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DEUXIEME PARTIE

Les altérations de la sensibilité associées d’une manière presque constante à des lésions du mouvement, sont sous la dépendance d’une foule d’états morbides. Tantôt liées à une lésion organique du cerveau, des nerfs ou des appareils sensoriaux, tantôt consécutives à une altération du sang, à une maladie générale, à une névrose, elles empruntent à chacune de ces influences des caractères spéciaux et une gravité variable. Aussi croyons- nous, pour plus de clarté, devoir faire marcher de front et l’indication des causes et l’étude de la valeur séméiologique dans chaque état morbide.

Les causes des altérations de la sensibilité seront étudiées par nous dans l’ordre suivant :

1° Lésions organiques des centres et des cordons nerveux : — Méningites cérébrale et rachidienne, myélite, encéphalite, paralysie générale des aliénés, hémorrhagies et ramollissement du cerveau; lésions, inflammation et compression des cordons nerveux.

2° Maladies aiguës ou chroniques étrangères au système nerveux et exerçant une influence débilitante sur toute l’économie : — Fièvre typhoïde, diphthérite, angine simple, dyspepsie et embarras gastrique.

o° Maladies par altération du sang, chlorose, anémie, albuminurie. — Nous placerons dans cette catégorie, sans vouloir établir cependant une assimilation complète, les maladies qui s’accompagnent d’hémorrhagies abondantes comme le purpura, et les maladies cachectiques, cancer, syphilis, pellagre.

4° Intoxications diverses : — Plomb, mercure, arsenic, ergotisme, sulfure de carbone, acide carbonique, éther, chloroforme.

5° Névroses. — Nous les étudierons en dernier lieu, parce que leur action pathogénique est tout autre que celle des causes que nous venons d’énumérer. Développées elles- mêmes sous l’influence des mêmes conditions que les troubles de la sensibilité, elles comptent ces derniers non comme un de leurs effets, mais comme un de leurs éléments symptomatiques.

1° Lésions organiques des centres et des cordons nerveux.

A. Centres nerveux. — Dans la première période de la méningite , on observe quelquefois une hyperesthésie de tous les sens. Le. contact de la main ou d’un corps étranger produit une impression douloureuse; la lumière, même peu vive, est pénible et il y a de la diplopie; le moindre bruit augmente l’agitation, parfois, au contraire, il y a des bruits anormaux et un peu de surdité ; la céphalalgie, limitée ou diffuse, est très fréquente. Vers la fin de la deuxième période, et surtout dans la troisième, on rencontre, en même temps que des paralysies du mouvement, des anesthésies limitées soit à un membre, soit à une

moitié du corps. Pendant le coma , quelle que soit sa cause, l’anesthésie est presque toujours complète. Les mêmes symptômes s’observent, mais avec une marche plus lente et plus irrégulière, dans la méningite tuberculeuse; leur fréquence est d’ailleurs très variable, car M. Andral (1) les a rencontrés rarement, et ne regarde aucun d’eux comme lié nécessairement à l’existence d’une méningite.

La méningite cérébro spinale offre ceci de remarquable qu’elle présente au début une notable exaltation de la sen • sibilité, sans qu’on observe jamais, d’une façon tranchée, d’abolition du sentiment.

Les troubles de la sensibilité dans Y encéphalite suivent à peu près la même marche que dans la méningite cérébrale, seulement ils se présentent avec moins de netteté, et quand ils existent, ils sont plus circonscrits.

L’hyperesthésie est rare dans la myélite simple, mais dès que la maladie a atteint sa seconde période, on constate des picotements, des fourmillements, et bientôt une anesthésie progressive, qui envahit la moitié inférieure du corps, réagit sur les mouvements, contribue à la difficulté de la marche, à la gêne de l’excrétion urinaire et de la défécation. Signalons comme un fait digne de remarque, l’hyperesthésie observée par M. Brown- Séquard (2) après la section des cordons postérieurs de la moelle.

Dans Y apoplexie cérébrale , on observe, pendant la période de prodromes, de l’engourdissement, des fourmillements, de l’obtusion de la sensibilité, des troubles de la

(1) Andral, Clin, médic . , p. 173.

Ç2) Brown-Séquard, Mémoires de In Sociélé de biologie , 1855,

série, vol. II, p. 55-72.

vue et de l’ouïe, parfois même une certaine hyperesthésie de ces sens ; au moment de l’attaque même, la sensibilité est subitement abolie, le plus souvent dans toute une moitié du corps, et. de même que la paralysie, cette anesthésie occupe le côté opposé à l’hémisphère malade. Cependant le mouvement peut être complètement aboli, la sensibilité étant moins altérée ou même tout à fait intacte : M. Hillairet (1) a voulu faire de ce dernier symptôme un des signes distinctifs de l’apoplexie cérébelleuse.

Quand l’hémorrhagie cérébrale est forte, les sens peuvent être plus ou moins atteints ; c’est ainsi que la vue est abolie, tantôt d’un seul côté, tantôt des deux ; mais ici deux cas différents ont été observés : dans l’un de ces cas, la vision se perd du côté où existe la paralysie des membres; dans l’autre cas, le malade ne voit pas de l’œil du côté opposé à l’hémiplégie (2).

Si la maladie suit une marche heureuse, on voit l’anesthésie disparaître lentement, mais il n’est pas rare de la voir persister, alors même que les autres symptômes sont améliorés; des faits de ce genre ont été observés depuis longtemps, j’en ai retrouvé un exemple qui remonte à 1767 (S), il s’agit d’un sexagénaire qui, frappé d’une hémiplégie adroite, à la suite d’une attaque d’apoplexie, vit les mouvements revenir, bien que l’insensibilité persistât malgré tous les moyens employés.

Dans la congestion cérébrale, les troubles de la sensibilité

(1) Hillairet. Archiv. de médecine , février, 1858, p. 149.

(2) Andral, Clinique médicale, t. V, p. 362.

(3) Acta Helvetica , 1767, vol. VI, D. C. E. Berdot, obs. V.

suivent à peu près la même marche, quoique moins durables et plus mobiles: au début, fourmillements, vertiges, céphalalgie, obtusion des sens, plus tard abolition de la sensibilité, générale ou limitée, selon l’étendue de la congestion.

