‹ Des Andes au Para: Équateur-Pérou-AmazoneChapitre 4 sur 38 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

]. Um; ville du seizième siècle. — T. es monastèies. — La vie civile et relijjicu-ie. — Les xeretwx. — H. Les Jésuites elles missions du Nnpo. — III. Quito pendant la semaine sainte. — IV. Les environs. — Le Picliinclia. — Les pyramides équinoxiales. — (luapulo. — V. Tentatives infrurtiienses poin- orjjaniser une expéditi(jn par la vallée du Pastaza. — Retour à la côte. — \j' Arenal et le Torneado. — VI. Embarquement pour le Pérou.

Trois sentiments très divers s'enipaient du vovafjeur dès son arrivée : la satislaction, la surprise, 1 in(|iii(''tiide. Heureux de toucher au tcnine d un lony vovajje, il s'étonne bientôt de tomber moins dans une ville (|ue dans un mtjnastère, de n'entendre dans les ruelles monlueuses d autres bruits (|ue le clatiuement des fers de mules sur le pavt' et la mélopée des cloches. Jj.iiin il se demande, non sans (pudtpie anxiété : t; Où lo{jerai-je? -^

Il n v a point d hôtel a (Juito. On est reçu chez ses amis. l*our le notiveau venu, |)eu lait encore aux coutumes hospitalières du pavs, (pu craint d être indiscret ou prélere conserver son indépendance, il v a le si{]nor l'ialli. I>e si{jnor Piatti est un Italien exerçant le noble nu'tier de |)i()prietaire, et dont les innneiiides sont, en raison de leiu' bonne tenue, assez lecherclu's de la colonie étran{|ère. Après en avoir visité j)lusieurs et m être promené à sa suite dans les différents quartiers de la ville, nous nous arrêtâmes devant une maison ])einte en bleu tendre, disposée à la

inaur('S(|uo, avec un jxitio iiiU'iicur tout llouri, cutourr d'une [jalcrie où {;rini|)ait la vi;;nc folle. IJientôl, ]C me trouvai, nioveunaut la uiodique souuue (1 une ])iastre par joiu", 1 heureux loeataire d une chambre spacieuse comme une église et fort décemment meublée.

Quito, dit la tradition, aurait été fondée vers le liuitième siècle par un prince aj)pele (Juitu, (pii lui donna son nom. Elle fut \ix capitale du royaume des Shiris, lesquels durent céder la place aux Incas, chassés euxincMics par 1 Espagnol, l-^t depuis, malgré son a|)parence d eau qui dort, quelle existence agitée! Incendies, treud)lements de terre, sièges, batailles, complots et insurrections. On sv bat de 1S12 à 18:22. De nos jours encore, en I(S77 et eu IS8;i, elle est le tlu-àtre de luttes sanglantes. Ses fds ont la tète chaude, bien (|u ils soient, à n en point douter, intimement p(''U(''tr('s tic la crainte de Dieu, qui est le commencement de la sagesse.

Il suffit, pour se convaincre de 1 étroite relation qui existe ici entre la vie civile et la vie religieuse, d un sinq)lc coup d œil jeté sur la ville du haut du Piinccillo. Faisons-en donc l'ascension : c'est l'affaire d une demiheure.

Cette colline située au sud, à moins d un (puut de lieue, doit son nom à sa forme «pii lappelle en elfet celle d un ])ain de sucre. La pointe en fut rasée par les anciens maîtres du sol pour y élever le palais du souverain et le temj)le du Soleil. Du palais et du temple, il ne reste qu'mi puits à moitié comblé et <jucl(|ues assises. Si la j)lace est de peu de valeur pour l'archéologue, elle est inappréciable pom- qui désire étudier dans son ensendde la topograj)liie curieuse, loriginale ])li\ sionomie de la capitale andinc. On sait «lue celle-ci se troxne à très peu de chose pressons la ligne ('(luinoxiale, sa position exacte ('tant |)ar 0" i 4' de latitude sud, et <pie son altitude atteint, sur certains points, trois mille mètres, — celle de la plaza Mavor est exactement de deux mille huit cent cinquante ; — enhn, cpi'elle est bâtie sur les pentes du volcan Pichincha. Ces pentes foit raides sont sillonnées de

pi'ofoiKlos (juehrddds, ravins paiallclos creusés par les caiix ])r()vcnant de la fonte des neijjes ou j)ar les roidées de lave. Sur ce soi ini'-jjal, ou a jeté wuc ville au plan correct dont les rues se coupent presque toutes à anfjle droit comme dans la j)iuj)art des cités des deux Amériques. Ij effet produit est hizarre. Qu'on se Hj;ure, — rima{;e est vulgaire, mais lend fidèlement ma pensée, — un morceau d étoffe ipiadrillée négligemment déroulée, boudante, creusée de longs plis où s embrouilleraient les lignes rc'gulières du dessin. Les rues, sans dévier de la ligue droite, se soulèvent et s'abimcul ; elles plonjjent au fond d un vallon, escaladent une crête, et cette configuration tourmeutc'c (|ui corrige l uniformité du plan, met dans les cases de cet échiquier monotone lui peu de désordre pittoresque. L horizon, fermé du côté de 1 ouest par la muraille sombre et dentelée du Pichincha, s étend très loin au nord, à Test, au sud, par une succession de coteaux étages jusqu'aux glaciers du Cayambe, du Sara Urco et de FAntisana.

Mais ce qui frappe, plus encore que la grandem- du site, la transparence de 1 air, la lumière c'pandue, c'est la multitude d églises, de chapelles, d oratoires, dômes, coupoles, clochers et clochetons, campaniles de toute taille et de tout stvle ; ce sont les vastes enclos des couvents, les inuouibrables cloîtres où le reganl plonge et entrevoit, dans un trou de verdure, la ligne fuyante des arcades ; ce sont les notes piquées des cloches, des carillons lancés à la volée, une rumeur, un vague murmure emplissant l'espace comme le susurrement confus qui, dans les tcnq)les, monte d une foule agenouillée. On a devant soi, non })as une vieille colonie, mais un pmfragment de lEspague du seizième siècle. Il n'y eul point ici colonie, dans le sens actuel du terme, agglomération d (démeuls ('j)ars, nuiis transport d une soci('t(i tout entière, avec ses mœurs, ses coutumes, ses traditions féodales et religieuses. Telle elle est venue, telle elle est restée dans Tisolement farouche des montagnes, d'une fidélité inconsciente au passé, en dépit d'elle-même et des convulsions politi(pies. L'esprit moderne n en a

(2 DES ANDES AD l'A H A.

reimu' (|ue la snrrarc, de incine (iiio lOnrajjan n'a(;itc j)as les profondeurs des mers. Le vc-rilaMe caractère de la iiu-tropole é([uatorienne se révèle au premier regard jet(' sur elle du haut des collines. (Juilo, c est uii sanctuaire au sommet des Amies; c est 1 (''(;lise la plus près du ciel.

Enumi'rer tous ces monastères serait une entre[)rise de lon{jue haleine, (^n en compte une cin(juautaine, chiffre respectable pour une population (pii n excède pas (puirante mille âmes. Ils ne fjajjnent point à être vus de près. Ce sont autant de lal)\ riuthes, un ch'dale de bâtiments- disparates dépourvus de stvle, prescpie tous dans un état de délabrement lamentable. Un seul, celui des Au{;ustius, possède une belle relitpie de sa splendeur passée, son cloître décoré d'anciennes boiseries d nu travail admirable. Ces boiseries encadrent des peintures (pii, bien (pie i'oit dé^^radées, offrent (]uel(jue int(''rét : elles sont l'œuvre d un artiste du j)ays, Mijfuel de Santia[;o, mort il v a deux siècles, sans avoir jamais visité iKinope, et dont le nom n est (>uère connu en debors de sa ville natale. Il mc-ritait mieux, et telle de ses toiles ferait bonne fi^jure dans un mus(''e. L une entre autres, la naissance de saint Au{j[ustiii, iaj>pelle les j)lus ex<piises inspiratif)us de I école de S(''\ ille. Ou donc cet liomuie a])piitil les éb'ments de son ait ? Il n avait couiui les maitres (pic |)ar de rares tableaux aj)portés d'Kspafjne et (piebpies estampes. On se demande ce (|u'iine nature aussi bien douée n'eût pas produit, si la destinée lui eût |K'iinis de se mêler au mouvement artisti([ue du vieux monde. La chaj)elle lenfernie un Jufjement dernier du même j)eintre. Malheureusement l'obscurit('' de la nef ne permet pas de ju{fer le tableau, (pie l'on dit remar(jual)le. Mais dans (|uel ('tat tout cela est-il, {;raud Dieu ! Dc'chiic', crev('', flétri ])ar I air et I humiditc'. La bise (pii s en;;ouffre dans les corridors sombres achevé le (b'sastre. I)(''siiant tarder de cette feuvre moribonde, (|ui dcuiain n'existera j>lus, (|U('I(|U(; souvenir, fut-ce une UK-chanle ])holo{ji"apliie, il me fallut, juché sur une échelle, plusieuis heures de; tiavail patient, pour rajuster tant bien fpu; mal les lambeaux j)en(lants de la toile. Les moines

inc rc^jjardaiuiil faire, souriants et siir})ris, ne (comprenant {juère (lue Ton s'anctàt à ces ba^jatellcs.

