‹ Des Andes au Para: Équateur-Pérou-AmazoneChapitre 13 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

I. C.ijaiiiaira. — .Mauvaises nouvelles. — Genèse d'une iusunection péiuvienue. — II. Souvenirs (le la conquête. — Pizarre et Ataliualpa, — De quelques idées préconçues touchant lEspagne coloniale. — 111. Jours (rattentc. — Plans de campa{;ne. — La maison Villacorta. — Celendin. — Départ pour le nord.

Cajamarca la Grande est toute petite; on en a vite fait le tour. Cette ville, où .s'accomplit le plus trafique épisode de la concpu'le, est aujourd liui sin(;ulièreiuent déchue. Quelques assises du palais de 1 Inca et, à une lieue dans la plaine on jaillissent (]e> sources chaudes, une piscine fort hien conservée, tels sont les vestiges de sa splendeur passée. L'œuvre de destruction, on plutôt de transforiîialion, a été poursuivie en conscience. Les décomhres de la cilé indienne servirent à édifier la ville moderne, les massives résidences aux portails hardés de fer, capahles de soutenir un siè{je en rc{jle, et luie cathédrale par malheur inachevée. !Mal{jré tont, l'œuvre demeurée à létat d ébauche produit cette impression maussade des ruines qu une lon.'jue suite de siècles n'a point consacrées.

Le nom même de la \ille ne prévient .«jnère en sa faveur. C(fj<t marca sijjnifie exactement, en (jncchua, .. plaine des iViinas •■ . Le terme est troj) rigoureux, l'n réalité cette haute vallée, pareille au lit desséché d un {;rand lac, est tellement abritée par les montagnes, que le climat est d une douceur buMi lare, \\ une altitude de près de trois mille mèties '. Le sol,

' Position {jéograpliique : 7*9' 31" lat. S. — 80° 49' lon{;. O. — Altitude mesurée de la Plaza .Mayor : 2,736 mètres.

184 DES ANDES AU PAllA.

(1 une fécondité extrême, se prêterait à toutes les cultures d Europe. T.a vérité est que 1 esprit d entreprise fait absolument défaut. Les trois ou quatre mille habitants disséminés dans la ré^jion se contentent de cultiver, pour leur subsistance, un peu de maïs, de pommes de terre et, dans les parties basses, quelques plants de yucca, cette variété du manioc qui, pourl Indien de la Cordillère péruvienne, est la base de 1 alimentation. Et pourtant, avec des voies de communication moins rudimentaires, une colonie plus dense et surtout plus active, ces plateaux de la Sierra devraient être autant de greniers d abondance on s approvisionneraient toutes les villes du littoral, aujourd hui encore réduites à faire venir les céréales du Chili, de la République Argentine, ou même des États-Unis.

A peine arrivais-je à Gajamarca, que la réussite de mon vovage me parut de nouveau fort compromise. Je trouvais la population inquiète, agitée, sous le coup de rumeurs menaçantes. De graves événements s'accomplissaient sur la ri\c droite du Maranon, distant seulement d une quinzaine de lieues. On sait que le lleu\e, sorti de la Lngunade LauricoclKi, suit, pendant la première partie de son cours, une direction parallèle à la côte, après quoi, il s'infléchit brusquement vers Test et s'ouvre un passage à travers les Andes, au défilé ou pongo de Manseriche. La vallée supérieure, profondément encaissée, sépare la Cordillère maritime des sommets abrupts de la chaîne centrale. C'est une sorte de fossé coupant toutes les routes qui, du 10" degré delatitudesudau5°, se dirigent du Pacifique vers 1 intérieur. Force est donc de le franchir pour qui prétend gagner le versant oriental par la voie la plus directe. Le chemin, très accidenté et, j)ar endroits, extrêmement pénible, avant d'atteindre un des principaux tiibutalres du ^laranon, le rio Huallaga, et l'immense territoire limitrophe du Brésil connu sous le nom de Département fluvial de Loreto, traverse l'âpre et montagneuse province d Amazonas.

Une insurrection venait d'éclater de ce côté. Un aventurier, nommé Ju-lo Vlllacorta, s'était emparé du pouvoir. >Lnitre du chef-lieu, Chachapoyas,

LA CORDILLERE. 1?5

à h» suite diin hardi vo\\[) (\c main, il jouissail, aiij)rès des ii)di{jène>, d une popularité redoutable. A sa voix, les villages indiens se soulevaient, proclamaient l'indépendance, chassaient les représentants plus ou moins réguliers de Tautorité et, qui pis est, dans 1 excès de leur zèle, massacraient ceux qui n'avaient pu fuir assez vite. Les bandes insurgées qui occupaient la rive droite du Maranon en défendaient rigoureusement les approches. Pour plus de sûreté, elles avaient détruit les balsas, petits radeaux servant à effectuer le passa{;e, et toute communication d un boi'd à l'autre était désormais impraticable. Des origines du soulèvement, des griefs invoqués par les mutins, on savait fort peu de chose. Les conséquences de la révolte et sa durée étaient non moins difficiles à prévoir. Questions oiseuses au demeurant. L orage avait éclaté : il s'agissait moins d'en rechercher les causes que d'en esquiver les effets. A courir les mers, on se familiarise avec la bourrasque : de même le voyageur, après un séjour tant soit peu prolongé dans l'Amérique équatoriale, n'ignore pas que, de toutes les difficultés de nature à entraver sa marche, la plus comnunie, sinon la plus grave, résultera des bouleversements politiques. Il la déplore, mais serait mal venu de s'en étonner. Tout l'v prépare : les souvenirs historiques, l'aspect même du pavs, sa nature convulsée, les aspérités du sol, les longues distances, l'isolement dans lequel vivent ces populations montagnaixles.

(3n ne saurait juger du régime intérieur de la contrée par la seule inspection d une carte, la plupart du tenq)s très inexacte Que représentent ces lignes arbitraires tracées par les géographes officiels, ces subdivisions en départements et en pro\inces? Une centralisation sur le papier, rien de plus. Considérez cette préfecture; elle est située à une semaine de la côte, il dix ou quinze jouis de Lima, sans autre mode de communication avec la capitale qu'une nude qui, deux fois par mois, colporte le courrier. Comment, en dépit des circonscriptions administratives, malgré le réseau compliqué des sentiers affectant sur 1 atlas des proportions de voies carrossables, qui semblent les rattacher au siège du gouvernement, ces

186 DES A?sDES AU PARA.

boui'jjadcs pcr(liic> ne scralcnl-cUcs pas aulaiil de petites lépiihliqiies brillant par nn esprit de parfaite indéj)endance? Alors qne le ponvoir central est inipnissant à se eréer a\ ee ses administrés dc> relations régulières et rapides, à maintenir, iïit-ee d nne laeon très imparlaile, la sécurité des j)eis()iuies et des biens, la maxime : -- C.liaenn ponr soi •■ est de rigueur. Une popidation restreinte, éparse sur nn innnense territoire, engendre loreémcnt de petites eommnnaiités, cliaenne ayant ses as|)irations, ses intérêts distincts et ses meneurs. Incapables d appiécier la nécessité d un lien purement idéal avec un pouvoir qn elles sentent l"ail)le, dépourvu de ressources et bors d'état de concéder le moindre avantage prali(|ue en écbange du patronage imposé, elles ne voient rien au delà de leur étroit bori/.on. Toujours sur la défensive, ond^rageuses, prêtes à montrer les dents ])<)ur peu qn elles soient menacées dans leur autonomie, elles redoutent toute inter\ention du debors à 1 égal d im acte de piraterie commis sur leurs terres. Il ne faut pas ebercber ailleurs l explication de 1 anarcbie pérn\ienne, des accès périodiques qui ont lait d une légion oii la nature accumula tant d'éléments de ricbesse, une terre de désolation. Ces troubles ne cesseront cjne le jour où limmigrant viendra combler les \ ides, inoculer à ces sociétés d'un autre âge, avec i\e^ idées nouvelles, un sang plus jeune, jouant, dans ces querelles de famille, le rôle d arbitre et de j)acilicateur.

La [)li\ sioiiomie de la ville témoigne de ses destinées tourmentées, (jajamarca sent la poudre. Il est [)eu d endroits où les traces des luîtes de partis restent aussi \ isibles. La plupart des façades, trouées par les balles, ressemblent ii i\c> \isages marqués de la petite vérole, l'as une muraille qui ne soit criblée. Pendant les cinq dernières années, cette malbeureuse cité n'a cessé d'être l enjeu (jue se dispulèreiù des compétiteurs acbarnés. Successivenient occupée par les différents cliefs de bandes, elle subit tour h tour les lois du docteur Puga (au Pérou, le titre ne tire [)as conséquence : tout le monde est docteur ou colonel, sans exercer pour cela la médecine

LA CORDILIKUE. 187

OU \o inélicM' do^^ nnnos), colles dos Mnnioncros, sous le conimaiidouioul dv Cacéi'ès. lUle ohéit à Ijjlesias, uu iuslant clicf de 1 Etat, aujouid hui retiré en lùiiope. J'-t oelto ère d'aveutures ue scnil)le pas })iès d être close. Les j)(»u\<>irs déchus out conservé noni])re de partisans. Le Présidoul aciuel,

PLACE Kl' CAJ II KD 1', A LK DE CAJAMAItCA.

le jjéuéial Cacércs, sur qui beaucouj) i\Q jjons esprits comptent pour panser los plaies de la patrie, n est point, parait-îl, le favori des provinces du Nord. Il se murmure que l'arrivée prochaine d un nouveau préfet peut doiuior à ces sentimenis l'occasion de s afhrmer en termes explicites et scinder la \ille en deux canqis. Car ces dissensions offrent ceci de particulier (pie chacun, \ icloricux ou \ aincu, conserve ses armes après la hataille, de luanière à pouNoir ii'iiouer le conflit au |)reinier jour. On m aKinne (pi il n y a [)as moins de deux mille fusils cachés dans Cajamarca, et des

iminitions à la\ciiant. Uiio éliiicollc siilHiait pour incUic lo fou aux poudics, cl les deux factlous se disputeraient, Tescopelte au poinjj, la possession du Cerio de Sanla l'olonia, qui est le mont Aventin de cette bourgade de sept mille âmes.

Peut-être cette humeur guerrière, ce vent de Fronde soufflant à de courts inlervalles, ont-ils valu à la ville le méchant dicton que les gens de la cote font courir sur son coiupte :

Cajainarca la bella !

