du cerveau, méningite, hémorrhagie.
On désigne sous le nom d 'achromatopsie (1) ou daltonisme, du nom du célèbre physicien anglais qui présentait cette anomalie, une affection bizarre qui pourrait à la rigueur être considérée comme une anesthésie de la vue pour la perception des couleurs. Le daltonisme est congénital ou accidentel , il est dichromatique ou polychromatique.
Dans le daltonisme dichromatique, le noir, le blanc et les ombres grises intermédiaires sont les seules teintes que
(1) Voy. Cyclopœdia of anatomy and Physiologij by Roberts B. Todd, 1849-1852, art. Vision, et Dict. de mèd. en 30 vol., art. Vue.
les malades puissent percevoir ; ils distinguent avec facilité la forme des objets et la graduation des ombres, mais ils ignorent complètement l’existence des couleurs. Dans un tableau ils peuvent discuter la composition , le dessin, la lumière, les ombres et la perspective, mais ils n’ont aucune idée de l’effet que produisent les couleurs associées ou opposées les unes aux autres, et lorsqu’ils viennent à se livrer à la peinture, ils produisent des tableaux dont l’aspect est des plus bizarres. Souvent ces malades peuvent lire dans une obscurité déjà profonde.
2° Quand l’achromatopsie est polychromatique, ce qui est le cas le plus commun, les malades peuvent apprécier nettement certaines couleurs, mais ils confondent avec elles d’autres couleurs très opposées, en général les couleurs complémentaires, d’après la remarque de M. N. Queneau de Mussy (Ij; tel était le cas de l’illustre Dalton qui a décrit lui- même les principales particularités de son observation : A vingt-six ans, il ne s’était aperçu d’aucune anomalie dans sa vision, lorsque dansunediscussion sur la couleur de la fleur du géranium, on s’aperçut que lui et son frère différaient des autres personnes par leurs idées sur ce point ; il fut ainsi amené à faire des recherches sur cette anomalie, et il constata que le spectre solaire lui apparaissait composé de trois couleurs, jaune, bleu et pourpre.... La face inférieure d’une feuille de laurier avait pour lui la même couleur qu’un bâton de cire rouge, la ace supérieure ressemblait à des pains à cacheter du rouge le plus tendre.
(1) Thèse. Paris, 1837.
Le docteur Boys de Loury a publié dans la Revue médicale (1) l’histoire d’un teinturier qui, atteint de cette infirmité, fut obligé de renoncer à sa profession.
L’achromatopsie, que l’on a attribuée aune altérationde l’humeur vitrée, mais dont la cause anatomique réelle est inconnue, se développe fréquemment sous l’influence d’une cause héréditaire ; elle provient le plus souvent du côté de la ligne maternelle. Dans un cas rapporté par le docteur Plinv Earle, la maladie a pu être suivie jusqu’à la cinquième génération, et elle atteignait presque tous les membres d’une même famille; sur 31 cas signalés par le même auteur, 27 avaient été recueillis sur des hommes ; cette affection, lorsqu’elle est congénitale, est donc relativement très rare dans le sexe féminin.
L’achromatopsie peut être accidentelle : un malade, vu par le docteur Szolaski (2), en fut atteint à la suite d’une forte saignée de bras, et ne pouvait plus distinguer que le blanc, le noir et le gris. Le docteur Mackenzie a été consulté par un homme qui graduellement fut atteint de la même affection, probablement sous l’influence du tabac et de l’alcool; il y avait mydriase, amaurose incomplète des deux yeux, et impossibilité de distinguer le rouge du vert. Chez un enfant de neuf ans, d’après Wartmann, cet état se produisit à la suite d’une fracture du crâne.
L’achromatopsie accidentelle peut disparaître lorsqu’elle est survenue sous l’influence d’une congestion de l’appareil oculaire, d’un épuisement momentané ou d’une fatigue
(1) lieme médicale , novembre 1843, t. III, p. 335.
