PROPRIÉTÉ CHIMIQUE ET PHYSIOLOGIQUE
La Strychnine est un alcaloïde qui existe dans la noi'co vomique et les diverses espèces du genre slrychnos, la fève de Saint-Ignace, le bois Coulevré, etc. (1).
Ses caractères chimiques sont les suivants : elle forme des cristaux prismatiques, Lianes, presque insolubles dans l'eau, peu solubles dans l'éther et les huiles grasses, mais solubles dans Talcool. La strychnine précipite presque toutes les bases organiques alcalines.
Combinée avec les acides, elle forme des sels très -facilement solubles, et ce n'est que sous cette forme qu'elle est employée en médecine aussi bien à l'intérieur que par la méthode hypodermique dans le traitement des amauroses.
Tous les sels de strychnine sont solubles au même degré, ou à peu près, et nous employons de préférence le sulfate, le nitrate et le chlorhydrate de strychnine. Ils précipitent par le tannin et les alcalis, tandis que l'oxalale et le tartrate ne les précipitent point.
L'action physiologique de la strychnine est très-caractéristique et n'appartient qu'à cette seule plante. Peu après l'administration de ce poison, l'individu éprouve une sensation de vertige, qui est bientôt suivie d'une roideur dans les
(1) Trousseau et Pidou.x. Traité de thérapeutique, t. I.
muscles du cou et de la mâchoire. Les mêmes ijliénomônes envahissent ensuite les muscles de l'abdomen, du pharynx et de tout le corps, et si la dose était très-forte, on voit apparaître des phénomènes convulsils des plus graves. D'abord ce sont de petites secouses convulsives, qui passent comme des éclairs, et qui se transforment ensuite en secousses tétaniques terribles, la rigidité tétanique s'empare de tout le corps, la respiration cesse et la mort s'ensuit.
Lorsque les doses de ce poison sont plus faibles, les phénomènes toxiques sont naturellement bien moins forts, des accidents couvulsifs ou tétaniques n'apparaissent que partiellement dans quelques groupes de muscles et se dissipent complètement en ne laissant qu'un certain degré de lassitude générale.
Administrée ,à des doses médicamenteuses, la strychnine est très-bien supportée et n'amène aucun accident grave. Injectée dans la région périorbi taire ou appliquée sur une peau dénudée parle vésicatoire, elle provoque des phénomènes oculaires très-caractéristiques que nous allons analyser ici d'une manière toute spéciale.
Les premiers effets de ce médicament se traduisent par un serrement dans les tempes, fourmillement dans la face, la nuque et puis dans le corps entier. En même temps les malades éprouvent des éblouissements, des étincelles, bluettes et des des éclairs de toute sorte qui passent constamment devant les yeux. Tous ces phénomènes visuels apparaissent dans l'intoxication générale, mais on les voit surtout se développer après que l'on a injecté la strychnine dans la région temporale.
Braun (1) a expérimenté l'action de la strychnine instillée directement dans l'œil, et il a démontré que ce poison s'absorbe tout aussi rapidement par la conjonctivite que par d'autres muqueuses, et qu'on voit survenir des accidents toxiques généraux, tels que tétanos, convulsion, etc. L'animal peut même mourir si la dose était par trop élevée. Dans toutes ces expé-
(I) Braan, Arch. f, Ophlhalm. v. Granf. Bd. V, Ablli. 2, p. 125,
d64 DES AMBLYOPIES ET DES AMAUBOSES TOXIQUES,
riences, la pupille subit, selon Brauu, une dilatation assez notable.
Mais cette action mydriatique de la strychnine m'a paru erronée et depuis que j'en pratique les injections hypodermiques, je n'ai jamais observé autre chose que l'état normal de la pupille, ou quelquefois un léger spasme de cette ouverture. Les expériences que j'ai faites en 1872 sur les lapins, soit par l'instillation dans l'œil, soit par des injections hypodermiques, m'ont démontré qu'il y a plutôt une tendance au myosis.