L'incroyable aljandon on s'anéantit ce qui fit jadis l'orgueil des monastères est sans excuse. On ne saurait alléguer le manque de ressources. La plupart des couvents jouissent de beaux revenus. Ils ont conservé les territoires (pii leur furent attribués après la conquête, des haciendas, de grands troupeaux : les offrandes des fidèles, en argent et en nature, abondent comme par le passé. Sans doute le relâchement de la règle, le milieu ou se recrutent aujourd'hui les communautés, rabaissement du niveau intellectuel et moral, ont favorisé la décrépitude dont souffrent les anciens .établissements religieux des possessions hispano-américaines. Encore, sur les plateaux de 1 Et|uateur, la déchéance a-t-elle été plus lente qu'au Pérou. Combattue par les conditions climatériques, les mœurs plus rudes de la montagne, elle n'en est pas moins profonde et , selon toute apparence, irrémédiable.

Le plus vaste des couvents est celui de San Francisco. La façade imposante et massive, précédée d'une terrasse monumentale où l'on accède par inie douljle rampe, occupe tout un côté d une grande place. L édifice, par les dimensions et la sévérité des lignes, tient de la caserne et de l'hôtel. Ces dehors ne sont pas tout à fait trompeurs. A dire vrai, la maison est hospitalière et reçoit toute l'année, notamment à l'époque du carême, une nombreuse clientèle. Une portion considérable des bâtiments est aménagée en petites cehules numérotées comme des chambres d auberge, mais plus sommaiienu'nt meublées, dans lesquelles, deux fois 1 an, les gens (bi monde viennent faiie une saison de méditation et de prière. Ces retraites dans les monastères sontd un usage constant, surtout à 1 approche des grandes fêtes.

Lors de ma première visite chez, un notable Quiténien pour ([ni l on m avait remis à Ouavacjnil une lettre d introduction , la petite seivanlc auprès de la({uclle je m'informai si son maitre était au logis, me répondit :

u Non, ?enor. Le niaitic est en retraite.

— En retraite !

— Oui, senor, à San Franeisco.

— Ali ! Kt depuis (juand? ^^

La cliola reflecliit un instant, comj)ta sur ses doi^jts et rej)li(jua : i> Depuis dimanche de la semaine passée.

— Lt il reviendra ?...

— Qtu'en sahe?... «

On ne savait pas. Parfois, en effet, ces absences durent assez lonjjtemps. Néanmoins il est rare qu'elles se prolonjjent au delà d'une semaine. Les couvents de femmes offrent à la plus belle moitié de la po])nlation des avantages identicpies. Ces dames n'ont que l'embarras du choix entre Santa Clara et Santa Catalina, la Providence, le Bon-Pasteur, le Carmel de la ville haute, le Carmel de la ville basse, la Concepcion et tant d'autres. Toutefois il n'est pas de rijjueur <[ue deux époux se retirent du monde à la même éj)0(jue. Madame peut avoir son saint de prédilection, monsieur sa neuvaine préférée. En pareil cas, nul ne trouverait mauvais que celui des deux dont la saison est ajoinnée continuât à tenir maison ouverte et à recevoir ses amis. Il est cependant de bon ton (|u une dame dont le mari est en cellule, occupé à des pénitences, cesse pendant ces (pielf[ucs jours de se montrer en j)ublic, de recevoir, et se résigne à une existence décente de veuve.

Sur cette place se tient le marché, d'une animation bariolée. C'est, de six heures à midi, un encombrement de mules et de bétes à cornes, une ville improvis(''e, un monde de vendeurs et de vendeuses accrouj)is sous de grands ])arasols de paille, immobiles, graves, au milieu des produits apportés de leur villa{;e lointain : légumes et fruits, poteries, nattes, harnais de nndes, cotonnades grossières de Chillo. Il y a là de pauvres diables qui ont chemine; tonte une nuit poiu' venir vendre deux douzaines d'reufs, une })aire de sandales ou d étriers de bois. J'en ai vu qui voyageaient depuis quatre

jouis avec leur une chargé d'uu rouleau de uattes de joue pouvant valoir trois j)iastres. Beaucoup sont venus et s'en retoiu'iieront les mains vides, en amateurs. L'Indien de la Sierra a la passion du uuirclié, semblable en cela à l'Arabe ipii ne reculera pas devant une maiclie de j)lusieurs lieues dans la poussière pour se rendre à l'une de ces assemblées, sans projet arrêté, sans besoin, par curiosité pure, et regagnera son douar après avoir fait emplette d'un paquet de cigarettes. Un jour, il m'arriva de croiser, dans la ])ampa, un paysan monté sur sa mule et portant en sautoir une paire de poulets liés par les pattes. On causa.

il Où vas-tu. cliolo?

— A Catacaclii, senor, vendre mes gallinas. îj

L'endroit dont il parlait était à trois heures de là, au trot d un bon cheval.

>c Eh bien, lui dis-je, ce n'est pas la peine. Je te les achète.

— No se puede, senor.

— Comment! Ça ne se peut pas?... Pounjuoi non?

— Senor, je porte ces gallinas au marché.

— Mais si je te les pave plus cher qu'au marché...

— Senor.. .

— Tu me les vends et tu rentres chez toi.

— A'o se puede. »

Décidément, ça ne se pouvait pas. Il passa outre. Mon gaillard voulait se donner le change à lui-même et se garder un bon prétexte pour courir la prétantaine.

C'est aussi devant San Francisco cpie s'assemble, dans la matinée, autour de la (bntaiue qui orne le centre de la place, la corporation di^^^ agiiadores. Le j)orteur d'eau de Quito, à la dilï'érence de son paresseux conlVère de (iuayacjuil, opère lui-même sans le secours d une bourricpie. Son attirail consiste en une jarre de grès très haute, au col très évasé, de taille ii conlenii- une (|uarantaine de litres. Il la porte sur le dos, dans un lilct de cuir

frariii de fortes l)retelles. On diniit une énorme venue plantée sm* lécliine

et la iui(|ne du |)aiivie homme. Jamais il ne se détache de sa cruche, soit pour la lemplir, soit pour la vider chez le client. Le dos tourné au hec de la fontaine, il suit de l'oreille le mouvement ascendant du lirpiide, et décampe au moment précis où il va déborder. Arrivé chez vous, il s approche de la linaja, [jrande amphore (pii sert de réservoir, fait une ])rolonde révérence... et fond en eau. Je n ai jamais ])u

recevoir sans rire la visite de mon a{j,uador, cet homme respectueux dont le salut s achevait derrière une cataracte.

Ce (pii surj)rend, de prime abord, c'est U; calme, je dirai pres(pie le silence de ces assemblées populaires. N'v cherchez

pas le (jlapissement aijjre des bazars d Orient ou des marchés de la Polynésie. L'habitant des Cordillères, à moins

d'être sous l'influence de 1 alcool, n a pas

la joie bruvante. Est-il même jamais

joveux? On ne saurait dire. Ses jjrands

veux noirs ont la sérénité des horizons

mélancolifjues. Peu ou ])oint de cris,

encore moins de gros mots; une recherche

de vocabulaire <pii rcMidrait rêveuse luie

dame des Halles.

Tue servante brnne comme l'Erèbe

accoste une marchande de nuance aussi ' — ^.

foncée. On échanjje une révérence, et le dialo[jiie suivant s'cngajjc :

" Senora, voulez-vous mcfaiic la fjràce de me vendre ce potiron?

