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IX .MEXOrANT DEVANT 1, ECr.lSE

(CON rCMASSA.)

176 DES A^DKS AU l'AR A.

I.a (lislaïu'c ciilrc Coll(llmas^a et Cajamarca peut être évaluée à un peu plus l\c conl kilonièlres en pavs presque désert On ne rencontre, sur ce lon{j parcours, qu'un seul hameau, la Majjdalena, et le tambo de Moyopata où je comptais passer la nuit. Le terme de tamho, emprunté à l'idiome quechua, désigne une simple hutte en branchages ou en torchis. Labri, très rudimentaire, est le plus souvent inhabité. Parfois cependant, il sert de refuge aux vaqueros conduisant lein- bétail à la côte, ou à quelque famille indienne, qui v réside le temps d ensemencer ou de récolter aux alentours un carré de pommes de terre ou de inaïs.

L étape fut très rude. Le sentier, tour ii tour plongeant au fond des gorges et escaladant les crêtes, franchit une triple chahie. Partis de Conlumassa au petit jour, nous avions cheminé dix heures avant d'arriver à l'extrémité du plateau dominant la vallée de la Magdalena, dont la brume du soir commençait à voiler les profondeurs. En face de nous se dressait le dernier rempart à gravir pour alteindie le plateau de Cajamarca. Les innombrables lacets du sentier ravaient la paroi sondjre et semblaient monter ii linfmi jusqu aux étoiles. Un courant d air frais descendait avec le crépuscule. Comme nous allions mettre pied à terre, une troupe de tarucos, daims des sierras, bondit d'un pli de terrain, huma la brise et s'arrêta une minute en travers du chemin, à vingt pas de nous, sans paraître se soucier de notre approche. L'ombre, à vrai dire, eût rendu un coup de fusil peu redoutable. ^lais je ne crois pas que, même au grand jour, j eusse tenté d abattre une de ces jolies betes si peu défiantes.

Le tand)o était occupé par une dizaine dindi\idus en (lain d achever leur rc{)as du soir, accroupis autour d'un feu mourant, dans une fumée opaque. Le menu, des plus simples, se composait d'épis de mais bouillis,

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assaisonnés d'une pàlée de pommes de terre froide et légèrement ["ermentce.

Le {{ite n'avait rien d'altravant, et je dressai ma tente à distance respectueuse. L'obscurité n'est point propice à ce {jenre de travail, et la tente fut plantée un peu de {]uin{;ois. Mais elle était mieux close et, sans conliedit, autrement confortable que la meilleure lial)ilalion à vinf;t lieues à la ronde. Le café pris, au moment où je m insinuais pour la nuil dans mon sac en peau de mouton, j eus la surprise d'une sérénade. Le son rauque dvmc flùle champêtre dominait le bruit du vent, 1 aboiement des chiens et les piétinements des mules ii 1 entrave. Mes voisins charmaient leur veillée par des variations sur la quena.

C'est la flûte indienne. Taillée dans un roseau, elle est ouverte aux deux extrémités, percée de cinq trous dans sa partie supérieure et d'un sixième sur le côté. Une longue pratique et une patience à toute épreuve sont requises de qui prétend tirer une note d un semblable instrument. Encore est-il difficile de lui demander autre chose qu une mélopée en mineur, des demi-tons langoureux. Il sert d ordinaire à accompagner les plaintifs yaravis, mélodies populaires d un tour original et naïf qui datent d une époque très antérieure à la conquête espagnole.

La (jnena pourtant, s il fallait en croire la tradition, serait d origne beaucoup plus moderne; car elle a sa légende, que chacun, petit ou grand, de rÉ({uateur au Gbili, est ;i même de vous dire avec de faibles ^ariantes. Elle relate les amours tragiques d un cholo et d une hlle d Espagne. Leur nom, le lieu du drame, autant de détails que les conteurs négligent. Ils ne sont afbrmalifs que sur un point, à savoir que la chose se passait peu d'années après la conquête, que le jeune homme était bien tourné, la demoiselle accomplie, et qu'on s'aimait éperdument. Mais les infortunés avaient compté sans le préjugé de race. Celui-ci, à dire vrai, n a jamais été très vivace au Pérou, du moins aux débuts de roccuj)ation espagnole, à en juger par les nombreux mariages réguliers contractés entre Européens et Indiennes, unions que le gouvernement de la métropole encourageait de

loiil son pouvoir. Nous eu avons la preuve dans les délibérations du Conseil de> Indes, et dans une ordonnanee de Philippe II enjoi.;;iiant aux viee-rois de favoriser la fusion des deux peuples. Cependant, au mépris de ces inslruclions (pii téuioi{;naienl, on doil le reconnaître, d lui senliinenl très net des nécessités coloniales, il ne manquait pas de familles, nobles ou non, résolues à ne jamais se prêter à ce qu'elles considéraient comme une déchéance. Tel était le cas, semble-t-il, en ce qui concerne les parents de notre héroïne, et 1 impitoyable arrêt fut signifié au soupirant.

