DE LA COTE A GA.IAMARCA
F. Triixillo. — Ruines de Cliirnu. — Fluara del Sol. — IF. Ascope. — Sansal. — Pampas. — F, a vallée de Cliicaina. — III. La Sierra. — Cascas. — Le preslivtère et le padre. — IV. Coiituinas.'^a. — Fête patronale. — Un tournoi. — V. Le tatnbo de ^loyopata. — Légende de la QiieiKi. — El Ciimlire. — E{;aré.s. — La mule " Épine ".
Vue douzaine de hangars en l)oi.< et en fer, planté.s à la l)a.<e d une nuuilagne de .-;al)le, un campement en plein dé.sert, voilà Salavenv, le piinci|)al port du département de la Lihertad. Une petite voie ierrée tle treize kilomètres le relie au chef-lieu, Trnxillo.
Cette capitale de province, l'un des premiers postes établis .<ur la cote |)ar Pizarre, (pii lui donna le nom de sa ville natale, occupe dans la plaiiu^ aride un périmètre considérable. Ses remparts de hricpie as,-ez bien conservés, ses lar.[jes rues, ses clochers, ses maisons peintes, lui (ionneiif un aspect imposant. L'apparition, en j)areil lieu, surprend et déconcerte. (Jui se fùl douté (pie, sur cette pla.ge l)riilée, derrière ces dunes, .>e dissinudait un aussi riant séjour? Le con(piérant a jeté là les bases (Kunc cité monumentale; mais elle est restée telle que la laissa son fondateur. Il iTv manipie (jne des habitants. On est tenté de se demander, en v pénétrant, si la guerre, les épidémies ou cpielque autre fléau destructeur, ont causé ce vide lamentable.
152 DES A^DES AU l'ARA.
Six à huit mille ànics vivent dans cette enceinte, qui pourrait renCenner aisémeut une population dix lois plu> nombreuse. Dans les avenues tirées au cordeau, c est à peine si, de loin en loin, la silhouette dun poncho, surmonté dun chapeau de paille à larjjes bords, se profile sur les uuns de terre blanchis à la chaux. Pas un bruit, si ce n'est la cloche d'un couvent, le j)as alourdi dune mule de char^je on le piaffement d'un cheval évoluant sur les blocs mal dé^jrossis (pii tiennent lieu de pavés, lue place immense (pie la solitude fait paraître pins vaste encore, occupe le centre de la ville. Là, s'élèvent le palais préfectoral, une cathédrale dépourvue de style, fort décrépite, et une caserne devant laquelle flânent des militaires d'assez piètre mine. Tout cela est d'un calme de cloître, mais point triste, à cause de la teinte claire des édifices et de la lumière éclatante.
Lu nique /o;?r/a de Truxillo, V Hôtel Italia, est tenue, comme son enseijjue l'indique, par un Italien. Les nnn-ailles de son palio sont illustrées d'une jjrande fresque, œuvre d'un artiste inconnu, représentant, sous les couleurs les plus criardes, certains épisodes des {guerres d'Italie, Rivoli et Marengo, avec un Bonaparte extraordinaire, auquel la fantaisie du peintre infligea un nez bourbonien au premier chef. Le service de la maison est confié à un .«■aniin dune douzaine d'années, dont les fonctions écpiivalent à une sinécure. Le vovageur est présumé devoir procéder lui-même au transport de ses colis, au balayage de sa chambre. On ne sert point à manger dans laubero^e. Mais cette lacune a été condjlée par un fils du Céleste Enq)ire (pii diii;;e, il cent mètres de là, sur la grande place, \i\ Fonda y Café de los Mosqueteros. }q n'v ai point rencontré de mousquetaires, en revanche, un choix de ragoûts cosmopolites proprement accommodés, et cela console de bien des choses.
