CHAPITRE H
T. r?ôj;ioii (les fon't-î. — Premier npcrçu tles sentier.-! de la Sierra pentlant la saison plnvien.se. — lU'{;ion (les pàlnrajjci — II. Les Plateaux. — An pieil du Cliindjorazo. — ^Orapcs équatoriaux. — lîioljainha. — nafios. — Eiuption du Tun{;nra{;na. — JII. Anibato. • — La pluie de cendres. — Fèt<! des lîamcanx dans la Cordillère. — Police ecelésiastiijue — Un avis aux voleurs. — IV. Latacuii{;a et le Gotopaxi. — La posada de Taniljillo.
L'iiacicncla de San Palîlo, où je me proposais de passer la nuit, est plus que modeste.
Il est bon, avant d'aller plus loin, de s'expliquer nettement au sujet de ce terme cVhacienda qui reviendra plusieurs fois sous ma plume et pourrait éveiller dans l'esprit du lecteur l'idée d'une demeure d'aspect seigneurial, tenant de la ferme et du manon-, ou le châtelain entouré des raffinements du confort moderne, au centre d'une propriété vaste comme une pro\ince. Ml au milieu de serviteurs tle tout sexe et de toute nuance, de chevaux de race et de lrouj)eaux innoiidnahles. Ce seiait exagérer beaucouj) la réalité. Sans doute, des établissements de ce genre, considérables sinon luxueux dans le sens que nous attachons à ce mot, existent ailleurs que dans les hvre.-^. l'jicoi'e sont-il.>; l'ares et les renconlrc-l-on de préférence à proximilé Av> \ illc.s ou (\c<, voies de comiiinnicnlion llii\iale.s et maritimes qui seule.s periiicltciit l'in.-lallalion d'un ;;i<>s maléiiel, le (lé\ eloppement des lra\au\ agricoles, l'exporlalion dc.-^ produit.-;. Tout autre est la résidence de Vliaicndadd \ulgairc. Ce n'e.^l, dan.- bien des cas, (ju'une misérable bâtisse en torchis dont ferait fi le deiiiiei- de nos paysans. Telle quelle, elle
commande parfois, il est vrai, surtout sur les hauts plateaux, une (grande industrie pastorale ; parfois, en revanclic, dans les terres chaudes, qucl- (jues mètres carrés seulement, plantés de cannes ou de bananiers. Il convient donc de prendre l'expression dans son sens littéral, (jui est tout uniment " culture ^ , « domaine rural » , (picUe que soit l'importance du domaine ou de la culture.
A San Pablo, il ne s'afjissait que d un essai de défrichement dans l'immense futaie dont un arpent à peine était abattu. Sur cet étroit espace, entre les énormes souches restées debout comme les assises d'une colonnade écroulée, les cannes à sucre plantées dans un beau désordre dressaient leurs plumets d un vert pâle. La maison, de la dimension d une cabane de charbonnier, était faite de troncs superposés dont on avait bouché les interstices avec de la terre mêlée de paille ; le tout coiffé d'un toit d'écorce. A l'intérieur, deux pièces : l'une, à peu près aussi spacieuse (pi'une cabine de navire, contenait un hamac et une ta])le clouée au mur; 1 autre renfermait l alambic primitif destiné à la fal)rication de la horracha ou alcool de canne. Il se compose d une cuve en bois revêtue d'une couche épaisse de {jlaise et enchâssée dans un four conicpie en terre l)attue. Un tube en band)ou fait communiquer la cuve avec une jarre reposant dans un bassin rempli d'eau froide. Nul autre appareil d'évaporation et de condensation. La licpieur obtenue j)ar ce procédé barbare est le nectar de l'Américpie méridionale. On vous lOffrira sur toute l'étendue des Cordillères, sur les bords mêmes de l'Amazone, dans le Brésil entier, où elle pi end le nom de cachara sans ac(pu'rir d autre ([ualiti' appréciable. C'est l'eau de léu de riiidicii, la source d ivresse bestiale et féroce.
Plusieurs Améric.iins an Sud m'ont reproclu" amicalement ce jugement tant soit peu sévère. Mais, malgré toute ma bonne volonté et le désir de plaire à mes hôtes, janniis je n'ai j)u me faire à cette infernale boisson. Je n'ai d'ailleurs que trop de motifs pour lui garder rancune. Llle provocpia une bonne part tles difficultés survenues dans mes relations avec riiuii-
gène. Aussi ne suis-je |)as faclu' de lui dire son l'ait une fois pour toutes.
]Sous arrivions à 1 hacienda coiiune le soir toml)ait, après (pmtre heures de marche extrcnieuient pénible. Donner un aperçu des sentiers de la Sierra dans hi région cluuide, pendant la saison des pluies, est chose impossible. Il faut avoir gravi ces coulées de terre mouvante et grasse où nul caillou n oliVe un appui au sahot de la mule, avoir roidé avec sa monture dans la houe gluante, s être enlisé pisqu à la ceinture dans les bourbiers nuistpu's pai" une végétation traîtresse, ])our se faire une idée des é])reuves endurées. Je n y insisterai donc pas et préfère ue uie rappeler cpie la majesté des bois sous lesquels nous cheminious. Plusieurs fois par heure, il fallait franchir à gué quelque torrent bondissant d'un vallon latéral. Ces eaux n'avaient plus la teinte sale du Guayas. C'étaient la fraicheiu' et la limpidité du ruisseau alpestre, au lit encombré, non de rochers, mais d'arbres morts, géants ensevelis dans un linceul d'écume. A ciufpiante pieds au-dessus de nos têtes, les lianes reliant les maîtresses branches étendaient leurs guirlandes. Ici, deux colosses inclinés s'étreignaient au-dessus du torrent. Plus loiji, c était nu cà])lc multicolore jeté (1 une rive à 1 autre, fil d araignée vacillant à la moindre brise, escarpolette où jouaient des singes ; et, sur les lianes, sur les rameaux, partout, des grappes de ces orchidées énormes, moins appréciées peut-être du collectionneur (jue les parasites de terre tempérée, mais autrement décoratives. .) ai vu des sites aussi remarquables, mais rien qui surpassât en ce genre les forêts riveraines du rio Chind)o.