Aux amants désespérés, bien des refuges sont ouverts. 11 eu est deux très en faveur, notamment au théâtre et dans le roman : la mort et le cloître. Notre homme ne choisit ])oinl la mort.

Plusieurs années se sont écoulées; un jour, dans je ne sais quelle chapelle de Lima, d Arequii)a ou du Cuzco, un jeune prêtre est à l'autel célébrant le saint sacrifice. Comme il se retourne vers les fidèles en leur disant : " Le Sei{;neur soit avec aous i; , un regard rencontre le sien, la flamme de deux prunelles bien connues. Une femme est là, agenouillée dans l'église, à demi cachée sous les longs plis de la nianta. Alors, le malheureux chancelle, éperdu, à la ^ ne de celle qu il croyait à jamais bannie de son souvenir. A peine peut-il achever l'office commencé :

C'est Dieu que j'implore, Et c'est elle que |e vois!

Il me semble que je vous raconte là le li\")'et de la Favorite.

Le hasard réunissait ceux qu'avait séparés la tyrannie i\c^ honmies. Mais est-il A'œux si solennels que la passion n'emporte à tous les Acnts? Le couple affolé s enfuit dans la montagne.

dans une autre patrie,

Va caclier ton bonheur!...

C'est, de plus en plus, la Favorite, (piatrièmc acte. Seulement, ici, il y en a un cinquième que je signale aux amateurs de dénouements macabres.

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A \i\])i'i (11111 lambo désert, les deux ainaiils {joûlaient une fcdieité ;i ])eiiu^ assombrie par le remords. ÎNIais le deslin n'élail pas désarmé. L'aildes liantes cimes, la rude \ ie indienuc ne con\enait point à une frêle enfant {\q>' villes. La fleur des vallées se flétrit et meurt sous le vent placé des sierras. Un soir, le (jucrido épou\anlé recueillait dans \\n baiser le deinier soupir de son amie, et il ne i-eslail dans la Initte de paille (ju un misérable l'on a^jenouillé près dini ea(la\'re. Il s'éveilla enfin de sa torpeui-, prit dans ses bras la trépassée, et Teniporta ;i quelques j)as de leur refu^^e, sur la pierre où tous deux avaient coutume de venir s'asseoir à la nuit tond)ante. Cela fait, perdu dans une contemplation atroce, il voulut épier, jour par jour, heure par heure, la lente décomposition du corps. Durant cette horrible veille, il improvisa un chant, bizarre contre-partie du Cantique (\q^ canticjues, dont chaque strophe notait la dispaiilion àQ> charmes de la morte, la hideuse métamorphose de lune de ses pi-aces opérée par la dissolution de la chair et les assauts des oiseaux de proie, du condor au cou pelé, du prand vautour alconinri aux ailes blanches et noires, accourus du fond de Ihorizon.

Quand le cadavre déchiqueté ne fut plus qu'un squelette, il en détacha et façonna {jrossièrement l'un des os auxquels une analo{]ie de forme a fait donner le nom de la tibia latine. Puis, avant confié le reste de la dépouille à la terre, il erra, é\oquant sur 1 instrument lombre de la bien-aimée, dans la nuit frissonnante et limpide. Les sons étaient si déchirants, que les indifjènes du voisina^je, les prenant pour les lamentations des âmes mortes sans baptême, s'enfuirent loin de ces ré(;ions hantées. Cette funèbre complainte est connue au Pérou sous le nom de Manchni-puiiu, .. le chant qui fait peur •

TiCs joucuis de quena exécutent des duos qui ne manquent pas dintérét j)our qui sait y saisir, traduite sur un pauvre instrument, la mélancolie nati\e de I Indien L un des musiciens donne le thème, lautre 1 accomjia- {jriement. Élran{;e est l'impression produite par celle s\nq)honie rusti(|ue,

quand on 1 entend le soir dans la nionta{;ne. Le (jrand jour ne lui sied point. C'est la mélopée de la nuit, du mystère et de la solitude.