Pampa siii lena, Rio sin pescado, ^lujer sin vergiienza, lloinbrc sin conciencia, Muchacho mal criado !

proverbe corroboré par cet autre adage :

Darposada al pele{;rino, Mcnos al Gajamarquino,

ce qui peut se traduire, suivant la prosodie d'un commandement de rÉglise :

Le voyajjeur on recevra S'il n'est pas de Cajamarca.

Mais non. Ce sont là jeux de mauvais plaisants auxquels, pour ma part, je ne saurais m'associer. (Jue la petite ville perdue au sommet des Andes ne m'en veuille pas de constater son air minable, l'aspect sévère de ses places et de ses ruelles pavées de blocs énormes, où rêve l'Indien mélancolique, aux clic\eux longs, diapant sa nudité dans un poncho ajouré. Il n v a lii, je le répète, pas roiid)re de moquerie, nul désir de lidiculiser un site imposant dans sa tristesse, où le moindre pan de muraille rappelle les grandeurs du passé. Comment oïdjliei- jamais Ihospitalité qui m'y fut si généreusement offerte, et les amitiés scellées pendant mon séjour

LA COnDILI.ÈUK. 189

prolonjjé? Ce devait ("tre ma doiiiicio liake en tci'i'c ci\ilisée, et le souvenir (le cet arrêt forcé m'est resté, mal{]ré la jjravité des circonstances et les soucis qui m'assaillirent alors, comme 1 un des meilleurs souvenirs de mon existence voyageuse. Au surplus, existe-il un seul pays où quelque localité malchanceuse, quelque province qui n'en peut mais, n'ait servi de cible aux plaisanteries populaires? La Grèce s'é^javait de la Béolie. En France, la réputation des habitants de Falaise n'est plus à l'aire. Or, je ne sache pas que Béotiens et Normands s'en soient portés plus mal. Les Cajamarquinos, j'imagine, ne prennent pas la chose plus au tragique. Un quolibet n a jamais tué personne.

Si, lors de mon arrivée à Gajamarca, quelque âme charitable m'eût prédit que j y séjournerais près d'un mois, je me fusse récrié. Et cependant, ces longues journées se sont écoulées, je ne dirai pas le plus agréablement du monde, mais sans trop de peine. J'avais établi mon quartier général dans la maison d'un estimable marchand. Don José Yberico, dont l'affectueuse prévenance eût suffi à me faire trouver les heures brèves. Au bout de deux jours, il me semblait que j étais de la famille, et, de fait, chacun, dans ce patriarcal logis, n aurait pas témoigné plus d'intérêt à un ami d enfance, à un parent dont la visite eût été depuis longtemps désirée. Aujourd'hui même, après tant de chemin parcouru sous des climats divers, de retour dans cette France que, plus d'une fois, j'ai cru ne pas revoir^ je songe souvent à ces braves cœurs. Ma pensée vagabonde par delà les mers, les fleuves, les forêts chaudes encombrées de lianes, jusqu'aux frais plateaux des sierras, onduleux comme l'Océan, bleus comme lui (juand vient le soir. Elle m'emporte auprès d amis dont la main, selon toute

a|)|)aioiue, lie iciR'Oiidora j)Iii> la miomie, (jiii j)ciil-('lro ii On! jamais rcru mes lettres et ne savent si je snis encore au nombre des \ i\ an(s.

Je pense enHn au\ compatriotes, qn à mon mdicihle sinpclaction, j ai lrou\és sur ces liautcurs. Ils étaient cinq que le liasard a\ait réunis sur ce poiiil du ijlobe. Oui donc a pi'étendu que le Fraiu;ais ne s'expatriait polnl? Tous offraient un exemple frappant de 1 énerjjie et de la ténacité de notre lace dans les circonstances les moins propices, aux prises avec les difHcultés (1 une existence aventureuse, la maladie et la détresse endurées sur un continent lointain. Ils v étaient fixés depuis plusieurs années et, la révolution aidant, avaient tra^ersé bien des épreuves sans rien perdre de leur belle humeur et de leur confiance en 1 a\enir. Celui-ci, venu de Lima avec une modeste pacotille, axait, par des miracles d épargne, acquis pignon sur rue, hacienda dans la plaine. Celui-là se révélait mécanicien habile, menuisier consonuné. Le doven de la bande était... photographe! Un autre venait d épouser, en justes noces, une jeune Lidienne, malgré les observations du pndre requis pour sanctifier cette union, prudent personnajje dont la morale, plutôt mondaine qu'ecclésiastique, se résumait en quelques mots : u A quoi bon épouser, s'engager pour la \\e'} Réfléchissez, mon garçon; un pareil lien vous gênera si vous retournez jamais en iMuope. »

La surprise de ce petit monde, en m'apercevant , fut aussi vive que la mienne. Mais, le premier étonnement passé, ce fut à qui ferait fête au comj)atriote tond)é des nues. Cette lencontre inespérée ne de\ait pas peu contribuer à me faire prendre patience et m'empécher de brovcr du noir, comme il sied à quelqu un dont un mauvais sort contrarie les projets. Il y avait d ailleurs beau tenq)s que j'étais édifié sur les facilités de mon entreprise. Mes illusions, si j en avais eu, se fussent dissipées dès les premières heures, .le me souviens encore (\q^ énergiques paroles de Raimondi, lorsque je pris congé de lui à Lima : <i En fait d obstacles, attendez-vous aux pires. Pourtant, pouisuivait 1 émincnt explorateur, n'allez j)as croire qu en [)arlant ainsi, je cherche à vous dissuader d'une

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len(ali\o inéalisahle. La j)crspec'li\'0 ncst [)()int ilc celles qui doivcMit \oiis ("airo reciilei'. I) abord, ladilHcullé uo sera jamais telle (pie vous ne puissiez, en \enii" à bout avec du saujj-doid et de lObslinaliou. ]\l puis, ajou(ail-il en souriaiil, les épines du ehennn onl ])arl(>is du bon. (lest la pointe du burin (pii ;;rave prolondénient les iinj)]essions dans la mémoire. » Rien de j)lus vrai. De ma vie je nOubliei'ai mon séjour à Gajamarca. Ces trois semaines m'ont été plus utiles que plusieurs mois de vovaye pour apprécier la terre péruvienne, le caractère de son peuple, le coup de tbéàtre de la conquête.

Jamais borizon ne lut mieux fait pour encadrer une épopée. La scène \ide, les acteurs disparus, le décor, à lui seul, explique le drame qui se joua dans ce cirque de monta,f}nes, il v a trois siècles.

Les espi'its les moins prévenus se représentent, en général, sous des couleurs J)eaucoup trop sond)res la situation de TAmérique aux mains des Kspa(;nols. On a flétri, en phrases enflammées, la barbarie du Conquistador, (pialiHé sa conduite à l'égard du souverain indigène, de lâche guet-apens Iroidement prémédité. Sans prétendre plaider à nouveau une cause si ^ ieille, je me permettrai d'insinuer qu'on est peut-être un peu dur pour ce pau\ro Pizarre et ses conq)agnons. Songez à la situatu^n critique de cette poignée d hommes qu une témérité folle avait entraînés si loin de la mer. l)e\aiit eux, inopinément révélée, coiuonnant toutes les cimes et se dé[)l<)\ant dans la plaine, une armée surexcitée par de récentes victoires; en arrière, les cols escarpés, les profonds défdés qu ils ont mis tant de jours à franchir, ou la retraite se changerait en désastre. Le salut dépend d un dernier cou[) d audace, d'une manœuvre rapide exécutée avec lemporteinent du désesj)oir.

Les récits du temps, la cbroni(pie naive griffonnée entre deux combats |)ar les Xerez, les Ilerrera, les Cieza de Léon, nous disent les angoisses de la petite troupe aux approches de la nuit, le conseil tenu par les chefs, les lonjjueurs de cette veillée dc^ armes durant laquelle les plus endurcis

Ijalbutiaiciit leurs prières; \nn>, aux prcniièics lueurs de 1 aube, Yieeule (le Valverde, le moine farouche, récitant, devant la soldatesque à genoux, le psaume : « Exurge, Domine. »

Le jour est venu, 1 luca s avance vers les envahisseurs, avec une escoile imposante, dans (ont 1 éclat de sa puissance hiératique et guerrière. C'est 1 être sacré, le fils du Soleil, dont, à n'en pas douter, la seule apparition \"a frapper de terreur et renverser de leurs montures ces étrangers qui viennent le braver, portés par des monstres inconnus. Une minute d'hésitation, et les aventuriers sont perdus. Le premier moment de surprise passé, la foule indienne les enveloppera menaçante; malgré leur valeur et la supériorité de leurs armes, ils succomberont infailliblement sous le nombre, écrasés presque sans cond3at. Quel parti prendre? L offensive; courir sus au monarque, s'en emparer mort ou vif, montrer à ses adorateurs effarés le demi-dieu terrassé, captif, aussi peu redoutable que le dernier des mortels. Le signal est donné : la petite troupe s'élance au galop, les cavaliers, debout sur les étriers, au cri de : «Saint-Jacques!... Espagne!... » Les Indiens stupéfaits perdent contenance, se débandent, tandis que Pizarre rejoint Atahualpa et, le saisissant par le bras, le jette à bas de sa litière. L escorte rovale s'est enfuie; la panique a gagné le reste de l'armée qui, le soir méjne, lève le camp et bat en retraite vers le nord. Le charme est rompu; 1 Inca n a plus au front d autre auréole que celle du malheur. Avec lui disparait 1 empire. L'agresseur a visé à la tète, et, du coup, ce puissant organisme a vécu.