Les lésions de la sensibilité que l’on observe dans le ramollissement du cerveau sont à peu près les mêmes que celles de l’apoplexie : on a cru remarquer toutefois que, dans la période prodromique, les fourmillements, l’engourdissement, l’obtusion de la sensibilité se manifestent longtemps avant les symptômes caractéristiques du ramollissement. Plus tard, l’exaltation de la sensibilité cutanée est assez commune, elle s’étend rarement au delà des parties dans lesquelles le mouvement lui-même est altéré, souvent même elle s’accompagne de douleurs profondes et de sensations diverses dans les membres. Ces symptômes , joints à une altération graduelle des mouvements et de l’intelligence, constituent une des formes les plus caractéristiques du ramollissement; maison sait de quelle obscurité est entouré, dans bien d’autres cas, le diagnostic de cette maladie.

Nous avons eu occasion de traiter incidemment des troubles de la sensibilité dans la paralysie générale des aliénés; nous croyons inutile d’y revenir.

La sensibilité peut être abolie dans une étendue plus ou moins grande pendant le cours de V hémorrhagie méningée, mais ce symptôme est trpp variable et trop peu étudié pour pouvoir jouer un grand rôle dans la séméiologie de cette affection.

La commotion cérébrale , indépendamment des troubles

profonds qu’elle détermine pendant le coma, peut laisser après elle des altérations de la sensibilité. Deiamotte (1), après une commotion cérébrale violente, suite d’un coup de pied de cheval, a vu pendant plus de deux ans persister une anesthésie très étendue.

Dans les tumeurs intra-crâniennes , certaines paralysies de la sensibilité limitées soit à un membre, soit à une partie du corps, et coexistant avec des troubles du mouvement, pourront aidera mettre sur la voie du diagnostic. Lorsque ces paralysies s’accompagnent de troubles permanents de la vue, de l’ouïe et de l’odorat, on pourra avec plus de précision localiser la maladie vers la base du cerveau.

Enfin l’anesthésie est-elle limitée à certaines régions? en s’aidant de connaissances anatomiques précises, on pourra le plus souvent déterminer le nerf malade ou localiser la lésion cérébrale. C’est ce qui arrive, par exemple, dans les maladies du nerf trijumeau.

Si maintenant l’on envisage, au point de vue du diagnostic, l’ensemble des troubles de la sensibilité dans les affections organiques des centres nerveux, tout en renonçant à préciser, malgré les efforts et les expérimentations J de tant de physiologistes, à laquelle des deux substances, grise ou blanche, doivent être rapportées les lésions du sentiment, nous pouvons dire que l’anesthésie indique en général une destruction ou une compression rapide, soit excentrique, soit concentrique, de la substance nerveuse, sans réaction phlegmasique, tandis que l’hyperesthésie correspond à une congestion légère ou au premier degré

(4) Traité complet de chirurgie. Paris, 4 774. 3e édit., t. I, p. 624.

d’un travail inflammatoire. Ce dernier symptôme a moins d’importance que l’autre, et tous deux d’ailleurs, quoique dignes d’intérêt, sont loin d’avoir la valeur des paralysies musculaires au point de vue du diagnostic des affections cérébrales.

B. Cordons nerveux . — Les lésions des cordons nerveux sensitifs ou sensitivo-moteurs, influent sur la sensibilité des parties auxquelles se distribue le nerf lésé.

Lorsque la section du nerf est complète, l’insensibilité des parties sous-jacentes est entière et instantanée. Quant au nerf divisé, il s’enflamme et se réunit à son autre extrémité, souvent à l’aide d’un tissu cicatriciel intermédiaire dans lequel les corpuscules nerveux peuvent à la longue se reproduire ; c’est ce qu’ont démontré Prévost, Tiedemann, et récemment M. Ed. Lent (1). Dans ce cas la sensibilité physiologique finit par reparaître.

La piqûre des nerfs, leur section incomplète, leur cautérisation, leur ligature, déterminent des accidents qui offrent pour caractère commun une douleur très vive se propageant dans toute l’étendue du trajet que parcourt le nerf blessé, augmentant par la pression, et s’accompagnant de symptômes généraux assez sérieux : des corps étrangers restés au milieu des nerfs, des névroses, des tumeurs comprimant et étalant les filets nerveux, ont pu déterminer des douleurs intenses qui n’ont cessé qu’après une intervention chirurgicale.

La compression des nerfs , faite d’une manière méthodique et dans un but d’expérimentation, a été étudiée par

(1) Annuaire des sciences médicales de MM. Robin et Lorain, 1856, p. 64.

MM. Bastien et Yulpian (1) dans un intéressant travail dont nous croyons devoir citer les résultats principaux à cause de leur importance au point de vue du mécanisme des paralysies de la sensibilité.

Les troubles variés déterminés par la compression d’un tronc nerveux sensitivo-moteur , le nerf sciatique, par exemple, se succèdent avec une régularité constante. Après des fourmillements, des picotements, suivis bientôt d’un mouvement de rémission parfaitement caractérisé, survient le stade de l’hyperesthésie ; les sensibilités de tact, de chatouillement, de température, s’exaltent; plus tard, l’hyperesthésie passe des parties superficielles aux parties profondes, on la voit peu à peu disparaître, et l’anesthésie devient complète en même temps que la paralysie musculaire.

Si alors on cesse la compression, au bout de quelques secondes ou d’une ou deux minutes, les diverses sensibilités renaissent, l’hyperesthésie reparaît, les fourmillements se font de nouveau sentir, et tout rentre dans l’état normal, après avoir présenté, mais avec une marche inverse, une série de phénomènes exactement semblables à ceux que la compression a déterminés.

Ces expériences, dans lesquelles les auteurs ont pu séparément étudier les sensibilités du toucher, de température, de douleur, lesquelles s’hyperesthésient, se pervertissent et s’anesthésient séparément et successivement , semblent prouver que dans les paralysies la sensibilité s’altère plus rapidement que la motilité. Elles démontrent un fait qui

(I) Académie des sciences, séance du 3 décembre 4 85S.

semble résulter d’ailleurs des recherches encore bien incomplètes faites sur les maladies des troncs nerveux : c’est que l’exaltation, la perversion ou l’abolition de la sensibilité sont la conséquence des mêmes lésions organiques,mais à des périodes différentes, l’hyperesthésie précédant en général l’anesthésie et semblant correspondre à une lésion organique moins avancée.