La Miiil lui c\(''cral)le. La liimicic à peine éteinte, une armée de cancrelats se mit en campagne et prit sur nous ses chats comme en pavs conquis. Nous étions quatre dans l'étroit ri'duit, y compris le ])ropri('taiic du logis. A la nuit close, un autre voyageur, dans mie tenue encore plus piteuse que la notre, ('-tait venu demander asile. C'était un petit curé d'un village des Plateaux «pu descendait à la côte. Forcé, une heure auparavant, d'abandonner sa monture qui s'était rompu une jambe, il arrivait tête nue,
boueux, SOS louâmes l)ottes crcvc'cs, les ('perous tordus, le poucho eu lauibeaux, uiais uial.'jré tout de bouue huuieur. Après avoir, de {jraud aj)pétit, j)ris sa part duuc tortilla aux piiueuts arrosée deau claire et de Tahoniiuahle borraclui , il s'alloufjeait près de moi sur le plauelier, eu s'ècriant du tou d uu liomuie satisfait de la vie :
« Et uiaiutenant, sefior, une ci{j,arette. '
L'arriero et les mules s'ètaieut blottis daus la distillerie. Il u'eût pas été prudent de laisser les animaux dehors , crainte des bêtes fauves et du temps (jui menaçait. Ue fait, à j)artir de minuit, la teuipète se déchaîna et dura jusipi au jour.
L étape suivante, coupée d'une très courte halte, fut de onze heures, en pays désert, sans rencontrer àme qui vive; onze heures de lutte dans l'épais fourré, d escalades, de chutes, de glissades. Deux fois ma béte, perdant l'équilibre', se renversa sur moi. Au passage d'un gué, la mule de charge fut entraînée par le courant sur une distance de plus de cent mètres, et nous eûmes toutes les peines du monde à la dégager. Nous redoublions d'efforts, éperonnés par 1 approche du cré})uscule, si court sous ces latitudes. Enfin, juste à l instant où le soleil disj)araissait, nous débouchions sur un étroit plateau gazonué d où le regard embrassait uu horizon admirable, les vallées inférieures complètement novées, les sommets émergeant comme autant d'îles au-dessus d un océan de vapeurs.
Adossée à la montagne, une masure de branchages et de terre abritait une famille indienne dont le troupeau de chèvres et de moutons se dirigeait vers l'enclos jialissadé cpii le protège pendant la nuit.
E indien, même 1 Indien civilisé d(; la Sierra, est le plus souvent d humeur soupçonneuse. E adoucissement des mreurs n'a pu faire disparaître ce trait de caractère qui s accuse de plus en plus à mesure (pie l'on pénètre chez les populations très retirées. Le vovageur, fùt-il fils du pays, est accueilli avec une curiosité méfiante. Quel est ce nouveau venu? Quel mal peut-il nous faire? N'abuscra-t-il pas de ses armes j)our nous rançonner, voler notre
bétail, nos poules?... La clcmarclic Ciiyante, le regard de côté expriment cette idée avec autant d'éloquence ([ue si le pauvre diable pensait tout haut. Que ce sentiment soit ou non justilié par les abus dont ces malheureux ont pu être victimes, il nen est pas moins général et ne devra jamais être perdu de vue par celui qui veut parcourir ces contrées. La meilleure politique consistera, dès l'arrivée, à prévenir tout soupçon par un cadeau anticipé, soit en monnaie, soit en menus objets, tels que couteaux, ciseaux, chapelets, médailles, foulards aux luiances vives. L'indigène révélera aussitôt le tond de son caractère obligeant et hospitalier. C'est en vertu de ce principe, dont l'observation ni a toujours réussi j)ar la suite, qu'après avoir mis pied à terre et avant qu une seule parole eût été échangée, je me dirigeai vers le plus âgé delà maisonnée, un vieil Indien perclus, rhumatisant, accroiq)i sur le seuil devant un feu de brande, et laissai tomber dans son poncho quelques réaux. Immédiatement la phvsionomie du vieux s'éclaira. Il se souleva, non sans peine, et désigna sa cabane en disant :
" Dieu vous amène, senor... voilà votre maison. «
Le charme était rompu. Le reste de la famille, qui s'était tenu prudemment à l'écait, accourut, les bambins aidant à desseller les bêtes, attisant le feu, tandis (|ue les aines déblavaient dans l'unique pièce du logis un espace suffisant pour v déposer le bagage et les harnachements. Néanmoins la vermine y pullulait à tel point que je me déterminai à passer la nuit en j)lein air, roulé dans ma couverture. Bientôt, nos hôtes nous apportaient, avec leur plus gracieux sourire, une poule, une grande écuelle de lait de brebis et une ample provision de j)atates douces.
Nous étions parvenus à une altitude de 1,700 mètres, sur la limite des grandes forêts et de la région des pâturages. Ortiz me désigna le sentier que nous devions suivre le lendemain, dans la direction d'une échancrure ouverte vers le nord-est.
La nuit venue, l'air fut très vif. Une buée diaphane, humide et pénétrante , montait des profondeurs boisées et ajoutait à l'étrangeté du
paysage c'clairé par la ploiiic Imie. Mos hommes empileront sur le foyer des souches pour entretenir la braise jusqu'au matin. Tn |>cn phis tard, toute la famille se rassendjla sous h; porche, sur un ran[j, h; visage tourné vers hi plaine, les femmes et les enfants les uiains jointes. Le vieux, seuldehout, récitait dans l'idiome indigène une sorte de prière du soir, sur un rythme chaulant d(! litanie. Les autres, après chaque couplet, répétaient en refrain à Tunisson : SaiiUt Maria! Santa Maria! l'rêt à m'endormir, j(! distinguais encore leurs voix montant dans la nuit fraîche.
L auhe nous rév('la un désastre. L'une des mules gisait inerte, sous le coup d une congestion. Par l)onlieur tout arriero est quelque peu vétérinaire. Le nôtre s'approcha de l'animal et lui ouvrit, à la pointe du couteau en guise de lancette, une veine du cou. L'opération fut couronnée d'un plein succès. La ])éte, soulagée d une pinte de sang, se releva, s'éhroua, reçut sa charge, et 1 on se mit en route.
De semblables accidents sont fré(pients dans une zone où les variations d'altitude et de pression barométri(jue se succèdent à de courts intervalles; où, dans une même journée, la caravane partie du niveau de la mer atteint en quelques heures la cote de mille mètres, redescend à trois cents pour s'élever ensuite à deux mille. Il n'est animal si endurci que n'éprouvent de semblables écarts. A plus forte raison l'influence en est-elle sensible sur l'organisme humain, au moins pendant les premiers jours. Des migraines subites, des étourdissoments se manifestent même chez les personnes peu sujettes à ce genre de malaise. Il en est qui, pendant toute la durée de leur si'jour sur les iMateaux, ressentent ime oppression douloureuse aussitôt qu'elles se livrent à ini exercice tant soit peu violent. A Quito, on en a vu cruellement souffrir j)our avoir mont('' trop ra])idement un étage. Le fait m'a été affirmé par nombre d Européens demeurant depuis plusieurs années dans la capitale.
