CHAPITRE II
1. Pampns du Saint-Sacrement. — Lo présent et l'avenir. — Le blanc et l'Indien. — Un conunerce hasardeux. — Coinineiit on traite une affaire. — II. San Lorenzo. — En clialoupe.
— L'ile du Cèdre. — Les Espagnols sur le Maraûon. — l'uine des premiers établissements. — Sepullura. — San Antonio. — Le Pastazn. — ISotrc pilote. — Un abordajje. — Canal et lac Rimacliuna. — Clioz les Murâtes. — Attaque. — Echounj;e. — III. Du Iluallajja à l'Ucayali.
— Mant.i. — L'Amazone. — Iquitos. — Une capitale au l)erceau
Je \ iens de suivie le cours du Huallaga pendant près de six cents kilonièlies. Je n ai pas compté moins de cinquante-deux affluents, seize sur la rive droite, et trente-six descendant de la Cordillère. Dans le nombre, plusieurs, tels que les rios Yalle, Huavabamha et Mavo, sont praticables toute l'année })our de grands canots sur une longueur de quinze à vingt lieues. Malgré la double chaîne de rapides qui ferme la rivière à la navigation à vapeur, en amont du 6' degré tle latitude sud, son importance ne saurait être contestée. L'extraordinaire fécondité de la région qu elle arrose, lélévation des teries, prescpie [)artout a l'abii des inondations, la facilité de rattacher un jour 1 une ;i 1 autre les sections navigables, par des chemins établis le long dc:^ l)crges, lui assurent un magniH(jue avenir.
Enfin, elle forme la limite occidentale de ces Pampas du Saint-Sacrement baignées au nord par le Maranon, à 1 est par rUcayali, et sillonnées de canaux naturels qui font communifjuer entre elles ces diverses rivières. Rien d étrange comme ces eaux mortes que voile une ombre éternelle. Je devais a\oir, un mois plus tard, 1 occasion d y faire une excursion d nue
journée, sur le raiial Paiiiiari <[ui (Ichouchc près de la laclorerie du même nom, à cent trente milles de San Lorenzo. Sa plus jjrande larjjenr ne dépasse pas Yin(;l mètres : lors(pie lendiareation s'y enjja^jea, le bruscpie passajje de la clarté à la pénombre lut saisissant. Encore éhlouis par la réverbération solaire à la surface du lleuve, nous distiiijjuions ii peine les contours des
PAMPAS DU SA I NT-S ACR E M EM (PARIIE S EP T F. NT R I 0 >' A Le).
objets, les ti{;es des {grands aibres inclinés dont les branches se rejoi(jnaient à vingt mètres au-dessus de nos têtes, ne laissant pénétrer qu'une lueur glauque. On se représente ainsi Nolontiers quelque paysajje sous-marin, un entrelacement d'algues et de coraux entrevu dans le demi-jour tamisé par les vagues. Peu ii peu nos veux s habituaient à ce crépuscule, et nous apercevions, je ne dirai pas les rives, mais leurs contours qu'estompaient les mousses, les plantes sarmenteuses, les fougères brouillées comme les fils
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(I un cclieveaii aiix mille couleurs. l'as d autres bruits que le plonjjeou d un eaïinan, le craquement d une branche pourrie que nul éelio ne répercute ; pas un souffle de brise : les herbes et les feuillajjes ont la rijjidité du métal. Quelquefois, au poinl de rencoMlre d un autre canal, s'arroiidil un petit lac au centre duquel un ravon, tond)ant de la coupole disjointe des ramées, met une flanim?. La reine des Nymphéacées, la Victoria Regia, v étale ses feuilles de vingt pieds de tour, et ("ait émerger sa flein- énorme, mais si frêle, qui nait avec le jour, se fane et tondje au fond de 1 eau quand vient le soir.
Kt quelles futaies ! Acajous, jacarandas, palissandres, bois de rose, une infinie variété d'essences indestructibles. J'ai vu des troncs complètement dépouillés de leur écorce, échoués depuis des siècles peut-être dans la vase, sur lesquels le fer de la hache s'émoussait sans laisser une entaille. Le joui' où une armée de pionniers entreprendrait de déblaver le sol, la valeur des arbres abattus et débités payerait au centuple les frais du défrichement. L'exportation en serait aisée : le fleuve est là, et les radeaux peuvent descendre jusqu au Para sans rompre charge.
Aussi ne faut-il pas s'étonner que cette réjjion unique au monde ait attiré l'attention des spéculateurs. Un puissant syndicat s'est même constitué il y a quelques années aux Etats-Unis, à l'effet d'obtenir du gouvernement péruvien la cession de ce vaste territoire. Les négociations entamées à ce sujet ont été poursuix ies sans relâche, surtout au lendemain des désastres causés [)ar la guerre du Pacifique. Les avantajjes pécuniaires offerts par les Américains étaient considérables ; ils fourniraient, insinuait-on, au pavs le moyen de compenser, et au delà, la perte des provinces confisquées par le vainqueur, et de rt-tablir ses finances. D'autre part, les concessions sollicitées équivalaient h un abandon de souveraineté pur et simple ; monopole de la navigation sur les rivières et les canaux, faculté d'entretenir une force armée, soi-disant povn- protéger la colonie contre les indigènes ; c'était en fait l annexion, 1 influence nord-américaine implantée au co'ur de 1 Améii([ue latine.
SfiS DES ANDES AU PARA.
Le Pérou, mal{; ré les difficultés du inoineiit, no pou\ail consentir à cette abdication. Quels qu aient été les iioninies à (jui les hasards des révolutions confièrent ses destinées, ils ont sagement compris que 1 exploitation fructueuse et la colonisation de la ré{]ion trausandine pouvaient être obtenues à meilleur compte. L'aflaire n a donc pas eu de suites, et, bien que ses promoteurs n aient pas renoncé à leurs espérances, tout permet de supposer qu'elle n'est pas près d être conclue.
La tentative vaut pourtant qu'on s y arrête ; car elle indique clairement la \ oie à suivre pour assurer la mise en valeur de ces contrées qui, — on ne saurait, trop le répéter, — ne réserveraient (pie tribulations et mécomptes au colon isolé. Si 1 initiative indi\ iduelle peut et doit réussir dans les zones tempérées, sur les plateaux de la Sierra, dans le sud du Brésil, à la Plata, au Chili, il n en va pas ainsi dans les forêts tropicales ou 1 obstacle naît de la richesse même du sol et de la végétation qui l'encombre. On s'en convaincra vite, pourvu toutefois qu'on ne se borne pas à contempler de loin, du pont d un steamer, ces séduisantes solitudes. Il faut les toucher du doigt, Y pénétrer, s'v débattre pendant des jours et des semaines, jusqu'à sentir ses forces décroître et sa volonté défaillir, pour comprendre hi déception cruelle d un crédule émijjrant d Europe qui, réduit à ses seules ressources, entreprendrait de défricher la plus petite parcelle de son nouveau domaine. Une dure et prompte expérience lui révélerait le néant de cette propriété qu'il suffit d occuper pour acquérir l'inanité des statistiques et des chiffres ; il apprendrait qu'on risque, si étrange que cela paraisse, de mourir de faim sur cette terre dont cependant un hectare, planté de canne, peut donner, par la seule exportation de 1 alcool, un rendement annuel de deux mille cinq cents à trois mille francs.
Mais s il est puéril d admettre, sur la foi d'essais malheureux, que ces plaines superbes resteront à jamais impropres aux entreprises agricoles, il convient aussi de reconnaître que les moyens d'action employés jusqu'ici furent insuffisants.
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Qu'csl-c'C que la l'aclorcM-ie aiiia/oiiieiiiic ? An hord du (louve, sur un arpent de lenaiu délikhé à la diable, quehjues luuijjars s'élèvent au milieu des souches carbonisées. Là, s eninia^jasinenl les plantes médicinales, la cire, 1 ivoire vé{>étal, le caoutchouc apportés par la pirogue indienne.
A ne considérer que les prix de revient des articles d'échange importés d'Europe ou (\c> Etats-Unis, armes de rebut, poudre, coutellerie, tissus de couleur, et la valeur marchande des produits indigènes, on oublie trop souvent, devant 1 énormité apparente du bénéfice, combien les transactions sont, par le fait, aléatoires. Voyons, par exemple, ce qui se passe pour la salsepareille. Cette racine se paye à l'indigène à raison de quatre l'ajcis (3", 55) de cotonnade les cent livres. La valeur moyenne de ces quatre varas est de vingt-cinq cents ou d un sclielling sur les marchés de Liverpool et de New-York, et tout au plus de soixante cents, soit une piastre, rendues à la factorerie. En revanche, les cent livres de salsepareille vaudront, à Manaos ou au Para, de vingt à vingt-cinq piastres, et plus du double en Angleterre.