(2) Annales d'ocul . , t. III, p. 20G.
excessive de la vue. En général cependant, c’est un symptôme grave que M. Çunier regarde comme un signe d’amblyopie congestive.
A côté de l’achromatopsie, nous devons mentionner une autre altération du sens de la vue, que Ton a désignée sous le nom d 'hyperchromalopsie, et qui a surtout été décrite par le docteur Cornaz (1). Les sujets atteints de cette anomalie de la vision rattachent des idées de couleurs à certains objets, à certaines formes déterminées, ainsi aux chiffres, aux lettres de l’alphabet; c’est un état fonctionnel opposé, pour ainsi dire, au daltonisme.
Le docteur Sacks, qui était atteint de cette bizarre affection, a rapporté son observation personnelle et donné quelques détails assez curieux : au nombre des objets qu’il voyait colorés, il cite les nombres, les jours de la semaine, les dates, les lettres de l’alphabet, les notes musicales.
Pour lui A et E sont rouges, mais le premier tire sur le vermillon, le deuxième sur le rose ; I est blanc, O orange,
IS\ noir ; quant aux chiffres, 0 est presque transparent, 4 d’un rouge minium, 5 jaune, 6 indigo, 9 presque vert foncé ; mardi est d’une couleur obscure, mercredi jaune, jeudi vert incertain.
Cet état, inconnu dans son origine, probablement incurable, n’a été observé jusqu’ici que sur des hommes.
Nous ne dirons qu’un mot de Yanorthopsie à laquelle quelques lignes se trouvent consacrées dans l’article de l’Encyclopédie de Todd. C’est un état particulier de la
(1) Annales d’oculistique , janvier 1851, et Archiv, de méd., janvier 1 852,
vue dans lequel les sujets sont incapables de reconnaître le parallélisme de deux objets. Les personnes atteintes de cette infirmité ne peuvent dessiner les objets correctement; elles pourront tracer le plan d’une maison dans de fausses proportions et la faire pencher d’un côté ou de l’autre sans en avoir conscience.
La myopie, la presbytie, la nyctalopie et l’héméralopie qui correspondent à certains états organiques du globe de l’œil, ne sauraient trouver place ici.
2° Sens de l’ouïe.
Les perversions du sens de Tome sont assez nombreuses et reconnaissent des causes presque aussi variées que celles de la surdité. Ce sont des tintements, des bruits analogues à ceux d’une cataracte, de flots qui se précipitent, d’abeilles qui volent, de cloches qui résonnent; on les rencontre dans les affections cérébrales et dans les maladies ataxiques comme la fièvre typhoïde ; ils précèdent souvent les attaques d’hystérie et d’épilepsie. Quelquefois ces bruits sont de pures hallucinations, mais quelquefois aussi ils correspondent à des bruits réels qui se passent dans l’appareil auditif ; tantôt c’est l’air qui circule mal à travers la trompe d’Eustachi enflammée et incomplètement oblitérée, tantôt c’est le souffle de la chlorose qui se fait entendre dans la carotide interne, et est peut-être perçu par le nerf auditif.
On a signalé des exemples d’ouïe double. J. Frank (1)
(1) J. Frank, Pathologie médicale , t. IV, p. 27.
en a observé un seul tiré de sa propre pratique : chaque parole que la malade entendait parler, la voix lui semblait venir de deux personnes, dont l’une parlait à voix haute et l’autre à voix basse.
3° Sens du goût.
Lorsque le goût est perverti, les saveurs sont perçues autrement que dans l’état de santé ; les boissons ou les aliments ont un goût fade, amer, sucré et acide, et ce goût persiste quelquefois longtemps après qu’il s’est manifesté. On a pensé, et souvent avec raison, que cette sensation était due à la présence des enduits de la langue qui, délayés par la salive, arrivaient jusqu’aux papilles auxquelles ils communiquaient leur saveur.
La saveur métallique caractérise le début de la stomatite mercurielle, et la saveur sucrée coïncide avec les premiers symptômes de la colique de plomb, mais il est infiniment probable qu’il y a perception réelle des particules du sel métallique vénéneux.