Nous ne limes j)as beaucoup de chemin ce jour-la. Après cpiatre heures consécutives de marche en zigzag sur des pentes extrêmement raides, ime
DES ANDES AU PAllA.
brume intense nous envelo])|»a, et il devint fort difficile do se diri(;er. Bientôt une pluie diluvienne acheva de détremper le sol, et les culbutes recommencèrent sur toute la li(jne. Les bétes n'en pouvaient plus. Le brouillard de plus en plus dense ne me permettait pas de distinguer les oreilles de la mule. Avancer, c'était s'exposer à choir dans un abime. Aussi ne fus-je point surpris quand le muletier, buttant contre un tas de roseaux, s'arrêta net, déclaïaiit (piOn ne pouvait aller plus loin. A dire vrai, la perspective tle passer une demi-journée et une nuit assis sur -une meule déjoues, dans ce désert, sous l'averse devenue (jlaciale, n'avait rien d'enpapeanl. Mais voici (juc soudain les lon^jues herbes s'écartèrent, une forme
humaine en sortit, et une voix nous cria :
^. Caballero, no sirve aiidar mas . Hagome elfavordcparar à nti casurha ! •■'
« Cavalier, inutile de marcher davantage. Faites-moi la (jrâce de vous arrêter à ma cahute. »
Ce que, dans la brame, j'avais pris pour un tas d'herbes, était un abri rustique, et mon interlocuteur un hacendado des environs d'Alausi, qui venait insj)ecter ses troupeaux. Surpris par l'ora^je dans ce district lointain, il me conviait à me réfu(jier avec lui dans la cabane de son vaquera. On m'eût bien étonné cinq minutes auparavant, en me prédisant (pie cette journée datlente sons un toit de paille transpercé par la |)hiie, ne me paraîtrait point démesurément longue. Il en fut ainsi pouiliint : je devais fjarder bon sf)uvenir de la cabane et de Ihote. llaiement ai-je observi' contraste j)lus tranché et aussi plaisant entre l'extérieur d imc personne et son fjenre d'existence. J'avais devant moi un homme entre deux àfjes, aux traits fins, appartenant, je n'en pouvais douter, à la race
espaffiiole pure de tout uiélau^je, cl (|ui, dans son ac(;ouli-enient de j)auvre, sous le feutre difforme, la cape inonlrant la corde, conservait le port de tête et la tournure d un {jraud seijpieur. Nous passâmes la journt'e et la nuit allonfjcs autour d lui maigre feu dont la funuk', en d(''pit tl un trou ménagé dans la toiture, nous aveuglait, h écouter ruisseler la pluie, le vent faire rage, et retentir au loin des roulements sourds que je pris pour ceux, du tonnerre. Je me trompais. Ces détonations j)rovenaient des volcans Sangav et Tunguragua, distants Tun et l'autre de vingt-cin(j à trente lieues à vol d'oiseau.
Le Sangay, situé de 1 autre côté de la Cordillère orientale, est invisible des hauts plateaux. Seul, son reflet d'incendie s'aperçoit la imit sur le ciel. De mémoire d homme il n'a cessé d'être actif; mais la région (pii lenvironne est restée jusqu'ici enveloppée du plus profond mystère. Les traditions et les légendes indigènes la représentent comme inaccessible, coupée d inextricables fondrières, de torrents d'eau bouillante. Pour rien au monde un Indien ne s v hasarderait. Que faut-il retenir et croire de tout cela? Ce ([ui j)arait indéniable, c'est (pie ce lover est peut-être le plus actif de notre planète. De Guavacpiil, éloigné de plus de cent lieues eu ligne directe, ou 1 entend distinctement gronder quand le vent souffle de lest. Le Tunguragua, comme le Chimborazo et le Gotopaxi, se dresse dans toute sa magnificence aux yeux du voyageur qui monte de Guayaquil à Quito. Il n avait j)oint donné signe de vie depuis j)rès d un siècle, lorsqu'il il V a deux mois (janvier 1886) il s'éveilla, vomit des ruisseaux de lave et couvrit la contrée d une pluie de cendres. Depuis, son activité ne s'est ])a3 ralentie, et, chacpie jour, il répand autour de lui la désolation et la ruine.
« Demain, m'e\])ii(piail mon hôte, vous apercevrez les jjremicres traces de ses méfaits et ne les perdre/, pas de vuejusquà San Miguel de Lalacunga, à plus de trente lieues d ici. »
Mis au courant du projet que j'avais formé de franchir la chaîne orientale et de gagner l'Amazonie par le rio Pastaza, il hocha la tête et ne
me cacha j)as qu'il le crovait irréalisable, jioiir plusieurs raisous. La priuci])ale était la terreur répaudue chez les ludiens par les récentes j)erturbatious volcaniques. Il ne suj)posait pas qu'il fût, dans les circonstances actuelles, possible d or^^aniser une exj>édition quelcoïKjue. Le renscijjJienieiit n ('tait point lait pour nie verser du l)aunic dans 1 ànie. Mais cela était dit avec une telle bonne (;ràce, avec un d(''sir si manifeste d être utile (pie je ne pouvais en vouloir à ce porteur de mauvaises nouvelles.
A la tin pourtant, ce fut à moi de réjiondre, et je ne fus pas peu surpris des questions qui m'étaient posées. Elles avaient trait à l'Europe, cela va sans dire, à ses usa{;es, à ses monirs, aux inventions nouvelles, mais accusaient chez leur auteur un tour d esprit délicieusement suranné, des étoiînements naïfs dijjues d'un autre à{;e. Cet liomme de race affinée n'était jteut-ctre j)as desceiulu deux fois en sa vie jnsqu ;i la cote. Perfectionnements, inventions, problèmes sociaux étaient ])oui- lui des mots sans si{|nification précise. Alors venaient des interro{]ations à ])erdre haleine pour s'assurer si la réalité répondait à ce que son imagination avait rêvé. Il me semblait rpie j'avais affaire à un revenant des siècles passés. Je nie représentais de la sorte un de nos ancêtres, non point un être inculte, mais un homme sensé dont le seul tort serait d'avoir vécu il y a deux cents ans, rejeté brusquement dans la vie avec sa défro(jiie sin^julière, ses façons de raisonner jdus démodées encore. Il aurait ces exclamations, la même curiosit('' incpiicte et eflar(''e, ces surprises de petit enfant.
Vers le matin, la tempête j)erdit de sa violence, les nuées se déchirèrent, et dès le ])etit jour nous nous séparâmes.