L'opération a néanmoins ses risques. On le comprendra si l'on réfléchie que le mécanisme des échanges n'est plus le même avec 1 Indien de l'Amazone qu'avec le noir de la côte d Afrique. L'Indien se fait presque toujours régler d'avance : il vient à ïcstancia les mains vides, et s'en retourne avec ses emplettes représentant le payement d une livraison à venir; il repaiaitra avec le chargement promis au bout de tiois ou ([uatre mois, sinon plus, à moins pourtant (ju il ne s'avise de le céder à quelque autre établissement riverain, à seule fin de toucher deux fois le prix de sa peine.
La façon de procéder est des plus simples. Un canot indien h)in(lenient ciiargé descend la rivière. On le hèle : s il n est pas à portée de la voix, on hisse au bout d une perche une loque blanche. Le signal fait toujours son effet; 1 embarcation accoste. On cause. Le niaitre de céans demande aux bateliers, tout en leur versant quelques rasades d eau-tle-vle, qui ils sont,
:î7 0 dks a mu: s au pav. a.
cl ou ils \ ieniieul, ou ils vont, ce qu ils transportent. L alcool leur délie la lan^jue : ils déclarent sans hésiter quelle est leur tribu, leur village, I lial)itation ou ils conduisent une largaison de caoutcliouc. L endroit se trou\e le plus sou\ eut à inic distance considérable.
u — Pourquoi aller si loin? leur dit-on. Autant vous en défaire ici et retourner chez vous un mois plus tôt.
— Oui... Mais c est (pi elle est déjà vendue.
— Ou importe !
— Kt pavée.
— Raison de plus. Te plaindrais-tu si 1 on te pavait deux lois? '^ L'Indien ne répond pas. Il est évident que le raisonnement le séduit. Le
tentateur reprend :
« — Allons !... Traitons enseiiil)le, et je ne t offrirai pas, comme on a dû le faire là-bas, de la mauvaise eau-de-vie, des couteaux (pii ne coupent pas, des miroirs fendus, de la poudre gâtée, mais de beaux Ao/t'.y reluisants."
Ce disant, il est allé prendre un sac d écus de toute provenance et de tous millésimes, dont il verse le contenu dans une corbeille; puis il fait tinter et passer le métal sous le nez des indigènes qui, du coup, n'hésitent plus. La pirogue est déchargée, le caoutchouc empilé dans le magasin, et le marché scellé par une nouxelle distribution de hovracha. Lorsque nos gens commencent ;i se senlir la Iclc un peu lourde, alors seulement ils songent au départ. C est alors que le l)Ianc triomphe.
« — Est-ce que vous aile/, leur dit-il, rentrer chez vous comme cela, les mains vides?... One diraient vos femmes?... Regarde/! .lai là de jolis colliers, des ba/gues, des étoffes comme nul autre ne vous en vendra. Que dis-je, vendie !... ,1c les donne, parce que vous êtes de braves Indiens et que je veux vous engager à revenir. Je les donne... pour la moitié de ce qu elles \ aient. Taites \olie choix. 15
Et il énumère les prix.
L Indien n'écoute plus. U est tout à la contemplation des mcr\cilles
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c'Ialéfs (Ic\;iiil lui; il lo^lmiiiio et les l'elounie, les (l'ipole une ii une, déplie les iiKuielioiis, les ereloniies mi|)iimées, fait jouer la badeiie (\v^ \ieu\ inousfjuels ;i pierre : il finit j)ar se persuader de dès bonne loi (pi il a besoin d'une foule de elioses e( ([ue jamais, au |;rand jamais, il ne reneontrera occasion pareille. D acbat en acbat, les belles piaslies repassent lestement dans la sacoche du marchand, et llndien s'en va, voleur volé, mais (Mubanlé de raul)aine, tandis que, i\ cent lieues de là, le destinataire attend \ainemenl la carjjaison promise.
Je me suis, par parenthèse, demandé souvent ce que 1 a])ori,j]ène pouvait bien faire de ces colifichets reçus en payement. Presque jamais on ne lui voit porter cette quincaillerie, ces tissus bariolés ; hommes et femmes s eu tiennent à la cotonnade unie, blanche ou bleue, éprouvée par un long usage. La vérité est qu il v a chez lui Fétoffe d'un collectionneur : foulards, écharpes, miroirs sont à ses veux autant d'objets d'art : il les enferme précieusement dans un coffre en bois dur, ne les exhibant (pi aux jours de grande fête ou pour éblouir son h(jte. Alors, sa joie est sans mélange, .lamais parvenu faisant à un visiteur de marque les honneurs de sa galerie n eut sur les lèvres et dans le l'cgard une plus désopilante expiession de vanité satisfaite.
Il n'en est pas moins vrai que lorsjju'on a affaire à une clientèle professant, en matière d engagements, des idées aussi larges, les bénéfices sont très problématiques. Le fait seul d'évaluer les marchandises européennes à 200 pour 100 an-dessus de leurs pi'ix sur les marchés de Manaos et du l*ara ne sulTit pas ;i assnier au bout de I année un bel inventaire.
Il va sans dire aussi (|ue ces prati(pies mises en honneui" par ceilains blancs conslilnent poui' Ihomme des bois une singidière morale en action. Du reste, le frafi(|uant de factorerie n a rien d un apotie. G est généralement un bon diable, hospitalier envers le \o\ageur, lui procurant Aolontiers âcii hommes et des \ ivres, surtout s il ne lliiire pas en lui un concurrent probable.
Unifjnement absorbée par ces transactions liasardeuses, la race l)lanche n'a pas encore donné ici sa niesnre. Elle ne s'assure les services de Tindi- ;;ène qu en provoquant cbe/ lui des besoins factices; elle lui communique de la civilisation, non le vernis, mais les verrues. L'pAiropéen ne fait que passer; il amasse et il part. Il })art, laissant derrière lui la terre en friche, l'Indien brûlé par 1 alcool. Le pavs méritait mieux : il possède, à un plus haut (Icvré (pie d'autres contrées iutertropicales, ce <ju il faut pour (Um enir une colonie non seulement d exploitation, mais aussi de peuplement. Le pionnier peut v être doublé d un colon, la race Idanche se fondre avec l'indigène, une collectivité nouvelle sur(>ir, capable d'utiliser sur place les ressources naturelles accumulées par les siècles. Ce ne sera pas l'œuvre d'un jour; plusieurs générations y prendront part. Les blancs y gagneront plus (|u à perpétuer les errements du passé en butinant à l'aventure; ils auront importé dans ces solitudes l'article le plus rare et le plus avantageux, — le consommateur. Un jour viendra où, par les efforts de l'association et du capital, sous l'impulsion de compagnies puissantes disposant de milliers de bras, cette terre défrichée et peuplée livrera à 1 homme plus de richesses que n'en eût recelé l'El Dorado de la légende, dont le décevant mirage allumait les convoitises du Conquistador espagnol.
L'habitation de San Lorenzo se distingue des établissements similaires par sa toiture; le chaume de palmes est remplacé par des tuiles qui mettent dans le pavsage une note civilisée. La disposition intérieure n'est pas moins originale. A l'inverse des autres constructions de l'Amazonie, le hangar princi})al est surélevé d'un étage. Le rez-de-chaussée sert de magasin'; en haut sont réunis dans une même pièce les hamacs, la cuisine, le moulin à broyer la canne. Le moteur est un bo'uf amené à grands frais du
AMAZOMIE.
Paia sur iiii vapeur : il >it cjfalcnicul au |)reniior clajjc où il Cul hissé à 1 aide d uu palan. Ou ue le descend jamais de peur qu'il soil dévoré par les fauves ou par les caïnuujs qui pullulent dans le fleuve et sur les berges, bien (pi à ma connaissance, ces derniers jradaqueiil j)as le bétail, ,1e nie
SAN LORKNZ O.
souviens d'avoir vu à 1 É(piateur, sur les bords du rio Guayas, des troupeaux paître en liberté et venir boire sans être iucpiiétés par les sauriens vautrés au soleil, dans la vase.
J'ai été fort bien reçu, par d excellentes jjens, originaires de la cote, étal)lis ici depuis de longues années; leur industrie a j)eu de chose à voir avec l'exploitation âcs produits de la forêt. L'entreprise est plutôt agricole.
;î74 des ANDES AU l'AllA.
Ils étoiulcut (le jour eu jour leur défrlelieineut, ou ils culliveut la canuc pour eu extraire 1 aleool dont ils expédieut tous les aus au Brésil des milliers de jarres. Ils out cependaul beaucouj) exploré le pavs el eauseul volouliers : piivé, eonune je \ ieus de 1 être, de toute société, je prends un vif plaisir eu leur eonipayuie.