Dans la chlorose, l’hystérie, la dyspepsie, on observe ces perversions singulières du goût désignées sous le nom de pica et de malacia, et qui portent les malades à manger avec délices du plâtre, de la terre, du charbon, du poivre et des substances fétides. Ces altérations du goût coïncident en général avec un état morbide des nerfs ou de la muqueuse de l’estomac, et ont été notées par tous les auteurs.
4° Sens de l’odorat.
P Les perversions du sens de l’odorat ne doivent pas être confondues avec les sensations désagréables mais très réelles que les malades perçoivent dans certaines maladies, ainsi dans l’embarras gastrique, dans la gangrène pulmonaire, dans le cas d’excavation du poumon, de perforation de la plèvre. A part ces faits , à part aussi ces idiosyncrasies bizarres en vertu desquelles l’odeur la plus inoffensive peut amener des convulsions et des syncopes, la plupart des perversions de l’odorat rentrent dans l’histoire générale des hallucinations.
Des hallucinations.
Jusqu’ici nous avons compris sous le nom de perversion de la sensibilité des sensations anormales n’ayant pas leur analogue à l’état physiologique. 11 n’en est plus de même des hallucinations, qui offrent avec les sensations normales les plus grandes ressemblances et parfois même n’en diffèrent que par l’absence d’un excitant extérieur. Liées, comme tous les troubles nerveux, tantôt à une altération du sang, tantôt à un état fébrile, ou à l’ingestion de certaines substances, ainsi que nous le verrons plus tard, elles peuvent constituer un état passager et sans gravité, mais associées aux vésanies elles jouent un rôle assez important pour qu’il soit utile de résumer brièvement les points les plus saillants de leur histoire :
Esquirol (1) définissait les hallucinations: des sensations
(I) Esquirol, Maladies mentales, t. I, p. U9.
externes que le malade croit éprouver bien qu’aucun agent extérieur n’agisse matériellement sur ses sens.
L’illusion diffère de l’hallucination en ce que son point de départ est bien réellement une sensation : mais cette sensation est transformée, interprétée et adaptée par le malade à la nature de ses idées délirantes.
Tous les sens peuvent être affectés d’hallucinations.
Sens du toucher. — On voit des hallucinés se plaindre d’avoir été piqués, pincés, torturés ; ils sentent leurs nerfs distendus, leur crâne brisé, ils sont frappés de décharges électriques. Des rats, des animaux de toute espèce courent entre la peau et leurs vêtements. — A ces hallucinations nous devons rattacher les hallucinations génitales ainsi que la plupart des sensations éprouvées par les hypochondriaques qui perçoivent bien réellement les mille douleurs qu’ils énumèrent.
Quand il existe des hallucinations de Vodoratet du goût , les malades se plaignent d’être poursuivis par des émanations fétides, par des vapeurs délétères; plus souvent ils trouvent à leurs aliments une saveur suspecte, ils perçoivent nettement le goût de l’arsenic, de l’opium, des poisons qu’on leur administre.
Les hallucinations de la vue sont plus communes et ont de tout temps vivement attiré l’attention ; c’est à elles que se rapporte l’étude de toutes ces visions que les malades décrivent avec tant de netteté et dont la forme varie à l’infini. Les hallucinations de la vue, multiples et se manifestant à l’état aigu, sont un des caractères pathognomoniques de l’alcoolisme.
Les hallucinations de Vouïe sont les plus communes ;
marge. 5
leur nombre égale les deux tiers de toutes les autres réunies : l’halluciné entend des voix qui murmurent à son oreille les ordres les plus étranges : ces voix sont ou faibles ou élevées, il distingue leurs intonations, et reconnaît l’accent des personnes qui lui parlent.
Ces diverses hallucinations sont rarement isolées: le plus souvent elles s’associent et se combinent , elles peuvent même dans certains cas envahir à la fois tous les sens.