2° Maladies aiguës ou chroniques étrangères au système nerveux et exerçant une influence débilitante sur toute l’économie.

Cette influence pathogénique a été étudiée d’une manière fort complète depuis quelques années au point de vue de la paralysie musculaire. Les faits relatifs aux troubles de la sensibilité sont moins importants et moins connus.

Cependant dès 1836, M. Rayer observa à l’hôpital de la Charité, un cas d’anesthésie générale survenue dans le cours d’une fièvre typhoïde. Bien qu’ayant rencontré plusieurs fois des anesthésies partielles à la suite de la dothiénentérie, M. Rayer (I) fit remarquer qu’il n’avait jamais été témoin d’une lésion fonctionnelle aussi étendue.

En 1848, M. Beau (2) insista sur l’anesthésie de douleur dans la fièvre typhoïde et la considéra comme un symptôme habituel à cette maladie, offrant d’ailleurs le même siège et les mêmes caractères que dans l’intoxication saturnine, l’hystérie, l’hypochondrie. Cette anesthésie existe non-seulement pendant la durée de la fièvre typhoïde, mais encore pendant la convalescence, jusqu’au moment

(1) La Lancette ou Gazette des hôpitaux , ann. 1836, p. 398 et 457.

(2) Gazette des hôpitaux , 1848, p. 104.

marcé. o

où le malade a repris ses forces. Elle est plus marquée quand l’individu est debout, quand il est fatigué, quand il éprouve des émotions morales débilitantes. Enfin M. Moutard-Martin a rencontré un cas incurable d’anesthésie consécutive à une fièvre typhoïde (1).

Sans doute, la diminution ou l’abolition de la sensibilité doivent coïncider fréquemment avec ces paralysies musculaires consécutives à la dysenterie , aux fièvres intermittentes, au choléra , à la mette miliaire , que Bosquillon, Graves (de Dublin) et tant d’autres ont signalées; mais en parcourant ces faits, je vois que, préoccupés des lésions de la motilité, la plupart des observateurs ont laissé de côté, chez ces malades, les lésions de la sensibilité. L’amaurose seule a été notée un certain nombre de fois.

L’attention des observateurs se porte très vivement, depuis quelques années, sur les troubles du mouvement et du sentiment consécutifs au x angines diphthéritiques (2), et même à certaines angines herpétiques et inflammatoires (3); la paralysie du voile du palais, des membres inférieurs, ou même des paralysies généralisées à tout le système musculaire peuvent en être la conséquence. Les troubles de la sensibilité accompagnent en général les troubles du système locomoteur : on observe des fourmillements, de l’obtusion du tact, au moment même où les mouvements commencent à s’affaiblir : plus tard l’anesthésie et l’anal-

(1) Voy. Duchenne (de Boulogne), Traité de l'électrisation localisée , p. 875.

(2) Voy. Maingault, Thèse inaug., 1854.

(3) Voy. Comptes rendus des faits de diphlhérile observés pendant le premier semestre de l'année 1859, par le docteur Eug. Moynier (Gaz, hôpit ., 1er décembre 1859.

gésiedeviennentcomplètes, elles peuvent être réunies ou isolées. L’anaphrodisie est un fait à peu près constant ; l’hyperesthésie est rare, et n’occupe jamais une grande étendue.

Les sens spéciaux peuvent eux-mêmes être atteints : on a observé, à la suite de diphthérite, des anesthésies plus ou moins profondes du goût et de l’odorat, et VJ. Trousseau a signalé plusieurs faits d’amaurose. En général, ces accidents que l’on attribue à la profonde débilitation de l’organisme, finissent par guérir à l’aide d’un traitement approprié.

M. Beau (1) a plus particulièrement insisté sur l’importance extrême de la dyspepsie au point de vue du développement de l’anesthésie, de l’analgésie et de la plupart des troubles fonctionnels du système nerveux. La pratique démontre, en effet, chaque jour l’influence des fonctions digestives sur la production de ces affections ; mais il ne faut pas oublier que la dyspepsie est bien souvent ellemême l’effet de l’-anémie et non sa cause; effet, il faut l’avouer, qui devient cause à son tour, car il empêche l’assimilation, surexcite la mobilité nerveuse, et entretient un cercle vicieux dont le médecin ne peut sortir qu’en s’adressant directement aux fonctions digestives.

Auprès de la dyspepsie nous devons encore noter l’em- : barras gastrique , fébrile ou non fébrile, qui, dans quelques cas rares, mais bien constatés, a déterminé des troubles plus ou moins étendus de la motilité et de la sensibilité (2). Mais alors comme dans le cas où la présence de

(1) Moniteur des hôpitaux , 1853, nos74, 81 et seq. Leçons sur la ! dyspepsie recueillies par M. Thibierge.

(2) Voy. Clinique de M. Trousseau (Gaz. des hôpit., 1841, p. 192),

lombrics paraît avoir été la cause de la paralysie, il y a action sympathique de l’appareil digestif sur le système nerveux.

Quant aux anesthésies et aux hyperesthésies partielles développées sous l’influence du zona, de la pleurésie, du plegmon, elles se produisent par une action purement locale. J’en dirai autant, de ces anesthésies partielles survenues à la suite d’une exposition prolongée au froid, et que l’on rapproche des paralysies dites rhumatismales (1).

3° Maladies par altération du sang.

Parmi les altérations du sang qui amènent des troubles de la sensibilité, il faut citer en première ligne la chlorose et Y anémie. Tout le monde connaît l’influence que ces deux états morbides exercent sur le développement des affections nerveuses en général. Sans vouloir discuter ici ce point important de pratique, rappelons que l’hystérie, l’épilepsie, la chorée, certaines paralysies musculaires, l’asthme nerveux, l’hypochondrie, la mélancolie, plusieurs formes d’aliénation mentale reconnaissent souvent pour point de départ un appauvrissement des globules du sang et s’amendent d’une manière merveilleuse sous l'influence d’un traitement tonique et ferrugineux. 11 en est de même des troubles de la sensibilité, vertiges, tintements d’oreilles, anesthésie, analgésie, hallucinations, soit qu’ils existent seuls, soit qu’ils ne constituent qu’un épiphénomène d’une névrose plus importante, qui joue alors le rôle de cause secondaire.

(1) Yoy. Gazette médicale. 1846, p. 196; 1847, p. 857.