— Il est à votre disposition, senora. ■>■>

I/él('nient religieux est représenté la comme dans toute manifestation de la vie pul)li(pie. Tantôt c'est un frère convers et Targenticr d'un couvent, surveillant la vente du bétail amené de l'hacienda, ou procédant à l'achat des provisions; tantôt un podre en cape noire qui sort d'une chapelle voisine et feiul la foule où cliacuu se signe dévotement sur son passage. Voici quOn 1 arrête pour lui demander une bénédiction, un avis. Souvent ce sera le j)retre dont la vigilance aura pris ombrage de quelque détail, qui adressera une admonestation paternelle, une réprimande, une question parfois inattendue.

Un matin, j'étais occupé à photographier l'une des entrées de Quito, la Piierta de la Reyna, lourde arcade flanquée d'une croix de pierre, d'un assez bel effet. Trois ou quatre Indiens et un soldat aux pieds nus suivaient, sans les comprendre, mais avec une curiosité bienveillante, les détails de l'opération. Survint, d'une ruelle latérale, un petit prêtre dont les traits et la couleur révélaient la filiation indienne. Il s'arrêta une seconde, enveloppa d'un regard interrogateur l'assistance, l'appareil luaqué qu'il voyait sans doute pour la première fois, puis s'avança et me demanda à luùlcpourpoint :

" Travaillez-vous pour Dieu"? •■

La question me surprit un peu. Par boidieur, le ciel me vint en aide et me souffla la r(''plique. Je découvris l'objectif de la chambre noire et répondis, en montrant le soleil <pii se dégageait d'un nuage :

" I)i(ni travaille pour moi. -^

Apparemment la réponse fut telle (ju'il la souliaitait, car sa figure s'éclaira d'un sourire, et nous nous séparâmes les meilleurs amis du moiulc.

Partout et à toute heure, dune façon ou d nue autre, se trahira l'union intime de la religion et des mo'urs. C'est le mouvement d'une rue passante brus(piement suspendu loiscpic souu(; l'Angélus, ou bien à 1 heure île la

«raiurincsse (luaiul retentissent les coups de cloehe espaces cpii annoncent

le moment de l'Elévation .

Aussitôt le pic'ton de tl(''cliir le {^enon, le cavalier, chapeau bas , d arrêter court sa monture. L'étranjjer, d abord interdit, hésitant, suivra l'exemple I (jéjiéral s il ne veut que son manque de convenance lui attire ([uelque alfjarade. G est, à la porte (1 une é(;lise ou d un hospice, une vierge dans ses plus riches atours , portant un plateau pour recueillir les offrandes et une pancarte susj)endue I au cou avec cette inscription : I)f me iina liniusiia!

Cl Donnez-moi une au- ■■ i mône ! "

I.a nuitcst veiuie. Dans les carrelours, aux an^jles des rues, d(;vant la niche (jrilléc <pii recèle une sainte imaye , une lampe brûle, tremblotante étoile bénie du passant attardé. Quito ne connaît point encore les bienhiits de l'éclairaf^e au {jaz, et la hieur de ces oratoires supplée souvent fort à

OnATOIIlK A I.ANCI.I. I) K I. A P I. A Z A MAYOR, QL'ITO.

T. A rOTF. 71

|>r()|Hi< il I ;ll)^^o^(•o du rt'Vci'lKTc iniiiiici|);il . Ijifin , je suis Ac retour :iii lojfis. Il ('>! liird. Toiil so liiil, c\ [c •^cniis Icnlc' de me croiro I i;ins|)Oil('' ditiis 1111 liour;; lraii(|iiill(\ ail Iniul de nos |)roviii('os. [j illusion sera d ;mlanl |)liis |)oniiis(' (|iu' iiciil-èlrc, |)('n(lant niio lioiirc jiassi-cî ei) roni|)a(;Mie d l'iiro|)('0!is, soit clio/ I aiinaMe <'liar.f;('' d allaircs d(> France, soit ehez I un de ses coUèjjucs, on hien rlie/ un do nos rares mais liospitaliors compatriotes, il m aura été donne- d ouhlier cette ville claustrale ou les aspirations d(;s races diverses, les haines séculaires, les rivalités politicjues, se fondent dans un commun mysticisme. Mais bientôt la rondo du veilleur de nuit va nie rappeler à la réalité. Il passe sous ma fenêtre, un falot à la main, en faisant retentir sur le pave* sa crosse à pointe de fer. Il nTannonce que la nuil est belle et que onze heures viennent de sonner. Et cela est modulé sur un rvthme de psaume. Le cri même est une prière :

Ave, INIaria purissiina!...

La noflie c serena...

Las once han tlado.

Il s'(''loi.;jne, et j'entends encore à plusieurs reprises sa voix devenue grèh», mais très distincte dans le silence do la vilh; endormie. " La nuit est sereine " , formule invariable connue le temps. Si, chacpie après-midi, Quito est lavé à ,';rande eau |)ar rora(j(>, en revanche les soirc-es sont (rune s(''i('nit(' conslanle. I )e l:i \o nom de srrrnos sous lequel on y dési{|n(! I(>s v(>illeui's de nuil .

Dans cette confusion de sanctuaires et de cloîtres, de communautc-s et de confn'ries, reli(pies vénc-iables et j)oudre,uscs du passé, un couvent, celui des Jésuites, se distingue |»ar sa phvsiononiie à part et très vivante.

l'ail dijfue de remar<pie, dans la d(''cad(Mice ou sont tonilx-s h la fois le

72 DES ANDES AU l'A T. A.

clerf^é sonilicr et la |>lii]);ui do^; Oidros rolifjioux tic rAméri(nie ospa{>nole, (•(>liii-ci a |)u ('cliapixM' à la conladioii, dcinciircr lidrlc ii sa r('.;;lo, à son double rôle d ('diicalciir cl de missionnaire. Pcnt-clrc fanl-il clicrclicr les eauses de cette vitalité surprenante dans les vicissitudes mêmes auxquelles inl en lintte, dans le nouveau comme dans Fancien nu)nde, la célèbre Compajfiiie. Attaquée de toutes parts par des adversaires puissants, par l'opinion déchaînée, elle eut, pour leur tenir tête, à dépenser des trésors d'éner(jie, de science, de diplomatie. Elle dut à la force opposer la souplesse, une connaissance profonde du cceur humain, la subtilité d'un esprit toujours en éveil, et, dès lors, n'admettre dans ses rangs (pie des hommes possédant à un haut dcjjré ces qualités précieuses, (jens dont le caractère, l'intelligence et le savoir lui fussent un secours dans les jours d'épreuve. Les nécessités d'une situation criticpie lui firent écarter résolument les nonvaleurs et contribuèrent à lui donner le pas sur les associations rivales, plus favorisées du sort, mais à qui des siècles d'inaltérable prospérité n'imposaient pas les mêmes exigences dans le recrutement de leurs adeptes. Quelle que soit la cause, le résultat saute aux yeux. On ne saurait méconnailre, encore moins ne pas signaler dans un croquis rapide, mais sincère, la place (pi'elle a reconquise à l'heure actuelle dans la réj)ublique Écpiatorienne.

Expulsés du Chili, très menacés au Pérou, les Pères Jésuites ont trouvé lii un champ d'opérations que leur génie entreprenant agrandit de jour en jour. Leurs (juatre collè{;es de Guaya(piil, Quito, Riobamba et Cuenca offrent ;i la jeunesse un enseignement que ne sauraient lui assurer au même degré d'autres écoles. Les troubles permanents n'ont point ])ermis aux divers partis <pii se sont succc'dc'- au ])ouvoir de s'occuper, sinon de façon intermittente, iU'^ (pu'stions relatives ;i rinsliiielioM |)Mbli<pu'. Le moyen, avec les ressources limilc'es diiu budget bouscuh' à clia(pie instant par les insurrections, de pouivoir au d(''vel()|)j)ement normal i]c^ hautes études? Assurément, ce n est point faute d en appr(''cier I inq)ortancc. Des ellorts

roiisidciiiMcs ont ch' toiilrs diins ce sen;î. On a foiKh- niio Inivorsitc'', des (Toles sjX'cinles. (Jiiilo [Kisscdc un obscrviitoirc dont I niitilhifjo est de nirniicr ordre. Mais le ioiif n'csl jtas de fonder, il fant enl nlcnir. Il ne > afjil pas seiihuiient il(î réunir d cniinents professeurs, mais de les retenir en assurant leur hailenienl contre les hasards des rc'volutions. TjVruvre est à peine ébauchée, et il y a de bonnes raisons pour qu'elle reste lonjjtemps encore dans cet état embryonnaire. L'initiative privée a donc été la très bienvenue, et 1 influence d'un Ordre enseijjnant de cette valeur ne pouvait manquer d'être considérable, alors surtout qu'il ne grevait pas d'un centavo le budget de la ré|)ubli(pie.