.lai le elioix eutre plusieurs allernati\es : je pourrais patienter jusqu'à 1 apparition dnn steamer arri\ant dn bas An>a/one; il me reste aussi la l'acuité de continuer la descente sur ma i^alsa, à moins que je ne mette à profil la présence d un canot à vapeur appartenant au poste de San Antonio, poiM' remonter le Maranon jusqu à ce dernier établissement; il est situé sni' la rive droite, à une huitaine de milles au-dessus de l'embouchure (bi l'astaza, oïi je serais très désireux de pénétrer, dnssé-je n'explorer cet affluent [)eu connn que dans la partie inférieure de son couis.
JcMilrai en ponrpailer avec le propriétaire du canot, un métis nommé .Juan .losé, dans le but d affréter 1 end)arcation pour un jnois. Nous tombâmes d accord, non sans quelque hésitation de sa part : ce serait la première fois, disait-il, qu'une chaloupe à vapeur s'aventurerait sur le Pastaza, visité seulement en pirogue par les chercheurs de caoutchouc; la rivière était mauvaise, les parages infestés d Indiens rôdeurs. Cependant, tout bien pesé, Texpédition valait la peine d être tentée et pou\ait réussir avec lui bon pilote. Il v a\ait précisément à San Antonio un Indien Aguaruna, nommé Huangasa, qui passait ponr connaître parfaitement la ri\ière et a\oir noué des relations amicales avec les tribus liveraines. L'homme ne demanderait pas mieux que d'entrer à mou service. Cette considération ache\a de me décider. Il fut convenu que, le voyage achevé, la chaloupe me ramènerait il San Lorenzo, où je re})rendrais ma balsa si, à mon retour, ancnn \ apeur n'était encore signalé.
Le 15 octobre, a\ant le jour, la petite machine était sous pression et, le soleil le\é, nous lai'guions les amarres. Un (piart d heure plus tard, nous laissions >in- la gauciie lembouchure dn Tluallaga. L'action combinée des
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(IcMix coiirniUs (Ictenniiu', ;i In haiiU'iir du coiinuoiU', de grands remous; la sonde donne des fonds de trente à quarante-cinq mètres.
L é([uipa;;e se composait du métis José et de deux Indiens Mnraios de San Antonio. Ce sont des mai'iniers consommés : toutefois, leur habileté se révèle mieux dans la conduite d une pirogue que dans celle d'un en[>in à vapeur, et il est prudent d'avoir Tœil sur eux, si Ion lient à é\iter (\i'^ avaries de machine. L'embarcation avait huit mètres de loufj, avec un tirant d eau de soixante-dix centimètres; elle était donc des plus maniables. La seide conq)lication consistait dans la nécessité de stopper plusieui's fois par jour, pour renouveler le combustible. Sans doute, le bois mort amoncelé par les crues abonde le long des rives : encore faut-il le tailler de la longueur \ oulue, opération qui entraîne une perte de temps considérable.
A dix milles du confluent, nous dépassons 1 île du Cèdre et quelques cases occupées par une quarantaine d Indiens Cocamas de la Laguna. Ils ne demeurent sur cette plage qu'une partie de 1 année, pour s v livrer à la pêche et chasser dans les forêts voisines, fort giboyeuses; ils regagnent leur village au début de la saison pluvieuse. Cedro Tsla est le seul endroit habité que Ion rencontre jusqu'à San Antonio, sur une distance de près de cent mdles. Dans cette région, comprise entre le Huallaga et le Pongo de ^lauseriche, s'élevaient naguère plusieurs établissements fondés à la fin du siècle dernier par les Espagnols. C'est aujourd hui un désert : les incursions des Huand)i/as et des Muratos ont saccagé tour à tour les pueblos de Borja, Santa Teresa, Limon, Barranca, Aiipari, San Antonio. Lu 1857, les familles sur\i\antes se réunirent pour bàlir un nouveau poste à 1 end)ouclune du no C;duini)anas, et lui donnèrent le nom tristenu^nt projihétique de Sepultura; la plupart, en effet, devaient y trouver bientôt la mort. Trois ans après, les nxallieureux étaient relaïu-és dans leur retraite; les assaillants massacraient les hommes , emmenant prisonniers les fenunes et les
' Position : .")" VO' i.U. S. — 77» 58' lonj;. 0.
enfants. Aclucllcnicnl, la population entière, composée des métis nés des unions entre les Indiens envahisseurs et leurs captives, ne s'élève pas à plus de trois cents âmes.
L'histoire est celle de tous les postes avancés. Ces établissements clairsemés n ont pas seulement à compter avec la mauvaise foi de leur clientèle indigène, mais aussi avec la visite soudaine de YIndio bravo, Tlndien insoumis et pillard. L'a(;ression, il est juste de le reconnaître, a quelquefois un caractère de représailles. Il faut n'avoir jamais pénétré en pays sauvage, pour ignorer que 1 aborigène le plus redoutable est celui qui s'est trouvé en contact avec l'homme civilisé ou soi-disant tel. Trop souvent, en effet, la civilisation se sera manifestée à lui sous son aspect le moins engageant : à mainte reprise il aura été dupé, bafoué ou même traqué comme un animal féroce. Il v aurait beaucoup à dire au sujet des procédés souvent peu scrupuleux auxquels recourent certains maîtres de foctoreries pour augmenter leur personnel. Qui saura combien de fois une chaloupe armée en guerre est partie pour une expédition louche à travers les méandres d'une petite rivière sans nom? Une fumée lointaine trahit la présence d'un camp indien. Le canot stoppe, et l'on attend. La nuit est venue, les heures passent : alors, étouffant leurs pas, à la faveur des mille bruits de la forêt, cris d'oiseaux, hurlements de singes, qui redoublent aux approches de l'aube, des hommes se glissent auprès du camp; voici que tout à coup retentissent des coups de feu, des clameurs d'épouvante, des gémissements, le tumulte d'un hameau surpris par l'ennemi. Dans la bagarre , les chasseurs de gibier humain ont la partie belle et ramènent à bord qui un enfant, qui une fdlelte : le coup foit, l'embarcation fuit à toute vitesse et se perd dans la nuit.
Les conséquences de tels actes sont aisées à prévoir. Si la vengeance se trompe parfois d'adresse, frappant des innocents et laissant la plupart du temps les coupables impunis, les exécuteurs de cette aveugle justice ne sont pas tout ii (ait sans excuse. A Dieu ne plaise que je veuille rééditer ici
INDIENNES ET MÉTISSE (sAN ANTONIO).
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la léfjeiulc de I Iiulicii poclique cl clicx alcMcsfuie. Kiicoro dois-jc déclarer que si j ai eu à me mettre en {^aicle contre ses niaiivais instincts, souvent, en revanclie, j ai rencontré cliez lui aljné^jation et dévouement. Dans toute société humaine, fût-ce à létal ])ar])are, il y a de braves et de méchantes (jens. C est pour a\ oir méconnu cet axiome élémentaire, pour s'être laissé enlrainer à considérer les enfants de la forêt comme autant de bêles malfaisantes, conlie lesquels tout est licite, que des aventuriers ont été les fauteurs indirects de tani d actes de férocité commis par le sauvage , du nuMirtre de trafiquants paisi])les, de la ruine de maint établissement. L'Indien a une longue mémoire; il attendra sou heure pendant des mois et des années, et n'hésitera pas à faire paver à un A-ova{}eur inoffensif la dette de sauf) contractée par un autie.
J'en devais avant peu fau'e 1 expérience sur le Pasta/.a, où je fus arrêté [)ar une démonstration hostile d'Indiens Achuelos, qui Hrent pleuxoir sur le canot une {jrêle de traits. L alerte n'eut heureusement pas de suites {>raves ; mais lorsqu'il m eut été possible d enti'er en relation amicale avec les mêmes indi(;ènes, j accjuis la preuve, par certains détails de costume et d ornements, que cette fraction de tribu avait été en rapports suivis avec les blancs auxquels peut-être elle {jardait rancune de ipielque procédé vexatoire.
San Antonio, situé sur la rive droite du Maraiion, à sept milles environ au-dessus de l'embouchure du Pastaza, a été réédifié sur l'emplacement de I ancien poste détrnil par les Muratos. Il conq)te au plus vin^jt cases et une centaine d habitants des deux sexes, pi'esque tous de races indiennes. On v centralise le caoïilclioiic récolté sur le Pastaza, le Morona et le Potro, par ces mêmes Muratos, aujourd hui re\'enus à des sentiments plus pacifiques. [>e clinial est assez bon, le sol d une extrême fécondité, la chaleur tempélée par le voisinage de la Cordillère dont les cimes se dressent vers 1 ouest, pareilles à des nuées courant sur 1 horizon des forêts.