MM. Blaud (de Baucaire) (1) , F. Cunier (2), et plus lard Sandras, ont cité des cas d’amaurose guéris par les ferrugineux. M. Boureau (3) a vu des hallucinations de tous les sens liées à un état anémique, et M. Delacour dans sa thèse (4) rapporte un cas d’analgésie générale survenue chez un jeune homme, de constitution athlétique devenu anémique à la suite de longues privations. Il est d’ailleurs digne de remarque que les hémorrhagies considérables, et, d’une manière générale, les causes qui amènent une notable diminution des globules du sang, peuvent facilement abolir ou pervertir la sensibilité, mais l’exaltent rarement; c’est ainsi que l’analgésie est souvent le résultat des grandes pertes de sang, tandis que ^hyperesthésie est alors peu commune. A l’appui de ce fait que j’ai pu constater bien des fois, je trouve une observation de purpura avec hématurie , dans lequel M. Notta a constaté une analgésie générale (5).

11 n’est pas sans intérêt de rapprocher ces cas où la sensibilité s’est altérée sous l’influence d’une abondante hémorrhagie, des phénomènes qu’on observe alors qu’il y a eu cessation subite de l’afflux de sang artériel, soit à la suite d’une ligature, soit à la suite d’une oblitération vasculaire : après la ligature des gros troncs artériels on a noté de l’engourdissement, des fourmillements et une obtusion évidente de la sensibilité, phénomènes qui dispa-

(1) Bulletin de thérapeutique, novembre 1 839, t. VIII, p. 345.

(2) Bulletin de thérapeutique, 1840, t. XVIII, p. 97.

(3) Mémoire sur les hallucinations {Ann. méd.-psqcholog., 1854, p. 555).

(4) Delacour, Thèse. Paris, 1 850 , p. 19, obs. XIX.

(5) Delacour, thèse citée.

raissent bien vite quand la circulation collatérale est rétablie ; dans un cas d’oblitération de l’aorte, M. Barth (1) a vu survenir une paraplégie avec engourdissement de la sensibilité, et M. Gull (2), chez un sujet pris de paraplégie complète, a constaté que les artères ne battaient plus à partir de l’aorte abdominale; la paralysie a diminué quand les artères superficielles se sont développées.

N’est-il pas enfin remarquable qu’en déterminant une anémie cérébrale à l’aide de la compression des deux carotides, le docteur Fleming (3) ait obtenu une anesthésie complète avec perle de connaissance, anesthésie qui disparut dès qu’on cessa la compression ?

La diminution des proportions de l’albumine du sang, à la suite Ü albuminurie, amène parfois de graves altérations de la sensibilité. M. Landouzy (/|) a prouvé que l’amaurose se rattachait souvent à l'albuminurie, et MM. Wagner (5), Coote (6), Lécorché (7), reprenant à un autre point l’étude de cette question, ont démontré que si dans certains cas l’amaurose était due à une altération appréciable de la rétine, dans d’autres cas , elle ne reconnaissait aucune lésion organique et tenait uniquement à la dyscrasie.

(1) Archives de médecine , 1835, t. VIII, 2e série, p. 26.

(2) Guy’ s hospital Reports et Archives de médecine , juillet 1 858,

(3) British and Foreing med.-chir. Review , et Gaz. hôpit ., 1855, p. 427.

(4) Landouzy, De la coexistence de l'amaurose et de la néphrite albumineuse [Gaz. méd. Paris, 1849, p. 410).

(5) Archives de médecine , mai 1858, p. 612.

(6) Gazette médicale, 1858, p. 595.

(7) Lécorché, thèse inaug., 1850, n° 150.

Autour de l’anémie peuvent se grouper certains états spéciaux ayant avec elle quelques connexions : Y état puerpéral, caractérisé par un abaissement constant des globules du sang et une véritable pléthore séreuse , amène des fourmillements, des vertiges, de l’obtusion de la sensibilité et prédispose singulièrement à la production des affections nerveuses, vomissements, dépravations de l’appétit, paralysies partielles, amaurose (1).

La cachexie tuberculeuse , la cachexie syphilitique, lorsque le sujet est profondément débilité, amènent quelques accidents de même nature ; la cachexie cancéreuse, dans laquelle M. Delacour a signalé deux cas d’analgésie, agit à la fois par les hémorrhagies abondantes qui l’accompagnent et par la fièvre hectique qui survient au dernier degré.

La pellagre , qui est le résultat non d’une intoxication, mais d’un ensemble de conditions hygiéniques défavorables, finit par altérer la sensibilité, mais indirectement et par l’intermédiaire d’autres névroses. La pellagre en effet semble pouvoir se compliquer de toutes les formes de la folie: manie, mélancolie et surtout paralysie générale; bien souvent les fourmillements , les vertiges, l’obtusion de la sensibilité que présentent les pellagreux ne sont pas autre chose que le premier symptôme d’une paralysie générale qui suivra sans interruption sa marche progressive.

D’une manière générale, une alimentation insuffisante, des jeûnes, des veilles prolongées, des excès, quelle que soit leur nature, toutes les causes d’épuisement, en un

(1) Voy. Cazeaux. Traité des accouchements , 1853, p, 335.

mot, exercent une influence directe sur la sensibilité, soit en l’atteignant directement, soit en déterminant l’invasion de névroses qui s’accompagnent de troubles du sentiment.

4° Intoxications diverses.

Un grand nombre de substances, soit minérales, soit végétales, peuvent, une fois introduites dans l’économie, amener du côté de la sensibilité des troubles variables par leur nature et par leur durée.

Plomb . — L’anesthésie saturnine, plus commune que l’hyperesthésie, a été, dès l’année 1838, de la part de M. Tanquerel des Planches, l’objet d’un travail assezcomplet (1) ; mais, comme ceux qui l’avaient précédé dans cette étude, cet auteur regardait l’anesthésie comme un phénomène assez rare. M. Beau (2) a singulièrement modifié ces idées et démontré que, loin d’être rares, l’anesthésie et l’analgésie étaient pour ainsi dire un phénomène essentiel de la maladie.

La paralysie du sentiment produite par le plomb se présente du reste sous toutes les formes que nous 'avons signalées dans l’anesthésie en général. Elle peut envahir non-seulement les nerfs de sensibilité générale, mais encore les nerfs spéciaux : l’amaurose saturnine a été plusieurs fois observée.