Mais le Jésuite à lEcjualeur est avant tout un missionnaire. Il s'est voué à la conquête de 1 immense région comprise entie la chaîne orientale des Andes, la Colombie, le Brésil et le Pérou, connue sous le nom de Provincia dcl Oriente. Il n a fait que reprendre son œuvre ancienne. Le seizième siècle avait été le siècle des conquistadores intrépides et rapaces. La croix, entre leurs mains, ne fut guère autre chose que la poignée de l'épée. Le dixseptième et le dix-huitième siècle virent arriver les conquérants pacifiques. Ce fut la grande époque des missions. Dans cet Orient (jui s'étend du pied des Andes à l'Amazone, du rio Ghinchipe au rio Ica , elles étaient entrées en relation avec nombre de tribus et possédaient plusieurs postes déjà prospères, (piand le décret d expulsion rendu par Charles III, en 17G7, anéantit l'œuvre naissante. Les tribus pacifiées retournèrent à la vie nomade, et la foret eut bientôt recon<piis les villages abandonnés. Les missionnaires ont de nouveau pénétré dans ces solitudes. De la première tentative, rien ne subsiste. Il faut, pas à pas, rouvrir la route avec la hache, rejoindre l'Indicn (pii se dérobe, s'efforcer de lui faire prendre goût à la vie sédentaire, obtenir (|u il abandonne son existence de chasseur errant pour la culture du sol, la lance et la llèclie de guerre pour la, cognée du j)i()nni('r; dresser avec lui linvenlaire de ses richesses : lor que charrie la rivière, les bois précieux, les gommes, le <piin(piina, la salsepareille, tous les trésors perdus

74 T>V9> ANDF.S AU PARA,

(le son (l<)iiiain<> svivosiro. Il laiit rnrcoiitinncr nu\ ('•(■liiiii.';e:^, lo pi(''|)aror an conlart de I lioninK^ blanc, l'Iialutner à no pln^ voii- en Ini I avonlnricr snn.< s<Mn|)nlo>, le conionr dos hois ponr (|ni I indi.'jôno n'ost rjn'nno holo ("anvo, mais le niossn[;(M' (\c roncordo, Totro snpc'rionr ot Monfaisant , le (|rand môdocin qni sait les secrets dos herbes et triomphe de l'épidémie mienx que les sorciers de la tribu.

Telle est la tâche du missionnaire. La roli(]ion hii est un moyen autant qu'un but. Il ne se fera point illusion sur le zèle intéressé de ses catéchumènes, sur la frafjilité de leur loi nouvelle. Il sait que rien ne s'accomplit sans le secours du temj)S et ne croit point naïvement que Tàme du sauva{;e, soudain illuminée, s'approprie, comme par miracle, la morale et les croyances des sociétés chrétiennes. Homme de bonne volonté, il s'incpiiète peu du présent et se borne à jeter la semence <]ui pourra (^fermer dans les générations futures.

Sans doute, à ne considérer que les difficultés à vaincre et les minces résultats obtenus jusqu'ici, on reste songeur devant l'énormité de l'entreprise. L'influence des missions écjuatoriennes ne dépasse point encore lo bassin supérieur du Naj)o. Leur clicf-liou, Arcliidona, siu" lo rio INIiso- {jallo, quehjuos huttes rassend)l(''os autour (Tune chapelle do band)ou, est pompeusement décoré dans la géographie officielle du litre de capitale de province. Sa distance de Ouito n'est que de vingt-sept lieues, et l'on aura une idée des obstacles auxquels se heurte le voyageur sur les pentes de la Cordillère orientale, si j'ajoute que le trajet exige de douze Ji quinze jours en temps ordinaire, quelquefois un mois entier. Il n'y a point de communications régulières entre l'Orient et les Plateaux. Trois ou (piatre fois Tan, les Indiens des missions se hasardent jusqu'à Quito. Us apportent (\c la |)oudre d'or, de la cire et des rouleaux de pila, cordelette d'une fibre très résistante fort appréciée sur le maicln''. On peut les voir errer par les rues, vêtus d'iiii petit caleçon et d'im pf)nclio étriqué en cotonnade no voilant (|mo lo haut i]rn ('panles et la poitrine. Tons ])or-

tent les clioveux tics lonjjs, tonihaiil sur les sonicils c( mas(|ii;nit les oreilles. Ceux <jiie j ai ])ii voir avaient le teint euivrt", les pommettes saillantes, la bouelie assez {jiande, mais les lèvres peu eliarnues, les attaches plutôt fines; pour tout ornement, un bracelet de peau d'i{;uane ou un collier à plusieurs ran{;s de perles, en ^errc de Venise, (pii servent elle/ eux (le j)arure et de uioiinaie.

L'attitude de ces pauvres ^ens, fils de la foret chaude, surpris par Tair vil' des hauts plateaux, est triste et (jauclie sous le lauibeau de vêtement ou ils diapent leuV luidité {grelottante. Ils se tiennent par groupes dans un an^jle de place abrite de la bise, chauffé du soleil, et ne s'écartent {]uère des abords du couvent qui leur donne asile à eux et à leurs familles pendant les quelques jours de repos indispensable après un voyage exténuant de plusieurs semaines. La famille suit presque toujours son chef, les plus âgés des enfants avec une petite charge, les plus jeunes suspendus dans un filet sur les épaules de leurs mères.

Je reçus du Père supérieur l'accueil le plus affable, des promesses d'apj)ui formelles, uiais aussi, comme tout uie le faisait prévoir, les avis les plus décourageants au sujet de litinéraire projet*'. Tant ipuî durerait l'éruption du Tunguragua, il serait de toute impossibilité de rien tenter par la vallée du Pastaza. De ce côté l'attente s'imposait. Restait la voie du Napo. Mais l'exploration eu avait rie faite delà manière la plus complète par ^L Charles \\'i(''U('r, en 1880 : plulol <[ue de m'engager sur une tiace aussi fiaiche, je prc'lciais descendre de (pK'hpies de{;rés au sud, et |)artir du lilloral peru\ieu. ^Néanmoins, le supérieur voulut bien me dire <pie, dans le cas ou une accalmie dc^ phénomènes xolcanicpies rendrait la tentative réalisable, il restait à ma tlis|)osition j)our m'aider à embaucher des Indiens. Ceux <pii se trouvaient en ce moment à Quito, une demi-douzaine environ, étaient d'assez pauvres hères venus seulemenl du village de Baecza, à mi-chemiu du Xapo. Mais un convoi j)lus considérable elait attendu dArehidona cl ne pouvait tarder darriver, à moins cpu! les

76 DES Aïs' DES AU PARA.

mauvais temps ou des circonstances imprévues n'eussent retardé Texpédition.

Je devais à la vérité de mentionner la cordialité de cette entrevue, la bonne (;ràce parfaite témoi(»née à un visiteur qui n'était muni d'aucune lettre d introduction et se recommandait seulement de sa qualité de voya- {;eur et de Français. Il m'est arrivé d'entendre reprocher aux Jésuites de 1 Equateur une certaine défiance vis-à-vis des étrangers (|ui voulaient pénétrer sur les territoires des Missions. J'ignore sur (|uoi l'allégation repose. Tout ce (pie je puis dire, c'est (ju'il n'eût tenu qu'à moi de les traverser et de mettre à ])rofit une assistance spontanément offerte.

Il ne me restait donc qu'il attendre et à me dédommager de ce retard en assistant ;i 1 étrange spectacle de Quito, tout aux joies de la semaine sainte.

On me passera l'expression. J'en chercherais vainement ime autre qui rendit la physionomie exacte de la ville pendant les derniers jours du carême. Alors seulement elle semble s'éveiller de sa léthargie séculaire. Il y a comme un air de fête jus(|ue dans ses façons de s'associer au deuil annuel de l'Église.

Le seul moment où les exercices pieux traduisent les préoccupations et les tristesses de 1 àmc contrite est la soirée du mercredi saint. La loule s'assemble dans les ('glises à ])eine éclair('es et s y livre à des démonstrations bruvantes, en souvenir de la llagellation de Notre-Sei{;neur. Ce ne sont que lamentations, larmes, ciis discordants, appels décliirants, pardons inq)lorés, aveux du pécheur jetés dans un sanglot, un bruit de fronts choqués sur les dalles. A cette désolation d'une heure succède, dès le jeudi, dans les t(-'mples par(''s v.l ilhimincs, moins le recueillement des fidèles

r O H T K SAN D U .M I X GjO , Q t" I T O .