J'ai voulu aujourd'hui faire de nouvelles expériences à ce sujet et j'ai prié le C" Mengin de faire la contre-épreuve. Le résultat de CCS recherches a été on ne peut plus concluant; sous l'influence de la strychnine instihée dans l'œil la pupille se rétrécie. Bien plus, M. Mengin a remarqué que ce poison agit sur les vaisseaux de la papille et de la rétine en y amenant un tel degré de spasme, que la papille devient complètement blanche, anémiée.
La note ci-jomte de M. Mengin montre les détaih très-intéressants de cette expérimentation. La solution de sulfate de strychnine a été employée au \ /4 :
Le 6 mai. Lapin adulte, vigoiu-eux, papilles très-vasculaires, rosées, surtout à leur périphérie. Les vaisseaux sont accompagnés de nombreuses petites artérioles que l'on peut compter à l'image renversée au nombre de 10 à 12.
Dans la papille même on voit environ une quinzaine de petites artérioles provenant d'origine cérébrale et accompagnant la substance du nerf optique; on peut compter 6 de ces petites artérioles se détachant très-nettement sur la papille.
Expérience faite sur l'œil droit. Pupille 5 millim. de diamètre.
A 9 h. Instillations de 2 gouttes.
A 9 h. 5'. Aucun changement ne s'est produit, j'instille de nouveau 3 gouttes, total : 5 gouttes en 5 minutes. A 9 h. 10'. La pupille se rétrécit un peu et la papille com-
Sulfate de strychnine Eau distillée
pnOPRLÉTÉ CHIMIQUE ET PHYSIOLOGIQUE DE LA STRYCHNINE. 165
menée à devenir anémiée, elle pâlit manifestement et les petits vaisseaux commencent à disparaître.
A 9 h. 15' (un quart d'heure après le commencement des instillations). Contractures violentes des membres se manifestant surtout dans les muscles extenseurs.
La pupille se coniracte et n'a plus que 2 millim. de diamètre au lieu de 5 qu'elle avait au début.
La papille droite est complètement Manche, tous les petits vaisseaux ont disparu, tant ceux qui accompagnaient les grosses artères amsi que les petits qui étaient au centre de la papille.
Les artères principales ont manifestemenl diminué de volume.
AToBil gauche, la papille est restée normale, le réseau vasculaire idem; mais la pupille semble cependant être un peu moins rosée qu'au début.
A 9 h. 20'. Le lapin est mort; membres dans l'extension.
Conclusion. 15 minutes après l'instillation de 5 gouttes : contraction de la papille; anémie de la pupille ; diminution du calibre des gros vaisseaux et disparition des petits vaisseaux.
Mais en dehors de l'action constrictive sur la pupille ainsi que sur les vaisseaux de la rétine, on observe un effet excitant très-énergique et immédiat sur les fibres nerveuses de la rétine et du nerf optique. Cette propriété a été démontrée depuis de longues années.
L'effet physiologique de la strychnine sur l'œil sain a été surtout très-bien étudiée par Hippel (1), sur lui-même. Après avoir fait une série d'injections anx tempes et aux bras, d'une solution de nitrate de strychnine à la doso de 2 à 3 milligr. chaque fois, il a formulé les conclusions suivantes :
1** La strychnine n'a pas d'action sur les sensations lumineuses proprement dites;
2° Elle augmente la sensation périphérique de la rétine pour la couleur bleue;
3« Elle augmente l'étendue du champ visuel périphérique, ue même qu'elle rend l'acuité visuelle périphérique plus intense.
4» La strychnine n'a pas d'action sur l'accommodation ;
(I) Hippel. Berlin. Klin. Wochenschrifl, 1873, n» \h.
166 DES AMRLYOPIES ET DES y\MAUROSES TOXIQUES.
5° Elle n'a pas d'effet sur les sensations subjectives de la vision.
Le Rouire (1) affirme dans sa thèse de doctorat, que le professeur Santi, du Val-de-Grdce, a répété ces mêmes expériences sur lui-même et qu'il n'a pu que confirmer la justesse de ces recherches.