Après un jour d'attente, le 17, nous embarquons l'Indien cpii doit nous piloter. Ses conditions n ont rien d exa^jéré : dix varas de cretonne et
un fusil, loi fut le salaire stipulé. I/anue, spécialeuicut établie comme ailicle déehange, était de labrieatiou l)el{^;e et à un coup; je Tarais payée six piastres (vinjjt-quatre francs), à San Lorenzo. Chaque fois que son possesseur se disposait à en faire usaj^je, je me sentais assez mal à Taise et
maudissais les dimensions étroites de notre esquif. Mais aucune explosion ne se produisit, et, pendant les trois semaines que nous vécûmes côte à côte, Huangasa, comme en se jouant, exécuta avec cette lamentable carabine des coups dont le moindre eût suffi pour asseoir la réputation d un tireur. Adroit pilote a\"ec cela ; bon enfant en dépit de sa face patibulaire qu une cicatrice ancienne coupait d un trait livide, et du cimier en plumes de toucan planté sur sa crinière inculte. Il avait pris place à l'avant avec sa provision de coca, son arc, ses flèches, son cher fusil, et, silencieux, appuyé contre le borda^^e , donnait du {>estc la direction.
Le Pastaza se déverse par trois bouches séparées par des bancs de sable et des palissades d'aibres morts. Le courant, refoulé par celui du Maïaùon qui arrive à an(}lc droit, forme une barre dan(;ereuse ; la plus j^jrande profondeur n'atteint pas quatre brasses.
Si j'avais pu concevoir quelques doutes sur Tidcntité de la rivière, son aspect seul les eût dissipés. Sa couleur cendrée, la quantité de pierre ponce qu elle chairie, iiuli(juent que ce cours d'eau est bien le même dont j'apercevais, il v a sept mois, les sources sur le plateau équatorien, au })ic(l du volcan Tungurayua. L'éruption, à en ju(;er par ces scories flottantes, n'a rien perdu de sa violence.
MON PlLOXIi.
A.MAZOMR. 3S1
A douze milles de 1 einhoueluiie, nous iaisons escale, pour j)iendie du l)ois, à 1 ile de Ilauna, iiahilée par une di/aine de lainilles échappées au massacre de la [)opulaliou de Sanlander, villa;;e qui s\de\ait il va peu d années à quelcpies lieues en amont. Tout ce monde est acti\emenl occu|)é à la fumigation du caoutchouc. La sève, lorsqu elle jaillit de l'incision pratiquée dans laihie, a la hlancheur du lait : on la recueille dans de petits vases de tel re attachés au tronc ; le contenu de ces récipients est ensuite versé dans un (jrand baquet, à proximité d'une yo^/r/J^ alimentée au moyen des feuilles et de la noix concassée d un palmier d espèce particulière nommé uassii. Ce combustible déjjage une fumée très épaisse. L opérateur, armé d une nnnce pelle de bois enduite de glaise, plonge son outil dans le liquide, puis le présente à la fumée. Quand la première couche est suffisamment coagulée, il en ajoute une seconde et ainsi de suite, jusqu'à ce que la planche caoutchoutée ait dix à quinze centimètres d épaisseur. Après quoi, on la fend pour retirer le moule, et on la laisse exposée au soleil pendant un jour ou deux pour la durcir.
La jildtuha est payée à l'Indien civilisé à raison de huit soles (ving-cinq à trente francs) l'arroba. La valeur lui est comptée en marchandises, cotonnades, armes, boissons alcooliques. Quant à lindigène engagé au mois, son salaire varie de huit à dix soles suivant les localités.
Au delà de Rauna, pas une âme. Sur la rive gauche apparaissent les vestiges d'un défrichement, des cases effondrées, des charpentes noircies parle feu, le tout à demi recouvert déjà par la broussaille. G est tout ce (pii reste du poste de Santander, détruit par les tribus alliées des Muratos et des Huambizas Puis, c est de nouveau le désert, la rivière ])ordée par la foièt inq)énétrable d ou partent à tire-d aile des milliers d oiseaux qu'effare le souffle bruyant de la machine.
Le Pastaza, d'une na\ igation très difficile malgré le volume de ses eaux, semble ftiire exception à la loi générale qui régit les rivières amazoniennes. 11 n a pour ainsi dire pas de chenal régulier, j)as de lit fixe; il s'éparpille
382 r)ES ANDKS AU l'Ali A.
en une iiiHnilé de courants, envahissant les ilves plates. C est une inondation continue, un perpétuel travail d excavation et, dans le fond (ornié de sable fin, un soulèvement de dunes mouvantes déplacées à la moindre crue. 11 est indispensable de n aA ancer qu avec une extrême piudence, en jetant la sonde de miniile en minute, tant à 1 aller qu au retour; quel([ues jours suffisent pour changer complètement la confijjurafion du lit et faire sur(}ir un has-foad à la [)lacc d un {jouffre.
Knfin, aux obstacles fixes s ajoutent les écueils flottants, les nond)renx arbres en dérive, à fleur d'eau, si bien que la plus active sur\ eillance ne vous met pas à 1 abri d'une catastrophe, surtout la nuit, au mouilla^^je.
Dans la nuit du 17 au 18, nuit très sondDre, une de ces épaves nous aborda, de façon si malheureuse, qu un instant je crus tout perdu. L arbre nous a\ ait heuités à lavant ; lune de ses maîtresses branches, engajfée en travers de l'amarre, exerçait une pesée telle (|ue la chaloupe sinclinail surla baiule, prèle à chavirer. Je tranchai le câble d'un coup de hachette, et lend^arcation se redressa, mais pour être aussitôt emportée en plein courant. Par bonheur, jions avions seulement couvert les feux; nous ne tardâmes pas à obtenir de la pression. Mais comment rallier la rive? Impossible, dans l'obscurité encore épaissie par une brume opaque , de {'uetter un emplacement favorable pour atterrir. Tout ce cpie nous pouvions faire était d'essavcr d é([uilibrer la force de notre moteur avec celle du courant, et de rester en quelque sorte stationnaires, à attendre 1 aube. L'heure (pil .s'écoula avant qu elle \inl nous parut terriblement lonjjue. J'entendais les menus débris fra|)j)or notre coque, en songeant qu un autre choc pouxait se produii'e, déterjuiner une voie d'eau et cnvover au fond du l'asta/.a l'esquif avec son écpiipage.
A soixante milles de Rauna, nous pénétiions dans le premier affluent de la rive droite, le rio Rimachuna, (|ui sert d'écoulement au lac du nuMue nojii, éloijfué d'une vingtaine de milles. Mon intention était de pousser jusqu à celte nappe d'eau , lune des plus étendues de la région et qui n avait
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encore, au dire de mes conipajjiioiis, été \isilée par aucun vapeur. I.cs eaux (lu riiniacluiua, connue celles de la j)lupail des liihulali'es du Paslaza, soûl d une leiute très foncée, couleur de llié lorL Le courant est modéré,
CANAL n I MAC II t'N A.
le chenal pialicalde, avec de {fiandes précautions, j)our des chaloupes ne calant pas plus de trois pieds. Il est, en heaucouj) deiulroifs, aux trois <piarls '^ohstrué par des huissons échoués et des tioncs d arhres. A un
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iiîoinenl même, 1 élran^jlemcnt devinl tel, ([uil ii eut pa.s été possible de virer de l)<)rd, cl nous pensions à I)atlre en retraite en Faisant machine airij'ie. Aussi le trajet, (|ui sur des eaux libres u eut [)as demandé plus de quatre ou cincj heures, nous pril-11 une journée entière.
Le lac llimachuna peut a\oir cinquante kih)mètres de lon(] et douze dans sa plus (grande largeur. La profondeur, assez fai])lc, varie de deux à six brasses; les rives sont basses, très boisées. Par la rive occidentale entrent trois petites rivières que je n'ai vues marquées sur aucune carte; les Indiens les nomment Silav, Chiripa et Chuindra ; ils assurent qu on peut les remonter pendant trois ou quatre jours en pirojjue, ce qui, d ailleurs, ne leur donnerait pas très long cours. Il faut, dans ces évaluations, tenir conqite de 1 extrême lenteur avec laquelle on avance par suite de 1 encondjrement du chenal. Au surplus, la direction constante des affluents de droite du l'astaza ne permet pas de leur attribuer un développement considérable ; ils descendent des hauteurs qui séparent ce bassin de celui du Morofia ; or, les deux cours d'eau ne sont guère séparés que par un écart de vingt lieues, moins de quarante milles, à vol d'oiseau.
La seule de ces rivières où je pus entrer et dont le peu de profondeur nous obligea à rebrousser chemin au bout de deux milles, est le rio Chiripa. Sur la ri\e droite, à une portée de fusil de rend)ouchure, au centre d'un petit défrichement, s'élevaient quelques cases habitées par des Muratos. Apparemment, ils avaient pris peur à notre approclie, car la place était \idc. Cependant, les pirojjucs amarrées, des guenilles séchant au soleil, des tisons encore fumants, témoignaient que les habitants n'étaient pas loin.