([uc la curiositr (111)10 multitude accourue ;i un spectacle. La decoiatiou iiuj)rovis(''e de 1 ('difice ne s insjiire en rien de la simplicité de tradition en pareille circonstance dans la plupart des sanctuaires européens. Il ne ï^'a{;it plus seulement d'un calvaire ou dun sépulcre ébauché dans la pénombre dune chapelle, mais d'une installation quasi théâtrale où les banderoles en papier doré, les cordons de verres de couleur mettent une note tapa^jeuse fort peu en harmonie avec la sainteté du jour et du lieu.

Souvent une véritable scène est dressée au milieu de Té^jUse, avec son décor équipé et sa rampe flambante éclairant des {groupes de jiersonnages de rAncien et du Nouveau Testament, dont le costume affiche un absolu mépris de la couleur locale. L'assistance, très compacte, composée en (grande partie de la population indienne ou uiétisse, ne se retire que fort avant dans la nuit. La bonne société ne s'y mêle galère que pendant le jour. Le soir appartient à la plèbe aux pieds nus. C'est une cohue d'êtres au teint cuivré, aux loufjs cheveux luisants, pour qui la décence est le moindre des soucis. Tout ce monde bavarde, s interpelle à voix haute, croque des friandises, et se met à 1 aise ii tel jxiiiit (pi on peut voir, non sans surprise, des ombres accroupies le long des murailles, au j)ie(l des colonnes, dans une attitude (pii n est jioiiit celle de la pi-ière.

De fait, le trait caractéristi(jue de 1 Indien converti est le sans-f;éne dont il use avec l'objet de sa dévotion, la faniiliarit('' des discours qu il tient à sa Vierfje favorite. Il faut le voir le matin dans les églises, assis sur ses talons, les mains crois(''es derrière le dos, regarder bien en face la rude image de bois ou de cailoii peint, et 1 Cnlendie j)r(''senter sa reipiefe sur un ton parfois coinininatoire. G est un inareli(' (pi il debal. Ilieii de plaisant eoniuie sa eoiiiplabilile miinil ieuse, sa façon de mesurer 1 otliande ;i la valeur de la grâce attendue : tant pour la guerison d un membre Ac la famille, tant pour celle d'un animal (lomesti(pie, cheval, Ixrul ou nudet, tant pour l'heureuse issue d'un vovage. C'est un prLx fiiit. Il don-

nera, suivant le cas, un cierjje entier, la moitié ou le quart. Parfois il ira jusciu'à offrir (]uel<jues réaux et, si Taffaiie est tlimportauee, des poulets ou même un porc au couvent dix côte.

Tout cela est exj)liqué avec force détails à la Yierj^e dont on sollicite l'intervention. Elle ne doit pasijjiiorer que le prix convenu a été pavé lovaiement, et «pielle est mise en demeure de s'exécuter à bref délai. Il v va de son j)resti[je. Car, si bien établie que soit une réputation céleste, llndien ne plaisante pas sur ce chapitre, et, si son attente est déçue, il aura bientôt fait de porter à une autre ses prières et ses offrandes. Sa dévotion en effet s accommode mal d'une fijjure une et indivisible. Goncepcion, Dolorès, Carmen, Senora de Rosario, Senora de Quinche, autant de Senoras différentes dénommées d'après leur sanctuaire, chacune ayant sa clientèle attitrée dont le premier devoir est de professer le plus profond dédain pour les Vierges rivales.

Écoutez la prière du pavsan. Elle débute par la louange directe : u Dolorès, tu es bonne, tu es puissante, tu ne fais jamais la sourde oreille. Si tu te mêles dune chose, elle n'est j)as faite à moitié. Tes malades ne deviennent pas iuHrmes; la mule blessée que tu guéris ne reste pas boiteuse, etc.. •■ Après ([uoi le j)ostulant, afin de rendre son hommage plus flatteur, procédera en discréditant la concurrence : - Bonne Dolorès, tu es bien meilleure (pie la Senora du Carmel (|ui ne veut plus faire de miracles. Tu n'es pas comme celle de Quinche (pii laisse mourir ses malades, comme celle de Rosario (|ui ne sait rien de rien... Non, c'est toi la seule, la vraie, la bonne!... -^ Souvent même sa libre criticpu^ sera formulée en termes beaucoup plus vifs. Prati(|ues naïves où perce un souvenir du paganisme anti(pie. Le voyageur, sans aller si loin, les retrouverait même en Euro|)e, chez les populations rurales de la PcMiinsule, dans les villages |)erdns de l Aragon et d(? la Navarre.

Il n est guère de hameau suburbain où ne se donne, le vendredi saint, une représentation grossière de la Passion sur un calvaire inq)rovisé. La

cc'ionionic ne se tcMini liera j)iis sans (iiic I on ait brriU-, jx'iidii ou iiirme, ce ([ui l'st le coml)le du modernisme, fusille en elfijjie Judas, représenté par un manne(|uin de ])aille et de chiffons.

Mais la journée la plus animée est celle du samedi. G est le jour où les habitants des villages apportent leurs offrandes aux couvents. Elles consistent surtout en bétail conduit au Itisso par des cavaliers armés de piques. Très souvent, Tau i mal ipii se débat fait un bond plus violent, et le lasso échappe au conducteur. Alors commence par les rues une poursuite furieuse, un Ictisser-coio-rc (j'ui risipie de s achever, non sans dommages, dans une boutique ou dans un jardin, si le marchand et le propriétaire ont commis l'imprudence de ne point barricader leurs portes.

Du lever du soleil à la nuit tombante la ville est transformée en une \ aste plaza de toros, et les rares passants ont fort à faire d'esquiver les horions. Il ne se j)asse [)oint d année sans que cette coii'ida fasse des victimes. Par l)onheur, les accidents causent rarement mort d homme, et tout se l)orne à des contusions sans {[ravité. Le taureau rattrapé, le lasso solidement assujetti au pommeau de la selle, on se dirige vers le monastère oli s'engouffrent bétail et conducteurs. Geu.x-ci vont se rafraîchir avec une liljérale distribution d'eau-de-vie; celui-là sera dirigé le lendemain sur les pâturages de la communauté.

Le jour de Piupies, une messe solennelle reunit toutes les autorités plus ou moins constituées. La cathédrale n est ([u un long et lourd bâtiment inachev('', sans architecture bien (h'finic, ])tan(lii ;i la chaux, très inférieur aux aulies églises, notamment à la chapelle des Jésuites sitiu-e dans le voisinage et dont la façade est un bel ('clianlillon de gothique flambovant. Mais la cérémonie avait graïul air. i^ archevêque officiait. Sur un des cotés du chirur une estrade; avait été réservée aux membres du Congrès, sénateurs et députés. Vis-à-vis, devaient prendre place les rej)résentants du - |)ouvoir exécutif, axant à leur tête le président de la Képubliepie. Mais, en l'absence du chef de iKtat encore retenu à (Juasacpiil par les dilhcultés du

retour, son sièfje était occupé par le vice-président, vieillard très chamarré. Au milieu de la messe, il s'agenouilla sur un coussin de velours; l'archevêque s'approcha, le missel ouvert, et lui (it haiser rEvan{;ile. Il v a deux ans, la même solennité lut interrompue par une scène tra.';i(jne. Le prélat. Don .1()S(' l[;nacio Ciieca, tombait moit an [)ied de 1 autel, et 1 encpu'tc eta- ])lit (|ii on avait versé dn poison dans le calice. Les coupables, le mobile du crime demeurèrent inconnus. Le caractère autoritaire du délunt, les mesures disciplinaires prises pour relréner la licence du clergé, firent supposer qu'on avait voulu se débarrasser d'un maître trop sévère. Le mystère ne fut jamais échprci. L'arclievê(pie actuel est un vieillard de belle prestance, aux traits fins : par une coïncidence bizarre et de nature à troubler une àmc impressionnable, il j)orte les mêmes ])rénoms que son iid'ortuné prédécesseur. Don José Ignacio Ordonez est celui-là même (jni lançait avec tant de succès, contre les voleurs récalcitrants, la sentence dexcomuninication éventuelle (pie j avais coj)iée snr le portail de 1 église dAmbato. Tont cela me revenait à Icsjjrit, et, ])lus que jamais, j avais la sensation intense du passé. Ce prélat justicier, ce chef d Etat (|ue 1 émeute menace courbant son autorité chancelante sous 1 inébranlable pouvoir du prêtre, ce prince de l'Église buvant la mort dans le vin consacré, ne dirait-on pas une série île sujets découpés dans les marges enluminées d une chroni([ue dn moven âge?