Rarement générale, quelquefois hémiplégique, l’anesthésie saturnine est plus souvent circonscrite, occupant çà

(1) De l'anesthésie ou paralysie du sentiment produite par le plomb (Journ. V Expérience , 5 février 1 838, et Traité des maladies de plomb, 1839).

(2) Arch. méd loc. cit.

et là sur le tégument externe, surtout à la face postérieure de l’avant-bras, à l’épigastre, des places plus ou moins étendues. Tantôt l’anesthésie porte à la fois sur le sens du contact et sur le sens de la douleur, tantôt l’analgésie existe seule. Déjà nous avons eu occasion d’insister sur ces particularités et sur les conséquences physiologiques qui en ont été déduites.

Quant à l’hyperesthésie elle siège principalement au niveau de la paroi abdominale, et occupe à la fois la peau et les muscles. Les douleurs qui résultent des mouvements et de la pression des vêtements ou des couvertures viennent ainsi s’ajouter aux douleurs spontanées de la colique de plomb et à celles de Par thralgie (1) .

Les altérations de la sensibilité qui surviennent sous l’influence de l’intoxication saturnine n’offrent par ellesmêmes rien de spécial. La présence des symptômes concomitants, coliques, arthralgie, paralysies des extenseurs, liséré gengival, mettront sur la voie du diagnostic.

L’intoxication arsenicale détermine des paraplégies dont plusieurs exemples ont étéréunispar M. Raoul Leroy (d’Étiolles) (2). Or, dans tous les cas où les mouvements sont abolis, on a rencontré en même temps une abolition plus ou moins complète de la sensibilité : l’excitation cutanée électrique était perçue très incomplètement.

M. Imbert Gourbeyre (3) , tout en reconnaissant que la paralysie arsenicale atteint plus souvent le mouvement que

(1) Yoy. Gaz. des hôp., 7 janvier 1860, Traitement de la colique de plomb par la faradisation.

(2) Gaz. hebdom 1857, p. 141, De la paraplégie causée par l'arsenic.

(3) Imbert Gourbeyre, Gaz. méd., 1838, p. 5, 19, 59, 94.

le sentiment , a trouvé souvent ces deux formes associées et même a vu l’anesthésie exister seule.

Parmi les faits rapportés par M. Beaugrand (1), l’observation 111 de M. Basedow nous offre un exemple d’anesthésie sur laquelle l’auteur ne nous donne malheureusement pas de détails ; les accidents avaient été produits par les émanations provenant d’une tapisserie colorée par le vert de Scheele ou celui de Schweinfurt.

Les accidents déterminés par le mercure semblent atteindre plutôt la motilité que la sensibilité. Cette dernière cependant peut être plus ou moins aboiie dans le tremblement mercuriel, et les sujets offrent parfois des hallucinations.

Dans les différentes formes d’intoxication par l 'alcool on observe des modifications de la sensibilité. Dans le premier degré de l’ivresse, il y a une incontestable exaltation de l’intelligence et de tous les sens, mais bientôt les idées deviennent confuses, la sensibilité s’émousse, à tel point qu’on a vu des sujets supporter alors sans se plaindre des opérations longues et douloureuses. Dans le coma alcoolique, il y a abolition de toute sensation. Dans le delirium tremens, enfin, l’analgésie est si générale, qu’on la regarde comme un bon élément de diagnostic.

Je ne ferai que mentionner Y ergotisme qui détermine, outre la gangrène, des paralysies étendues du mouvement et du sentiment.

L’ingestion des substances narcotiques diminue la sensibilité à la douleur, et rend chaque jour à la thérapeutique d’immenses services : bien qu’une insensibilité com-

(1) Gaz . des hôp., 1 859.

I plète ne puisse d’ordinaire être obtenue par ce moyen i qu’à l’aide de hautes doses, Gerdy (1) a cité l’observation d’un jeune garçon qui, sous l’influence de 30 gram- I mes de sirop diacode, a été frappé d’une telle anesthésie ; qu’il a pu subir, sans manifester la moindre douleur, non- ? seulement la mutilation d’une partie de la face, mais en- | core des cautérisations étendues et profondes.

La belladone, le datura stramonium, la jusquiame, la mandragore, le haschich et les soianées viveuses en géné- I ral déterminent à doses toxiques des phénomènes bien connus: délire, hallucinations, dilatation de la pupille, obscurcissement de la vue. En général ces troubles sont passagers, cependant on a vu dans certains cas la cécité persister pendant trois ou quatre jours (2), alors même que les autres symptômes avaient disparu.

Le bromure de potassium, employé à fortes doses par M. Puche, qui en a donné jusqu’à 20 grammes à des malades atteints d’affections syphilitiques (3), amène de l’hébétude, de l’ivresse , des troubles de la vue et de l’ouïe. Il y a en même temps une titubation fort remarquable, et lorsqu’on continue pendant quelques jours l’emploi du médicament, la sensibilité s’émousse au point que l’on peut piquer, brûler la peau sans que les sujets éprouvent de douleur. Le bromure de potassium paraît agir à la fois comme anesthésique local et général, car le voile du palais, le pharynx, les amygdales, qui sont en contact direct

(1) Bulletin de thérapeutique , 1 854, p. 324.

(2) Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique et de matière médicale, t. II, p. 53 et 75.

(3) Trousseau et Pidoux, loc. cit.

avec la solation, peuvent être frappés d’insensibilité dès le soir du deuxième jour. Quand l'anesthésie tend à se généraliser, elle atteint également d’autres muqueuses telles que la conjonctive, et même les organes génito-urinaires, elle peut persister longtemps après la cessation du médicament.

Le sulfate de quinine exerce sur le système nerveux une action incontestable, ainsi que le prouvent les bourdonnements d’oreilles, l’affaiblissement de l’ouïe qui suivent l’administration d’une dose élevée de ce médicament. Cet affaiblissement de l’ouïe, habituellement passager, a été quelquefois incurable.

Le curare que l’on a vanté comme agent anesthésique ne possède aucune propriété de ce genre. Il agit non sur la sensibilité, mais sur les nerfs moteurs ; l’animal empoisonné par le curare et soumis à des excitations douloureuses, sent, mais ne peut le manifester (1). On a cité quelques cas de paralysies du mouvement du sentiment survenues à la suite de l’abus du copahu (2).