Je fis stopper et descendis à terre , malgré les observations de mes hommes qui auguraient mal de ce silence et redoutaient une attaque; mais en admettant que les Indiens eussent de mauvais desseins, le terrain était assez découvert pour que l'ennemi ne pût se glisser jusqu'à nous inaperçu; cependant je me gardai de m'éloigner de la rive, et n'avais qu'un saut à faire poui' atteindre la chaloupe. Je me contentai de déposer par terre.
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l)ieii ou vue, quelque? hiiiiihorious , des eoulcaux, de pelils iniroiis eneliàssés daus du plond), des eelie\eau\ de (il rou;;e ; [)uis jallaeliai aux brauelies d un arl)ustc une paire de Ibulards d indienne dont les Ions criards ne pou\ aient mauffuer d alliier 1 attention sur mes cadeaux. Le tout disposé, je rejoif^nis mes {{eus, et nous nous laissâmes ddriver pendant deux ou trois cents mètres jusqu'en deçà d'un coude de la rivière ; là, nous deuieuràines à I attache près il une heure, afin de (h>nner aux Indiens le temps de re^aoner leurs lo{;is et de constater qu ils n'a\aieut pas sujet de s alarmer de notre ^■isite. Ce temps écoulé, je fis de nouveau machine en avant très doucement ; mais ceux que je voulais surprendre étaient aux afjuets, et ma teinte ne réussit qu à demi ; ils détalèrent, avec moins de précipitation toutefois, s arrêtant sur la lisière du liois.
.T'en comptai seize : dans le nombre, six femmes tenant des enfants par la main ou sur leurs épaules. Autant que j en pouvais ju(;er à distance, leurs ti'aits ne différaient pas sensiblement de ceux de mes mariniers Gocamas ; la taille était peut-être une idée plus élevée, la carrure plus forte. Ils portaient les cheveux très lon^js, réunis en deux crosses nattes; les deux sexes avaient pour vêtement un liiuga, sorte de tablier très étroit en jonc tressé; au-dessous du jarret et au-dessus du coude, une cordelette très serrée faisait saillir la chair en un bourrelet des plus disgracieux, mode baroque en honneur chez la plupart des tribus indépendantes pour qui elle constitue le dernier mot de l'éléi^ance.
Je Fis jeter la planche et montai de nouveau sur la ber.';c, tenant à la main d autres mouchoirs d indienne, espérant que 1 espoir de me \()ir réitérer mes petits présents triompherait de leur timidité, lis s"a\ancèrent en effet, et n étaient plus qu'à ^•in(Jt pas de nous, lorsque je jujjeai prudent de ne pas me laisser serrer de près par toute la troupe. Je lis de la tète un sijjne de dénégation énergique qui les arrêta ; en même temps, je le\ais la main, en repliant tous les doigts sauf l'index, ce qui, en stvle de pantomime, voulait dire que je préférais m'a])Ouclier avec un seul. Après une minute
(le conîîullation, le délc'^jué se tlétaclialt, un (;aillaicl taillé eu athlète. Sa {lémareiie ne manquait pas d'uue certaine noblesse; il marchait à pas lents et n avait d autre arme que i^a pticuiui, qu il maniait uéj'lij'emmeut comme ini hàton.
Il n était plus (pi à deux mètres de moi quand soudain, de la chaloupe, partit un strident coup de sifflet. Que s'était-il passé? Quelqu un avait-il, par mégarde, tiré la trinjjle actionnant le signal d'alarme, ou bien cette diversion préméditée trahissait-elle les inquiétudes de mon équipage qui, dès le début, montrait la plus vive répugnance à entrer en relation avec ces indigènes? Je ne sais; mais l'efi'et en fut instantané : Tambassadeur faisait un bond en arrière et battait en retraite vers la foret où ses camarades lavaient déjà précédé, effravés par le jet de vapeur. Ils ne reparurent pins : au bout d une heure d attente, je perdais patience et jne décidais à repartir, fort mécontent de liucident, au sujet duquel d'ailleurs je ne pus obtenir aucune explication satisfaisante. Ma conviction est que mes gens avaient cédé h une panique. Il n'est pas rare de constater chez rindien domestiqué des factoreries cette folle frayeur de ses congénèros indépendants ; ceux-ci pourtant, à en juger sur la mine, n'étalent rien moins que des foudres de guerre.
Après avoir longé la rive occidentale du lac, nous arrivions à l'entrée (\\\n autic chenal beaucoup plus large que les précédents ; je fus frappé de l'aspect de ses eaux, dont la couleur cendrée rappelait à s'y nu'prendre celles du Pastaza. Je j)us bientôt me convaincre que ce (pie nous avions pris d'abord pour un (piatrième affluent n'était en réalité qu'une dérivation de la grande rivière, communication ouverte à imc époque relativement récente, avoir les nombreux troncs d'arbres encore enracinés qui donnaient à cette passe l'apparence d'une forêt noyée.
Le Pastaza est ce (pie Ton nomme un rio dt'sjddyado. Ses rives basses, à chaque instant submergées, s'usent sous le flottement des crues; des dépressions s'y forment peu à peu : puis, d'année en année, le terrain
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fléc'lilt , un nouveau chenal s clahlit , soi! pour icjoindrc jjIus bas la branche principale et découper un(> ile, s(jil pour aller se perdre sous bois dans dc^ niaréca.;;es. Ces marais eux-mêmes, a{;randis |)ar les inondations successives, confondront (piehpie jour leurs eaux avec celles d'une lacune ou d'une rivière voisines. C'est, sur une (rès petite écJielle, ce qui s'est produit pour I ()réno([ue et le rio Nejfro, reliés aujourd'hui j)ar un canal ininterrompu, le Cassiquiare. Il est possible qu'ici le chenal, de formation récente, disparaisse à l'époque des basses eauv ou, tout au moins, devienne impraticable. Enfin le courant qui, lors de mon passage, se déversait dans le lac, pourrait fort bien, lors(pie le Pastaza est à l'étiage, changer de direction et servir de second écoulement au Rimachuna. (^est ce qu'il ne m'a pas été permis de vérifier.
Le 2i, nous avions regagné le Pastaza et relâchions, pour embarquer du bois, en face d'une aldea (petit village) d Indiens Uchucas. Mal nous en prit : les relations, entamées d'abord sur le ton le plus amical, grâce à notre pilote qui parlait couramment leur idioiue, devinrent, au juoment du départ, assez tendues. Une dizaine d'entre eux s'étaient offerts à charger le condnistible. Lorsqu'il s'agit de les payer, je remis à chacun le prix stipulé, un paquet de grosses aiguilles, un peloton de fil et un couteau; j'ajoutai même quelques verroteries pour leurs femmes, ce dont ils parurent ravis. Un seul s'avisa de réclamer, demandant que je lui fisse cadeau... de mon fusil. La prétention était tellement exorbitante, que je crus d'abord <|u'il plaisantait : il insista. J'étais descendu à terre pendant que 1 on procédait au chargement, et maintenant l'Indien, debout sur la planche, me barrait le- passage. Je lui fis signe de s'écarter; il ne broncha pas : mes hommes, de leur côté, l'apostrophèrent, sans plus de succès. La situation ne pouvait se prolonger sans péril; au bruit de l'altercation, la population, composée d'une soixantaine d'individus des deux sexes, s'était attroupée sur la berge et, de curieuse, j)Ouvait d un moment à l'autre devenir agressive. ^lon équipage semblait inquiet; il fallait en finir. Mcllanl le pied sur la planche,
388 DES ANDES AU PAl*. A.
je maicliai vcm's lliulion il un air iiKlilïéi-enl : \o\aiil qu il pcisistail à ne j)oiiit l)oii{;er, j'allonjjcai le liras, sans mcltie dans le mouxcnicnt la inointlre menace, mais uniqncmeni pour le faire reculer jusque dans la clialoupe. Au nu'iue inslani, le drôle brandit une grosse biiclie fju il a\ait (fardée à la main ; peul-etre lui non plus ne voulail-il pas frapper; mais le {;este poux ail être interprété conune un sijpial j)ar la bande postée derrière moi, et provoquer laba^jarre. Saisissant mon revolver, je Fis feu; lliomme, atteint au défaut de 1 épaule, tomba à la renverse dans Teau, tandis que je m élançais à bord pour jjajjner aussitôt le large. Le blessé, inunédiatement .secouru par les siens, avait été hissé dans une piro{jue : je pus le voir, une minute plus tard, se dirijjer vers sa case d un pas assez ferme. La blessure était certainement peu jfrave : il n eiit tenu qu'à moi de lui casser la tête; mais la leçon suffisait. Du reste, pas une inqirécation ne fut proférée; les Indiens se contentèrent de procéder sans commentaires au sau^'cta{;e de leur camarade, dont les torts n'étaient que trop manifestes.