Une dernière montée de deux heures m'amenait au point culminant du passaf;e (2,150 mètres), d'où je découvrais un panorama très étendu : au sud, la profonde vallée d Alausi, les montafjnes de la province de Cuenca; en face de moi, les sombres parois de la Cordillère orientale. A gauche, ondulé et crevassé par les trombes et les tremblements de terre, se déroulait 1 immense plateau qui se poursuit jusqu'au {jrand cirque de Rio-
hamba, (loiniiu- par lo> pics du (lliiinhoiazo, de l'Altar et du Tiinf;ura{;ua. Mais, de ce coté, l'horizon était tiouhle j)ai' des inia^jcs de matières piilvélulenles. La tempête de la veille en avait rabattu des quantités considéiahles, et de lar^jcs j)la(|ues grisâtres mar(puucnt sur l'étendue des pâturages les parties à jamais stérilisées.
Au col d'Alausi succédèrent deux longues étapes en terrain aride, ravagé en grande partie par les cendres. Sur le parcours, un seul village, Haguamote, triste, battu par les vents, dont les maisons basses se confondaient avec la teinte neutre du sol; une seule hacienda, Galtés, appartenant aux Pères Rédeuiptoristes de I{iobaml)a, cpii v élèvent de nombreux troupeaux de mules, de chevaux et de bêtes à cornes. Elle se compose d un (piadrilatère maçonné enfermant les cases des |)éons et les étables. Aucun bâtiment ne d(''[)asse la crête des murailles trouées de meurtrières. C'est moins une ferme ([u'une forteresse. D'ailleurs, cette haute vallée, depuis la conquête jus(|u'â nos jours, n'a guère été qu'une sorte de champ clos où s'escrimèrent vaillamment les factions diverses. Il n est point de monticule, pas de ravin (jui n'ait été témoin d'une embuscade ou d un combat. Mon domestique, garçon éruilit, plus au couiant (pie ne le sont d'ordinaire les gens de sa classe, de Ihistoire de son pavs, citait au passage des noms, des dates. Ici rusurj)ateur Veintemilla remportait la victoire (|ui devait lui assurer la diclatnre; là-bas avaient triomj)hé Garcia Moreuo, et tant d autres tour à tour élevés sur le pavois, puis abandonnés pour une nouvelle idole, ou massacrés; une interminable s('rie de révoltes, de meurtres, de belles passes d'armes, de chevauchées hardies qui ramènent l'esprit bien loin en arrière, aux jours les plus agités de la période féodale. La j)hysionomie même ilu pays, son isolement,
SOS hori/.ons bouleversés, 1 air âpre (ju'on v respire, scmlilent appeler une race aventureuse et {juerrière.
Le sixième jour après avoir quitté Guavaquil, au sortir cl un défilé, apparut le roi des Andes, le Ghimhorazo. A une distance de quatre lieues à peine, le j)ic de (jlace se dressait éblouissant et solitaire. Jamais je n'ai mieux senti (pie ce jour-là 1 ambitieuse vanité des descriptions. Qu'il s'agisse des (jéants des Andes, de iHimalaya ou des Alpes, les mots manquent pour exprimer ces monstrueuses réalrtés. Chacune d elles exigerait un vocabulaire spécial, à moins de procéder par comparaison et par analogie, et d épuiser en combinaisons laborieuses toutes les nuances de la palette. A quoi bon? Quel pauvre résultat pour un si grand effort! L'impression éprouvée devant certains spectacles ne saurait s analvser. L'impuissance où l on est de les dépeindre témoigne assez de leur grandeur.
Si Ton conteste au Ginmborazo son appellation rovale sous prétexte (ju il le cède en hauteur à d'autres cimes de la chaîne andine, notamment à l'Aconcagua et au pic de Sorata, je répondrai que son apj)arence justifie le surnom imposé par l'admiration populaire. Celle-ci fut bien inspirée, et son verdict aura l'apjjrobation du sage. La masse n'est pas la mesure de la beauté, et la Vénus de ^lilo ne me fait pas regretter le colosse de Rhodes.
Le point oii je fis halte près du hameau de Sicalpa est situe* à trois mille deux cents mètres, sur \v plateau de Tapi, d où s élance le pic terminal. L altilndc de ce (hunier ('tant, d'après les plus récents calculs, de six mille cin(j cent (juarante mètres au-dessus du niveau de la mer, j'avais devant les yenx Inn des cotés d une pyramide ne mesurant pas moins de trois nulle trois cent trente mètres de la base au sommet. La science en lait un volcan éteint. L'h\ pothèse, (pioi tpi on en ait dit, n'a jaunis été nettement confirmée. Ilumboldt, le premier, tenta l'ascension, mais ne put s'élever beaucouj) au delà de cinq mille mètres. Boussingault dépassa, mais de bien peu, le point atteint par Ilumboldt. Enfin, le 4 janvier 1880,
l'al|)iniste an{j;lais Edward Wlivnipcr, après neuf jours d'efforts et de souffrances inouïs,' parvint à (juciques pas de la cime, mais dans un tel état dépuiscmcnt (pi il dut se borner à des observations très sommaires. La difficulté résulte non pas, comme on pourrait le sup])Oser, de la rar('-
LE CHIMlîOUA/.O VU DU PLATEAU DE TAPI.
faction de Tair, — cai' lliomme a pu atteindre des altitudes siipc'rieures, — mais de la Aiolencc des courants atmospbériques et de 1 intensité des ])liénomèncs électri(pies dont la monta^jne est le théâtre chaque jour, presque à heure fixe.
J'eus l'occasion d être tc'uioin, et laillis être victime d un tle ces ellrayants orajjes, peu de temps après avoir quitté Sicalpa.
Quand, vers neuf heures du malin, j'avais j)our la première fois observé le j)ic, sa silhouette se dc'tachait sur un ciel d une puret('' absolue. A dix
46 DKS A:NDES AU PARA.
heures, un ruban de nua^jes s'enroulait à sa l)ase. Une demi-heure plus tard, une seconde écharpe s'était nouée au-dessus de la précédente. Toutes dvu\ s'épaissiront au point de se confondre, et hienlot le sommet lui-nuMue cessa d être visihle. A partir de midi, la calotte de vapeurs passait tour à tour du hlanc nei{;eux au {jris de Ivr, ])uis au violet, j)uis au noir de suie. On eut dit un diap mortuaire étendant ses })lis à l'infini, sans (Ui il fut possible de coin])rendre quelle force latente l'élargissait ainsi jus(ju'au\ limites extrêmes de l'horizon.
Pas un souflle n'agitait l'air.