Les scènes qui suivirent sont connues de tous. La captivité d'Atahualpa, la rançon offerte et en partie pavée, l'embarras des vainqueurs à l'endroit du prisonnier dont la présence prolongée les exposait à un retour offensif des Indiens anxieux de délivier leur maître; les discussions entre les chefs au sujet de la conduite à tenir; enfui, le simulacre de jugement et le supj)lice de l'Inca, tout cela est du dojnaine de Ihistoire, qui ajustement flétii le forfait. A Dieu ne plaise que je m'élève contre son verdict. Tout

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ail [tins linsarderai-je une remarque. Dans les jii|;einenls que nous portons sur CCS époques reculées, il nous arrive souvent, et de la meilleure foi du monde, de dépasser la mesure. Il faudrait, pour apprécier équitablement le passé, dépouiller Ihonime moderne, les scrupules, les délicatesses, les répu.;;nances qu a fait naître en nous radoucissement des mœurs, ne pas appliquer aux .|}ens du seizième siècle la loi morale du dix-neuvième, et cesser de se voiler la face au récit d attentats perpétrés dans un tenq:)s où nulle part on ne professait un respect exagéré de la vie lunnaine. L histoire étudiée, vécue, pour ainsi dire, aux endroits mêmes où les faits se sont accomplis, s éclaire d un jour inattendu. Le paysage nous familiarise avec le* êtres qui l'animèrent jadis; il nous révèle leurs impressions, leurs craintes, leurs doutes, les mobiles d actes en apparence injustifiables. A considérer ainsi les événements rétablis dans leur cadre, débarrassés des commentaires et de la légende, de ce vernis dont les ont surchargés tour à tour les préjugés, la passion et je ne sais quel sentimentalisme vague, peut-être découvrirait-on, dans plus d im sanglant épisode, autre chose que férocité inconsciente ou fanatisme imbécile.

Cette méthode, pour peu qu on la suivit en examinant l'expansion coloniale de 1 Espagne au seizième et au dix-septième siècle, nous ferait toucher du doigt bien i\c> erreurs accréditées comme paroles (1 Evangile. Oui sait même si le résultat ne serait point la réhabilitation partielle d une époque jusqu ici méconnue, faute d avoir été observée au! renient ([u à la surface? Il v aurait un volume à écrire pour faire justice (\c> idées préconçues, dc<. opinions de pure lanlaisie répandues à ce sujet, notamment dans la société hispano-américaine.

L insistance, on pourrait presque dire lanimosité avec laquelle une fraction de la grande famille espagnole scndjle répudier riiéritage des aïeux, m'a toujours surpris. A l'inverse de ce qui se passe dans l'Amérique du Nord, ou le Yankee, justement lier de sa nationalité, ne se croit pas obligé de renier sa parenté anglo-saxonne, où Jonathan, en dé[)it des ([uestions de

i94 HES ANDES AU PARA.

concuirciicc et clo tari (s, ne lait point mauvais visajje à John lUill, le créole sud-anicricain ne perdra pas une occasion de protester avec amertume contre l inlluence, selon lui nélaste, Tincapacité, les inélails de la race dont il est issu. Il send)le que 1 antagonisme entre lancienne colonie et I ox-mcrc patrie soit aussi vivace qu'au lendemain de la jjuerre de lindépendance. Soixante ans écoulés, les traditions connnunes, les liens du saup, n'ont pas suffi î\ réconcilier les cond^attants. Ces ressentiments se traduiront par une critique acerbe des procédés administratifs dont la métropole usait envers ses possessions d outre-mer, par des comparaisons mélancoliques entre la situation précaire de leur commerce cl de leur industrie, et la prospérité croissante des contrées où flotte 1 étendard britannique, ou bien encore par des re^^rets naïfs et des exclamations de ce penre : " Ouel malheur pour nous que la première conquête de ce pays n'ait pas été faite })ar l An^jleterre ! »

Que répondre à ces doléances? Répliquerez-vous que l'Angleterre de 1 530, mal outillée pour les expéditions lointaines, ne prétendait point encore à la suprématie des mers, et que le j)ropos prêté de nos jours à je ne sais quel Commodore, au mouillage à l endjouchurc d un fleuve inconnu, s'écriant, après avoir goûté l'eau : " J^lle est salée!... Elle est à nous! » eût été d une forfanterie étonnannnent prématurée dans la bouche d un sujet de Henri VIIl? Peines perdues. Votre interlocuteur ne vous laissera j)as achever, et ripostera par (]c6 considérations à perte de a ne sui- les horreurs de la c()n([uète, ladmirable civilisai ion des Incas balayée par l in\asion espagnole, les Indiens décimés ou traités en bétes de somme, condanniés aux labeurs des champs et des mines sous le fouet du vainquj?ur. H dira les exactions d'une soldatesque avide, secondée par un clergé ignorant et brutal, l empire du Soleil à jamais abimé dans les ténèbres.

Il v a sans doute uiu* })art de vérité dans ce tableau poussé au noir, el je ne conteste pas rpie Ihistoricji et 1 archéologue aient lieu de gémir sur les

I,.V CORDILLERE. 195

ruines ncciinmlcos. l']iicoi-c ne se nioiitieiont-ils pas trop sévères pour les Fauleurs de ee houlevcrscnicnt, s ils réflécliissent que, d'après les idées du leinj)s, la néeessité d'asseoir leur domination entraînait la déchéance (]cri institutions établies, 1 élaboration d'une nouvelle hiérarchie politique et sociale. On n avait point encore inventé ce que nous sommes convemis (1 appeler le réjjime des protectorats. Chaque époque a ses procédés de conquête. Ils ne diffèrent cpie par le nom; les résultats sont identif[ues. Je ne puis me persuader qu un sinqde euphémisme suffise à donner le changée sur les rapports toujours pénibles de vassal à suzerain Si le protégé était jamais admis à formider un souhait, la première faveur réclamée serait évidemment qu on le débarrassât de son protecteur.

Mais, l'empire décapité, la nation disparut-elle?... L Indien est là pour nous répondre. Des grèves du Pacifique à la cime des Cordillères, des volcans cquatoriens aux Andes chiliennes, il occupe encore le sol des aïeux. La lace est, non pas amoindrie, courbée par la servitude, mais ressaisie par les instincts primitifs, retournée peu à peu à la vie conteuïplalixe, à 1 Oisiveté insouciante des peuples enfants contre laquelle avait réagi longtemps la discipline de fer des Incas, cet étrange communisme d'Élat, dont la loi fondamentale était 1 obligation au travail suivant les aptitudes, 1 âge, le sexe, les conditions climatériques. Les tribus éparses, réunies par le fondateur de la dvnastie, ^Linco Capac et ses successeurs, n eiu'enf jamais rjuc 1 apj>arence dune ualioualité netlemenl définie. La cohésion maiu[uait à ces éléments )u\ta[)Osés. !., inq)ulsi<)n d un seul homme animait \u\ peuple d'automates, sans volonté propre, sans asj)irations, sans pensée, instrument ])assif acconq)lissant sa tâche comme loutd aux mains de 1 ouvrier. Si l'on a pu comparer justement 1 enq)ire des fils du Soleil à une machine d'im niécanisme harjnonieux, mais essentiellement Iragile, ou, mieux encore, à im cire organisé dont 1 Empereur était la lele, on conq)rend sans peine rpie ses parties constitutives se soient désagrégées au piemier choc.

LiiuHj'ônc a reconquis ses droits à la paresse, et il en use avec délices. Ses besoins sont limités, ses rêves n ont rien d'anibitieux. Heureux dans sa cabane de terre et de branchages, près de sa brune compagne, mère féconde d'une marmaille ébouriffée, il ne demande qu'à mâcher en paix sa feuille de coca et à s'enixiei- de c/h'c/ki aux jours de liesse. Ses allures tristes, son masque impassible cachent, à défaut d une intelligence très éveillée, un bon sens robuste, un tour d esprit froidement moqueur et pince sans rire, lîude et sobre, industrieux parfois, mais surtout prolifique, l'accroissement de sa progéniture est un éloquent démenti à ceux qui se bornent à constater de loin la dégénérescence fatale et la disparition, à brève échéance, des races indiennes au contact de l'Européen.

Les documents nous manquent pour évaluer, même d'une manière approximative, la population du Pérou avant la conquête. Rien n'autorise à supposer qu'elle fût jajnais très dense. I^es vestiges de villes, d'exploitations agricoles, observés dans des régions maintenant inhabitées, ne fournissent, sur ce poini, que des données imparfaites. Il n'est nullement prouvé que citadins et cultivateurs aient été victimes de l'invasion triomphante. Qu il V ait eu dispersion, retour voulu à la libre vie de la tribu, c'est plus que probable. Les familles ont pu, non pas s'éteindre, mais se déplacer, et leur descendance peuple aujourd'hui ces villages de la Sierra, blotlis au fond des gorges sous les palmes, plantés sur la bruyère, près des neiges. \]n tenant conq)le de 1 immigration qui créa le métis et, par suite, inlenlit \c développement de la communauté indienne de race pure, cette dernière ne send)le pas a\oir beaucoup souffert, si l'on rapproche des cliinVes fournis par le recensement effectué en 1793, sous le vice-roi Don l'ianci-co (Jil de Lemos, les statistiques les plus récentes, publiées en 187G. A la lin du siècle dernier, la population du Pérou comprenait environ treize cent mille âmes. Dans ce nond^re figuraient G 17, 700 Indiens et 2il,000 sniig-niclés. \\n I.S7(;, le total était évalué à 2,700,000, et la proportion entre les différentes races, répartie de la manière suivante :

LA connu. I.EIIE. 197

Indiens ~>" °/o

Métis 2;i »/.

Descendants d Enropéens, étrangers, noirs el Chinois . . 20 "j^

l.e IV'i'on est donc, de nos jours encore, la terre des Incas, et I F.<pa.{jne aurait beau jeu pour répondre à ceux qui lui reprochent ses rijjueurs vis-àvis de la nation conquise. Rlle a \u, en définitive, dans 1 indi.oène, non point un ennemi irréconciliable, mais un précieux auxiliaire, Tune des Forces vives de son futur empire colonial. Elle fut, en cela, fidèle aux traditions des races latines. Ce n'est point, en effet, chez ces dernières que prit •naissance cette théorie commode suivant laquelle le voisinage de l'homme civilisé équivaut, pour llndien, à un arrêt de mort. La civilisation n a pas toujours, sur laborigène, une action aussi délétère. Tout dépend de ceux qui 1 inqiortent : elle devient, à leur gré, un poison ou un cordial.

Les pionniers de la France dans le continent du nord ignoraient cette loi d extermination quand ils prétendaient s'assimiler les rudes peuplades éparses de EAtlantique aux tarauds Lacs, étudier leur langue pour les initier à la nôtre, à notre religion, à nos mœurs, et fondre les deux races en une même famille. Leur souvenir s est perpétué, svmpathique, à travers les âges, et inspire encore certaines fractions de la société canadienne, notamment ces vigoureux métis du ^lanitoba qui, dans ces dernières années, opposaient une résistance si opiniâtre aux empiétements tic 1 Angleterre.