J'ai présenté mes lettres de recommandation chez plusieurs notables. On m'offrit, suivant Iheure, du thé ou des azucaradas, non sans m'aviser au préalable <juc la maison et tout ce qu'elle renl^rmait était à ma disposition pleine et entière, ce (pii ne saurait manquer de donner au breuvage le plus
LA CORDILLERK. 153
iadc nue n||iéal)lc saveur. Mais pailoiil les rensei{jnemeiils sur le pavs oui été ce (|ne j alleiiclais, c est-à-tlirc absolument vajjues et contradictoires. La guerre civile se {jrelïant sur la {guerre étranjjère, accentue Finsouciauce universelle. Nul ne parait se douter de ce (pii se passe dans sa propre pi()\ince, au delà du lieu (pi il habile.
Chez le prélet, 1 accueil ne lui pas uu)iiis cordial. Tout serait mis en (ru\re pour assurer, dans la mesure du possible, 1 heureux dchul de mou voya.jje. A cet effet, il faisait prévenir sans plus de retard le .«jouverneur d Ascope, bourgade située à une douzaine de lieues de Truxillo, à 1 entrée de la vallée de Cliicama, où le cliemin muletier remplace la voie de fer. Le fjohernador était, par les présentes, requis d'avoir à me procurer, sans délai, de bonnes mules pour gravir le premier échelon de la Cordillère, le plateau de Cajamarca. De plus, le télégraphe de l'État était tout à mon service. Enfin, le sous-préfet (ici, le préfet, dans sa résidence, est assisté, je ne sais pourquoi, d un sous-préfet, leipiel est doublé lui-nuMue d'un secrétaire) se ferait un plaisir de m'accompagner dans vuie excursion aux environs de Truxillo, depuis longtemps familiers aux amateurs d antiquités péruviennes.
Je me confondis en remerciements pour ces [)révenances très sincères, sinon toutes suivies d effet. Les meilleures intentions du monde demeurent trop souvent stériles. Il s'est trouvé que la ligne lélégraphi([ue dont j avais quebpu' intérêt à faire usage, celle d'Ascope, était rompue. Quant à sup[)oser (pie la seule missive préfectorale provo(pierait 1 organisation de ma petite caravane, et (pie je trouverais mules et nuiletiers ui attendant au saut du Irain, c'eût été de ma pail naïveté pure. J'estimais que le plus sûr serait d aller, avant peu, m'en occuper moi-même et lanimer, par ma présence, le zèle de l'autorité locale.
Je n'eus, en revanche, (pi à me louer de lextréme obligeance du souspréfet, (pu voulut bien me servir de guide à travers les colossales ruines de Chinui et de Moche. Ces villes mortes, maintes fois décrites, sont situées à
une lieue environ au nord et au sud-est de Trn\illo. Ce sont de l)eaucoup les plus importants vestiges des populations qui occupaient jadis le littoral et furent soumises par les lucas descendus de la montajjne, un siècle avant la venue des Espagnols. Ces constructions ont cela de remanpiaMc (pi elles diffèrent absolument des spécimens d'architecture cyclopéenne «pie Ton admire dans la Sierra, au Cuzco, à Huannco ou à Cajamarca. N'y cherchez plus ces assises formées de blocs énormes, qui font rêver aux monuments impérissables de Fancienne Egypte. L'habitant de la côte, en jetant les bases de ses palais et de ses temples, choisissait les matériaux les mieux appropriés an climat d'une région où la pluie est inconnue. A (pioi bon tailler à grands frais et transporter les roches, alors (jue le sol com[>act et dur fournissait sur place les éléments de Vadohe, ou bricpie sécliée à 1 air?... Une poignée de terre, un peu deau, un ravon de soleil ; avec cela, le maçon de Chimu bâtissait pour les siècles.
La ville, même dans son état actuel, donne l'impression d'une capitale somptuejise. La régularité du plan, l'ornementation délicate et les proportions (\q> édifices, enfin, les traces du savant système de canaux et d'écluses (jiii utilisait, à différents niveaux, les eaux de la petite rivière Moche, attestent, chez la race défunte, un degré de civilisation très avancé. Le plus vaste des palais ne devait pas occuper une étendue de terrain inférieure à quatre hectares. C'est un labyrinthe de terrasses superposées, de couloirs, de larges chambres sur lescpielles ouvrent d'étroites cellules dont les parois sont recouvertes de peintures d'un coloris encore très vif. r.a salle principale ne mesure pas moins de trente mètres sur (piinzc. liCs uuus sont revêtus, a hauteur d homme, d un épais enduit de stuc, ou le caprice de l'artiste a exécuté en relief des arabesques ingénieusement compliquées. L'ensemble, en dépit des dégradations occasionnées par les tremblements de terre et la pioche des fureteurs, est d'une majesté que I abandon et le silence rendent plus saisissante.