Soudain, — il était environ deux heures, — un coup de tonnerre éclata, si hrutal, (pie nos montures s'arrêtèrent court, frissonnantes, les oreilles dressées. Au incnie instant crevait un ouragan de grêlons de la grosseur dun (j'uf, tandis cpi un vent furieux se levait, menaçant de jeter bas bêtes et gens. Alors suivit une heure d angoisse dont chaque minute nous semblait devoir être la dernière tle notre vie. A un moment nous fûmes littéralement emprisonnés dans un cercle de flamme. Le sillon lumineux des éclairs se prolongeait pendant plusieurs secondes, et la foudre frappait à droite, à gauche, en avant, en arrière, fracassant les tiges des cactus, érallant les roches. A trente pas de nous, sur le bord du sentier, un arbre mort fut fendu du haut en bas, et les éclats atteignirent ma mule, cpii se renversa. Ce fut toute une affaire de repartir. Le sentier avait disparu sous une couche de grêle épaisse d un demi-])ied, et les animaux glissaient, trébuchaient d ('ijouvantc, insensibles au fouet et à l'éperon.
La tourmente dura une couple d'heures. Puis, conime par magie, le vent tomba, la grêle se changea en fine pluie; le voile funèbre fut déchiré en mille j)ièces, laissant j)endr<' juscprà terre ses lambeaux de crêpe effiloqué, et le soleil reparut, éclairant la vallée verte de Riobamba, tandis (juun iuuuense éventail d'iiis, fonnc de (juatre arcs concentriques, se déployait sur un r;iv()u de (|uiu/e lieues, dun massif à lautre de la Cordillère, du Chind)or;i/o ;i lAltai-.
Ces rcdoiilnhlos plu'iioMiônes se procluiscnl dans k-s Aiulcs de 1 É([uateur a\ecime réjjidantéiniotidieiiiie très remarquable. D'ordinaire ils altei^iient leur maximum d intensité vers deux ou trois heiues de 1 après-midi. Pendant un séjour de près d'un mois sous la latitude de Quito, j'ai assisté ehaque jour à une tempête de ce genre ; aucune toutefois n'égala en violence celle qui nous avait assaillis au départ de Sicalpa.
Riobamba, ea[)italede la pro\inee de Chimborazo, est située sur le grand (•(■)lé d un triaii<;Ie (lon( les sommels seraient représentés par le Cliindjorazo, le ruii;;uragua et lAllar. Ce dernier pic, de 5, i04 mètres, est appelé aussi Capac-Urco, cequi signifie en langue quechua le " Mont-Superbe ; . Les conquérants, frappés de sa structure singulière, lui donnèrent son nom actuel. La forme semi-circulaire de son arête frangée de glaces rappelle en effet, pour peu que 1 on ait l'imagination complaisante, le chœur d'une église et l'autel garni de cierges. C'est un cratère éteint, couvert déneiges éternelles.
De la petite ville j'ai peu de chose à dire, sinon (ju elle est ancienne et fameuse dans les annales de la conquête. Elle s'élevait jadis à trois lieues plus à Touest, et fut réédifiée sur l'emplacement qu elle occupe aujourd luii, à la suite d un tremblement de terre qui l'aNait détruite en 1797. Sa position exacte est 1" 41' iG" de latitude sud, et 81" 3' 3G " de longitude ouest. C est sous ses murs que le conquistador Don Sébastien de Benalcazar remporta sur les troupes de 1 Inca Uuminahui la victoire qui ouvrit aux l'^pagnols la route de Ouilo.
Ce tribut pavé, et de grand ccxnu", à ses anti(|ues titres de noblesse, il me suMiia d\i|onler que lîiobaniba est il présent une paisd)le bourgade de trois il rpiatic mille aines, aux maisons basses, entourée de beaux patinages arrosés par U' lio Cliainbo, rniu- des sources du Pasia/.a. fit' cbarme de eelli' \allee réside surtonl dans le |)uissant eou(ia>le entre cet liori/.on large, celle végétation de lent' leiiipérée, cet air \il, el les loréts tropicales, liumides, insalubres, cpi il a fallu Iraverser sur les pentes occidentales de la Sieria. Les récentes éruptions ne Tout pas éprouvée, et les nuages de
48 r»ES AINDES AU PARA.
cendres cliassés au loin par le vent ont passé au-dessus d'elle san>
1 atteindre.
Je me décidai à faiie un assez lonj^; détour pour observer de plus près le volcan dont le hruscjue réveil avait, jeté Talarnie parmi les populations des Plateaux. Dans ce but je nie dirigeai vers le village de Bancs, assis au pied niénie du Tunguragua. (Juand je dis assis, couclié serait plus exact. Dès les premières heures de l'éruption, un flot de lave et de scories en a renversé les deux tiers : la population- survivante s'est enfuie. C'est un Herculanum au petit pied. L'endroit empruntait son nom à des sources thermales qui jaillissaient dans le voisinage et attiraient les malades des trois provinces de Chind)orazo, Tunguragua et Léon. Les fidèles s'y rendaient en pèlerinage à la chapelle de Xuestra Senora de Agua Santa. Hélas ! le hameau, la Vierge et les eaux saintes, tout cela a disparu sous la coulée dévastatrice. A la place, quelques pans de murs, des monceaux de pierre ponce, des champs de lave à peine refroidie, un paysage mort que traverse un torrent aux eaux troubles. Longtenq)s je le regardai pourtant, ce ruisseau triste. Il coulait vers l'est. A moins d'une lieue de là, il allait prendre le nom de rio Pastaza, se frayer un passage dans une fente de la chaîne centrale et descendre vers le lointain Amazone. C'était la rivière mystérieuse que je m'étais proposé d'explorer. Projet téméraire. L horrible chaos au milieu du(|uel je me trouvais me laissait bien peu d'espoir de laccomplir.
Installé sous Tauvent d'une maison déserte, j'assistai à l'embrasement de ce fanal de cin(j mille luèties, de plus en plus ardent à mesure que le jour dèclinail. L'éclat du foyer intérieur, reflété par l'écran de vapeurs suspendu au-dessus du cratère, incendiait l'horizon, le ciel, la plaine, les sonnnets les plus éloijjnés. Les j)ics neigeux, les arêtes, les coupoles glacées s'allumaient d'une rougeur d'auiore. Sur le cône, des stries de lave sanglante se dessinaient, capricieuses, changeantes, tour à tour écarlates ou foncées, apparues, disparues, fuyantes comme des couleu\res, et la pureté
(le ses lignes s'accusait davantage sous cette broderie île feu. De sourdes rumeurs grondaient, des détonations graves, des sifflements, de grands soupirs, et, dans le calme de la nuit sans brise, la colonne de vapeur incandescente montait tout droit vers le ciel. A minuit, la clarté était telle cprelle |)ormcllail de liie ou d'écrire sans fatigue.
r, KS 1M-ATKAU\ ENTRE UIOIiAMBA ET AMBATO.