Dans l'Amérique méridionale. Espagnols et Portugais eurent égalenieiil conscience de cette vérité désormais confirmée par l'expérience, à savoir que, pour la mise en valeur des pavs neufs, le travailleur par excellence, énergique, entreprenant, d'une résistance incomparable à la fatigue et au climat, c'est celui dans les veines duquel coule le sang des deux races, le rejet du \ ieil arbre enté sur sauvageon. Aussi se gardèrent-ils Ac décimer, de gaieté de co-ur, ces réserves humaines, Indiens sédentaires des sierras,

198 DES A>;DES au PARA.

nomades dos plaines, aujonrd liui leurs sujets par droit de conquête, demain leurs concitoyens. Le Chili leur doit l'élite de son armée, ces bataillons indigènes, dont la valeur contribua si puissamment au succès de ses récentes campagnes; la Boli\ie et le Pérou, le mineur, le muletier, le vaquero, le robuste et patient péou d liaciciula, le chasseur de plantes, les millieis i\c bias cpii récoltent la coca, le quinquina, la cire et la cochenille, et ces hardis mariniers, dont la pirogue, iranchissant les rapides, aj)porte le caoutchouc aux factoreries du Maranon ou de 1 Ucavali. A l'intérieur du Ihésil, au Paraguay, le meilleur artisan de colonisation, le délricheur sans rival, ce n'est point 1 homme blanc, encore moins le noir ou le mulâtre, mais 1 Indio nianso, ! Indien cl\ llisé ou son dérivé, le métis. Peu inqiorte le nom (ju on lui donne, Cabodo, Gnuc/io, Caijiira, Tajmio, c est toujours le descendant de 1 aborigène pacifié, catéchisé par ces premiers misssionnaires, apôtres, interprèles et grammairiens tout ensemble, que la métropole en\ovait, du fond des monastères de Portugal ou d'Espagne, travailler, sur une terre nouvelle, à la grandeur nationale.

Séduire 1 indigène jiar la magnificence extérieure du culte, faire du catéchumène im allié, le trait d union entre la colonie naissante et le sauvage de 1 intérieur, telle send)Ie a\oir été la règle de conduite constante des peuples latins dans leur prise de possession des deux Améri(pies. Partout ou ils s établirent de façon définitive, le triom|)iie de 1 l'.uropéen n eut point poui' conséquence immédiate et fatale 1 extinction {\('> liai ions soumises. Ils nous ont consei'vé la plupart des types et des idiomes. On ne saurait en dire autant de toutes les races qui se ruèrent à la conquête du nouveau monde. Nul plus que moi n'admire l'activité féconde et le génie colonisateur de l'Anglo-Saxon. iùicore faut-il reconnaître f[u'il ne fut pas tendre pour 1 autochtone. D ici quelques aimées, riioinme rouge, ses dialectes, ses traditions, ses légendes, n'existeront j)lus fpie dans les archi\ es de 1 ancien département des affaires indiennes et dans les galeries solitaires des musées anthropologiques.

LA CORDILLERE. 19!)

Plus heureux, que le nomade des prairies, 1 Indien du Pérou a gardé sa place au soleil. Il n'eut point à lutter pour Texistence, à s'humilier dans la servitude. On se tromperait, du moins, en assimilant à l'esclavage rétablissement de la )n{ia ou le régime si décrié des encomiendas , cette sorte de iiiainmorle qui attachait 1 indigène à la terre, en l'assujettissant, moveniKiiit un .salaire ou la concession de certains a\antages, aux tra\aux des champs et des mines. C était là, sous d autres noms, reprise et promulguée par les blancs, la doctrine économique des Incas, la loi du labeur forcé, la seule qui convint pour stimuler les énergies d une race naturellement oisi\e. L absence presque absolue d initiative et de décision, tel est le trait caractéristique de l'Indien. Qu'ils'agisse de remplirundevoir, de fournir une lâche promise, d'acquitter une dette, sa détermination sera bien rarement sj)ontanée. Il ne cédera qu'à la nécessité. Il faudra qu une volonté étrangère se substitue à la sienne, ait raison de son indolence, lui souffle la résolution à prendre, 1 anime et le dirige comme le vent gontle la voile inerte.

A ce propos, une petite scène dont je fus témoin à Cajamarca ma paru particulièrement édifiante.

.1 étais assis, un soir, en compagnie de mes hôtes, sur le seuil de la tîenda. Par extraordinaire, et bien qu'il fût nuit close, la ^ ille ne reposait pas encore. Un convoi, venant de la côte, était arrivé à la chute du jour. 11 n en fallait pas davantage pour tenir les gens éveillés. Chez ces populations retirées, la maussade uniformité de 1 existence donne à liiicident le plus \ulgaire 1 inqîortance d un événement. Les ballots mis à terre, la cara\ane s était aussitôt débandée, les nudes haletantes et leurs conducteurs se luitanl de gagner leur campement, au milieu des pâturages, près du ruisseau. Mais dans la rue étroite, à peine éclairée çà et là par le retlet d une lampe tie grès posée près d une fenêtre, ou d un lanqiion pendu dexaiit une image de saint, les groupes stationnaient toujoin-s. On v commeiilait les rares nou^'elles reçues du littoral, laits diNcrs \ieux d Une semaine, et les bruits relatifs aux progrès de linsurrection daus la province

voisine. Tout à coup, une clameur confuse s'éleva, suivie d'une retraite en désordre. Un cavalier débouchant d'une ruelle s'efforçait de s'ouvrir un passage à travers 1 assistance compacte, au {^rand émoi des Indiens des deux sexes, amateurs assidus de ces clubs en plein vent. Les hommes se collaient contre les nun-ailles, dans l'enfoncement des portes, tandis que les femmes effarées, leur dernier-né suspendu à l'épaule comme une sacoche, prenaient le jjalop avec des cris ai{jres. Le promeneur attardé dont l'apparition causait cette panique, était de nos amis et nous jeta, en passant, un joveux : « Buenos lardes! " On 1 arrêta.

« Adonde i'a, cotnpadre ? »

Le comj)ère n'allait pas loin, à un quart de lieue, tout au plus, i-éyler, disail-il, un conqite avec un débiteur récalcitrant.

La réponse souleva un rire .jjénéral. .l'émis l'avis qu'à pareille heure, un créancier courait risque d être fort mal reçu. INLiis lui, très calme, de répliquer que tout se passerait le mieux du monde.

« D'ailleurs, ajouta-t-il, en frappant de son fouet l'arçon de la selle que masquaient les plis du poncho, j'ai là ce qu'il faut, d Kt il piqua des deux.

Le débiteur était ini Indien des environs, 1 objet de la dette non pas une somme d'arjjent, mais un travail à exécuter, la confection de trois ou fjuatre cents «Trosses briques en adohe, représentant le prix de |)]usieurs menus articles de pacotille et tie cjnelques varas de cotonnade livrés à crédit. Le contrat remontait à près de deux ans. Le client, satisfait de son emplette, n'avait oublié qu'une chose, c'était d'en solder la valeur en se mettant à la besoj^ne. Impossible de le décider. Non que le drôle niât ses engagements et fût avare de promesses. A chaque mise en demeure, il jurait par la Vierge et les saints de commencer le lendemain même. Puis, les semaines, les mois défilaient, et \adohero ne donnait plus signe de vie, moins par mauvaise volonté (jue par nonchalance invétérée.

Le niarchaiid qui jn^call le délai suffisant et projetait ccilaiiics réparations urjjentes à son immeuble, avait résolu de brusquer les choses. Point n'était besoin d'assif^nation sur papier timbré. La procédure locale est beaucoup plus expéditivc, la jurisprudence ramenée à la simplicité des premiers àj^es. Pour défendre ses intérêts compromis ou sa sécurité menacée, chacun doit compter, avant tout, sur soi-même. Pénétré de cette vérité, notre voisin, prenant en main sa propre cause, s'improvisait à la fois avocat, ju.{;e et jjcndarme.

Une heure ne s était pas écoulée qu il reparaissait et nous criait avec laccent du triomphe :

« Eh bien! que vous disais-je"? .lai mon homme! »

En même temps, il montrait son lasso déroulé de toute sa longueur, 1 une des extrémités solidement fixée au pommeau de la selle, 1 autre nouée aux poignets d'un individu dont la silhouette massive, la face glabre encadrée de longs cheveux, émergeaient lentement de lombre. De ma vie je n'oublierai l'impassibilité du personnage debout près du cheval. La phvsionomie de 1 Indien ne trahissait ni étonnement ni colère. Il semblait prendre l'aventure en philosophe astreint à une corvée désagréable, mais depuis longtemps prévue. A quoi bon se révolter contre l'inévitable? Le lendemain, au premier chant du coq, je l'apercevais, occupé à pétrir l'argile avec l'entrain d'un honnne heureux de pouvoir s'acquitter sans bourse délier. A coup sûr, rien ne l'empêchait de désintéresser plus tôt son créancier. Encore fallait-il quun choc brutal secouât son apathie. Se décider seul et lijjrement eût été au-dessus de ses forces.

Le plus curieux, c'est que l'autorité, informée de 1 incident, crut devoir intervenir, non point pour protester contre le procédé, mais dans l'espoir de toiu'ner la chose à son profit. Le préfet l'éclamait l'homme afin de le faire travailler chez sa belle-sœur envers laquelle il avait également contracté, quelques mois auparavant, une dette de quatorze réaux (tiois francs!). Mais le différend fut tranché i)ar le débiteur qui refusa.

202 DES A^sDES AU l'AUA.

avec la dormère cnerjjie, do qiiiltei" la maison où il se trouvait (oit hicn, en dépit des moyens de persuasion quelcpie peu énergiques dont on avait usé pour 1 V conduire.