Le sulfure de carbone , employé sur une large échelle dans l’industrie du caoutchouc, donne lieu chez les ouvriers qui sont exposés à ses vapeurs, à des accidents sérieux bien étudiés par M, Delpech dans un mémoire lu à l’Académie de médecine (3). Du côté de la sensibilité générale, lourdeur de tête, céphalalgie plus ou moins vive, vertiges, courbature, douleurs rhumatoïdes, quelquefois

(1) Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses , 1857, p. 333.

(2) Yoy. Meynier, thèse inaug. 1859, p. 32.

(3) Séance du 15 janvier 1856 ; et broch. in-8. Paris, 1856,

des fourmillements, rarement de l’anesthésie ou de l’analgésie; du côté des sens spéciaux, cécité, surdité momentanée; tels sont les phénomènes qui ont été observés par ce médecin distingué, à côté de quelques troubles intellectuels, d’un peu de faiblesse musculaire, et de la perte des facultés génitales.

Ces accidents en général ont peu de gravité et disparaissent par de meilleures conditions hygiéniques ; cependant nous connaissons unfait dansîequeluneamaurose presque complète, développée dansde pareilles conditions, persistait encore après plusieurs mois de cessation de travail. L’examen à l’ophthalmoscope n’avait rien fait découvrir ; le malade mourut inopinément de rupture d’anévrysme de l’aorte, et à l’autopsie il fut impossible de rattacher la perte de la vue à une lésion appréciable de l’œil, du nerf optique ou de l’encéphale. 11 ne faudrait donc pas compter sur une terminaison constamment heureuse, malgré l’absence de toute lésion organique.

Acide carbonique. — Les recherches deM. Ozanam (1), celles de M. Iïerpin (de Metz) (2) et de M. Scoutetten ont démontré les propriétés anesthésiques des inhalations d’acide carbonique pur ou mêlé à l’air. Après une période d’excitation très courte survient une insensibilité profonde, qui s’accompagne de résolution musculaire, de ralentissement du pouls, et ne se maintient d’ailleurs que si l’on a soin de prolonger les inhalations.

Un fait observé par M. Boussingault (3), dans un voyage

(1) Séance de l’Académie des sciences du 22 février 1858.

(2) Acad, des sciences , 22 mars 1858.

(3) Claude Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses , 1857, p. 143.

qu’il fit à la Nouvelle-Grenade, vient confirmer encore a réalité de l’action exercée par l’acide carbonique sur la sensibilité: des ouvriers exploitant un gisement de soufre, dans des galeries dont l’air contenait une proportion considérable d’acide carbonique, finissaient presque tous par perdre la vue.

Si maintenant nous rapprochons de ces faits l’opinion habilement soutenue par les recherches et les expériences de M. Faure (1), que l’anesthésie est la conséquence, non de l’action propre des anesthésiques sur l’organisme, mais d’un état d’asphyxie déterminé par une action directe de ces corps sur les organes respiratoires, nous constaterons sans étonnement que dans l’asphyxie avancée, quelle que soit d’ailleurs sa cause, vapeur de charbon ou obstacle mécanique à l’entrée de l’air dans les poumons, la sensibilité finit par s’abolir complètement.

M. Bouchut a recherché l’anesthésie dans la troisième période, ou période asphyxique du croup, et il a voulu faire de ce signe une indication pour la trachéotomie; mais des recherches ultérieures sont loin d’avoir confirmé l’importance et l’exactitude de cette opinion.

J/acide cyanhydrique au centième, la liqueur des Hollandais, l’éther iodhydrique, l’éther nitrique, l’aldéhyde, la benzine jouissent à des degrés inégaux, et avec quelques variétés dans leur mode d’action, de la propriété de déterminer l’anesthésie par leurs inhalations.

Mais aucune de ces substances ne possède une action comparable à celle de Y éther, et surtout du chloroforme ,

(1) Académie de médecine, séance du 6 juillet 4 858.

dont ^introduction dans la pratique chirurgicale constitue une des grandes découvertes de notre siècle.

C’est en 1846 que furent découvertes les propriétés des inhalations éthérées; en 1848, à l’éther fut substitué le chloroforme, agent plus actif et d’un effet plus sûr, dont l’emploi, à Paris du moins, est seul resté dans la pratique. Nous ne pouvons entrer ici dans de longs détails sur les propriétés de l’action physiologique de ces deux substances ; disons seulement qu’à l’exemple de Blandin et de IM. Jobert (de Lamballe) on peut, dans l’éthérisation, distinguer trois périodes.

La première période, beaucoup plus accentuée avec l’éther qu’avec le chloroforme, est caractérisée par de l’exaltation de la sensibilité, de l’agitation, des mouvements désordonnés ; dans une seconde période, la vue s’obscurcit, les idées deviennent moins nettes, la sensibilité devient de plus en plus obtuse, bientôt même le sujet est insensible aux excitations extérieures, aux pincements, aux piqûres: le sommeil anesthésique est complet; dans la dernière période, il y a immobilité, résolution et coma :

I alors, suivant les recherches de MM. Longet et Flourens, la moelle allongée survit seule dans son action.

L’anesthésie que procurent l’éther et le chloroforme est générale, et porte sur tous les tissus. Dans certains cas cependant la sensibilité à la douleur paraît seule abolie. On a vu des malades qui, pendant une opération, sentaient distinctement le contact du couteau, des aiguilles, sans percevoir cependant de douleur.

L’anesthésie par l’éther et le chloroforme cesse peu de minutes après les inhalations; elle constitue, non-seule-

ment en chirurgie, mais encore en médecine, une méthode importante qui permet d’agir énergiquement sur l’élément douleur et dans le cas de convulsion, d’excitation violente, de déterminer une puissante sédation. Nous ne pouvons qu’indiquer ce sujet qui mériterait de nombreux développements.

Existe-t-il certaines substances ou certains moyens thérapeutiques capables d’exalter ou d’abolir la sensibilité localement et sans agir sur tout l’organisme ? Le danger résultant quelquefois des inhalations de chloroforme donne à cette question de l’importance. D’expériences nombreuses dues à M. Aran (1), au docteur Hardy de Dublin (2), il semble résulter que les anesthésiques locaux, douches gazeuses, d’éther, de chloroforme, d’acide carbonique, donnent des résultats très variables. A part la réfrigération, dont l’action anesthésique locale est plus sûre, et que ces agents déterminent par leur contact, ils n’ont que peu d’influence sur la sensibilité physiologique des tissus, mais ils ont rendu réellement quelques services dans les cas où ils ont été appliqués à la surface des muqueuses ou bien sur la peau douloureuse et privée de son épiderme.