ARTICLE IL
Déjà Bretonneau avait essayé de combattre l'amaurose saturnine par la noix vomique. Plus tard, Midlemure, Andersoii, Liston (ArcJi. gén. de méd., t. XXII, p. S48) et Miquel conseillèrent la strychnine dans les différentes formes d'amauroses. Ces auteurs avaient commencé d'administrer ce médicament par la méthode endermique, en appliquant sur la tempe et au-dessus du sourcil de petits vésicatoires , qu'ils recouvraient ensuite de sulfate de strychnine. Les résultats que ces auteurs avaient obtenus paraissaient assez concluants pour qu'on en généralisât l'application.
C'est à partir de cette époque que l'usage de la strychnine a été introduite dans la thérapeutique ophthalmologique. Verlegh lit connaître en 1843 la guérison d'une amaurose par ce médicament employé sous forme de vaccination. Il en fait dissoudre 0,03 centigr. dans deux gouttes d'eau, et pratique des piqûres au pourtour de l'œil au moyen d'une lancette trempée dans cette solution. Il commençait par 12 piqûres et arrivait rapidement jusqu'à 30. Dans une observation qu'il rapporte (3), on a usé 0,55 centigr. de strychnine et la guérison était complote.
Desmarres père (3) ne partagea pas cet enthousiasme. « Plu-
(1) Roiiire, De l'atrophie papillaire taliétiouc, tlièso, IS'ib
(2) Vorlegli. Annales d'oculist., t. XI, p -17.
(3) Dcjmarres pàrc. Traité des maladies des yeux, l. III, p. î)72, 185S.
sieurs fois j'ai répété, dii-il, les expériences de M. Verlegh sulfate de strychnine, et je n'ai pu obtenir ni un succès, ni avec le même l'ombre d'une amélioration. « Cet éminent maître a eu recours au lactate de strychnine et dans un cas d'amaurose asthénique, comme on l'appelait avant la découverte de l'ophthalmoscope , et il en obtint une guérison complète, mais « depuis, je n'ai plus enregistré lui seul résultat heureux. »
Cette opinion a d'autant plus de valeur, qu'elle a été exprimée en 1858, par conséquent sept ans après la découverte de l'ophthalmoscope, ce qui démontre que le D"" Desmarres a appliqué ces inoculations de strychnine aux cas d'atrophies papillaires, et l'efficacité du médicament lui-même ee trouve par cela même jugé et condamné.
Néanmoins, on ne s'est pas arrêté sur ce jugement, et quelques auteurs, entre autres Talko et Fremineau publièrent de nouveaux laits de guérison d'amblyopie par le même médicament employé sous une autre forme, en injections hypodermiques. Ces faits étaient on ne peut plus concluants, et ils encouragèrent Naegele à les refaire sur une grande échelle.
II publia dans un travail tout spécial les résultats de ses recherches en démontrant qu'on peut en tirer des avantages tres-considérables dans le traitement de certaines amblyopies et amauroses.
L'auteur cite à l'appui les cas suivants :
1" Une amaurose complète survenue chez un enfant de 8 ans à la suite de la rougeole, et qui ne présentait aucune lésion ophthalmoscopique, a été complètement guéri après 4 injections hypodermiques de nitrate de strychnine, à peu près 2 milligrammes à chaque injection .
Un jeune homme de io ans, aveugle de naissance pour les couleurSj fut guéri après deux injections?
Les injections de strychnine parurent à Naegele donner d'excellents résultats dans les amauroses traumatiques, dans les amblyopies toxiques, dans des paralysies essentielles de la réline et dans les atrophies de la papille optique surtout au début.
Mais l'auteur n'a pas manqué d'ajouter une restriction des plus justes, que les atrophies papillaires de cause cérébrale ou spinale se présentent moins à l'action de ce médicament.
Des recherches aussi conciencieuses durent naturellement éveiller l'attention de tous les praticiens, et l'application de la strychnine dans le traitement des amauroses est devenue en effet, à partir de cette époque, un moyen presque spécifique contre les amauroses et les amblyopies de causes nerveuses, ainsi que contre les atrophies des papilles.
C'est ainsi que Quaglino (1) obtint une guérison d'une héméralopie avec rétrécissement du champ visuel, par des injections hypodermiques de nitrate de strychnine.
Ghisholm (2), qui a fait des recherches les plus nombreuses sur l'action delà strychnine, rapporte aussi une guérison trèsprompte d'une héméralopie datant de sept mois par des injections hypodermiques de strychnine.