J/axenture cependant assombrit pour moi cette journée. C'était la ])remière fois, au cours de ce lon.j; voyage, que j usais de mes armes contre un être humain. A coup sûr, j a^ais eu raison d'agir ainsi et n'en éprouvais aucun remords : toute hésitation de ma part eut mis en danger non seulement ma vie, mais celle de mes compagnons. Je n en demeurai pas nu)ins, pendant les heures qui suivirent, d'assez méchante humeur. Aujourd'hui iMcme, je n'éxoque pas ce souvenir sans tristesse. Heureux celui (pii, dans une expédition de ce genre, ne laisse derrière lui ni un lejjret ni une tache de sang!
Du i i au 2î), je n'ai pu parcourir plus dune centaine de milles, ^ous avons relevé six affluents, tous venant de l'ouest : la rive orientale n'est creusée que de quelques furos, sans écoulement apparent. Ces affluents sont les sui\ants : 1" Litavaccu; '2° Chimara, (pie mes Indiens disent conimunifpier avec un lac aliinenlé ])ar les deux petites rivières Carunta et Paloma, impraticables aux canots; S'Yanayaccu; 4"Manchari ; 5"Chungachi;
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(!" niui.|;nza. (".es deux dciiiiiTs ne sont j)as iuivi;;ai)les : les qiialre aulres, s'il tant iMi ei'oii'e mes liomines, peuveiil cire remoiilés en |)ir(»<jiie, non sans (lilHenllé, pendani dix et niénie quin/e |()nis. Ces l'enseijynenients, je le répète, sont sujets à caution, et ne [lenneHenf ;;uèie de ealeider, IVit-ec
n I V r; s D l' PAS T A Z A .
de façon aj)|)roxiniative, la dislance parcoiiiiie, celle-ci variant d'une journée à l'autre de dix ou quinze milles à un f[uart de lieue, suivant que le chenal est plus ou moins encombré.
Ces parafées, notamment les abords des rios Manebari et (ibunjjaehi, sont babités par les Aebuelos (pii, seuls parmi les indi{;ènes de la réjjion, ne tra\aillenl pas ;i l'extiaetion (bi eaoulebouc. Leur présence nous tut révélée ])ar une volée de menues jlècbes de sarbacane lancées sur nolie end)arcalio)i. Nous n'étions rpTà une dizaine de mèties de la ii\e, cpie masquait un impénétrable rideau de verdure. La démonstration ne Ht, par boidieur, aucune ^ictinle : un seul de mes coinpaj;iions avait été loiu-bé à
la jainbe; la blc>surc, immédiatenieiit cautérisée, était insi{piifiantc et ne s eiiveiiiina pas.
Nous avions, sur ces entrefaites, f;a{]né le milieu du courant. Bientôt, un Ion»' canot se montra, jjlissant sous les branches pendantes, et faisant force de pa^jaies pour atteindre 1 entrée d'une crique. Je mis le cap droit sur lui : la pirogue était montée pai' huit individus qui parurent saisis d'épouvante en vovnnt notre chalou[)e fondre sur eux. Supposant que nous voulions les couler bas, ils se dressèrent debout, prêts à plonger. Mais au moment de les aborder, je Hs donner im \ iolent coup de barre, et les deux embarcations se trouvèrent presque bord à bord. Un de mes Indiens avait .saisi mon fusil, et j eus grand'peine à rempècher de faire feu. Rassemblant en une poignée les fléchettes qui jonchaient notre pont, j'enveloppai le faisceau dans un foulard d indienne rouge et jaune, et jetai le tout dans le canot ennemi avec un geste vague qui signifiait : «Vous m'avez envoyé ceci. Moi, je vous rends cela! - La leçon fut-elle comprise? Je l'ignore; mais afin de lui donner plus de poids, je fis par-dessus bord un nouvel envoi composé d vin collier de \erroteiies et d'un couteau. Bientôt âe^ relations cordiales s établirent , au point que ces bateliers tout à l'heure si agressifs demandèrent à venir à toui" de rôle ^ isiter le miraculeux bateau qui avançait sans le secours de la pagaie et que, dans leur langage imagé, ils appelaient le tuututii-viiituin, imitant par cette onomatopée le bruit d'un vapeur luttant contre le courant. La visite terminée, je leur jetai une remorque et les traînai pendant près d'un demi-mille ; après quoi, énuis sans doute de cette vitesse inaccoutumée, ils rompiieni 1 amarre et disparurent sous les aibres de la rive.
Celle rencontre fui la seule de ce geiwe ; les autres groupes d'indigènes que j aperçus à la hauteur des affluents semblaient d un naturel plutôt timide. A la moindre mananivre exécutée pour nous rapprocher d'eux, ils gagnaient la forêt et se refusèrent obstinément à toute comnmnication.
il ne me parut pas possible, avec les faibles moyens dont je disposais.
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(le |)«)ui'sul\ re mou excursion ;ui delà de l'eiid)oiicluiie du rio Ilua[|azn. I^a luKe coulre uu eouraul de plus eu plus \ ioleul me faisait appiélieiuler ([u un aeeideul iie sur\iul daus la juachiue déjà \ieille, lual eut retenue et éprou\ ée par de nond>reux services. Je virai donc de bord, non sans avoir reçu de mes Indiens ralïirmation précise que, de ce point, six jours au plus su(Hsaieul pour atteindre en pirojjue reml)ouchurc du rio liobonassu : la navijjation de cet affluent, l)ien (jue difficile, est possible avec de petits canots jusqu an ^ dlaye de Canelos, dernier point atteint par le voyageur allemand Tschudi rpii, j)arti de la Cordillère de Oulto, explora en 1874 la partie supérieure de cette vallée. Ce serait là j)eul-etre l'iluiéraire le plus pratique pour reconnaître le bassin dans son ensemble. L expédition serait exposée à moins de retards qu'en prenant pour point de départ les plateaux équatoriens où, comme j'en ai eu la preuve, il est souvent très malaisé d'organiser une caravane.
L'exploration complète du Pastaza reste à faire. Alors que les tra- \aux dOscvdati, CreAaux, Orton, Sinq)son, ^Viener, Coudreau nous ont fait connaître en détail la plupart des affluents au nord de l'Amazone, Morona, Tigre, Napo, Ica, Yapura, rio Negro, il est le seul sur lequel les documents précis manquent encore. A part la tentative de 1 infortuné missionnaire llaimondo au siècle dernier, et en 1845 celle du P. Gastrucci, à qui l'bostilité des indigènes ne permit pas de dépasser le village d'Andoas, rien ou presque rien n'a été fait. Les renseignements recueillis par le.s coureurs des bois, combinés avec les résultats des seules expéditions dignes de ce nom entreprises aux deux extrémités de la vallée du Pastaza, ont peiinis aux géographes d en tracer le cours d une façon à peu près correcte; mais sur la région elle-même, on n a que des données très vagues : le peu ([ue l'en ai pu observer durant une excursion de trois semaines sur la ri\ ière >uffit à me démontrer l'intérêt que présenterait celte étude poursuivie avec un personnel et un oulillajje suffisants.
Ce n'est pas, en effet, sans conq)agiions emopéens, avec une endjarcation
déjà vieille, montée par un équipage de hasard dont il faut surveiller les moindres mouvements, qu'un voyajjeur, absorbé à la fois par le soin de la manœuvre et le souci d'une agression toujours possible, peut mener à bien un travail de cette importance. Son unique mérite, si toutefois c'en est un, sera d avoir fait voguer pour la première fois un canot à vapeur sur des eaux sillonnées seulement jusqu'ici par la pirogue indienne. Encore l'épreuve, à mon sens, est-elle rien moins que concluante; s'il m'a été donné d'v réussir, la nature même des obstacles rencontrés sur cette importante rivière me fait douter qu'elle devienne de longtemps accessible, d'une façon régulière, à des steamers', au moins avec les engins défectueux dont disposent la plupart des factoreries installées sur l'Amazone et ses tributaires. Presque toutes ces embarcations, construites sur les chantiers d'Angleterre ou des États-Unis, semblent plutôt convenir à la mer qu à la navigation fluviale. Leur tirant dcau trop fort les expose à de fréquents échouages ; elles sont en général mues par une hélice à trois ailes, à laquelle s'accrochent et s'enroulent les longues herbes, les branches flottant entre deux eaux. Le fait se produit surtout la nuit, au mouillage, les débris charriés par le courant étant beaucoup plus nombreux dans le voisinage des rives. Leur enlèvement fait perdre chaque jour beaucoup de temps; on doit, en effet, y procéder depuis le bord au moyen de ggiffes et de crochets. Il ne serait pas prudent de faire entrer un homme à l'eau, fût-ce seulement jusqu à la ceinture ; il risquerait d'être saisi par un caïman ou déchiqueté par les piranas, hideux poissons, l'espèce la plus vorace et la plus dangereuse de toutes celles qui ])ullulent dans les rivières amazoniennes.