De tels laits mettent en évidence les difficultés avec lesquelles durent conqiter les premiers lé.j]islatcurs de la nation quecluia, et leur successeur, le Conseil des Indes. Toutefois, si quekpie chose a lieu de surprendre, ce sont les ména{]ements apportés par ce dernier dans 1 application des mesures coercilives, l'équitable répartition du tra^ail et des taxes, les ordonnances exemptant de tout impôt les personnes au-dessous de dix-huit ans, celles qui avaient dépassé la cinquantaine, les femmes et, pour une période de vinj^t ans, les nouveaux convertis sans distinction d'àjje ni de sexe; enfin, dans les rè/jlements relatifs aux exploitations minières, le perpétuel souci de la main-d (eu\ re indi{)ène. Si la loi, atlu d assurer celte iiidusliie, astreint un septième de la popidalion mâle à une espèce (le conscription, encore a-t-elle soin de stipuler que le service ne sera point gratuit, et que l'Indien ne pourra jamais être contraint à travailler hors du territoire de son villajye '. La coutume abandonne, qui plus est, une fois la semaine, du samedi à midi jusqu à l'aidje du dimanche, le produit de la mine aux travailleurs. N est-il pas sinjyulier de Aoir poindre, en plein seizième siècle, une doctrine dont le socialisme moderne a fait 1 un de ses cris de {jnenc? Je me trompe foil, ou de nos jours, les populations des différents bassins houillers se contentei'alent du principe " la mine au iniiuMir ■• . tel qu il était conqii'is et prati(pié dans le Pérou de Cliarles-Ouinl el de lMnli[)j)e II.

La plupart des documents émanés de ce Conseil des Indes, dont la juridiction s'étendait à toutes les afiaires civiles, militaires et rclijjieuses, révèlent, chez leurs auteurs, une intelli.'jence très remarquable des questions coloniales, une hauteur d esprit et une liberté d'appréciation

' f.il/ro lie Tu'^as, recueil des ordoiinaiice.s du vice-roi Don Francisco dt' ïoledij (1568).

LA CORDILLKr.E. 203

])\vi\ rares à celle époque. Partoul perce le désir de proté{>er rindijjènc coiilie les A exalloiis, les excès de zèle des aulorités séculières ou ecclésiastiques. (Jue cette lé{]lslatiou prudente et tutélaire ail toujours porté ses Fruits, il serait naif de le prétendre. A n'eu pas douter, les dispositions éilicfées par le Conseil sié.;;eanl à ^fadrid restèrent trop somenl, dans la colonie, à 1 état de lettre morte. }a\ métropole était loin; les \ice-roisel les auditeurs, en supposant cpi ils fussent résolus à assurer la stricte application des lois, voyaient leurs bonnes intentions tenues en échec par des obstacles presque insurmontables, inliérenls aux pays neufs, les énormes dislauces, la lenteur des communications entre la capitale et les jiHehlos de 1 intérieur. De là, pour les titulaires à'enconiiendas, pour les corre(i;"idors charjjés de concilier les droits du colon européen avec les é,|;ards {\\\> à la nation conquise, la facilité (Fécliapper fréquemment à tout contrôle. Mais, de ce que les al)ns furent nond)reux, on ne saurait conclure à 1 incurie ou à la conqilicité du pouvoir central. Si, dans noire siècle de \ a[)eur et d électricité, alors que les écarts du moindre agent colonial sont imniétlialement réprimés par le télégraphe, de regrettables incidents peuvent encore se produire, comment s étonner des allures parfois indépendantes ou des malversations imputées à des fonctionnaires dont les rapports a\ ec la mère patrie éloignée de quatre mille lieues, dépendaient i\c la fa\<'ur incertaine (\qs brises et des courants? Les lois étaient sages, mais, en bien des cas, méconnues ou esquivées par ceux-là mêmes qui a\aient mission de les appliquer. Jolies n en ont pas moins contribué, durani \)\b> de trois siècles, au fonctionnement normal de cette colossale machine, si compliquée, semblait-il, en réalité si simple, et dont les débris commandent aujourd hui encore radmiralion de Tobservateur impartial.

Si I on parvient à s abstraire tant soit peu du temps présent, à faire une part suffisante à labsolutisme des idées, aux théories surannées sur lesquelles a \ écu longlemps le vieux monde, I <ruvre acconq)lie pendant celle période relativement brè\e nous ap})arail très j|raii(le. La puissance

qui, clc\< 1 année 1551, se préoccupait do vulgariser, clans sa nouvelle conquête, les sciences, les arts, la littérature Je IMùn-ope, allrihuant à l'Université de Lima les nicines privilégies qu à celle de Salanianque, n"a point Failli à sa mission civilisatrice.

Trois «jrandes universités, celles de San Marcos, à Lima; de San Antonio, à Cuzco ; de San C-hristoval, à Guamanga; huit prands collèges fondés tant dans la capitale que dans les provinces, entre autres ceux de San Carlos, San Felipe, San Borja réservé aux Indiens de famille noble, San Andres spécialement affecté à Féducation des filles, répandaient parmi la jeunesse coloniale une somme de connaissances équivalente au niveau moyen de 1 instruction dans la mère patrie. Vers le milieu du dernier siècle, dans ces établissements de premier ordre dont les programmes comprenaient, avec les diverses branches des sciences exactes, le latin, la philosophie, la médecine et Tétude approfondie de lidiome quechua, le nondjre ôe^^ étudiants variait de douze à quinze cents, chiffre imposant pour le pays, à pareille époque. Le gouvernement colonial s'efforçait d'obtenir et parfois s'assurait le concours de savants que leurs travaux avaient illustrés en Europe. C'est ainsi qu'en 17 40, jiotre compatriote, 1 académicien Godin, l'un des membres de 1 expédition chargée, cinq ans auparavant, de mesurer à rÉquateur un arc du méridien terrestre, prenait possession de la chaire de mathématiques à 1 L'nivcrsité de San Marcos de Lima.

N'oublions pas enfin que les nomi)i"cux monastères constituaient, pour les classes inférieures, autant d écoles primaires. Leur rôle était, à vrai dire, des plus modestes, renseignement limité aux préceptes fondamentaux du dogme et aux éléments des dialectes indigènes. Tel quel, il a suffi pour faire vivre et prospérer côte à côte les deux langues, si bienqu aujourd hui, de 1 isthme de Darien à la Patagonie, Ihomme blanc se fait partout comprendre de l'Indien.

Le conquérant, à rcnconti'e d une opinion trop répandue, ne s'est donc montré ni si piètre administrateur ni éducateur malhabile. Il faut croire

LA CORDILLKIIE. 205

aussi fjiie ce I)arl)arc ne tenai( cmi iné[)iis ni riiuluslrio ni les arts, (y\"\\ no s'est |)()i[il borné à détruire, et sut produire, à 1 occasion, ^'a-t-il [)as iniporlé les diFlercntes variétés d'animaux domestiques, inconmis jusqu'alors sur le nouveau continent, les arbres fruitiers d lunope, la vi,|;ne et le blé? 11 send)le qu'à sa suite vinrent quelques praticiens sacbant tra\ailler la piene et les métaux, des architectes experts en leur art, cl des sculpteurs qui n étaient point sans talenl. .le ne sais s il se trouverait anjourd hui, dans les deux Amériques, beaucoup de maîtres maçons pouvant se tlatter d édifier un mommient comparable, je ne dis pas aux vastes cathédrales de Mexico et de Lima, mais seulement à certaines cliapelles fort délabrées de cette Innnble ville plantée au sommet des Andes : Santa Gatalina, Belen, l'oratoire des Fransciscains, guipures de pierre que jalouseraient Tolède et Séville.

Le palais croulant, la basilique inachevée, le document enfoui dans la poussière des archives, 1 Indien rêveur pai'courant la pampa, tout proclame que les premiers colons ne furent pas uniquement des pillards éboulés et des vainqueurs implacables. .) ajouterai même, sans crainte d être démenti par quiconque a a isité ces contrées, et dont le ju{>ement n'aura été influencé ni par l'esprit de parti ni par des idées préconçues, que nulle part le génie de la race ibérique ne s'est affirmé avec plus d éclat. Il faut, à qui veut apprécier la réelle valeur de ce peuple et son rôle dans 1 histoire de la civilisalion, un clianq» d études beauc(^up plus vaste (pie la Péninside. Si étrange que cela paraisse, la cause tic 1 l'Espagne gagne à être Instruile dans les pavs ou sa dominai ion n e>l plus qu un sou\enir.

Assniément, la société créole compte nondjre de personnes éclairées qui ne méconnaissent pas ces véi'ltés et daignent, dans imc certaine mesure, rendre justice à l'ancienne mère patrie. Il e>t, toutefois, un point sur lequel 1 immense majorité se montre intraitable. Je veux parler des errements économiques qui réservaient à la métropole le monopole du commerce a^"ec les possessions croutre-mer. A cet éjjard, 1 opinion est

206 T^KS A>"DES AU PAllA.

uiianinic. (1 est là, suivant elle, la cause preuiièrc de tout le mal. Co]U[)arez, s écriera-l-on, à cette politique é{]Oïste, étroite, à comte vue, qui prétendail restreindre aux seuls ports de Séville et de (-adix le privilège des transactions axec le nouveau continent, la doctiine hhérale et léconde du Rovaume-Uni, ou\rant ses porls et poussant vers ses colonies les (lottes marchandes de toutes les nations. L'ar{]unient, de prime abord iriésislihie, perd de sa force pour peu qu on veuille bien se rappeler quelle Fui, précisénienl pendant la période la plus brillante des entreprises coloniales, la situation de I Espajjne vis-à-vis des autres puissances. Ce petit effort de mémoire est à la portée de tous. On peut être fort honnête homme, excellent patriote, bon commerçant, voire même économiste distinj^ué et ne pas se souvenir que, depuis la fin du seizième siècle jnsqu à la paix (rUtrecht, I Espagne fut presque constamment en hostilité avec de redoutables rivales, la France, l'Angleterre et la Hollande. Il lui eut été, dès lors, assez difficile d ouvrir ses territoires au commerce international et de renoncei", même pendant les courtes suspensions d'armes, au seul mode de communication usité entre 1 Europe et le nouveau monde, la flottille annuelle des galions convovée par des vaisseaux de guerre. Il est hors de doute que cette manière de procéder n'était pas de nature à fa\ oriser les transactions; mais la dureté des tenqis n en permettait pas d autre.

Au surplus, ceux-là mêmes (pii dénoncent avec le plus d àpreté les abus de ce monopole et les conséquences déplorables du i'é{|imc de protection à outrance en honneur autrefois, semblent, par une conlradiclion étiange, tout prêts à excuser les mesures draconiennes adoptées de nos jours \is-à-vis de 1 industrie étrangère par la plus importante des républiques américaines. Dans leur admiration, pleinement justifiée d'ailleurs pour tout ce qui vient du nord, ils oiiblienl cpic les Etats-Unis, dont ils invoquent si volontiers l'exemple, ont éle\é, entre eux et le reste du monde, un formidable rempart de douanes auprès duquel la grande muraille de tJhine n est <pi une amusetlc.