Ces faits me pai-aissent très-.concluants, et il y a lieu d'espérer que des nouvelles expériences vont confirmer l'utilité de ce médicament dans une amblyopie qui est souvent très-tenace et qui, dans certaines endémies sévissant surtout parmi les marins ou les soldats de terre, résiste longtemps à tous les autres traitements.
Mais il n'en est pas toujours de même avec l'action de la strychnine sur d'autres amblyopies , et si nous analysons successivement tous les travaux qui ont été publiés sur cette matière, nous verrons qu'il existe une grande divergence d'opinions. Les uns, comme Wojnoff (3) et Hippel, considèrent ce moyen comme très-efficace dans tous les cas où le nerf optique se trouve atteint, nonobstant la nature et la cause de ce mal. C'est ainsi que Woinow déclare avoir obtenu cinquante-sept fois un succès complet sur soixante-seize cas soignés par lui! Et il rapporte à l'appui des cas les plus variés. Dans un
(1) Quaglino. Annalidi Ottnlmologia. Anno IV, fasc. 1 et 2, p. 13S.
(2) Chisholra. Eye and Ear Infirmery, G janv. 1872 et The Lancet, )872.
(3) Wojnoiï. Ueber den Gebramh des Strijchnin bei Amblyopien [Archiv, Bd. XVIII, Abth. 2, p. 38.
cas, il s'agissait d'une amblyopie syphilitique avec trace de névrite optique. Dans un autre cas, il avait affaire à une amblyopie ataxique avec paralysie de la sixième paire. Les deux autres faits se rapportent à des amblyopies toxiques ou à une amblyopie posl 'partmn sans lésion.
Les faits rapportés par Hippel (1) sont encore plus surprenants. Cet auteur a employé les injections de strychnine dans trente-trois cas d'atrophie des papilles.
Seize fois sur trente-trois, les atrophies de la papille ont été améliorées ou guéries, ce quiest une proposition extraordinaire, et cette amélioi'ation, dit l'auteur, a été déjà obtenue après six ou huit injections hypodermiques de strychnine. C'est donc un moyeu, selon lui, presque spécial contre une atrophie des papilles.
Il serait difficile aujourd'hui de soutenir celte thèse, car des milliers d'observations recueillies par les auteurs de tous les pays ont démontré que l'action de la strychnine est nulle dans toutes les atrophies papillaires et plus particulièrement dans toutes celles qui sont liées aux lésions de la moelle épinière. Le docteur Cohn (2) déclare avec raison que « l'action de la strychnine est nulle, dès que la dégénérescence des nerfs optiques a commencé. »
Haltenhoff (3) ne partage pas, non plus, l'opinion de Naegel et de Wojnow, sur l'action de ce médicament dans les atrophies spinales do la papille, et il n'a vu, pour son compte que des améliorations passagères.
Le travail de M. Haltenhoff appartient à la seconde catégorie, où l'atrophie spinale des papilles seule est exclue, mais où on attribue une efficacité très-grande de la strychnine dans toutes les atrophies des papilles, et notamment dans celles qui dépendent de la névrite optique, de la rétinite pigmentaire et dans les amblyopies sans lésions. Mais si la strychnine ne peut être d'aucune utilité sur une atrophie spinale, elle ne peut
(1) Hippel. Ann. d'ocu/ùl,, 1874.
(2) Cohn. Wiener medicinisclier ffochenschrifft, 1873, p. 959.
(3) Halteniiofî. La slnjchnine dans la thérapeutique oculaire. Genève, 187G.
170 DES AMBLYOPIES ET DES AMAUHOSES TOXIQUES.
pas avoiv plus d'action sur la rétinile pigmentaire, qui est une affection congénitale etprogressive en même leinps. Son efficiicité est d'autant moins possible, que, comme nous l'avons démontré plus ha.ut, la st]"ychnine agit sur les vaisseaux rétiniens en les contractant et ralentissant la circulation, ce qui ne peut être que nuisible dans une maladie, où le rétrécissement aihéromateux des vaisseaux et le ralentissement de la circulation constituent les phénomènes dominants dans la maladie.
