‹ Des Andes au Para: Équateur-Pérou-AmazoneChapitre 28 sur 38 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

I. D'Iquitos à Tal)atiiif;a. — Le Napo. — Orcllana. — Les commencements d'une légende. — Indiens Peljas. — Lmcto. — La frontière brésilienne. — Le Javarv. — L^n vapeur en vue! — IL La vie à bord d'un paquebot amazonien. — Les passagers et l'équipage. — Les escales. — Récolte des œufs de tortue. — Une épave. — Le i-io INegro. — III. Manaos. — Le bas Amazone. — Obyilos. — Le canal de lîreves. — Mar.ijô. — Une néeiopole indienne. — Para. — La Mci- Blanche.

18-28 novembre . — Dix jours encore .-^iir l'eau {jrise tléinesurémeiit étalée, ne laissant parlois aperccNoir des rives que deux lignes au ras de l'horizon, deux fils tendus entre cette mer et le ciel. Dix nuits de dérive à la merci du {jrand lleu\'c dont la nappe, rellétant le ciel étoile, a des phosphorescences sinjjulières, de soudaines blaiulieurs d'aurore. De lonjjues heures d'un silence imposant que troublent seuls le clapotement du flot, le {jrinccment d'une amarre, ou le chant monotone d un Indien apj)uyé sur son aviron.

}^ous ne descendons à terre que pour faire du feu et nous sécher après

I Ornjjc. r.luKjiie |()iii' il pU'iil, mais par .{|rains; ce iTosI plus le tlôlii.'|0 do l'Afrique équaloriale ou la uioussou asiatique se déversaul eu eataraclcs j)en(lant des semaines consécutives, sans (pi'uu rayon perce la brunie, sans qu'un souille de brise descende sim- la tene accablée. Ici, l'averse est j)assagère ; au plus tort de la saison phn iense, il n'est pas de journée absolument niau\ aise; le soleil se montre pendant plusieurs beures dans MU ciel immaculé, uncouraul d air continu se lait sentir sur le neuNe,et les nuits sont d'une excpiise tVaicbcur. Ces conditions atmospbériques, remar- ([uables en pavs Irojncal, s'obseix ont sur la lolalité de 1 immense bassin de 1 Amazone, îles Cordillères à rAllaiitu[ue. De là pour rKuropC'cn, s'il \eut s'astreindre à une byjjiène con\ eiiable, la possibilité de s'acclimater assez vite et d'écbapper à rinilueiicc énciN aille j)artitiilière aux terres cbaudes. Aussi blancs et métis, établis dans les rares \ iHaj^cs on factoreries que nous dépassons sur un parcours de trois cents milles, Pebas, Cocbiquina, Caballo- Cocba, Loreto, semblent-ils n a\ oir rien perdu de leur \ i[jueur et en état de résister autant que rindifjène aux fali{>ues de la vie forestière.

Je ii'i('nore pas qu'en Noulant réagir contre une opinion préconçue et démontrer que ces régions ne sont pas, comme trop île gens se le figurent, composées uniquement de jungles |)estilentielles, on risque de tomber dans Texcès contraire. Imi |)areille matière, une extrême réserve est toujours de rigueur, et, de ce que le climat est supportable, on ne saurait conclure à sa parfaite innocuité. 11 est difficile de garder son sang-froid devant cette exubérante nature; sur la foi de descriptions sincères, des naïfs pourraient s'iinagincr cpiils trouveront ici la terre promise, on l'émigraiil est assuré de réaliser pour lui et les siens les ré\es de bien-être, sinon de foiiuiie, \aiiiemeiil poursuivis sur le sol natal. Dans la pi'ali([ne, il laiil en labaltre. La \érit(; est ipi en aucun paNs neuf il n'est aussi difficile de s improviser pionnier, i^a tâche exige un entraînement préalable; trop lourde pour un seul, elle n'aurait cbance de réussir qu'aux mains d'une collectivité nombreuse et résolue. Nulle pari eiilin, s'il faut tout dire, le

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nouveau venu no se sentira plus tlépavsé, plus loin des horizons familiers; risolenient lui paraîtra moins supportable peut-être dans ee désert de verdure et d'eaux nuu-muranles, que dans la praiiie monio et luie du Far West.

Klle me plaît pourtant, eette solitude infinie. Est-ce l'habitude, l'effet de ces lonj^js mois de vie contemplative et nomade? Je ne sais, mais je trouve un charme inexprimable à ce pays sans passé, pa{]e blanche où le regard s arrête avec autant de curiosité que sur les chroniipies des sociétés vieillies. Il n est pas jusqu'à l'absence de Ihomnie qui ne prête à ce pavsage un attrait mystérieux. Les Conquistadores, les chercheurs d'or, les explorateurs ont passé, sans que rien ait changé dans la forêt primitive. Mais ils semèrent sur leurs pas ces légendes, récits d'aventures extraordinaires, où la réalité coudoie la fable et que répercutent encore, à défaut de la rumeur (\q> cités, du bruit des chantiers et des machines, les échos des rives amazoniennes.