C’est ainsi que dans les inhalations de chloroforme, la bouche, le pharynx sont les premiers frappés d’anesthésie, et que les douches d’acide carbonique, employées dans les affections utérines, ont amené une diminution manifeste dans les douleurs (3).

(1) Archives de médecine, 4e série, t. XXV, p. 245.

(2) The Dublin Qualerly Journal , novembre 1 853.

(3) Voy. Follin, Archiv. méd. , 5e série, t. VIII, p. 608; et Ch. Bernard, Archiv. méd,, 5e série, t. X, p. 526.

Notons en passant l’électricité d’induction récemment employée comme anesthésique dans l’odontalgie, dans l’avulsion des dents et dans plusieurs opérations de petite chirurgie; des faits publiés jusqu’à ce jour, il semble résulter qu’elle a été dans certains cas manifestement avantageuse (1).

5° Névroses.

On rencontre des altérations de la sensibilité dans la plupart des névroses. En effet, bien que chaque forme de névrose soit caractérisée par un élément symptomatique prédominant, paralysie, convulsions, vésanie, on constate bien vite par une analyse attentive qu’à côté du symptôme principal viennent se placer des symptômes secondaires, empruntés aux catégories voisines.

C’est ainsi que les vésanies sont associées très souvent à de profondes modifications de la sensibilité ou de la mobilité, comme dans la mélancolie, dans la paralysie générale. C’est ainsi que l’hystérie, maladie convulsive, s’accompagne de paralysies musculaires, de troubles de la sensibilité et même de quelques modifications de l’intelligence. Cette remarque est de tous points applicable à l’épilepsie, et j’ai essayé de prouver autre part que dans la chorée des troubles intellectuels très manifestes et plus fréquents qu’on ne l’admettait jusqu’alors, venaient se joindre aux troubles de la mobilité et de la sensibilité.

Aussi faudrait-il passer en revue toutes les névroses, soit locales, soit générales, si nous voulions étudier en dé-

(1) Séance de l’Acad. de médecine, 5 et 12 octobre 1858 [Gaz. des hôpit ., 1858, p. 338, 498, 536, 589.

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tail l’influence qu’elles exercent sur les troubles du sentiment. Contentons-nous, dans un sujet aussi vaste, des principales indications.

Notons d’abord certaines névralgies, comme la sciatique, qui peuvent être suivies d’analgésie (1), certaines paralysies partielles qui, tout en portant principalement sur les nerfs de mouvement, exercent nécessairement de l’influence sur la sensibilité, en raison des anastomoses incessantes des filets sensitifs et des filets moteurs.

C’est ainsi que dans la paralysie du nerf facial on observe quelques points douloureux, surtout derrière l’oreille, à cause de l’anastomose avec le nerf auriculo-temporal. De même, dans certaines paralysies dites rhumatismales, des extrémités, et surtout des extrémités supérieures, à côté d’une impuissance musculaire manifeste, nous constatons des fourmillements, de l’engourdissement, des douleurs le long des filets nerveux et une obtusion remarquable de la sensibilité.

Le même fait s’observe dans la contracture des extrémités, et dans cette affection singulière désignée sous le nom d’acrodynie, qui a régné épidémiquement à Paris de 1828 à 1830. 1 /acrodynie s’accompagnait d’engourdissements, de fourmillements, d’une sensation de froid ou de chaleur, ou même d’une telle exaltation de la sensibilité, que le moindre contact ne pouvait être supporté. Parfois, au contraire, le tact était obtus au point que les malades ne pouvaient discerner les objets qui étaient placés entre leurs mains (2).

(1) Delacour, thèse citée.

(2) Diclionn. en 30 vol , art. Acrodynie.

L'influence des névroses générales sur la production des troubles de la sensibilité est autrement importante.

\ * hystérie est peut-être de toutes les névroses celle qui présente les troubles de la sensibilité les plus nombreux et les plus variés. L’anesthésie hystérique, signalée dès 1846 par M. Gendrin comme un phénomène constant, manque en effet bien rarement. Elle se retrouve aussi bien dans les formes bénignes désignées sous le nom d’hystéricisme, que dans les variétés les plus graves qui s’accompagnent d’accès convulsifs avec perte de connaissance. Pour M. Briquet et M. Aug. Voisin (1), cette dernière condition joue un rôle important dans la production de l’anesthésie. « L’anesthésie cutanée, considérée dans l’hystérie, sup- » pose une attaque avec perte de connaissance. »

L’anesthésie hystérique offre des variétés infinies dans

son aspect, dans son siège et dans sa durée. Elle peut être

passagère ou tenace comme dans les formes graves de l’hystérie, où elle persiste plusieurs années. Bien plus fréquente à gauche qu’à droite, elle peut occuper des points très circonscrits ou envahir toute une moitié des corps, et même toute l’enveloppe cutanée ainsi que les nerfs spéciaux; elle alterne avec fhyperesthésie, et offre des lésions isolées et distinctes du sens de la température, du sens de la douleur, du sens de l’activité musculaire.

Ce que MM. Gendrin et Briquet ont fait pour l’hystérie, devrait être étendu à la plupart des névroses. Les observations de chaque jour portent à croire que l’on arriverait ainsi à poser en règle générale l’existence de troubles

(1) Gaz. hebdom 1858.

nombreux de la sensibilité dans la plupart des alîeclions nerveuses. On a signalé, et j’ai plusieurs fois vérifié la vérité de cette assertion, l’existence de l’analgésie et de l’anesthésie dans la chorée, dans l’épilepsie, et l’on sait combien est profonde, dans cette dernière maladie, au moment de l’accès, l’insensibilité aux excitants les plus douloureux. Dans la mélancolie avec stupeur, l’anesthésie est la règle ; elle est très fréquente, nous l’avons indiqué déjà, dans l’hypochondrie, dans la plupart des formes d’aliénation mentale, et l’insensibilité la plus absolue aux objets extérieurs constitue un symptôme caractéristique de l’extase et de la catalepsie.