LA CORDir.I.KRE. 207

Oucllc destinée l'aveinr {jnrdc-l-il à 1 Aiiic''ii([uc lalino? N ,uirni(-elle secoué la tulollc ijn[)oi(unc de I Kspajjiie que pour se laisser prendre un jour dans le vaste lilel d un Ztdlvcrein dont le premier résultat serait de reconstituer en lait une sorte de monopole industriel et commercial au j)roHt tic sa puissante et ambitieuse voisine anglo-saxonne? Je veux espérer (pi il \\ \^n sera rien. VA\q possède, à 1 heure présente, trop de \italité pouise plier volontiers au rôle de vassale. Puisse-t-il lui être doinié de réaliser le rêve de ses plus illustres hommes dEtat, de ranger sous une seule et même l)annière des nations que rapproche déjà la communauté d origine et de langage, d'opposer à 1 union nord-américaine la fédération de 1 Amérique espagnole!

En ce qui concerne le Pérou, la lenteur de ses progrès, 1 isolement dont il se plaint, le dédain que 1 industriel et 1 émigrant manifestent à l'égard de son sol, pourtant si riche, tous ces inconvénients sont moins le fait des hommes ou des lois que la conséquence de sa situation géographique.

Les relations entre ce pavs et l'Europe, par la voie de Magellan ou du cap Ilorn, redoutée des voiliers, ont été longtenqis très précaires. De nos jours encore, malgré la vapeur, le trajet le plus rapide exige de trente à quarante jours et une somme assez ronde. Ceci posé, il est naturel que 1 émigration se soit portée de préférence vers des contrées moins lointaines ou d'un accès plus facile. Elle envahit, au nord, les États de ITnion, au sud, les plaines tenq)érées de la riépul)ll(jue Argentine et le Chili. (Juand la [lainpa sera peuplée de la mer aux Aiulcs, de la iMala à la Palagonie; lorsfpie 1 Amérique septentrionale sera cond)le, de Eong-Island à Aancou- \er, alors seulemeni celte marée humaine refluera a ers des i'é;;ions ju>- (pi ici délaissées.

Le jour ou le colon el le pionnier ahordeiout à I ivpiateur et au Pérou, ds y trou\eront une population clanseméc, mais Aigoureuse i-l saine, nullement hostile à l'étranger. 11 est dilHcile à quicoiujuc a pu 1 Observer de près, se mcler à elle, \ i\ re peudaul des mois de sa libre \ le, de ne

point 1 apjM'écior eu tlc[)it ilo ses lra\crs, inaljjré les brusques écarts de sa nature \ouv à tenu* insoueiante et emportée. Toutefois, dans la sympathie qu on ne peut se défendre de ressentir pour elle, il entre, ne lui en déplaise, un in\ olonlaire et discret liommajje à l'adresse de ce passé qu elle renie. Nous saxons q\c à 1 éléj^aut Liménien, au rude hacendado de la Sierra, de nous rendre, relevés par une pointe d esprit moderne, le pittoresque et la saveur des mœurs anciennes; d avoir conservé, comme la meilleure part de leur héritajje, les traditions chevaleresques et hospitalières de la vieille Espa^jnc .

Cependant, les jours passent, et l'horizon est loin de s'éclaircir. Lesagents du gouvernement eux-mêmes ne dissimulent pas leur inquiétude. Le préfet, la mine défaite, laisse entendre que la province d'Amazonas est à feu et à sang. D'effravants racontars circulent : le gouverneur, assailli par les rebelles, n'aurait échappé qu'à grand'peine; son aide de camp, moins heureux, captnré dans une endjuscade par les Indiens de Santo Tomas, aurait été conduit sur la place du village et lapidé. Un personnage important. Don ^lanoel IJurtado, qui possédait de grands territoires dans la province, et pour lequel on m a\ ait remis des lettres à I^ima, serait également au nombre des victimes. Que sais-je encore? A ces on dit, j'objecte que si, comme on l'affirme, tous les passages sont bloqués, si nul ne va là-bas et n en arrive, il est assez difficile d être renseigné aussi exactement sur ce (jul s y passe.

Tout cela ne ni enq)échait pas de procéder à mes préparatifs, .le m'étais procuré, à des conditions assez a\ antageuses, trois nudes de grande taille et un che\al de selle. L'animal possédait toutes les qualités de la race andalouse mervellleuseinent acclimatée dans la Sierra, capable, plus que

LA CORDILLERE. 209

loiitt' niitro, (le icslslcr aux lati^jues des {jraiuls parcours en l)ays accidenté. Sobre, \ ij;oureu\, d une ardeur (jue rien ne rebute, le clieval andin déploiera, dans un mauvais pas, la même agilité que ses camarades aux longues oreilles. Sa présence dans la caravane offre, d'autre part, un intérêt particulier. Mules et chevaux voyageant de conserve, ceux-ci serviront de {jardiens à celles-là. Il send^le que la mule subisse Tascendant de son nojjle rival. Elle éj)rouve pour lui ime affection instinctive, et ne lui faussera jamais compagnie, soit le jour, chemin faisant, soit la nuit, au pâturage. Il suffira donc, le canq^ement établi, d entraver on de sur\eiller l'un pour être assuré que les autres n auront pas disparu au lever du jour. Le fait est bien connu de tous ceux qui ont vécu quelque temps dans les Cordillères; j'ai pu le vérifier moi-même en mainte occasion. Souvent, vers la lin d'une étape très dure, les mules haletantes, épuisées, se ranimaient soudain par un effort suprême et allongeaient 1 allure dans la crainte de [)erdre de \ ne leiu' guide. Au moment de lever le camp, j évitais de l)ridcr ou de seller ma montm'e avant que les bêtes de bât eussent elles-mêmes reçu leur charge, sinon, il devenait presque impossible de les maîtriser et de les (aire tenir en place tant elles redoutaient qu on les laissai en arrière. Aussi, dans les convois transportant, de l'intérieur à la cote, les [)ro{Iuits des haciendas, le coca, la mélasse, l'eau-de-vie de canne et les sacs de minerai, arrive-t-il fréquemment que les péons, par mesure de prudence, s'adjoignent une maijjre liaquenée. Son fardeau sera des pins léjjers, son r(Me purement tulêlaire. On la décore du titre significatd" de iiKidriiu/, la niarranie, la protectrice.

.1 avais end)an(hé deux hommes robustes pour la modique somme de dix piastres cl dix vcwas ^ de cotonnades à ravures, le prix du marché devant être réglé, moitié an moment du départ, moitié le jour on ils quittei'aient mon service. A ces conditions peu léonines, leur concours m'était acquis

' La rara (,uine tle Castilli,') est lie 0"',^^■').

pour une période qui ne pourrait élre iufcrieiue ii vingt jours ni excéder un mois. Ils n apportaient à leur enj;ageinent qu'une restriction, à savoir (juc, sous aucun prétexte, ils ne seraient contraints de traverser le Marafion, ne voulant pas s exposer aux mauvais traitements des « Cascascas » , « diables » , « possédés « qui désolaient lautre rive du fleuve.

Ces dispositions arrêtées, je n a\ais plus qu à suivre avec patience la marche des événements, prêt à profiter de la moindre embellie.

V.H attendant, voici ma \\c. Des le })etit jour, je monte à cheval et me dirijje vers les sources chaudes surnommées aujourd'hui encore le et Bain de 1 Inca •• . Elles sont situées à ime demi-heure de la ville, au pied des collines de Pultamarca. On les reconnaît de loin aux spirales de vapeur (pii s'échappent de leurs orifices et, sous Tair frais du matin, se brisent en une nndlitude de petites nuées léjjères comme un vol de cy^jnes. Leur teuipérature s'élève à 55", 2. Des trois piscines cou\'ertes ou les eaux se reposent après un parcours de quelques centaines de mètres dans la prairie, une seule, appelée el Trag/idcro, est de construction ancienne. Le bain, sous le ravon doucement tamisé qui tond)e des étroits soupiraux, est délicieux et ma rappelé lexquise Source bleue de Puebla, au Mexique, moins laffluence des baigneurs. Je crois avoir été, im mois durant, le seul babitué de rétablissement. J.a surveillaïue en est confiée à un indigène dont les aïeux appartenaient peut-être à la cour défunte. Tout ce que je puis dire, c'est (pie ce fonctionnaire avait lair peu prestigieux, une garde-robe plus que sommaire, et les mainssales. La [Xjpulation indienne, — c est un fait que je constate el non un regret que j'exprime, — ne choisit plus ce lieu pour |»i()cé(ler a ses ablutions. Une sorte de crainte superstitieuse lui fait attribuer a cette onde bienfaisante des propriétés funestes, telles que celle de provofiuer ])ar tout le corps (]c> éruptions ou dc^ ulcèies. Elle n'est pas éloignée tle croire que les va})eur,-; tiainani sur les rives sont vomies par quelque démon .souterrain, à tel point que, lors des grandes fêtes, de j)ieu>es personnes se font un de\oir de \enlr en procession jeter dans cette

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cliaiidicrc do Sjilaii qiu'I({iies ,;;()ii(lt's d'eau bénile. Ces CravcMii-s puériles u eiiipécluMil pas que I on u utilise le ruisseau hiiilaul pour eerlaius usaj-es doinesli([U(\s : pour lessiver les Iiardes, hlauehir les nattes, déjjraisscr des laines, éehaudei" la volaille avant de la plumer. S\n;;it-ilde sai.jjner un porc? L'opération s'aceoniplira au hord du courant sull'urcux ou la vicliine, aniai lée au bout d une corde, mijotera pendant des heures.

Tel est le bain d Ataluialpa. Le prince résidait à Cajamarca. De son palais, (pii dex ait coun rir yin espace de terrain considérable, il subsiste fort peu de cliose.