C est Orellana descendant au Napo, à rembouchure duquel je m'arrête à la nuit tombante , non loin d'un campement d Indiens Pebas. Sa petite troupe est l'avant-garde d'un corps d'armée de treize cents hommes, soldats d Espagne et guerriers indigènes, que Gonzalo Pizarro, le frère du conquérant de Pérou, conduit à la conquête de 1 El Dorado. Ils sont partis des plateaux de Quito, marchant droit à l'est à travers la Montana, à l'aventure, luttant contre les peuplades hostiles, contre la forêt plus redoutable encore que l'ennemi. Ils vont ainsi durant îles mois, dans 1 liumide chaleur du ballier, tieinpês par les orages et la rosée des mnts, jonchant de cadavres leui' voie douloureuse. La fièvre les décime : des files entières de porteurs sont balavées au passage des torrents furieux ; les malades épuisés s'affaissent, attendani la mort sous les griffes d'un carnassier ou les borreurs d'une agoine solitaire. Leurs compagnons s'éloignent, acharnés plus que jamais après la proie qui se dérobe, ce fabuleux pays de Manoa dont le monarque, ElDorado, le lîoi Doré, le corps enduit d essences précieuses, est saupoudré

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chaque malin j>ar >cs esclaves (ruiie iioiincIIc couche de poussière d'or. Cependant, h's j)ro\ isions s\''j)uisent ; on a al)allu les chevaux, inanjfé les chiens : les malades sont de plus en jdns nond)reux, les liommes se (rainent en {^juenilles, demi-nus. J-'t cette hoide de spectres, dont les ranjjs s éclair cissent d'iieure en heure, marche toujours, pareille à ces personna^jes des vieilles danses macal)res se hâtant derrière la mort cpii les entraine aux sons de la viole.

Les voici sur le bord d une grande rivière; plus d'un millier d hommes ont succom])é. On tient conseil : quelques Indiens prisonniers laissent entendre que ce fleuve se jette dans im cours d'eau plus large encore ; le pavs qu il arrose est fertile , là-ljas les affamés trouveront des vivres en abondance. On décide de construiie un bateau qui s en ira à la découverte Pizarre en confie le commandement à son aide de canqi Francisco de Orellana, {jenlilhomme de Truxillo, lequel s adjoint cinquante soldats, le moine dominicain Gaspar de Carvajal, et un jeune écuyer de Badajoz, Ilernando Sanchez de Yargas.

Après avoir descendu la rivière pendant deux cent cinquante ou trois cents milles, lavant-garde se consulte à son tour. Rejoindra-t-elle le gros de la troupe? A peine si elle-même a trouvé de quoi se nourrir. Dans l'état de faiblesse oii sont les hommes, comment remonteiaient-ils cet impétueux courant? Le mieux est de consolider la barque et de continuer leur loute jusqu'à 1 Océan. G est l'unique chance <pi ils aient de sauver leur vie et de s'illustrei" j)ar de nouvelles découvertes. Deux voix seulement s'élèvent pour protester contre ce lâche abandon, celles du moine et de Vargas. Orellana riposte en les menaçant, puisqu'ils tiennent tant à retourner vers l'armée, de les jeter tous deux sur la rive. Libre à eux alors de battre en retraite.

L argument était irrésistible. Le 1*. (Jaspai-, j imagine, se résigna sans trop de peine, en songeant (pi il aurait 1 insigne honneur d être l'historio graphe de l'expédition. Il nous en a laissé le récit circonstancié : nous

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sa\()ii> |);ir lui comiiu'iil les n\ ciilmieis ;ini\ creiil en \ ne d un Himinc iiimiciisc (jM il> siipposcTciil clic la » Mer Hiniiclic ■■ , dont un (leini-sicclc aii|»aia\ aiit , Cousin de Dieppe el Pin/.on, enlrainés \ers l'ouesl par le eourant ('qualdiial, a\ aient eonslaté rexistenee ; eoininent ils alleij;inreii( lOeéan non sans avoir en à se défendre contre une innllilnde de liihns {|ueirièies. l/une d elles, à l'en croire, était coniposéc exclusivement de léniines. Il donne le si,;;naleinent de ces Amazones : la taille est élevée, les membres un peu forts, la nuance de la peau moins foncée que chez l'Indien, la chevelure divisée en longues tresses : elles n'ont pour tout vêtement qu'une ceinture en [)lumes de diverses couleurs ; pour parures, (\c<. colliers de {jraines et des anneaux de même nature serrant la cheville et la jambe; leur arme est lare, dont elles se ser\en( a\ec une hal)ileté suiprenante.