Le septième jour après juon départ de Truxillo, le ci'épuscule me surprenait sin- un col dominant la haute vallée de Gajamarca. J'avais atteint la ligne de partage des eaux, le sommet de la grande muraille qui semble défendre Tintérieur du continent, la région solennelle des forêts et des fleuves, contre la curiosité avide du pionnier européen. C'est à peine si vingt-cinq lieues à vol d'oiseau me séparaient du Pacifique, et déjà le filet d'eau qui s'échappait du sol spongieux, parmi les maigres touffes de bruyères, coulait vers l'est, dans la direction de l'Amazone et de l'Atlantique. Le lieu se nomme El Ciimhre (la Cime), et j'en sais peu d'aussi profondément lugubres. La passe est hérissée d aiguilles et de blocs aux formes étranges, monolithes géants, éruptions de porphyre et de trachyte fréquentes sur les croupes élevées des Cordillères, et qui dans le crépuscule figurent, démesurément agrandis , autant de monuments celtiques , des menhirs , des dolmens, les allées de pierre de Carnac prolongées à l'infini.

La chute rapide du jour ajoutait à la tristesse du site. Cependant toute trace de sentier avait disparu. Le défilé franchi, nous nous engagions sur une pente fort raide, où les bancs de roche glissante, les débris d'avalanches, les fissures résultant des infiltrations, rendaient la marche des plus scabreuses. Bientôt, l'ombre s'épaississant, la situation empira. Les bétes bronchaient, avec des hennissements sourds et ce tremblement instinctif qui révèle au cavalier l'approche du danger. Il fallut faire halte, \jarriero me confia que nous étions complètement égarés, sans grand espoir de nous tirer d affaire avant l'aube, attendu que, pour sa part, il n'était jamais venu dans ces parages, ponctuant son aveu par cette exclamation : « Chemin du diable! ;>

La position devenait critique, placés que nous étions entre une paroi de rocher parfaitement lisse et le vide. La corniche qui nous supportait n'avait pas deux mètres de large. Avancer était périlleux, reculer impossible, et

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\c 1110 iési{;iiais tléjii à altendic le jour i\i\n> une immobilité rendue plu:> douloureuse par la i'raîcheur de 1 air à celle allilude de ([uatre mille mètres, (luaud mon Indien eut une inspiration [jéniale et, désignant Tune des mules (\c charge, sécria :

i. La bêle sait le chemin !

— Gomment cela?

— Senor, elle est déjà passée par ici, il y a deux ans, avec les Montoneros. '•>

Et, sans perdre de temps, il entreprenait, non sans peine, de mettre ranimai en tête du convoi. La mule avait servi pendant la guerre civile. 11 s'agissait de faire appel à ses souvenirs. La manœuvre exécutée, on se remit en route. La lune, à son premier quartier, se dérobait sous d épaisses nuées. L obscurité était complète, 1 inclinaison du terrain telle, que j en arrivais à redouter, à chaque seconde, un saut décisif dans le noir. Parfois, notre guide improvisé s'arrêtait haletant, soufflant avec force, tour à tour flairant le sol ou le tàtant du pied avec précaution avant de se ris(jucr plus avant. Alors, comme un chasseur qui excite son chien sur la piste, le péon 1 encourageait doucement de la voix, lui prodiguant les affectueuses épithètes : -Mala, muletla... hiisca, Espina . . . busca, ii/ùa!...» « Mule, petite mule. . . cherche. Épine. . . cherche, mignonne ! ■' Et, satisfaite de son examen, relevant la tête, Epine reprenait sa marche.

Ce fut de la sorte que je pénétrai, sur le covqi de minuit, dans la capitale du dernier des Incas.

Le long de ces mêmes pentes, il v a trois siècles et demi, t ce vendredi, quinzièriie jour de novembre de 1 an mil cinq cent trente-deux, à Iheurc de vêpres » , dit Thistorien Xere/, compagnon et secrétaire de l'izarrc, une troupe de cavaliers, les premiers qui eussent encore paru sur les plateaux des Andes, descendait vers Cajamarca. Ces aventuriers achevaient la plus étonnante chevauchée dont fassent mention les annales américaines. Après avoir erré cinq mois dans le labyrinthe des sierras, ils se trouvaient en

m: S AM>KS AU l'Ai! A.

nrésciU'C (111110 armée prête à leur eonper la retraite. Campé dans la })laine, en arrière de la ville, l'Inca Atahualpa, vainqueur de son frère lluascar, attendait, à la tète de vingt mille hommes. Les nouveaux venus, au nombre de trois eents, portaient 1 étendard de Caslille. Les lers de leurs chevaux, claquant sur le roc, sonnaient le glas d un empire.

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