Au delà de Bafïos, la couti'ée reste désolée et pres(pie déserte. Pendant une longue journée, on ne rencontre (ju'un village, Pelileo. Sur tout ce parcours, les cendres avaient recouvert de vastes espaces : par places, la couche accumulée par le vent dépassait un mètre. Aussi la marche devint^ elle extrêmement j)énible. La nuit était tout à fait tombée quand nous arrivâmes au bord de l escarpement dominant la valh'c au fond de hupielle est enfoui Aud)ato, capitale de la [)roviuce de Tunguragua. .le ne sais j)ourquoi ce coin de paysage éclairé j)ar la lune me fit alors une impression j)rofonde. Peut-être était-ce l'heure, l aspect paisible du lieu, peut-être
aussi la joie de retrouver daus le site luaiiits détails familiers qui me rappelaieul ri"ur()|)e et la patrie, des tieurs dout le ])arruui ui était eounu, des arhres cpie je saluais eoiuuie de vieux amis. .1 eutrevovais des enclos de linics vives, un ritleau de peupliers, des saules au bord de I eau. G était veille de létc, la veille des Rameaux. Des lumières allaient et venaient; mais la petite \ille eiuore éveillc-e seml)lait muette : on n'entendait d autre bruit (jue celui de la rivière et une cloche d'(''(jlise (pii tintait
Il est désa{|réal)le, au lendemain d'une étape très dure, de se voir r(''veillé
avant le jour. La contrariété sera plus vi\e encore si, pour la première lois ilepuis une semaine, on est parvemi il concpu'rir un lit, des draps, une cliand)rc close. Or, il \ avait tout cela dans la \)oi\uc posadft d Amhato.
u — vSeiior, il est liuil heures. ■> Celui qui m interpellait de la sorte ('•tait mon hôtelier, un ^rand (jarcon imherhe aux lon^js cheveux tondjant sur les épaules, lequel, sans doute en 1 honneur de la solennit('' du jour, se carrait dans un ponclio immaculé et luie paiic de hottes ucuncs. H tenait son leutre dune main, et de l'autre une lanterne.
" — Huit heures?... niunnuiai-je, ('tonne'-. Il ne lait j)as |our. "
L'h(')te eut un petit riie, posa son lanal ;i terre et alla ouvrir la fenêtre.
Je no m ftais point tronijx'. Au dehors, pu» une liiour. (Juc sifjiiiflait celle j)lais;uilerio?
I> antre avait repris, iinpertinhalile :
i- Il est huit heures. (Jiiaïul le l)a{;a{je de Votre Seigneurie sera j)r<'pai('', la mule de cliarfje ponrra partir, l/ariiero est eoniinande. Il sera là aussitôt après la messe... à moins pourtant (juc Votre Seijjneurie ne j)refère attendre le coche (jui j)art dans deux jours.
Non. Ma Sei{;nenrie désirait surtout ne pas attendre le coche, liieu (pie roftre lii/arie en apparence ne contint aucune ironie, et (pie le véhicule existât rc'ellement. Amhatose trouve en ellet reli('à la ca[)itale, éloi^jnée de centtiente kilomètres, par une chaussée, la seule de 1 Écpuitem-. Entreprise sous la dictature de Garcia Moreno, les (pierres civiles n Ont point jiermis de 1 achever, encore moins de 1 entretenir, à tel point (ju en maint endroit, il est aujourd hui malaisé d'en retrouver la tiace. Ouoi (pi il en S(nt, une lourde machine traînée par huit mules s éhranle une fois par semaine et, parmi d indicihles cahots, effectue le trajet en cpiarante-huit heures, quand elle ne sOuhlie pas au fond d un ravin. Mais mieux vaut \()\a.';('r a che\al. C'est le mode de trans|)ort le plus sur, le j)lus ia])ide et le j)lus r('créatif. Il avait ('tc' convenu (\[\c je ne ferais (|ue chanfjer de monture, et (|u après avoir laissé j)rendre l avance au mulet charj'é de ma valise, |e me mettrais en roule dans la journée pour aller couchera Latacunjfa, au pied du Cotoj)axi. Je ne m expli(juais donc pas (|ue la chose lût remise en (piestion, <pie Ion vint m en.'ja.';er à me lever à la chandelle, et (pi il ne fit ]ias jour a huit heures du matin.
Je m hahillai a la hâte, de fort méchante humeur, et mis la tcle a la fenêtre. Nuit noire. Peu a |>cu cependant, mes veux s hahituèrent à l ohscurité, et je dislinjjuai la rue étroite, une li{;ne de maisons hasses, (juehpies cimes d arhres, un cldcher, mais tout cela confus, pareil à une ima{;e entrevue à travers un verre couleur de fumée. l'^ii même temps une sensation cuisante de si'cheresse me j)renait à la {jorjjc. comme si l'on meut jeté
en plein visn;;e nne poi^jnee de cendre. C'était de la cendre en effet. Du ciel bas et blafaril elle tombait, et sur le pava^je grossier (pie nivelait la couche pulvérulente, de rares passants, (juehjues cavaliers, le poncho poudré h frimas, allaient et venaient dans un silence de rêve.
C'est dans cette pénondire rappelant la nuit polaire que la petite ville dAmbato célébra la fcte des Palmes. Une procession s'en fut, aux premières maisons, recevoir Jésus représenté })ar au cholo vêtu d une robe de cotonnade bleue, monté sur une bourrique, et lescorta juscpià la pUiza Mayor. La cendre amortissait le bruit des pas, s'envolait sous le lent piétinement des fidèles, et le cortège avançait invisible dans une nuée ou les battements de tambour et les sons de la fliite indienne répondaient à la voix d un prêtre psalmodiant le Lauda, Sion, Salvatorem.
Dans l'église, la nef et les petites chapelles latérales, avec leurs christs pudicpies en robe longue et leurs vierges à falbalas, étaient parées de j)almes vertes que de pieux Serranos avaient apportées des terres chaudes, au prix de bien des fatigues. L'édifice était trop étroit : l'assistance dut refluer sur la place et suivre la cérémonie de loin, ])ar le })ortail resté grand ouvert. A ce moment, mon attention fut attirée par une affiche apposée sur lun des vantaux. Je m'approchai, en jouant discrètement des coudes, et me mis en devoir de déchiffrer ce placard, (pielque instruction sans doute adressée aux fidèles à l'occasion du careinc. Mais le document avait une bien autre portée, et ma surprise fut des plus vives. Ou'on en juge.