l/histoire ne trouve pas d abord grand crédit. On n'y voit qu'une fantaisie de vovageur désireux d'attirer sur lui la faveur des grands et la curiosité svmpathique des foules. Mais ces âmes du seizième siècle avaient un faible pour le merveilleux ; c était le temps où les plus sages s'intéressaient aux incaulalions des sorciers, au grand œuvre des alchimistes. La légende reprenait bientôt faveur : de {jraves écri\ ains la commentent ; Ihislorien Herrera et, plus tard, le recteur de ITniversité de Guença, Christobal de Acuna, appuient de leiir autorité le témoignage d'Orellana et de ses compagnons. On précise; on donne la lalilude du pays, le nom du cours d'eau au liord du(pud campe la tribu féminine, c'est la rivière Cumuriz. Les Anuizones \ ivent entre elles, chassant, guerroyant sans le secours d'aucun homme. Elles reçoivent pourtant de loin en loin la visite d un peuj)le voisin, les Guacaris, qui seuls sont admis dans leur \illage. Des enl^ints nés de ces unions passagères, on n'élève (pie les (illes : tout garçon est ini]»il(>val)lemen( immolé.

l'endant deux siècles, rancien et le noineau monde crurent fermement à ces contes. Par une sorte de choc en relour, la lé;;en(le, i"e\"enue à son

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point (lo (léj)art, s'iinplanlall détonnais à 1 elat do Iradilion clioz les pcuj)la(1cs siul-aiiicMicainc's. La Coiulaininc , (jul 1 v retromait lors de son ^"ovaJJt^ à travers le continent de Quito à rAllanli(|ue, en concluait qu'une trihu de ce {jenre avait dii exister au temps d'Oiellana, puis s'être fondue j>en à peu avec les tribus environnantes.

Mais, chose étrange, si les récents progrès de lethnograpliie ont mis à néant les assertions des premiers voyageurs, elles démontrent, en revanche, leur al)solue honne foi. L explorateur anglais Wallace, qui visita la plupart des nations établies sur les affluents nord dn grand fleuve, et, tout récemment, léminent naturaliste brésilien, M. liarboza llodrigues, que j'eus le plaisir de rencontrer à Manaos , ont cru reconnaître dans les Indiens Uaupés le prototvpe des Amazones déj)eintes par le moine espagnol. L'accoutrement, la coiffure, la démarche efféminée, expliquent surabondamment sa méprise. Rien d'autres ont pu la commettre. Quels que soient les indigènes à qui l'on a affaire, il nest pas toujours facile de discerner de prime abord le sexe d un individu. Hommes et femmes portent les mêmes ornements; souvent même, l'Indien est plus paré que sa compagne. Celle-ci suit la tri])u à la guerre comme à la chasse, manie la lance et 1 aviron. Qui donc se tient là, sur la bei'ge, la sar])acane en main, le carquois au flanc? Est-ce une chasseresse, un jeune guerrier? Diane ou bien Actéon? Il est permis de se le demander, alors nu-me qu'on ne sei'ait pas mvope.

J'^t moi qui rêve à tout cela, assis sur le sable, devant un feu de palmes, à l'embouchure du ^apo, à l'endroit même peut-être où, il v a de cela trois cent cinquante ans, le reître espagnol contenq^lait pour la première fois les flots troubles de l'Amazone, sais-je seulement si ces Pebas, qui vont et \ icnnenl auloni' de nous dans la pénond)re, sont hommes ou femmes? Ils ressembiciil |)lii(ôl à des dninités des eaux, à des tritons vêtus d'algues. Toute leur gai-de-rolx; est faite d'herbes sèches, dont 1 une des extrémités est nouée à une cordelette, lantre flottante : les plus longues sont disposées en forme de pq>e descendant jusqu'à mi-|and)es, le reste en colliers,

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on l)rncele(s. Les cheveux, niasf|iinnt la moitié du front, lonibenl librciiuMil sur les ('paules. Aucun ol)jcl i\c |)ro\enancc européenne, élolTe ou NCiTolcric. Ces inclijjènes onl pourlani l'ail depuis lonj^leMips leur soumission ; la plupart sont au service des blancs. S'ils ont, en renoinanl à la vie sauva.;;e, conserxé leur costume piimilil", c est nn)nisamour du pittoresque ou pieux allachement aux coutumes âe^ ancêtres, que parce qu il les protè.;;e à merveille contre les moustiques, extrêmement nombreux dans ces parages. L'homme, ainsi affublé, peut vaquer en paix à ses occupations ; son vêtement, que le moiiulre {|este fait llotler an vent comme une crinière, lui tient lieu de chasse-mouches. l*our le moment, mes tritons édifient sur la ri\ e d énormes piles de bois, qu'ils veinhont au premier vapeur à court de combustible.

Le 27, nous laissons sur notre .jauclie Tjoreto, le dernier établissement de l'Amazone j)éru\ien. Le poste, ])ieii cpiil ne ""^^^ date pas d hier, est de peu d importance ^^ ^^i et contieul tout au plus cent habitanls indiens ou mélis : ces derniers, venus du iJrésil pour la plu|)arl, font le tralic de la

salsepareille et du caoutchouc. Les indijjènes appartiennent à la tribu des Ticunas; ils sont réputés pour la préparation du curare, qu'ils vendent aux chasseurs des peuplades voisines, Ya^juas, Pebas, Orejones, dans de petits vases de terre do la dimension d'un f;obelot. Loreto, resserré enlro la lorél et le lleu\e, ne parait pass"etre dévelopi)é depuis sa fondation : le détricho-

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