Le tvpe (|ui me paraîtrait devoir rendre les meilleurs services est le bateau à quille plate, muni d'une roue unique à l'arrière, tel qu'on reiMj)loie sur plusieurs cours d eau de l'Amérique du Nord, et en Australie
' Le fait «'St d'autant pins rcj^iPltahlc qnf', (le toutes les n'j^ions arrosées par les afflupiits du Marafion, la vallée du Pastaza est la plus r.'clie en caoulcliouc. L'arljrc (siphonia claslica), très vi{;our<ux, v atteint coniniunément unj lianteur de tjnatre-vin{{ts à e(!nt pi<;ds.
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sur les rivières Darlin,';- et Murray. l/liélicc pourrait être (''jialciucnl adoptée sans inconvénient, à la condition qu il s'ajjisse d'une hélice à deux branches, et (jue Ton prenne soin, à chaque escale tant soit peu proloujjée, de ramener les ailes du propulseur dans l'axe de Tétandjot.
La descente, vu la rapidité du courant, ne lut {juère moins laborieuse ([ue la montée. Si nous ralentissions la machine, remharcation n'obéissait plus à la baire; si nous marchions à pleine \ilesse, nous courions risque d échouer faute de pouvoir observer à tenqis l'obstacle. Nous sommes restés de la sorte en détresse sur plus d'un banc de sable, d où nous eûmes jjraud'peinc à sortir en laisaut machine arrière à toute vapeur. Cn jour, entre autres, la nécessité de forcer ainsi la pression occasionna la rupture d'un tube. L'avarie était bien légère, et des hommes du métier ne se fussent pas troublés pour si peu ; il n'en était pas de même pour des mécaniciens d'occasion. Nous n'avions aucune pièce de rechange, et des notions très succinctes sur Tait d'opérer une soudure. Il fallut v procéder cependant tant bien que mal ; mais lorsqu'on ralluma les feux, je ne pus me défendre d une certaine inquiétude. Comment s'opérerait le retour dans le cas où nous ne réussirions pas à renflouer notre canot désemparé? Jamais médecin au chevet d'un malade ne compta les battements du pouls avec plus d'attention qne je nen mis à suivre les oscillations du manomètre.
L'accident, heureusement, ne se renouvela pas. Après avoir refait en moins d'une semaine le trajet qui nous en avait pris deux à l'aller, je me retrouvais dans les eaux profondes du Maranon, et vingt-quatre heures plus lard, le 5 novembi-e, j'étais de retour à San Lorenzo.
Aucun vapciu' n est attendu avant les premiers jours de décembre ; le seul qui ait paru j)endant jnon absence est une chaloupe appartenant à tme maison d Iquitos ; elle remontait le fleuve, se dirigeant vers Aripari, lun des derniers postes du Maranon navigable, situé à quarante milles en amont de San Antonio. Mon radeau est toujours là, intact, à l'endroit où je l'ai laissé il y a trois semaines; le mieux est de continuer ma route. La saison
j)Iin icusc approche : cl ailleurs, ma traversée des Andes accomplie, le but (pie je me proposais est atteint, le voyage virtuellement achevé; je ne songe plus qu'à gagner au plus vite la côte. Depuis six mois bientôt, je vis sans nouvelles des miens; eux-mêmes ignorent si je suis encore de ce monde : j'ai li;'iU> d'airiver au Para ou m attendent sans aucun doute des lettres, (\v> jouiiiaux d'iùnope, ou le cable va me permettre de communiquer a\oc ceux dont j ai été séparé durant deux ans. Le Heuve immense me lail déjà relfet de la mer; entre eux et moi rien qu une nappe d'eau, de trois mille lieues, il est vrai; mais que m'importe? Une singulière illusion d optique restreint pour moi la distance aux limites de l'horizon visible; il sendilc (jue la France soit là, toute proche, cachée seulement par la courbure du fleuve, au point où sa ligne ondoyante touche le ciel.
J'ai obteiui sans tlilHculté trois hommes dont je m'engage à paver le vovage de retour depuis Iquitos sur le premier vapeur en partance. Le 8, j'ai pris congé de mes hôtes; bientôt je perds de vue pour toujours San Lorenzo et l'endjouchure de ce turbulent Huallaga sui" lequel j'ai ressenti les plus fortes, mais aussi les plus stimulantes émotions de ma vie.
Lorsque la balsa eut atteint le juilieu du lit, les hommes cessant de ramer l'abandonnèrent au courant. A la distance ou nous sommes de la rive, on croirait que nous lestons immobiles; nous dérivons pourtant à raison de trois luilles et demi à l'heure. Nous voyagerons jour et nuit : le soleil tombé, un grand feu est allumé à l'aNant sur une [)late-forme en madriers i-ecouverts d'une épaisse couche de glaise. Sa chaleur combat la pénéliniile lunnidité dont l'atmosphère est saturée, 1 influence morbide de la rosée, tellement abondante, qu'au ré\eil, nos bardes trempées collent à la peau. Ce fanal enfin serviialt , dans le cas peu probable où nous croiserions un vapeur, à ne point passer inaperçus et, ce qui vaut mieux encore, à nous garantir d'un abordage.
Mais le fleuve est désert; sauf les vols de flamants e( de perroquets qui tout le jour raniment de leurs cris aigres, le caïman collé sur un tronc
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(I iuljie a\ec lequel 11 semble liiire corps, réehliie liiisaiile (11111 lamaiilin dont les ("ijals soiilè\eiit une grosse houle, rien de vivant iraj)paraît sur ces eaux dont les profondcuis coninie les bords recèlent la vie sous toutes ses l'ornies. Le soir, des nivrlades de nionches lumineuses passent en longues (rainées d une rive à 1 autre, send)lables à une poussière d'étoiles, à un fra^^ment de voie lactée emporte ])ar le vent. Mes gens sont censés veiller à tour de rôle, se i-ele\ant toutes les trois heures; mais, passé minuit, 1 homme de garde lui-même, le front sur les genoux, décampe pour le pays des rêves. Que craignons-nous? Le lit est si large que nous pourrions voguer longtemps axant de nous mettre à la côte. Et mol aussi, étendu sur la harbacod, voici (pie je m'endors, sans lutte, avec délices, dans une sécurité inexplicable, un abandon absolu de tout mon être. Je ne me souviens pas de l'avoir éprou\ ée, cette sensation étrange, fût-ce à la mer, à bord d un grand paquebot, sous la garde d'un équipage vigilant, dans la douce chaleur de la cabine éclairée par la lampe électrique , avec la même intensité que sur cette frêle carcasse s'en allant dans la nuit, à TaNenture. Le 9, nous avons (h'passé la factorerie d'Elvira ; le 12, celle de Parinarl, et le 13, dans la matinée, nous abordons à Nauta, à six milles de l'Ucayali. Le poste est situé sur la rive }>auche du Marailon, au sommet d'une éminence d'où l'on voit distinctement se mêler les deux rivières dont la réunion forme l'Amazone '. Il compte six à huit cents habitants, dont les deux tiers sont des familles d'Indiens Cocamas venus de la vallée du Huallaga. Bien que sa fondation date d'une cinquantaine d'années et que sa situation parut lui assiner dans ravenir une importance capitale, les résultats ont démenti ces prévisions ; il se dépeuple de jour en jour au profit d'Iquitos. Cette décadence piématurée doit être attribuée aux changements survenus
' Tclli' est, (lu moins, l.i division a(lo|)t(;e |>ni- la plupart des {;(?o{]ra|»!i(s. An Drésil st'iilcmciit a piv'îvnlii le \'w'\ usa{;c qui léservc le nom A' Amazonas au cours inférieur du giand fleuve, du rio ]Nc{;ro à l' A tiaiitifine , et dési{;ne sous cclni de Soliiuoe.-; la partie coin[)ris<' cntie TUcayali et le rio Negro.
dans le lit du fleuve : le eouraut s est peu à peu déplace vers le sud, créant en avant du viHaj^e une ceinture de bas-fonds et laissant à découvert un loii;; hanc de sable ; celui-ci s étend de phis en plus et cond)le Tancicn clional. Actuellenienl, les cbaloupes seules peuvent accoster à Nauta ; les grands vapeurs sont forcés de se tenir au larjje.
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CONFLUENT DU MARANOX KT DK L U C A Y A M .
L'emplacement de beaucoup le plus favorable eût été la {jrande île rpii commande le confluent; malheureusement, son peu d'élévation l'expose à être envahie en partie au moment des crues; elle est aujourd'hui encore complètement déserte, sauf une ou deux fois l'an, lorsque les pécheurs du Maranon et de l'IJcayali y campent pour procéder à la salaison du paichi. Ce poisson, le plus succulent de l'Amazonie, conslilue Tun dos princi[)aux articles de consommation ; il s'exporte en quantités considéral)lcs jusque sur les marchés du bas fleuve, Santarem, Obvdos et le Para.