Nos propres recherches sur cette matière nous permettent d'affirmer que la strychnine ne peut avoir aucune action -ur la rélinite pigmentaire. Dans les atrophies des papilles consécutives à la névrite optique, les injections de strychnine ont été aussi beaucoup préconisées par Gosselli (1) et Haltenhoif. Le premier de ces au leurs r.ipporte un cas d'araaurose avec névrite optique double rétrohulbaire, gi.ério très-rapidement par les injections de strychnine. Il s'agissait d'une jeune fille, âgée de 20 ans, qui perdit complètement la vue. Les injections de strychnine ont ramené entièrement la vue. • M. HaltenhoCf est aussi convaincu que M. Gossetti, que les injections de strycliniiic sont efficaces dans les atrophies des papilles par névrito optique. Pour cet auteur, la strychnine agit sur les lésions même prononcées en augmentant l'acuité visuelle. «L'action stimulante locale, "dit l'auteur, que la strychnine exerce, très-probablement, sur la rétine et le nerf opli'jue, en intéressant des fibres nerveuses d'une nutrition déjà défectueuse, mais encore pourvues de leur cylindre -axe intact, pourra donc y ramener la vie et la sensibilité, en relever les fonctions et par là môme la nutrition et l'état matéj'iel. «
Ces conclusions me paraissent un peu trop optimistes, et, quoique cet auteur soit arrivé à cette conclusion après avoir appliqué la strychnine dans 60 cas, dont 52 lui ont donné des résultais positifs, i! me semble, quant à moi, qu'aujourd'hui, du moins, il est permis d'aflirmer que la strychnine ne peut
(l) Gosselli. Aimali di Ollolmo/or/in, 1873.
PROPRllÎTÉS THÉRAPEUTIQUES DE LA STRYCHNINE. 171
nullement concourir au développement de nutrition clans les fibres nerveuses qui ont subi une altération matérielle quelconque. Il serait môme dangereux, sjlon moi, d'accepter un spécifique, quelconque contre les affections aussi variées dans leur nature et leurs causes que les atrophias de la papille.
Dépareilles doctrines entraînent fatalement sur une pente d'un empirisme aveugle, qui. au lieu de se préoccuper de la nature de la maladie et des causes qui ont pu la provoquer, cherchera à combattre le mal d'une manière empirique. On perdra ainsi souvent un temps précieux pour agir efficacement contre la cause de la maladie, en ne faisant qae des injections de strychnine.
Un fait tout récent, que je viens d'observer, prouve jusqu'à quel point ce traitement est dangereux et sans efficacité. Il s'agit d'un malade atteint aujourd'hui d'une atrophie complète de la papille optique droite, consécutive à un glaucome simple. Il a été soigné par un rie mes confrères de Paris, presque depuis le début de la maladie, par les injections de strychnine, et aujourd'hui la vue de cet œil est complètement éteinte. Notre confrère a-t-il reconnu la maladie et n'a-t-il pas confondu l'excavation de la papille, qui est peu prononcée, avec une atrophie progressive, ou bien a-t-il fait ces injections en suivant l'exemple do Wojnolî, je h'ai pu le savoir, mais ce qui est certain, c'est qu'on aurait dû tenter une iridectomie à temps qui esl encore le seul moyen rationnel dans cette maladie, même dans la forme de glaucome simple. Voici cette observation :
Observation. — M. S..., âgé de 60 ans, babitant Marseille, vint me consulter le 8 juin 1878, pour une cécité complète et absolue de l'œil droit. A l'extérieur, nous trouvons une légère dilatation de la pupille et une augmentation à peine appréciable de la densité de l'œil. La chambre antérieure est un peu terne, mais elie n'est point diminuée de profondeur. A l'éclairage oplithalmoscopique, nous constatons une atrophie de la papille avec une excavation très-marquée surtout dans toute l'étendue du bord externe. Néanmoins, les vaisseaux centraux présentent k peine de légers coudes, tandis que les vaisseaux collatéraux
172 DES AMBLYOPIES ET DES AMAUnOSËS TOXIQUES.
forment des crochets caractcrisLiques de l'excavation papillairc. Le malade nous raconte que c'est en décembre dernier qu'il s'était aperçu d'un trouble de la vue, et il e^t venu consulter un des ophthalmologlstes de Paris. Ce dernier avait soumis le malade au traitement exclusif des injections de strychnine, qui ont été administrées pendant six semaines consécutives. Le traitement nou-seulement n'amena point d'amélioration, mais la vue baissa rapidement jusqu'à la cécité complète. Plus de 30 injections de nitrate de strychnine ont été pratiquées au front et à la tempe, et le malade déclare n'avoir jamais ressenti ni éclairs ni amélioration même momentanée après ces injections.