Peut-être faut-il rapprocher de ces diverses névroses tous les états morbides qui offrent pour symptôme dominant un violent délire, lequel concentre et épuise à lui seul toute l’activité nerveuse; c’est ainsi qu’en décrivant le délire nerveux, Dupuytren insistait sur l’insensibilité absolue des malades qui se levaient de leur lit et marchaient sans douleur sur leur tibia fracturé. Par un mécanisme analogue, une concentration intellectuelle énergique, une contention d’esprit soutenue, un effort suprême de volonté peuvent momentanément rendre insensible à la douleur, ainsi que le prouvent bien des faits qui appartiennent à la médecine autant qu’à l’histoire.

Terminons enfin l’étude des causes des altérations de la sensibilité par quelques mots sur un état fort singulier qui, depuis quelques mois, a vivement attiré l’attention, je veux parler de l 'hypnotisme.

Le livre de Braid, l’article de Carpenter dans V Encyclopédie de Todd, les notes de la Physiologie de Millier

celles de la Physiologie de MM. Béraud et Robin, l’article du Dictionnaire de Nysten, par MM. Littré et Robin, et enfin les communications de MM. Azam, Broca, Follin, Velpeau, Verneuil, etc., sont les principaux travaux à consulter sur ce sujet.

Nous n’examinerons, parmi les phénomènes de l’hypnotisme, que l’anesthésie et l’hyperesthésie, laissant de côté la catalepsie et la suggestion.

Chez un sujet que l’on parvient à hypnotiser, soit par la fixation d’un objet brillant tenu à peu de distance des yeux, soit par les passes dites magnétiques , il peut survenir des troubles de la sensibilité. Ces troubles ne se présentent pas constamment; chez certains sujets, ils sont si légers qu’il est bien difficile d’en tenir compte dans une expérimentation sérieuse. Lorsqu’ils viennent à se produire, il peut arriver que l’anesthésie et l’hyperesthésie se trouvent réunies ; elles affectent alors des organes différents, la sensibilité étant le plus souvent abolie dans la peau, tandis qu’elle est surexcitée dans les organes des sens.

L’anesthésie peut exister seule; elle se montre tantôt avant, tantôt après la période d’excitation. Braid admet que le plus souvent il y a d’abord excitation, puis anesthésie; M. Azam a observé plus fréquemment l’ordre contraire (1). Les hypnotisés, pendant la période d’anesthésie, ne sont sensibles ni aux pincements violents, ni aux vapeurs ammoniacales, ni à la transfixion d’un pli de la peau par une aiguille, etc.

(1) Archives de médecine, janvier 1860, p. 12.

La durée de cette période peut être d’une demi-heure, sans la moindre fatigue, ainsi que MM. Velpeau, Fol lin , Natalis Guillot, etc., en ont rapporté des exemples. L’insensibilité envahit non-seulement la peau, mais encore les parties situées profondément.

Quant aux tentatives qui ont été faites pour utiliser, dans la pratique chirurgicale, l’anesthésie due à l’hypnotisme, à part quelques opérations peu importantes et une amputation de cuisse pratiquée sans douleur (1), (ce fait lui-même est discutable), nous croyons pouvoir déclarer qu’elles n’ont pas donné des résultats très satisfaisants. En effet, beaucoup de sujets, parmi les hommes surtout, sont réfractaires aux procédés employés jusqu’à ce jour : de plus on n’est jamais sûr d’obtenir une anesthésie assez longue pour que l’opération puisse être terminée avant la période d’hyperesthésie. Aussi l’hypnotisme ne nous paraît applicable que dans des cas spéciaux, et très limités, et déjà même s’est apaisé le bruit qui s’était élevé autour de lui.

Enfin, chez des sujets atteints de névroses et soumis à une opération , avant d’attribuer à l’hypnotisme l’insensibilité à la douleur, il est prudent de s’assurer qu’il n’existe pas habituellement une analgésie. J’ai commis il y a quelque temps une méprise de ce genre : après avoir hypnotisé un sujet atteint de manie chronique, je lui fis appliquer un large cautère et constatai que le patient ne donnait aucun signe de douleur; je crus à un succès complet, mais le lendemain en examinant de nouveau le

(1) Voy. Gaz. hebdorn 30 décembre 1859.

malade, sans avoir essayé de l’endormir, je m’aperçus qu’il était atteint de l’analgésie la plus complète et la mieux caractérisée.

L’hyperesthésie chez les hypnotisés existe dans la peau et dans les organes des sens, excepté dans celui de la vue. « Elle se montre d’une manière moins constante que l’anesthésie; elle porte surtout sur le sens de la température et sur le sens musculaire, dont elle démontre l’existence d’une manière irréfragable. » (Azam, lococitato .)

L’ouïe atteint une telle sensibilité, qu’une conversation peut être entendue à un étage inférieur; le bruit de la voix, celui de la voiture qui roule, produisent un effet désagréable sur la personne endormie. Le bruit d’une montre est entendu à vingt-cinq pieds de distance. L’odorat acquiert une grande puissance ; une odeur très faible est facilement perçue et détermine chez les malades des mouvements pour l’éviter. Le goût se développe d’une manière analogue.

« Le sens musculaire acquiert une telle finesse, que j’ai vu se répéter devant moi les choses étranges racontées du somnambulisme spontané et de beaucoup de sujets dits magnétiques. J’ai vu écrire très correctement en interposant un gros livre entre le visage et le papier ; j’ai vu enfiler une aiguille très fine dans la même position ; marcher dans un appartement les yeux absolument fermés et bandés : tout cela sans autre guide réel que la résistance de l’air, et la précision parfaite des mouvements, guidés par le sens musculaire hyperesthésié. » (Azam, loco citato , page 15. )

Quant au sens de la température, en plaçant à 30

ou 40 centimètres de distance, derrière le sujet hypnotisé, la main ouverte ou un corps chaud, le patient accuse immédiatement la sensation de chaud ou de froid, et si cette sensation est assez forte pour devenir pénible, le malade cherche à l’éviter.

Dans les cas de somnambulisme, comme dans celui rapporté récemment par 1VJ. Mesnet (1), on retrouve les mêmes phénomènes d’anesthésie et d’hyperesthésie ; il serait superflu d’y revenir. Ces faits rapprochent encore l’hypnotisme du somnambulisme, ils établissent un lien nouveau entre ces états morbides qui offrent déjà tant de points analogues.

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