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On s'osl (leinaiulé, cl la question est encore débattue, lequel du Maranon ou de ircaNaii ("lail ! artèi'e pimcipale du système amazonien. Au premiei* ai^oi'd, on a quehjuc penie à pientlrc parti : les deux ii\ières .^oul de largeur éjjale ; leur volume send)le le même. Cependant, je réfléchis qu à Tépoque où je les ai vues et (jui, dans le sud, correspond à la saison des pluies, rUca\ali devait être en pleine ciue ; son lival en rcNanelie, dont tous les affluents, à part le Huallajja, descendent du nord, était encore à Téliage. Cette raison me déciderait à assi.jjuer à celui-ci le rôle prépondérant, si la masse des eaux suffisait à efle seule pour déterminer 1 importance (jéograpliique et commerciale d'une rivière. La question de navi,j]al)ilité a, pour le moins, autant d'intérêt. A cet égard, le premier rang' appartient sans conteste à 1 Ucavali, puisque des embarcations à vapeur ont pu le remonter jusqu'au delà du 9 degré de latitude sud, tandis que le Maranon n'est navigable que sur une longueur de quatre cent (quarante milles au plus, et devient absolument impraticable, autrement qu en balsa, en amont du Pongo de Mansericbe.
De Xaula à Iquitos, où je débarquais le 14, on compte soixante-huit milles. Quoique la diflerence de niveau ne soit que de sept mètres, la vitesse du courant est de deux milles et demi à trois milles à l'heure.
Fondée en 1862 sur la rive gauche du fleuve divisé par une grande île de SIX liejies de long, la ConiiU(iii<laiici<( gênerai de Ljuiios ' enqirunte son nom à la trii)u dont elle occupe 1 ancien territoire. Hier simple campement (rindiens, ce n'est pas encore une ville ; elle n'en a que la Façade. Al extrémité d'un plateau aboutissant à une falaise de grès rouge haute de vingt mètres dont le courant ronge le pied, dont les pluies d'orage ont raviné la paroi, s'élève la Conmiandancia, massif bâtiment en briques blanchi à la chaux-, flanqué de deux ailes servant de magasins et d'arsenal ; sur la même ligne, bordant le fleuve, une di/aine de maisons composées d'un simple rez-de-
'4"28':30"l.it. S. — Tô-'Vl'^a' lonr. 0. — Aliit. 90".
398 DES Aî^DES AU PARA.
chaussée et (l'une toilmc en terrasse; Irapucs, solides, al)il(ant leurs }noin(lres ouvcrlures derrière d épais xok'ls el de forts barreaux, moitié eoniptoirs, moitié l)asti<)ns. Celte rangée de constrnetiojis est eoupée par deux amorees de rues, hàlies seulement sur une lon.<;ueur de cent à cent cinquante mètres. En arrière de ce décor sont dispersées, jusqu'à la lisière de la forêt, les cases d'un villa{>e indien habité par un millier d'indi{]ènes appartenant à toutes les nations voisines, Iquitos, Ojna{;uas, Orejones, Pebas, Tacunas, chasseurs, pêcheurs, chercheurs de plantes et de résines, bateliers travaillant pour le compte des blancs.
Le i)oste est la résidence d'un {jouverneur. Le pays soumis à son autorité , appelé Département fluvial de Loreto , du nom du dernier villa^^e péruvien sur la frontière l)résilienne, s'étend du i' de(;ré de latitude sud an S', et entre les 7:2' et 78' parallèles. Sa suj)erHcie dépasse celle de la France. La position, au point conveqjent d'un innnense réseau de rivières navigables, rend la surveillance et l'exploration de ce magnifique domaine relativement aisées. Le développement de cette ca})itale naissante est cependant, comme à Nauta, contrarié par un déplacement très appréciable du principal courant de l'Ama/one ; celui-ci tend à se reporter vers le sud, ne laissant entre Iquitos et Tile du même nom qu'un chenal ensa])lé et d'accès difficile pour de grands vapeurs. Ces changements dus aux alluvions déposées à leurs emboucInuTs par les deux rivières Ilaya et Nanav, qui se jettent en amont et en aval d Iquitos, ont assez d'importance pour qu'il ait déjà été question de tjansporter le poste ii quelques milles de là, dans un endroit plus favorable.
Il est à remarquer (pie la propriété de toute cette rive de l'Amazone, de la frontière du Brésil au 80' parallèle, est contestée au Pérou par la répul)lique Équatoriemie. La revendication d'ailleurs est restée jusqu ici purement platonique ; dans ces parages, le titre le plus sérieux est celui de premier occupant, et la maxime : Bcali possidcntes, a force de loi. ()v, il n est pas douteux que seul le Pérou a, jusiju'à préseni, fait des efforts suivis pour
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coloniser la contrée. La njesnie la plus récente et la pins sa{je a été la nomination, comme gouverneur, dun des plus intrépides pionniers (pii, dans ces deinièrcs années, explorèrent les afHnents supérieurs de ircavali, M. .losé Saamane/. v Ocanijx). .I'a\ais eu le plaisir de Taire sa connaissance à Lin)a ; à peine remis des fatijjues endui'ées pendant un \f)va.|;e de seize mois sur les rios Apuriniac, Ené, Tamho et Truhandta, il s'apprêtait à rejoindie son poste, (let homme, d'une liante cultine d esprit, patriote ardent, renonçait une fois encore aux douceurs de la vie civilisée; il disait un adieu éternel peut-être à ses nombreux aiuis et s'éloignait, jaloux de servir sou pavs sur ce champ de bataille ou le soldat qui succombe n a même pas, pour adoucir son agonie, le frisson admiratif des foules, l'illusion réconfortante de la gloire.
Un détail sufHra poiu* donner une idée des conditions de cet exil volontaiie, et de létat actuel des communications entre la côte du Pacihque et le territoire oriental. Le nouveau gouverneur a du, pour se rendre dans sa province par la voie la plus rapide, qui ne suit point ici la ligne droite, gagner d'abord Panama, traverser l'isthme de Darien, la mer des Antilles, contourner la Golondîie, le Venezuela, les Guyanes, et remonter l'Amazone du Para à Iquitos, soit un vovage de plus de deux mois. Ah)rs que le trajet de Lima à Loreto par la Cordillère ne dépasse pas, à vol d'oiseau, quinze cents kilomètres, il en avait parcouru, ahn de gagner du temps, environ dix mille ciiKi cciils, plus du quart du inéiidicn terrestre!
La flottille amairée au pied de la falaise d'Iquitos se composait d'une centaine de canots ou de balsas et de quatre petits vapeurs; mais aucun ne s'apprêtait à descendre le fleuve : deux se dirigeaient vers ITcayali, le troisième vers le Maranoii, et le quatrième était poiu- le momejit hors de service, |>ar suite de la rupture de son arbre de couche.
•le ne me trouxais plus (|u à trois cents milles du rio Javary, frontière brésilienne, et I on m'affirmait que javais les plus grandes chances d'y rencontrer à cette épocpie de l'année ([uebjue bateau à destination de
Manaos ou du Païa. Les liouuucs ne l'aisaienl pas delaul ; la campagne était finie, et beaucoup d Indiens, leur pave lerue, ne demandaient qu'à rallier leur \ illaj;*'. .le traitai a\ec ti-ois vigoureux Tacunas des environs de Loreto et, le 18, je disais adieu à Irpiitos : i'a\ais en la joie d v entendre, pour la première fois depuis bien lonjjtenips, une voix Iranraise. Une maison de commerce de Manaos avait pour agent un de nos compatriotes à qui je dois l'une des plus agréables surprises de ma vie. Le matin du départ, comme j achevais d'embarquer ma provision de vivres pour deux semaines, je le vis arriver porteur d un assez volumineux paquet dissimulé dans un sac de toile bise, qu il déposa à coté des tranches de paichi salé et des boîtes de conserve.
Il (Ju est-ce que cela? " lui demandai-je.
11 eut un soniire énrgmatique, et répondit :
« Cela, c'est le dessert ! "
Deux pains!... Deux bonnes grosses miches campagnardes, voilà ce qu'il contenait, le bienheureux sac. L'attention, d'une délicatesse exquise, ju'alla au cœur. Nul cadeau, assurément, n'eut pu me faire alors autant de plaisir; ceux-là me comprendront sans peine qui, dans leurs voyages au pays du manioc, de la yucca , des govaves, des blonds ananas et des bananes, dans la profusion des jardins d'Éden , ont soupiré pendant de longs mois après la friandise savoureuse entre toutes, le ])ain quotidien!