Ce n'était rien moins (jue la relation d'une procédure criminelle commencée, j)uis abaiulonnée, faute de j)reuves, ])ar 1 autorité judiciaire, et reprise par l'autorité ecclésiastique. L'affiche débutait par le vvv\[ détaillé d'un vol couunis avec effraction pbisieurs mois auparavant au préjudice d un riche liacendado. Des malfaiteurs avaient ptMU'tré chez lui pendaiit la nuit, forcé ses coffres, enlevé des bijoux, des bardes, de l argenterie. En dépit de recherches poursuivies avec zèle sur tous les points du territoire, malgré l'arrestation d individus suspects, tant dans les villages de la Sierra que
sur le liltoial, l;i police avait du renoncer ii mettre la main sur les bandits. C'est alors <jue, sur la re(|U(''le expriint-e pai- la victime du vol, I autorité spirituelle évo([uait lafTaire. " Après avoir, disait-elle, lon(|tcm])s attendu " de l activité des rcj)r('sentants de la loi humaine la découverte de la " vérité; devant limpossibilité dûment constatée et établie par les raj>ports V- desdits représentants de reconnaître, convaincre et punir les coupables;
it Considérant :
" Qu'il nous appartient de seconder les elïorts de la justice et d'user, à li cet effet, des pouvoirs que nous a conférés l'Eglise;
u Ou il ne peut être admis ([ne le pécheur, s'il se dérobe aux châtiments a temporels, échappe à la pistice divine;
" Pour ces motifs, etc.. •; Suivaient un procès-verbal circonstancié du vol, la liste, la description et l'estimation des objets dérobés, puis, imprime en gros caractères, le curieux arrêt que voici :
t Devront les auteurs principaux ou complices restituer les susdits « objets encore en leur possession ou la valeur déjà énoncée de ceux dont « ils seraient j)arvenus à se défaire; laquelle restitution sera opérée soit 't entre nos mains, soit entre les mains des curés, vicaires de notre capiù taie ou du diocèse, soit dans celles de tous prieurs de communautt'. '^ Cette restitution devra être accomplie dans les quarante jours (jui suivront a la publication de cet ('dil. I^t faute par les coupables d'obéir dans le - délai prescrit, les déclarons, eux et tous ceux (pii les auraient aidés dans li leur acte criminel, sans distinction de sexe ou de condition, frappés a d'excommunication majeure. Et pour ([u'ils n en n'ignorent, sera le j)ré- " sent avertissement lu à la messe, ])uis ajiposé à l'extérieur sur la partie u la plus a])parcntc dr toute église, chapelle et couvent de notre diocèse.
i. Fait il (Juito, etc..., etc.. »
, Tja pièce était signc-e : " ()rdoni:z, archevècpie. ■<)
Je me retirai tout rêveur et, lavouerai-je? peu confiant dans Icfficacité de cette procédure, mais fort cuiieux d en savoir le ri'sultat . E affiche
datait «le trois mois. Il devait donc être aisé de se rcnsei(>iier. Aussi, à peine de retour au lo{jis, pris-jc à j)arl mon hôte, occupé à seller nos chevaux, et lui demandai-je s'il connaissait Taffaire.
S il la connaissait! De j)oint en point.
>. Alors, les voleurs ont restitué?...
— Si, seùor, les objets ou de 1 arj^ent. La personne volée habite le canton d Ibarra. Votre Sci^jneurie en entendra parler dans la capitale, «
Effectivement, le fait me fut conHruK' plus tard à Quito. .. Mais les coupables, ajoutai-je, on les connait?
— Dieu les connait, scnor.
— G est juste. »
Étranjje j)avs où s est perpétué le mysticisme ardent des premiers âges; où, parmi les déchirements, les haines im})lacables des guerres civiles, l'Église seule n'a pas un ennemi, s'affermit sur des ruines, respectée même du criminel; où tous les partis la ménagent et toutes les races, le blanc par tradition, 1 indigène séduit j)ar la solennité du culte, peut-être aussi par une association inconsciente des théogonies anciennes et de la foi nouvelle, courbe devant le j)rêtre tpù porte 1 Ostensoir ravonnant, comme ses ])ères devant lliica, fils du Soleil... Autant de réflexions qui me venaient à l'esprit, tandis ijue je galopais dans la j)laine. Le vent avait tourné, emportant veis l'est le nua.<;e de cendre. Le soleil s'était montre; pendant une heure, et maintenant la nuit se faisait très vite; mais le ciel restait clair. Ambato, son ('troite valh'e, sa rivière bord('e de saules et de peupliers, (■taient d('jà loin. Ajucs une course de dix lieues sur un plateau morne, nous srulions de la ])rovin(e (h.' Tun(;uragua pour entrer dans celle de Lc'on. Le lunneau de San Mi{;uel ('tait franchi, cl avec lui la limite de cette zone ravagc-e j)ar les cendres ou nous j)i(''tiui()ns dej)uis (piatre jours. Une heure au plu> nous S(''parait de Latacunjja. VA je j)eusais eiu'oïc h cet avis aux voleurs colle au poitail de l'église, à ces bons larrons moins effrayés des gendarmes (jue du diable.
(k-avé par ïrKai'd F'"*'
Latacuiifja est la seule ville (|ue Ton rencontre sur un parcours de trentetrois lieues entre Anibato et (Juito. L'aspect en est triste. La pierre volcanique, uniformément employée dans la construction des maisons, ne contribue pas peu à l'assombrir. A trois lieues, au N. N. E., se dresse le c<)ne tronqué du Cotopaxi (5,994 mètres), couvert de nei^e, surmonté d'ini panache de fumée. Conunent l'idée vint-elle à des êtres raisonnables de s'établir sur le flanc même de la terrible montagne dont les éruptions, à ne compter que depuis la conquête, ont déjà onze fois désolé le pays? Insouciance du danger née de Ihabitude, ou vénération superstitieuse d une divinité souterraine. . . Qui le dira?. . . Le fait est que la plupart de ces cités si témérairement situées étaient des centres populeux bien avant la venue des envahisseurs. Quoi (pi il en soit, cette petite ville à plusieurs reprises dévastée et rebâtie, aujourd'hui silencieuse, a l'air d'attendre avec une résignation de fataliste le cataclysme suprême, et, dans la solitude (pii l'environne, noire au milieu des champs de lave, semble porterie deuil de ses morts.
fji ([uittaut Lata'cunga, on met près de trois heures à traverser l'avalanche vomie par le volcan |)endant les éruptions de 1879 et de 1880. Au delà reconunence la pampa, le phiteau raviné par le \ent et les pluies, avec ses pla<jues (le sable, son herbe jaunie. Puis le chemin s'escarj)e et gravit une lande désolée })our franchir le n(jeud de Tiopullo ou de Ghisinclie (pii relie les deux chaînes parallèles de la Cordillère, les pentes du Cotopaxi à celles de l'Iliniza, du Corazon et de l'Atacazho, volcans refroidis dont le moindre atteint 4,539 mètres, et le plus élevé 5,300. Le voyageur p('iu'lre entre cette (loid)le rangée de pics comme dans une aveiuie i)ord('e de spliinx gi;;antesques.