A 1 entrée de la a ille, le sentier conduisant au\ sources côtoie, pendant une centaine de mètres, une enceinte de terre battue, en j)artie ruinée, qui contourne la base d une éniinence rocheuse. Au sommet de ce monticule, se dresse, sur des alïleurements de porphvre, une portion de terrasse d'un bel aj)pared dont les blocs énormes |)araissent aAoir été posés à cru. La construction ne présente aucune trace de ciment ; néanmoins, (elle est la précision (\c la taille et la ré;;ularité des assises, qu'il est malaisé, à première Aue, de discerner les joints. C'est un vrai travail de bijouterie. Sur cette base indesliuctible s'appuie aujourd'hui le fraj;ile assemblage d'une case indienne en torchis, coiffée de chaume.

Dans l'unique chambre du logis, on le jour ne pénètre que par la porte étroite et basse, la défroque du paysan occupe la place du mobilier inq^érial. Des guenilles traînent sur de> perches. A terre sont alignés les ustensiles de ménage, toute la ricbesse de la famille, leso/A/.s au large ventre, où l'eau se conser\e fraîche, lesjarres de cA/c//'/, les sacs en poil decbèvrepleinsdefèves et de mais. Dans un angle, au-dessous d'une croiv en paille tressée, clouée au nun\ (piatre j)i(pK'ts Fichés dans le sol su[)[)ortent un lit "rossier. IMès du seuil est accrocliée la tenue de voyage, la calotte en laine épaisse, leponcbo lissé pai- la feunne, les sandales en peau de llania et linévitable clmsj)n, la pochette de cuii' bourrée de feuilles de coca. Pareil à une toile d'araignée géante, un x ieux bamac eu libres d'aloès est tentlu en lra\ers de la pièce.

La demeure isolée, t^ilencieuse, séduirait uu auachorcte. Sur la muraille cyclopécnne, l'oml^re {jrcle d'un bouquet de lamhros, bouleaux des Andes, jette le voile de deuil qui sied à la majesté tondiée.

MAISON DE l/lNCA (cAJAM U'.Ca).

Un peu plus loin, quelf[ucs vesti.|jes de maçonnerie, datant de la méiue époque, sont visibles dans les bàlinienls de la Casa de Cahildo (maison commune) et de la {jeùle. Une salle basse, qui sert actuellement de corps de

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garde, couvre, dit-oii, reniplaceineiil exnct do la pièce où Tluca emprisonné s'était enjjagé à amonceler de l'or jusqu'à hauteur d'homme, en échan{]e de sa liherlé. Dans ce cachot, une demi-douzaine de soldats à qui les revues de linjje et chaussures d()i\cnl ctre choses inconnues, dorment, fument ou Font leur cuisine. L'un d eux m'a dési{;nc, sans hésiter, le lieu du supjilice et, sur la dalle, une trahiée rou^jCàtre, la tache de san.jj roval que rien ne peut ellaccr. Malheureusement pour cette léjjende accréditée dans le jieuple connue un article de foi, la vérité est que le dernier Inca périt non point décapité, mais étranglé. Le crime, d'après les récits des témoins oculaires, fut consommé en pleine place puhlique, au {jrand jour, à deux pas de l'endroit où s'élève aujourd'hui la chapelle des Franciscains, sur ce morceau de terrain en pente, envahi par 1 herhe, dont les Indiennes du marché ont fait choix pour dresser leurs pauvres étala{jes, harnachements de mules, paniers, rouleaux de corde en fd d'agave, poteries de forme antique.

Mes après-diners se passaient en conciliahules tenus, en plein air on dans une houtique, avec les autorités civiles et militaires. Le préfet présidait, et 1 on discutait longuement au sujet des mesures à prendre dans des circonstances aussi graves. D intervenir il n'était point question. La force cantonnée à Gajaraarca se composait d une compagnie de cent cinquante honnnes, et cette force avait conscience de sa faiblesse. Son commandant, ({ui coiuptail moins d aimées que de galons, attendait, pour ajjir, des ordres et surtcnù des renforts de Lima. Oi", à Uma, on ignorait encore les derniers événements. Du jour où la nouvelle serait connue jusqu à la formation et à 1 équij)ement d une colonne, il pouvait s écouler un mois, peut-être deux, sinon trois. 1^ expectative s imposait. Cette vérité reconnue, rassemblée passait à d autres exercices et se livrait, à propos de mon voyage, à un calcul de probabilités. Chacun donnait son avis, préconisait un itinéraire. Que de plans de campagne patiemment élaborés, condamnés aussitôt! Je renonce à les transcrire par le menu. Ils embrassaient tous les points du

21* DES A>;UES AU l'Ai'. A.

compas, saul 1 occicIcMit, car j étais rcsolii à tout tenter plutôt (juc tic rallier encore mie fois la cote. Les uns nie conseillaient de ni'élcvcr d'un (lejpé j)lus au nord, vers la proNlncc de .laen (jui confine à 1 Equateur. D autres signalaient au sud-e>( un |iassaj;e usité du temps des Incas, enlre la \allée du haut ^laranon el celle du IIuallaj;a, passade relrou\ é au coinincnceinenl du >iècle dernier pai' les religieux des Missions de (îajauiaïqiulhi, nuiis, pai" juallieur, abandonné depuis cent ans. Or, connue je ne pouNais aller aux rensei{]neinents an|)rès de Manco-Capac ou de Lloque Yupanqui; connue, d autre part, la carte la plus récente mentionnant celle voie est celle du moine Sobreviela, décédé en 1790, je restais perplexe.

Vn seul point paraissait déFuntivenient acquis. Des rumeurs en circulation, des opinions émises, il résultait que les territoires situés à 1 est du Maranon et compris entre G" 7' et 7" 10' de latitude sud et, par suite, les seuls sentiers pralicahles reliant les deux versants de la Cordillère orientale, étaient an pouvoir iici^ insurjjés.

Encore, si je parvenais à communiquer avec leurs chefs, en invoquant mon caractère absolument neutre de voyageur et d'étranger, peut-être réussirais-je à les fléchir. J'ai dilque Tàme de la révolte était un certain Justo Villacorla, Tua de ces types étran^jes que l'on rencontre dans les zones frontières, intelligents, hardis, dédaigneux de toute loi, mettant au ser\ice de leurs rancunes ou de leiu's ambitions 1 ascendant redoutable qu ils exercent sur 1 indigène. Le personnage était ori;;inaire de (la|ainarca, où résidait encore une de ses nièces, .le résolus de risfjuer auprès d'elle une démarche. A coup sûr, la digne scnora n'était pas en rapports suivis avec ce parent d humeur turbulente. Mais je connaissais trop la force et 1 étendue des relations de famille en ce pays, les obligations qui, d'après les nururs locales, résultent non seulement de la communauté d oiigine, mais aussi de l'alliance, purement spirituelle, conclue lors d'un baptême entre les parrains et marraines et les père, mère, aïeux et collatéraux d un nouveau-né; j avais eu trop souvent l'occasion de constater cond^ien réloignemeiil, les

LA cor. DILLKRE.

dissensions politiques relâchaient peu ees mille liens, pour ne j»;is dro assuré qu'une rerjucte de la nièce au leri'd)le oncle serait pour moi le meilleur sauf-conduit. Je sollicitai donc une audience et fis passer, à cet ellel, à la boinie daine, non pas ma carte, mais un ambassadeur. Mes li()mma.;;es et mon désir lui lurent, selon lusajje, transmis de ^ ive \oix par un rri(i(l(K

Criddos et m'adcis, ci'éatures à [)art dont la position sociale et les nndtiples attributions dans la maison péruvieime ne sauraient être rendues par le terme raj^ue de « domestique » . L un et I autre lemplissent, auprès de leurs maîtres et de leurs maîtresses, un rôle assez complexe qui n'est pas sans [)résenter quelque analojjie aAec celui du con- Kdent de Ira.'jédie ou de la sui\ante dans les comédies du \ieux répertoire. Pris tout enfants dans la cabane indienne, au jjiand soulagement des parents chargés d'une nombreuse lignée, ils doivent à ce genre d adoption une situation privilégiée, certaines privautés, une franchise d allures et de langage qui les distingue de la domesticité vuljjalre, du péon et de sa compagne à la démarche humble, préposés aux gros ouvrages, à la garde du bétail et de la basse-cour. Parfois même, nés (Tiin ca[)iice amoureux au maitre, ils auront vu le jour dans la maison, et cette fdiation naturelle, rpii ne leur assTU'e aucun droit, leur \aut en revanche (]c> égards. Ils seront traités par le reste de la famille sinoji en égaux, du moins avec les façons d induljjente indillérence dont on accueille les petits services de parents j)au\ res ou les ébats d nu animal favori. Tour à tour camarades et valets, l)onues d enfants on (hunes d alour. secrétaires et courriers, les qualités recpiises pour

remploi sont une liunicur toujours c<]ale, une éeliine souple et une nicuioire iMiperluii)able. Gens à tout laire, Frontins et Marions aux pieds nus, à la chevelure épaisse, passés à la terre de Sienne.

Dans un pavs où Ton écrit peu, soit paresse, soit plutôt parce que la (lilHculté des communications n a point permis d'organiser d'une iaçon rapide cl sure le service de la petite poste, le criado devient l'intermédiaire indispensable, une sorte de lettre vivante qui a, sur la missive confiée au papiei", Favantagfe de transmettre au destinataire la parole, l'accent, et jusqu au moindre geste de l'expéditeur. 8a discrétion à toute épreuve assure 1 inviolabilité de la correspondance. J ai souvent été frappé de sa [)onctualité, de la mine attentive et grave dont il écoute les bavardages les plus iutdcs, et de son aptitude à les répéter sans en omettre une svllabe, [)lusieurs heures, parfois plusieurs jours après, aNCc la précision d un phonographe.

Mon émissaire reparut bientôt, et, après une courte flexion sur les jarrets en guise de salut, expliqua que la senorita Yillacorta envoyait ses compliments au voyageur français, et serait heureuse de le recevoir le jour même, s'il voulait bien lui faire visite. Je n'eus garde dv manquer.

La dame se tenait dans une salle aux fenêtres grillées, haute et longue comme un parloir de couvent. Autour délie, assises en cercle sur leurs talons, des servantes indiennes jacassaient à demi-voix en s'acliarnant, à {jrands coups d'aiguille et de ciseaux, sur une pièce de cotonnade. Deux jeunes fdles de quinze à dix-huit ans travaillaient près de leur mère, tandis qu à 1 autre extrémité de la pièce, trois bambins prenaient leurs ébats. A peine avais-je commencé à exposer le but de ma démarche que, d un niou\ement de tète presque imperceptible, lamaiticsse de céans congédiait son entourage. Ninos et ninas, criadas allairées, après avoir dévisagé 1 étranger d un regard curieux, se retirèrent sans Ijiuit, pas bien loin toutefois; car, pendant la demi-heure que dura lentretien, de minute en

LA COUDIl LKHE. 217

iniluilo, une porle cntrc-bàillée furtivement et des cliuchotenient> attestèrent la présence d'un auditoire attentif embusqué à la cantonarle.