Tel est le résultat de ce moyen empirique administré dans des atrophies de papilles de nature glaucomateuse. Il a été pourtant préconisé par Wojnoff et plusieurs autres auteurs. Nous doutons fort qu'on veuille essayer aujourd'hui la strychnine contre une maladie glaucomateuse, sous quelque forme que ce soit qu'elle se présente.
Mais, si les opinions ont été partagées au sujet de l'action de la strychnine dans toutes les affections organiques que nous avons examinées jusqu'à présent, tous, au contraire, paraissent être d'accord pour admettre l'efficacité de ce médicament dans les amblyopies sans lésion.
Haltenhoff déclare que c'est surtout dans les amblyopies centrales avec scotome central, sans lésion de la macula, qu'il a obtenu les résultats les plus éclatants. 11 a vu ainsi augmenter très-notablement l'acuité visuelle, de même que la perception colorée s'améliorer.
Bergh, Hippel, GhisholmetCohn ont obtenu des résultats des plus satisfaisants avec les injections de strychnine, toutes les fois qu'il s'agissait d'une amblyopie sans lésion, que ces amblyopies aient été dues à l'intoxication nicolique et alcoolique, ou qu'elles se soient développées spontanément par cause cen traie ou constitutionnelle quelconque.
Incontestablement, ce sont les conditions les plus favorables dans lesquelles la strcyhnine puisse agir, et les statistiques
très -nombreuses qui ont été publiées dans ces dernières années seuiblent le confirmer. Néanmoins, nous ne pouvons accepter sans réserve cette proposition pour les raisons suivantes. D'abord, si la strychnine a paru donner d'excellents résultats dans les amblyopies toxiques, c'est qu'on a dû soumettre ces malades à un régime qui à lui seul suffirait pour amener la guérison. Pour" mon compte, j'ai pu me convaincre que la strychnine seule reste sans et ocacité si on n'obtient pas du malade qu'il s'abstienne d'alcooliques et de tabac. Certainenent elle peut être considérée comme un des moyens accessoires, rationnels et utiles, au même titre que le bromure de potassium, l'opium, l'ésérine, etc. Mais il est bien loin d'avoir cette puissauce spéciale qu'on voulait lui atti-ibuer. Sans la strychnine, les amblyopies toxiques guérissent presque toujours par la seule abstinence des excès alcooliques et nicotiques, tandis que la strychnine restera sans efficacité si les conditions hygiéniques et le régime ne sont pas btrictement observés.
Dans les amblyopies hystériques, Hippel n'a pas pu obtenir aucune amélioration. En ce qui me concerne, je puis dire que la strychnine agit quelquefois favorablement dans ces amauroses, mais cet effet n'est que passager. C'est ainsi que j'ai donné des soins, en 1873, avec M. Noël Queneau de Mussy, à la Comtesse de C..., pour une anibliopie hystérique gauche, soignée par un de mes confrères ophthalmologistes pendant plusieurs mois, exclusivement au moyen des injections de strychnine. La malade nous affirma qu'elle obtenait un soulagerneni après chaque injection de strychnine, mais qu'après avoir subi ce traitement pendant trois mois, elle s'était trouvée avec la même faiblesse de la vue qu'au début du traitement. Nous avons soumis la malade, de concert avec M. le D' Gueneau de Mussy, au traitement ferrugineux et aux douches froides, et nous avons eu la satisfaction de la voir guérir après quatre mois de traitement.
Si les injections de strychnine ne donnent pas de très-grands résultats dans les amblyopies sans lésion dont la cause est connue, ce traitement n'est pas toujours très-heureux dans des
araauroses accidentelles et sans lésion, et où la cause n'a pas im être bien déterminée.