Les fêles se teiinineut par la ])ro(essiou nocturne de la (Juasiuiodo. Ce n Csl lias la nu)ins curieuse. lUk* (piitte la cathédrale ii minuit et va, dans les différents (uiartiers de la capitale, porter la connnuuion ii domicile. Les personnes (pii (h'siient la recevoir illuminent et j)avoisent leurs fenêtres. En général les malades et les infirmes proht(Mit seuls de la facilité (pii leur est olïerte. Mais, en princij)e, toute personne est admise à en user. Aussi le cortège avec ses fanfares, ses centaines de torches et de lanternes, fait d'assez fréquentes haltes et se traîne comme nu serpent de feu à trav(Ms les rues étroites jusipi aux j)reuuères lueiu's de 1 aube.

Ces solennités finies, (Juito reprend son liain [juisihle et ses passe-temps pen vari('s. Il y a bien nn tliéàtiuî tout neul et assez coquet. Il \i \ niancpie que (les acteurs. Aucune; troupe ne s est encore hasardée si haut. L'ascension serait dispendieuse, sinon inipraticahle, avec un matériel théâtral même réduit à sa plus sinq)le expression, tante de mieux, on s'est contenté d'inaugurer la salle par une séance d'omhres chinoises.

L uni(pie distraction, c est la promenade sur la plaza Mayor, de quatre à six heures de 1 après-midi. Autoiu' de la place assez vaste, ornée d'un petit square, s'élèvent la cathédrale, la maison municipale, le palais de rarchevé(pie et celui du {gouvernement, ces trois derniers édifices soutenus par des arcades. Deux fois la semaine, le mercredi et le samedi, on peut y contempler mie scène originale, le départ de la j)oste. Devant le hureau attendent trois ou quatre mules. Chacune reçoit deux sacs de dépêches. Voici le courrier, un gaillard taillé en Hercule, armé en guerre, la carahine en travers de la selle. Il saute sur son cheval et chasse devant lui les hétes (pii détalent avec un fracas de clochettes. Cet homme conduira la poste d'une traite jusqu à la cote, cheminant jour et nuit, ne s arrêtant que de loin en loin cpielques minutes j)our relavcr. Il atteindra ainsi en (piatre jours la petite \ ille de Babahovo, sur la ri\ ière, d où une chaloupe à vaj)cur le transportera en trois ou rpiatre lieures à Ouava(juil. Le voyage est d environ cent lieues, dont une moitié pai' 1 un des plus effroyables passages de la Sierra, le sentier du l'orneado. Un pareil métier exige un tempe-rament de fer, un sang-froid ;i toule ('jjreuve, prêt à affronter non seulement les asp(''rités d un cliemin (h-sert (pii côtoie les précipices, mais parfois l'attaque des bandits. Peu de joiu's avant mon arrivée, un des courriers avait été ('gorgé et d('valisé sur le col sauvagi,' de lAicnal. Celui-ci

pourtant s'en va seul, à la nuit tombante, insouciant, la cigarette aux lèvres. Chaque vovajje lui est pave cent piastres, ce qui lui vaut par mois près d'un millier de francs, appointements respectables, mais sans contredit chèrement gagnés.

Sur cette place, au mois de mars 1875, un homme d Etal dont 1 E<piateur a (hoit d être fier, le président Garcia ^[orciio, tombait frappé d'un COU]) de poignard comme il sortait de 1 église. Figure intéressante, qui résume, dans son expression la plus affinée, le caractère complexe de la race, mélange de soumission religieuse et d'instincts dominateurs, de grâce chevaleresque et, d'inexorable rigueur. Patriote ardent, esprit cultivé, il avait rapporté des écoles d Europe, avec une étendue de connaissances qui 1 imposait au respect de ses concitovens, lambition d arracher son pavs à Tanarchie. Peut-être eùt-il réussi. Ce qui est indéniable, c est (|ue, durant ses deux présidences, il rétablit un ,peu d ordre dans les finances, amortit une partie de la dette, entreprit d'organiser linstruction publique et de construire une route (pii devait relier la capitale à la côte. Sa mort arrêta net 1 imj)ulsion civilisatrice : 1 œuvre à peine commencée tombe en ruine; mais ses débris attestent le mérite de la tentative, 1 importance de la tâche accomplie en quelques années par cette volonté sans défaillance. Ce dictateur, qui poursuivait son but avec une obstination farouche, fut un homme intègre et mourut pauvre, laissant à peine de quoi faire élever son fils. Son souvenir, en (K'pit des liaines de parti, des ressentiments soulevés j)ar une répression souvent impitovable, est demeuré vivace et plutôt sympathique. L imagination populaire s en est emparée comme d une légende. On compte à qui veut les entendre les prouesses de rintréj)ide cavalier, ses coups d nudace, son désintéressement et sa j)i(''t('. Il n'est tète jeune ou grise (pii n en rêve, sous le feutre ou sous la mantille. Il n'est cercle intime où ne gUsse, à 1 heure de la veillée, lombre de celui que l'on appelait familièrement : JJoti Gabriel.

Les étrangers sont en très petit nombre ii Onito, une trentaine environ.

Français pour la |)Iin)aiL Les deux ou liois ma(jasins tlifjnes de ce nom appartiennent ii nos compatriotes. Plusieurs d entre eux, retires du commerce, ont acheté des propriétés, se sont mariés dans le pays et forment un petit cercle de {^ens aimables où l'on retrouve, avec une joie rendue plus vive j)ar le contraste, la lanjjue et les mœurs de la patrie lointaine. L'industrie allemande est représentée par deux brasseries ([ui font des affaires d'or et peuvent à peine suffire aux l)e6oins de la population, nafjuère réduite au rc'pinuî de 1 eau pure. l"]u effet, au prix où sont les transports, une l)outeille de vin le plus ordinaire, importée d'Europe, ne revenait pas à moins de quatre à cinq piastres, de quinze à vin^jt francs, et une cruche de bière à deux piastres et demie, sept francs en moyenne, alors que ce dernier breuvafje fabriqué sur place se vend communément un réal, environ quarante centimes la bouteille. L'Anglais, qui plante partout sa tente, ne s'est pourtant point élevé jus(|u'ici. Il se borne h spéculer sur le cacao dans ses comptoirs du littoral, et à accaparer le monopole de la iuivi(jation cotière entre Panama et A alparaiso, ce qui est déjà bien honnête. L Italie compte, tant à Quito ([u à Guayaquil, un certain nombre de ses nationaux dont la situation est assez anormale. Cette puissance en effet n'entretient ici ni chargé d'affaires ni consul, et la sauvegarde des intérêts italiens est confiée aux représentants de la France '. Il faut savoir (jue l'Equateur est le seul j)ays du monde (pii se soit jus(pi à présent refusé à reconnaître lunité italienne et l'état de choses créé par l'occupation de Rome.

Que dire des excursions aux environs de la capitale? La plus proche est lascension du Pichincha ou, j)our parler plus exact(;nient , de 1 luie de ses cimes. Les principales sont : h; Iliicti Pichincha ou vieux Pichincha (4, G39 mètres), \e Huahua Pichincha ou '^ciine Pichincha(i,787 mètres), plus

' La situ:Ui(jn s'est modifiée depuis mon si'joiir à rEr[u;itenr. L'Italie, eiij^agée dans la triple alliance, n'a pas eiu pouvoir, sans se compronietlre, recourir plus lonjjtcmps aux bons ofHies de la France. Elle a préféré à notre pavillon celui des Etats-Unis... de Colombie, mais n'eut |)as à s'en applaudir. L'essai fut de courte durée. A l'heure actuelle, le soin de défendre les intérêts italiens est dévolu au cliaryé d'affaires d'Allemagne.