La réponse fut telle que je 1 espérais. La senora Yillacorta avait, depuis plusieurs années, perdu de vue son parent dont elle ignorait les faits et jjestes; elle était néanmoins toute disposée à me numir d une reconunandation pour lui. cpioique...

l'dle u acheva pas, hocha la télé d un air de doute, mais reprit presque aussitôt :

« Je vais écrire la lettre. »

Le billet libellé, au moment de me le remettre, elle hésita encore et murmura :

« Cependant...

— Craignez-vous, lui dis-je, que le senor Don Justo ne tienne point compte?... "

Elle m'interrompit \ ivement :

« Non pas. Don .lusto ne peut avoir oublié sa nièce; mais écoutez, seiïor : je me reprocherais de ne pas vous dire toute ma pensée; vous vous engagez dans une voie périlleuse. Les Indiens soulevés gardent tous les passages. Ces gens ont la main prompte et ne savent pas lire. Avant que vous avez pu joindre celui qu'ils se sont donné pour chef, ils vous tueront, senor, ils \ ous tueront ! »

Le pronostic n'était guère encourageant. Je voulais néanmoins en avoir le cœur net et, dans ce but, je poussai, le lendemain, une reconnaissance jusqu'à Celendin.

Douze lieues d'une pampa aux ondulations assez douces s'étendent entre Cajamarca et ce grand village situé seulement à trois ou quatre heures de marche duMaranon. Le voisinage de la profonde vallée, masquée par un dernier renflement du sol, se devine aux vapeurs qui montent du gouffre surchauffé et, brusquement condensées au-dessus des crêtes, dessinent dans le ciel le cours sinueux du Heuve. Le poste, le plus avancé de la province,

■218 DKS ANDES AU 1* A T. A .

(lu coté (le l'est, resseinhlait moins à une paisible bour^jade des Sierras qu'à uu eaunuMiieul tle uoniades. A l'inléiieur du quadrilatère de maisonnettes basses qui doiuuilt, de loin, l'dlusiou dune ranjjée de lentes bédouines, se pressaient les réiujjiés venus de la live orientale a\ ee le peu qu ils avaient pu sauvei' de leur bétail. A leur tête, le préfet d'Amazonas, un beau cavalier nommé Don Klias La Torre, dont la résidence avait été assaillie et emportée d'assaut dès les premières beures de la rébellion: écbappé par miracle aux balles, aux pieries et aux massues, il ne devait son salut qu'à sa connaissance parfîiite des moindres sentiers de la montajjiie, à l'énerjjie de son cbeval et au dévouement de quelques serviteurs indiens restés fidèles.

Cette loule était résobmu'ut pessimiste. Passer outre, persister à s'en.};a.j]er dans la réjjion soulevée avec l'espoir de rejoindie et de flécbir les cbefs: folie pure. Le Maranon francbi, je ne rencontrerais, sur un pfficours de vingt lieues, jusqu'au piieblo de Levnicbandja, que le désert. Tous les villa{;es étaient abandonnés, à connnencer par le petit port de Balsas, dont les babitants avaient émij^ré en masse à Celendin. Des bandes pillardes sillonnaient en tous sens le territoire, incendiant les baciendas, enk^ ani les troupeaux, piétés à saccajjer tout bameau dont la population se reliisait à faire cause commiuie avec l'insurrection triompbante. .Te ne poin ais me flatter de passer inaperçu ni même d'acbeter ma liberté au prix d'une rançon; trop beureux si j'étais seulement emmené prisonniei" après a\oir assisté au sac de ma caravane. ^Lais, selon toute apparence, je n'atteindrais ]ias vi\ant le défilé et le pueblo de Suta où, crovait-on, se trouvait le (piarlier général des rebelles. D'ailleurs, — et cette considération [)rimait toutes les autres, — il ne fallait pas songer à embaucber des péons pour une expédition de ce genre. Les plus déteiininés bocbaient la tète en répétanl obslinémenl :

c; Cliaïmanid iiiayu, guaniii! » » De l'autre coté de la rivière, la mort! » L'argument était sans ré[)lique. Plusieurs, à vrai dire, venaient d'eux-

LA cor.T)ii.Li:r.E. 219

niéines iirolTrir leurs services et coiisealaienl à partir, mais seulcmciil, avaicnl-ils soin d'ajoufcr, quand les /nuii/ias, les a jeunes lioninies ^ , les « soldats " , seraient ani\ es.

Muni de ees bons a\'is et de ces promesses à lonijuc échéance, |e re;;aMnai Caiamarca. Kn mon absence, la prélecture a\ait reçu de Lima, non les renfoils attendus, mais une proclamalion qu'elle faisait publier à son de tronq)e. (jC document était le premier acte émané du nouveau jjonvernement. Il rappelait en substance qu'aux termes des lois de la République, les Indiens possédaient les mêmes droits et devaient être traités avec les mêmes égards que les autres citoyens. Si cela si.j]nifie qu'à l'avenir l'aborigène ne sera plus arraché de son village, brutalement, comme un malfaiteur, pour être astreint à des corvées gratuites, civiles ou militaires, rien de mieux. Je doute cependant que cette phraséologie libérale suffise à rétablir la paix dans la province d'Amazonas. Les populations savent à quoi s'en tenir sur la portée de semblables discours, et les prennent pour ce qu'ils sont : Voha et voces, jn-œlevcaquc iii/n'l!...

Telle était aussi, semblait-il, l'opinion des autorités : tout en se mettant en frais d'éloquence, elles recouraient à des mesures plus efficaces. A défaut de troupes régulières, on procédait à des enrôlements. A plusieurs reprises, j avais croisé, dans la campagne, des indigènes cheminant par petits groupes, léte basse, menottes aux mains, escortés par des cavaliers bien armés. Kt chaque fois que je demandais quel ciime avaient conunis ces misérables, le chef du détachement me ré[)ondait a\ec le plus beau sérieux :

« Des criminels! Non, senor; dc^: volontaires. "

tîette façon de comprendre le volontariat me laissait rêveur : il me parut plus prudent et plus expéditif de ne pas attendre l'ouverture i\c^ hostilités et de poursuivre mon voyage par une voie détournée. Mais laquelle? Le choix devenait de plus en plus difficile, lùifin, après de longs conciliabules, ma résoliilion lut [)rise. Je tenterais le passage du Marafion, à soixante milles environ plus au nord, près du village de Bagua-Grande, sur la ligne

liinilrophe des provinces de Cajamaren, de .laen et do Bongara, puis je iiraeliemliieials de nouveau vers l'est par les pueblos de Cliipaspamba, San Carlos et Yambajalea. Cet itinéraire me permettait de contourner le territoire insurjjé, à l'abri d'un massil'de montajjnes babité par des Indiens de mœurs paisibles, .le ne devais pas tardera reconnaître combien j'avais été mal inspiré et que, de tous les partis, celui-là était le pire.

Le 8 juillet, de grand matin, je disais adieu à Cajamarca.

Quel que fût mon désir de me soustraire aux manifestations suprêmes de riiospitalité andine, et de prendre congé sans tapage comme il sied lorsqu'on a tant de motifs de ne pas escompter d'avance le succès, je n'avais j)u esquiver le cérémonial accoutumé du départ. Il ne faisait pas encore jour, que des pas de cbevaux et (]c> éclats de voix retentissaient devant la porte. Tous les gens que j'avais connus ou seulement entrevus pendant les semaines précédentes s'étaient réunis pour me faire, suivant l'usage, la conduite jusqu'à une ou deux lieues de la ville. Au premier rang, ceux à qui leur âge ou l'expérience des longs voyages à l'intérieur donnait le droit d'intervenir a\ ec une autorité indiscutée, surveillaient mes bommes occupés à cliarger les mules. Massée dans l'ombre, en arrière, stationnait une plèbe curieuse et sympatbique.

.le venais de me mettre en selle, quand une petite Indienne, une fdlette de douze ans, se faufdant comme un lézard à travers les cavaliers, sans se soucier des piaffements et des ruades, accourut tout essoufflée. C'était une des criadas de la maison Yillacorla m'apportant les soubalts de sa maitresse. Son visage arrivait à peine jusqu'à l'épaule du cbeval, cl je n'en distinguais que les grands veux luisants comme des braises. Cramponnée à l'étrier, la lettt-e vivante débitait son boniment d'une voix flùtéc :

« Voici ce qu'a dit la ?enorlta. J'envoie mes vo-ux au voyageur français. Avant de j)asser le fleuve et de marcber à lorient, qu'il se souvienne de mes paroles. Les Monioneros >^oni mauvais; les cbefs sont loin. Qu'il agisse avec prudence et que Dieu l'assiste !

LA CORDII.LÈP.E. 221

— Merci, cliola. Je baise les mains de la senoiila el lui rends ,[p-àees de sa sollieiliidc. Prends pour loi celte médaille sur laquelle est ,jjra\ ée l'imafi^e de la patronne du Pérou. Conserve-la j)récieusemen(, el que Saiila Rosa te prolè.jje! "

L'enfant saisit la piécette qu'elle porta à ses lèvres et s'en alla ravie.

Nous voici hors de la ville, traversant la plaine au galop. Mes péons el les mules ont pris les devants et gravissent déjà les premières pentes. Mon escorte ne devait consentir à tourner bride ([u une heure plus lard, quand nous eûmes atteint la lisière du plateau. Une dernière accolade, et l'on se séparait pour ne jamais se revoir. La petite troupe disparut derrière un pli de terrain, tandis que je poursuivais ma route vers l'inconnu.

Le bassin verdovant de Cajaniarca, les crêtes mêmes du vaste cirque s'étaient depuis longtemps enfoncés sous l'horizon; la journée louchait à sa fin, el je reconnaissais encore l'emplacement de la cité d'Atahualpa, au panache de vapeurs montant des piscines de 1 Inca vers le ciel immaculé.

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