Quant aux illusions, elles ont pour points de départ soit des sensations extérieures, soit des douleurs viscérales, telles que celles qui résultent d’un cancer de l’estomac, d’une péritonite chronique, d’un anévrysme de l’aorte ; aux illusions viscérales doit se rattacher la boule que les hystériques sentent remonter de l’épigastre à la gorge et qui détermine en ce point un sentiment de constriction.
Les hallucinations sont compatibles avec la raison toutes les fois que le sujet s’aperçoit de la fausse perception qu’il éprouve, qu’il ne place pas sa conviction privée au-dessus de la conviction commune, qu’il cherche à rectifier l’erreur de ses sens. Mais c’est là un état dangereux et voisin de la folie, car dans un moment donné le malade se laissera entraîner par cette fausse perception. Rarement d’ailleurs chez les aliénés l’hallucination est primitive, le plus souvent elle est consécutive à un délire déjà organisé et dont elle est l’expression la plus élevée; l’hallucination, dit M. Lélut, est la pensée délirante transformée. Une fois développée, l’hallucination donne une impulsion nouvelle au délire, elle lui fournit incessamment de nouveaux stimulants et exerce sur les actes et les déterminations des aliénés la plus grande influence. Telles
sont les hallucinations qui entraînent le malade à refuser tout aliment, ou le poussent à des tentatives de suicide I ou d’homicide.
Les hallucinations sont-elles un phénomène purement intellectuel ; ou bien nécessitent-elles l’intervention des sens?
Sur ce point nous croyons devoir admettre les deux grandes divisions établies par M. Baillarger (1), et reconnaître des hallucinations purement psychiques et des hallucinations psycho-sensorielles.
Dans l’hallucination psychique, les malades voient avec les yeux de l’esprit; c’est la vision imaginaire de Saint- Bonaventure, la représentation mentale portée au plus haut degré ; ils ne perçoivent pas matériellement les bruits, ils s’entretiennent en esprit, en idée, d’âme à âme; c’est une espèce d’audition interne, dont eux-mêmes rendent un compte assez exact, en établissant une grande différence entre ces perceptions et celles qui leur sont fournies par les sens extérieurs.
Dans les hallucinations psycho- sensorielles au conj traire, les malades entendent, voient et sentent exactement comme nous entendons, voyons et sentons pendant l’état de santé; les explications qu’ils donnent ne laissent aucun doute à cet égard. Qu’objecter au fait observé par M. Moreau d’une jeune aliénée qui disait entendre de l’oreille droite seulement le bruit d’une voix imaginaire (2), et à celui que rapporte Marcel Donat d’une malade qui voyait des spectres quand elle ouvrait l’œil gauche, et qui,
(1) Mémoires de i Académie de médecine , Paris, 1846, t. XII.
(2) Du hachisch et de l'aliénation mentale, p. 331 .
en le fermant, faisait disparaître T hallucination ? R eil n’a-t-il pas cité l’histoire d’une maniaque qui, très agitée par suite d’hallucinations incessantes de la vue, se calmait lorsqu’on lui fermait les yeux, disant qu’elle ne voyait plus rien? Sans doute on observe des hallucinations de l’ouïe chez les sourds, de la vue chez les aveugles, mais la surdité et la cécité n’impliquent pas nécessairement une abolition complète des fonctions des nerfs spéciaux.
Dans cette catégorie de faits nous n’hésitons pas à admettre deux éléments, un élément sensoriel dont l’importance est incontestable, un élément intellectuel qui détermine par le souvenir la nature des hallucinations et précède l’excitation sensorielle, en sorte que ces hallucinations sont le reflet des préoccupations habituelles du malade. Rarement d’ailleurs elles sont soumises au contrôle de la volonté : trois conditions paraissent surtout influer sur leur production : l’exercice involontaire de la mémoire et de l’imagination, la suspension des impressions externes, l’excitation interne des appareils senso riaux, conditions sur lesquelles M. Baillarger a fondé sa théorie de l’automatisme.