Indépendamment des palais dont les fragments permettent d'apprécier
I,A CORDILLEUE. 155
le luxe et la {ji'andcur, d'autres niouunieiits, d'inic structure j)lus massive
et (le dimeusious plus vastes, se dresseut à 1 intérieur et autour de la cité.
La j)lupart affectent la l'orme de pyramides quadran^julaires tronquées, et
ne sont antre chose que d'immenses nécropoles, ou Imacas. L une d'elles,
la II lia eu del Sol, dont la .
Iianle silliouetle se détache
en vigueur sur les molles
ondulations de la plaine,
est éloifïuée de lilus de ' ^< ^'^^^>j^^'^\
deux lieues vers le sud-est. - ,^i*>'^l>Xi^^ '" ^
(3n 1 aperçoit de fort loin. -''"^ ''^-^vuAj \v., ^
,, , , ,, ■ - '■'' ^i>^ .loi *j.UaU'àiO^
bes contours géométriques ^ \ji.i ^*x.*i^.as\>;«A>)
et son isolement font de . NliU^^iia
cette montagne artificielle, -q^C.
élevée de cent vingt mètres ^ — -^^^T~1I ^ ^
et longue de trois cents --.^-^J^'^^^^^f^' ^S :/\^^:: ^^^^^^s^^^^^^k^^-
sur cent soixante tle pro- ' f^u^->^^Z:r^-^-^ ^^1^^^^^^^ -'^^zl
fondeur h la hase, un point ^^.^^^ ^^^ ^ol. - côté sud.
de repère aisément recon-
naissahle pour les marins. Ce mausolée, de près d'un quart de lieue de tour,
est creusé d'une multitude de galeries où l'on n'accède qu'en rampant, et
qui sont remplies d ossements.
Du reste, tout le territoire, ii trois lieues à la ronde, n'est qu'un |;igantesque ossuaire, un chaos de t()mi)es profanées au nom de la science et de la spéculation. Une société de gens du pays s'est même constituée à l'effet de rechercher les trésors enfouis par les anciens maîtres du sol. Ses espérances se fondent sur un précédent fameux. A la fin du siècle dernier, les fouilles mirent à jour un trésor considérahle, si l'on s'en rapporte à un document conservé dans les archives de Truxillo. Ce n'est rien moins que le hordereau des droits perçus par le fisc sur cette trouvaille, pour le compte de la dime
rovalo. Ils se seraient élevés, daprès eelle pièee, à ciiujuante-cleux mille niasdes. Mais pareil Fait ne s est pas reproduit. On a exhumé des centaines de momies, emmaillotées dans de curieux tissus de couleur; des parures de plumes, colliers et diadèmes, de^ ustensiles et figurines d or ou d ai'.|;ent, presque toujours fort lé^jères et travaillées en bosse. Ajoutez à cela des haches, des couteaux, des pointes de flèches, des socs de charrues en hron/.e, et une ample collection de poteries, d'une fabrication analogue à celle des Incas, représentant indifféremment des fruits, des oiseaux, des quadrupèdes, ou la fi{]ure humaine modelée, parfois, avec un sentiment assez vif de la caricature; le tout inestimable aux veux d un arcliéolo{]ue, mais (1 une valeur marchande à peine suffisante pour couvrir les frais de cette exploitation sépulcrale.