11 est vrai que M. Ghisholm (1) parle d'une dame devenue complètement aveugle après ses couches, dont la vue csl revenue après les injections de strychnine au point qu'elle pouvait lire, quoique ses papilles se fussent en partie atrophiées. Ilippel et HaltenlioiT client, à leur tour, des amhlyopies sans lésion et sans cause connue, guéries ou améliorées après quelques injections de strychnine. Néanmoins, les exceptions sont aussi fréquentes où ce traitement empirique est resté sans aucun effet.
Naus trouvons dans le mémoire de M. Bergh (2) un fait de ce genre, où les injections sous-cutanées de strychnine n'ont donné aucun résultat dans une amilyopie sans lésion. Pour mon compte, j'ai eu l'occasion d'appliquer ce traitement dans un cas où l'examen le plus attentif n'a permis de rien découvrir, soit du côté des yeux, soit du côté de la santé générale. N'ayant trouvé aucune cause de la maladie, j'ai eu recours aux injections sous-cutanées de strychnine, que j'ai portées successivement de 0",002 à 0,006 milligr. par jour. Chaque injection était suivie invariablement de phénomènes lumineux, tels qu'éclairs, étincelles, qui se prolongeaieut souvent pendant tonte la journée ; mais quant à la vision, elle est restée absolument nulle, comme le premier jour de traitement. Le nerf optique était, en apparence, complètement sain pendant plus de deux mois, puis peu à peu sa papille a blanchi, et aujourd'hui elle reste complètement atrophiée.
Voici, du reste, cette observation :
Observation. — Amaurose gauche spontanée sans lésion,
ayant abouti à une atrophie de la papille. — M. Du , âgé
de 28 ans, cuisinier, inscrit au n° 39,273 de mon livre d'observations, est atteint d'une amaurose absolue de l'œil gauche,
{{) Cliisholm. Ridimond and Luncnilk medimlJcimial , 1813. (2)13ergli. Traitement dr. l'amhli/opic par l'inJccHun sous-cutanée de slr;/chnine {Aun. d'oeidhtique, 1878, p. 261).
qui lui est survenue, dans la nuit du 18 mars 1878, sans douleur. L'œil droit est faible, par suite d'une cataracte polaire postérieure. Ayant examiné le malade pour la première fois le 16 avril, j'ai pu constater que la papille optique de l'œil gauche était complètement saine, et il s'agissait, par conséquent, d'une amaurose sans lésion. 11 n'y avait point, chez le malade, d'antécédents spécifiques; néanmoins nous avons prescrit au malade l'iodure de potassium, mais sans aucun résultat. Les vésicatoires volants appliqués sur la tempe gauche n'ont amené aucune modification. En outre, nous avons soumis le malade aux injections hypodermiques de nitrate de strychnine, 'à la dose suivante :
Nitrate de strychnine . . . 0,10centigr. Eau distillée 20 gr.
M. le D"" Mengin faisait tous les jours les injections de 3 gouttes, et on a augmenté successivement jusqu'à 10 gouttes par jour. Le résultat était toujours le même. Immédiatement, au bout de dix à quinze minutes, D... commençait à voir des éclairs dans l'œil, couleur de feu, qui duraient de une à cinq heures par jour. La durée d'éclairs était la même après 5 comme après 10 gouttes, mais la vue ne revenait point. Peu à peu la papille optique a blanchi.
Le 20 mai, nous avons remplacé les injections hypodermiques par des instillations dans l'œil de 1 à 3 gouttes par jour de cette même solution. Ces gouttes produisent l'effet analogue aux injections, mais moins vif. Le malade voit des lueurs rouges de 10 à 20 fois dans une heure, mais pas d'éclairs. Après les injections, il éprouvait des maux de tête depuis cinq heures du soir jusqu'au lendemain. Les gouttes ne font point souffrir et no provoquent aucune irritation dans l'œil ; la conjonctive les supporte parfaitement.
Cette observation confirme l'assertion émise par Hippel, que là où manquait la sensation lumineuse, aucune amélioration ne s'était produite sous l'inlluence de la médication strychninée.
176 DKS AMBLYOPIES KT DES AMAUUOSES TOXIQUES.