EiiHn, vers le nord, surprissent les crêtes dentelées du Picliincba. Le paysage s'humanise. Des troupeaux apparaissent, puis des maisonnettes disséminées dans la lonjjue vallée de Machachi. Je dépasse des fllos de mulets pesamment (•l)ar(>és. Plus loin, c est un cavalier cpii nous croise suivi de son péon, quekpie propriétaire de Quito (jui va visiter ses lointains domaines. La route s anime. Tout annonce le voisina[;e de la capitale, et lorsque je mets pied à terre^ devant la posada de Tambillo pour faire souffler nos chevaux, j'ai la satisfaction d'apj^rendre que du haut de la prochaine montée j'apercevrai Quito, éloi(;né seulement de six lieues, et que nous pouvons y arriver le soir même.
Le soir? Est-ce bien sur? Nos chevaux, (pii, depuis le matin, ont fait j)lus de (piatre-vinjjts kilomètres sur mi sol inégal et dur, paraissent très las. Au moment de me remettre en selle, je vois le mien ('tendu au milieu du chemin, sur les pierres tranchantes, dans une attitude accablée. Il n'a même pas achevé sa provende. Quand ladmirable béte andine confesse ainsi sa lassitude, c'est qu'elle est vraiment à bout de forces, et il y aurait cruauté à exiger d'elle davantage. Eh bien, soit. Débridons. Nous ferons notre entrée dans la mc'tropole de lÉquateur demain, au soleil levant. Somme toute, il v a dix jours au plus que j'ai (juitté Guayaquil. Si Ion tient comj)te du (h'tour (pi il a fallu faire, et de l'effroyable état des sentiers de la Sierra, il paiait (jue cela représente une vitesse fort lionnélc, et cpie je n ai point lieu de me ])laindre.
Bien modeste, la posada de Tambillo, et vermoulue, et lézard('e, mais si drôle (jue je me résignai sans regret à mon sort. Deux pavillons, reliés par une terrasse couverte à litalienne. L'un servait de logement à riuHelier et à sa famille, de cuisine et de basse-cour; l'autre contenait une chambre ornée seulement de deux crochets ])our suspendre le hamac. C'était peu, mais cela avait un j)efit air vieillot tout ii fait plaisant. La vigne s'enroulait aux piliers moisis de la terrasse. Une foret vierge envahissait le toit, et sui- la façade une fres(pie à demi rongée par la mousse étalait des
fj[roiipes lie chovalicis et de ii()l)lcs (Iniiies, un cortcfjo de snint.s et d aii{je.s auréoles ilefilaiit clans un paysage (jui rappelait les audacieuses compositions de la cincpiième aniu-e. A la vérité, en l'examinant mieux, elle me parut moins singulière, Id-uvre de ce primitif, et admirablement à sa place. Un peu plus, j'aurais trou^(• tout naturel qu'elle s'animât, que ses clievaliers à la moustache en croc, armes, par('s, empanaclu's, en roule pour la ;;uerr(; ou les calantes aventures, prissent d assaut l anlicpie hôtellerie, le verbe haut, le gest(; inqx'ricux, parlant de rompre les os à 1 hôtelier de malheur, comme leurs pareils ont coutume de faire dans les romans du bon vieux temps.
Les chevaliers sont là ! ils viennent d'arriver des (pie la nuit a ('té tout à fait close, en revenants qui savent leur monde. On a entendu un furieux ^alop sur la route, un froissement de fer. C'étaient bien eux, trois cavaliers plantés sur de hautes selles à j)i(piet. Ils sautèrent en bas de leurs montures lumantes, et leurs longs ('perons sonnèrent sur lesdcfjrés. Tous trois jeunes, beaux, la moustache con(piérante, étaient coiffés de larjjcs feutres, bottés jusrpi'au ventre, et s'avançaient, la houssine à la main. Sous le poncho rejeté sur l'épaule, luisait la crosse ciselée du pistolet. Le j)lus âfjé heurta la j)orle du pommeau de son fouet, en interpellant d'une voix tonnante cet .1 h(Jtelier du diable ' :
;'. llolà! De la luzerne jK)ur nos chevaux. Pour nous du calé, un pot d'a;|uardiente, de la meilleure, — et <(u'on se dépêche! »
On se dt'pecha. l'ji moins de lien le cholo avait apporté une table, des escabelles et une lampe de terre ou bridait un lumi;;iion tuuu'ux.
Les nouveaux veiuis m aperçurent. Aussitôt ils s'approchaient, la main à la coiffure, avec le {}este arrondi du {>rand siècle, et l'on échanjjea des j)olitesses, des compliments sonores, une or(j;ie de superlatifs, un de ces entretiens im|)ossibles à reproduire, qui exijjcraient j)ourétre c()nq)risle milieu, le (h'cor, le costume des interlocuteurs, l'idiome cclalant des Castilles. Ce furent des .. Sei(j[neur cavalier -^ , des « Votre Grâce '^ . On se felicila du
hasanl de la rencontre; on ('iiiit le vcl'u (]iie rillnstre étranger consentît à IVateiniser le {johelet en main. L'étran{jer chit iaire raison et avaler, avec un sourire, la (h'plorahle a^juardiente. Puis vinrent les questions réciproques sm- le but du vova(j;e, les félicitations et les souhaits. Au bout d'une (lonu-lieuro, réconfortés et dispos, ils se levèrent pour j)artir. Nous nous (uiittànies fort bons amis. Le dernier à qui je serrai la main voulut bien me dire (in il priait son patron saint .lac(jues et Notre-Dame de me {jarder do toute nuilencontre. A cpioije me bâtai de répondie «pie, de mon côté, je demandais à Monseigneur saint Julien, patron des voyageurs, de le tenir en sa garde. Il v eut de nouveau un grand cliquetis d'éperons, une gerbe d'étincelles sur le pavé, et le trio se perdit dans la nuit.
Oui étaient-ils? D'où venaient-ils"? Sur ce point, même aujourd'hui, je n'oserais être très afhrmatil. A les entendre, ces voyageurs nocturnes étaient tout bounenu'ut trois frères (jui retournaient i\ leur hacienda, dans la |)roviu((' de I^éon. Sans doute, l'explication ('tait des plus simples; le ton, celui d honnêtes ;;ens; 1 ap[)arence, celle de chrétiens de chair et d'os. Oui sait pourtant!... Le lenilemain j v songeais encore dans la claire malinc-e. Au moment d entrer dans Ouito, en passant sous la voûte surbaiss(''e de la vieille j)orte San Domingo, je me denuuidais si tout cela ('■tait bien réel, et si les cavaliers attablés la veille au soir à la posada de Tanibilh) ne seraient point par hasard... les Trois M()us(pietaires.