élevé (jue son aine; le Puilo Ciichu (i,G5G mètres), le Padre Encantado (4,558 mètres) et le Paluampa (i.,G37 mètres). C'est an jiied dn Paila Cncliu (ine s onvre le eonloir par leqnel on accède dans le cratère dont les éruptions, notamment celles de 1540, 1575, 1000, l(;î)0 et 1859, ont dévasté les contrées environnantes. Le monstre n a pas encoie rendu le derniei' soupir. Le feu couve sous les cendres. Toutefois 1 activité ne se trahit aujoiu'd luii ([ue ])ar des jets de vapeurs sulfureuses, s'échappaiil avec de longs sifflements entre les roches calcinées et les scories, à la base des cônes éruptifs. L ascension présente peu de difficultés, puisque 1 on cjuitte les mules à une heure seulement de 1 arête. Elle est néanmoins fort pénible. Il faut passer la nuit soit dans une hutte de berf^er au milieu de la vermine, soit dans le creux d un rocher, j)ar une température {;laciale, si Ton veut avoir la chance de découvrir, au lever du soleil, un horizon clair, esj)oir déçu neuf fois sur dix. Pour ma j)art,. cette faveur me fut refusée. Pendant tout mon séjoui-, la monta.<jne revéche u"a daigné qu'une fois d(''p()uiller sa coiffe de nuages. Kt, ce matin-là, je n étais j)oint sur la cime.

Le Pichincha ra]>])elle le souvenir d une expédition scientificpie qui fit, au siècle dernier, un certain bruit dans le monde, et dont les héros furent les académiciens français La Gondamine, Bouguer et Godin. Ce fut sur lun de ses sommets que ces savants érigèrent la croix cpii devait servir de point de repère ])Our leurs triangulations.

Le même souvenir est perpétué par deux ])vrauiides ('levées deux lieues plus au iioid sur les coUiiics d ()vand)aro et de Caraburo. Le Fiançais leur doit un pèlerinage. Construites en 17 43, elles ont ("té, quehpies années plus tard, démolies on ne sait pourquoi, sur 1 ordic du gouvernenuMit espagnol, puis réédifiées en 1830. Mais les tremblements de terre ont repris lœuvre de destruction. Dans leurs assises aujourd'hui disjointes, foisonnent des herbes folles. Chancelantes et moussues, les pyiamides françaises, comme on les appelle, ont la majesté vénérable de ruines plus illustres. Elles arrêtent le regard et sollicitent la pensée . Bien des fois , sur ces

continents éloifjnés que se disputent les rivalités connuerciales et iiidustiielles (lu vieux monde, le voya^jeur relèvera les traces d'œuvres déjà anciennes, à demi effacées, mais (glorieuses, cl, sous la poussière amassée ])ar les siècles, il déchiffrera cette sifynature : France. Sans doute on m; hal j)()iMl iMOMuaie avec ce {;eure de ;;loire. Mlle est de pcni de poids pour contre-halaucer sur les mai'ciu-s du .<;l()l)e la concmrence anjjlaise ou allemande. La France, pour son mallicur, s'est toujours montrée un |»eu (jrande dame, prodi{juant au loin les efforts de son (jénie investifjateur, sans se préoccuper assez des bénéfices. Mais quoi! S'il est vrai (pi'aclieter et vendre, fonction vitale à coup sûr et respectable, ne soit pas en somme la plus haute aspiration de l esprit humain, la suprême expression du {jénie d'im peuple; s il est, dans l'ordre purement intellectuel, un plus noble labeur dont le désintéressement forcera loujouis l'estime des contemporains et le ju[jement de l'histoire, (pie la critique lui soit léjjère.

Puiscpu' i ai j)arl('' de p(deriua{>e, Quito me garderait rancune si je u(''gli- (;eais de vous conduire à Notre-Dame de Guapulo. La distance n Cst pas lon(>ue, deux lieues au j)lus. Le hanu-au se cache dans une de ces cavités profondes si fr(''(juentes sur les j)lateaux des Andes. L'abîme imju('vu s'ouvre à vos pieds brus(piem(Mit, au milieu d'une plaine unie, et 1 ou se Irouvc au bord d'un cinjuc de verdure et d'eaux jaillissantes. L'endroit est cliarmaul. La sur|)rise est .';raude d aj)er('cvoir dans le pli de ce vallon, au milieu de clu'livcs cabanes, un sanctuaire de pioportious inqxjsantcs, bien (|u assez d(''(;rad('. Il abrite une ^'ier(;e féconde en miracles dont la renonuu(''e attire, d un bout de Tannée ii 1 autre, les pèlerins de la \ ille et de la campaj'jne. Ln tel trésor ne pouvait manquer d exciterles convoitises, et de coupables expéditions s'oi^anisèrent h l'effet de ravir l'image toutepuissante. L'une d'elles eut un plein succès : l'enlèvement s'accomplit, une belle miit, au profit de je ne sais (piel village. Mais les ravisseurs ne (jaidèi'enl pas longtemps leur proie. Des peisounes s(Mieuses uï Oui affunu- (|ue la statue, justement froissée de cette adoration poussée juscpiau lajtt,

S évada dès le lendcmaiii, et revint toute scide reprendre sa place dans son ancienne chapelle. .1 ai peine à le croire.

Les jours s'écoulaient. Les Indiens du Napo ne jiaraissaient })oint, et tout faisait craindre ([uc l'exjjédition de la tribu n eut été remise à une épo(pie indéterminée. En vain avais-je tenté, avec 1 aide de tous ceux qui s'intéressaient à mon vova^je, d or{j;aniser ma petite caravane avec des Indiens de la Sierra. Peines perdues. L indigène civilisé des Plateaux éprouve toujours une répugnance instinctive à se risquer sur les pentes orientales des Cordillères, dans 1 humide chaleur des forêts vierges dont sou imagination impressionnable s'exagère les jx-riis. Parfois Tappàt d'un gain élevé lui arraciiera une promesse, rétractée d^s le lendemain. Il serait fastidieux d'insister sur ces négociations, sur les alternatives d esj)oir et de découragement par lesc[uelles doit passer quiconque entre])ren(l un vovage de cette sorte. Ce sont là d'inéluctables nécessités qu'il convient d envisager avec calme. D'ailleurs, à tout prendre, l'échec en pareil cas prévient peut-être des complications beaucoup plus graves, qui ne manqueraient pas de se produire si l'on se mettait en route avec des compagnons irrésolus, insuffisamment ronq)us à la vie des bois. Au premici' passage scabreux ils perdraient courage, ils lâcheraient pied à la |)remière alerte. Mieux vaut encore que la crainte de linconnu l'emporte chez eux sur la cupidité, et (pie la (h'-fection survienne avant le départ.

Le doute n'était donc plus permis. Point d'hommes; la situation toujours aussi troublée du côté du Tungiu'agua et de la vallée du Pastaza. Les circonstances m'imposaient de renoncer à mon plan primitif, et de chercher une autre voie vers l'intérieur. Rien ne me retenait à Quito, et je ne songeai (pi il regagner sans retaid le littoral afin de profiter du premier vapeur relâchant à Guaya(piil, à destination du Pérou.

Ilcnsci(jnements j)ris par le télégraphe, le |)aque])ot devait j)a.>>er (lan> la huitaine. Il (allait se hâter.

Mes visites d'adieu expédiées, tout lut dispost- en vue du retour. Afin de gagner du temps, je faisais prendre les devants à la mule de charge, en confiant à Vanicro deux chevaux de selle avec ordre de les laisser au village de INIachaclii. Ce rehiis nous j)ermit, sortis de Quito le lendemain à 1 auhe, d arrive!' le soir nuMue à Aml)ato, après avoir (ounii une traite de treize heures, et parcouru, entre le lever et le coucher du soleil, cent trente et un kilomètres.

Je n'eus pas à me repentir d'avoir pris cette avance en prévision des obstacles et des retards que nous réservait sûrement le reste de la route. Ils ne se firent point attendre. Dès le lendemain c'était un aflieux orage qui fondait sur nous : la foudre frappait le mulet des bagages et le culbutait dans un ravin. Il fallut une demi-journée pour s'en procurer un autre et repécher au hjiul du gouffre les valises meurtries. Vingt-quatre heures plus tard, le chemin devenait atroce. ■ÎSous ({uittions définitivement les Plateaux poiu- nous engager dans la Sierra par la redoutable passe de l'Arenal.

Le sentier se détache de celui d'Ambato à Riobamba, près d'une hacienda misérable, Chuquipovo, située au milieu de maigres pâturages parsemés d'éboulis, sur une lande glaciale et désolée. Il s'élève en capricieux lacets à travers des pentes crevassées ])ar les pluies. Bientôt les traces se confondent, puis s'effacent. Il n"v a plus (piuu chaos de rochers coujx' de mares jjrofondes et noires alimentées par les neiges, de fondrières tourbeuses ou bétes et cavaliers ris(pient de s'engloutir. Peu à })eu, aux touffes d herbe de pins en plus rares, succèdent des plaques de mousse couleur de rouille, derniers vestiges delà végétation mourante. Enfin, la mousse elle-même, les tristes lichens, la pauvre broderie des pariétaires, tout cela disparait, et 1 on gravit des coulées de pierres aiguës, tranchantes, qui s'écroulent sous le l)ied avec un bruit de vaisselle brisée. A mesure (pic Ton monte, la roche brovée s'amoncelle en fragments plus menus : lèvent (pii souille en bour-

ias(|uc s'empare de la coiuhe fiial)le, la cicnse, la soulève et la chasse au loin couiuie des pa([uels de mitraille. Du ciel bas et blaCard tombeut de (jrandes nuées. Elles rasent le sol, courent, tourbillonnent, démasquant dans leurs déchirures une blanche arête, les crevasses bleues d'un {placier. Les approches du col, dont le point culminant atteint cinq mille mètres, sont couvertes d'une croûte de neif;e maculée de débris, labourée, ravagée, hérissée d'aiguilles de glace, par 1 action combinée du soleil et de la bise.

Bien téméraire serait celui (pii se hasaiderait sur lArenal sans se [)réocciiper de I heure et de 1 état du ciel. Le passage n'est praticable, avec certaines précautions, (jue le matin. 11 faut, sous peine de s'exposer aux plus grands dangers, lever le camp assez tôt pour atteindre l'épaulement du Chimborazo avant neuf heures. A partir de ce moment la violence du vent devient irrésistible et persiste jusqu'après le coucher du soleil. Se laisser surprendre par la tourmente, c'est la mort.

Nous avions (juitté Chuquipovo avant le jour. Quand nous atteignîmes le col, vers huit heures, déjii le courant d air était presque insoutenable. Le poncho noué autour du corps, allongé sur lencolure de ma mule pour offrir moins de j)rise au vent, j avais peine h respirer. La mule elle-même, tous les dix pas, s arrêtait la tète basse, les oreilles couchées, haletante, redoublant d'efforts pour conserver son équilibre, et chaque fois qu'elle allait se remettre en marche, il v avait une minute d'incertitude pénible, à se demander qui l'emporterait, de la bête ou de l'ouragan.

Ce col sinistre est un ossuaire où s entre-cluxjucut, pareils aux galets roulés par la temjtète, d('!)ris de bètcs de somme et restes humains. A lan/jle d'une roche, la nnde de tète (il un violent ('cait et denieaia immobile, soulflant avec force, il y avait là deux carcasses fraîchement rongées où n'adhérait plus un lambeau de chair. Un couple d'oiseaux de })roie qui planaient de haut scndjlait surveiller la place dans l'attente d'un nouveau festin. Un

LA COTR. <jl

j)CMi |»liis loin le ii('V('' (-lail loiniH', |)ii'liiu', n'-diiit en une houe nii;inc(''c de rose cninme si les condois eussent (ouille du hec l;i nei(;e iinhilx'c de sau". C'était là (|iic, peu de jours auparavant, le niailieuieux eounier a\ail succoinlje dans une enil)useade. Les nieuilricrs avaient ai)allu la monture et rhoinme, jeté le cadavre dans ([uclcjuc l)as-f"ond, et l'ail main hasse sur le reste de r(M|ui|)a{;e.

Six heures de descente, le lonj; d un sentier (jue le suintement des sources transforme en torrent, et la scène chan.';c. C'est la vallée circulaire du Cuaranda et sa population pastorale isoh'e du ieste du monde, un coin de Tvrol paisible et coquet, dont la l)rus(|ue apparition surprend au milieu de cette nature larouclie.

Dans ces r('{;ions, tout est contraste, o])po5ition brutale. A la montajjne de {jranit et de ylace succède la montagne de {jlaise, à l'Arenal, le Torneado. Plus un roc, plus nn caillou. Vienne une averse, un s\m\)\c aguaccro, un nua^je <jui crève en l)rume lé^jère, et il semblera <jue l'on chemine sur une planche savonnée. La chute est imminente, inévitable. N'essavez point de vous relever. J^e moindre mouvement rendiait la position plus critique. Force est d'attendre une demi-heure ou davantage <[ue le ;;rain soit passé et (pie le soleil ait s(''ch('' la boue. L incident se renou\elle plusieurs lois par JOUI- jicndanl deux mortelles ('tapes. Mais la partie véritablement ('•mouvante du passade, c est le versant oj)posé, le Torneado jtiopremenl dit, dont le fâcheux renom est pass(' en |)roverbe sur toute la c(>te, depuis la Coiond)ie jus(pi'au Pérou.

Le sentier, après avoir (h'-passi; les j)àtma(;es d .Vsancoto et de Chapacoto, |)lon.';e soudain dans la chaude vallée du rio Cr\stal. Lu peu a\ant le lever du soleil, au nu)menl de (|uitter la hutte indienne oii nous Ncnious dépasser une luiit misérable, le thermomètre était londx- ;i /.ero. A on/.e heures, la tempiMalnre i\ 1 ()nd)re s'(''levait (h'jà ;i io". La descenti' est de (piatorzc lieues sans un palier, sans un relu{]e, sans reiu'ontrer un pied carre'' de tei'iain solide. Le sentier suspendu sur rabime est tailh' dans une

92 DES A^sDES AU PARA.

Icrrei'oufjC, mouvante et (jras^c. Des glissements s'y produisent chaque jour sous rinlluence des infdtrations et des ora(]es, et ces couloirs d avalanche creusés comme autant de cannelures parallèles, donnent à la paroi verticale 1 aj>j)arence d une colonnade en ruiiie. En maint endroit lexijjiuité de la corniche est telle qu il faut mettre pied à terre et décharger les uiules. Alors on avance lentement, les yeux détournés du vide, les mains appuyées conlre la montagne, dans la crainte d un faux pas (jui serait fatal ou d un effondrement toujours possil)le. Sur ces pentes ravinées, la -réverbération du soleil est intolérable. L'effort continu, la tension nerveuse, ont raison de la volonté la plus énergique. C est dans un état d'épuisement douloureux (pie l'on arrive enfin au terme de cette é[)ouvantable descente, à la lisière des forets, près du hameau de Balsapauiba.

Trois ou quatre hangars en bambou, rien do plus. L'un d'eux sert de cha])elle : il ne se distingue de ses voisins que par une croix plantée sur le faîte et une planchette portant linscription : Casa de Bios. Alentour, un arpent de terrain découvert conquis sur la foret, un fouillis de cannes à sucre et de bananiers. Une vingtaine d Indiens, arrieros ou portefaix, habitent ce fond de gorge grandiose où se précipite le rio Crystal, tour à tour vcùlé d ond)re ou ensoleillé, ici caché sous une arche de feuillage, plus loin é])anoui en nappe étincelante. Son cours, comme celui du rio Gliimbo, n'est que de quelques lieues. Au delà, la vallée s'élargit, le torrent s'apaise, ses grondements se changent en un murmure de source, et bientôt il s'éparpille en mille bras dans la jungle marécageuse.

N(nis étions redescendus ])res(pie au niveau de lOcéan, dans la plaine d alluvion (jui s (''teiul du pied de la Sierra |us(pi ;i la côte, région mouvante ou luttent deux éléments. A ce momejit de 1 année, l'eau était victorieuse, et la forêt inond('e à travers laquelle; nous avancions avec des peines infinies offrait un aspect analogue à celui (|ue devait présenter la terre émergeant des eaux chaudes à la fin de la période silurienne. Les animaux enfonçaient de plus en plus, bronchaient, sur le point de perdre

j)i('(l, ci je voMiis approclicr l lioiire où il fauchait l)allr(' on retraite à moins de se mettre à la iiajje, lorsiju'au moment le plus critique nous vîmes, comme une HoUilIe à Taucre, sur^jir du hovu'hier jaunâtre le villa{;e de Subaneta avec ses cases perchées sur pilotis et les pirojjues amarrées au bas des échelles. Il était temps. Depuis plus d'une heure nous traniions nos montures par la bride, sondant le terrain, redoutant à charpie pas de (jlisser dans un ^oufFre, avant de l'eau jusqu'à la poitrine.

Alors commença une navigation tortueuse sous les bois. L'embarcation effdée, taillée dans un Ironc darbre, se {^lissait connue une couleuvre

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