Pendant une excursion de trois jours aux environs de Truxillo, je n'ai pas été sans prendre part à 1 œuvre dévastatrice. Une dizaine de péous demi-nus, armés chacun dune longue tijje de fer, précédaient notre petite troupe, inspectant le terrain. Lorsque le coup de sonde révélait la présence d'une fosse ancienne, la bande s'al)attait sur le sable qu'elle fouillait à pleines mains avec une activité de vautours explorant un charnier. Rien négale 1 enthousiasme de notre escorte s adonnant à cette besogne étrange, Tardeur joveuse avec laquelle ces enfants d une même terre lui disputaient les dépouilles de^ ancêtres. Vne heure ou deux de fouilles énergiques, dans une tempête de cris, au milieu d un nuage de poussière acre, et nous troublions dans son dernier asile un pauvre Indien qu'entouraient quelques écuelles peintes, des jarres à double goulot, et les coupelles remplies de maïs dont la présence auprès du défunt fait songer involontairement au blé fécond encore recueilli sur les momies des Pharaons, image de l'âme immanente, symbole de résurrection.
J'ai souvent été frappé de la position particulière des cadavres dans la plupart des nécropoles péruvieiuies, sur la côte et siu" les Plateaux. Ils ne sont point, comme nos morts, couchés tout de leur long dans l'abandon de
l.A r.nUDILLERE. 157
I élei'iU'l soinincil. Accroupis, la tclc pciiclici' ^[w la poihiiic, les coudes a[)|)Mvcs sur les {jciioux, Ils uOiit pas Tair i]c donuir, mais de méditer et (1 alliMidio.
Dans nomltrc de scpulhircs, dont 1 Immililc (^xclul lonte idée de mesures préservatrices prises à lé^jard des corps, il n'est pas rare de découvrir, au lieu de s(jucletles, i\c<. sujets prescpie intacts. F^es chairs ont la durelé du l)ois : les étolTes retirées du sahlc sont d une trame aussi résistante, d lui coloris aussi frais (jue si elles sortaient du métier. L'extrême sécheresse, jointe à laction des sul)stanccs minérales et des sels dont le sol est saturé, a suppléé aux arlihces de rend)aumeur.
Les milliers de crânes qui joiichenl cette terre aride roulaient sous le sahot de nos chevaux avec un hruit de galets. Dans ce Pérou d une mélancolie si pénétrante, je ne sais rien d aussi triste que les décombres dn passé, les trous béants des sépultures mises au jiilla^je, 1 aspect de ces déhi'is humains calcinés par le soleil, piquant de taches blanches Tocre des grèves. L intensité de 1 impression s'accroit de tout le mystère qui pèse sur ces générations moi'tes. Elles ne nous livrent dans la décoration de&^difices, les dessins des tissus et des parures, les enluminures de leur céramique, rien de leur histoire, rien de leur âme. Yainenient on les interroge. Pas une épilaphe, [)as un cii de douleur ou d'orgueil, pas une personnalité s'affirmant à travers les siècles dans les hiéroglyphes dun sarcophage. }sous avons affaire ;i des caraclères inconmis dont aucun Ghampollion n a juscpi ici démêlé les lois. La ruine péruvienne ra})pelle ce coin désolé du cimetière, la fosse connnune, la tombe sans nom.
« A votre disposition, senor, tout h votre disposition... Mais vovez le ^ort !... Nous ne possédons, en ce moment, ni montures ni bctes de charge.
— En vôilté, voilà qui est fâcheux.
— Désespérant, scùor. Depuis que j ai été avisé de la venue de Votre Grâce par la Prél'eeture, il v a trois jours, Dieu sait si j ai peidu une heure j)our ohéir aux instructions de Son Excellence!... Mais le moyen!...
— Son l^xccllence, insinuai-je, a peut-être oublié de vous dire que I arriero qui ferait affaire avec moi serait payé de ses peines.
— Comment en douterais-je, senor!... Mais lionnne cl imiles sont introuvables.. . Ou allons-nous faire?»
iVentrelien avait lieu dans une maisonnette en tôle et en planches, (K'\anl le comptoir d un de ces enq)oriums des villes frontières, réceptacles de marchamlises panachées, oii Ion débite inrlifféremment des cotonnades, du jK'troIe, de leau-de-vie, des courroies de harnachement, de la parfumerie, des chapelets, des médailles à reffi{}ie des saints du terroir, et le portrait du Président de la République. Mon interlocuteur était le gouverneiu* (lAscope, qui cumulait les labeurs du néfjoce avec les loisirs des fonctions publiques. Son cnd)arras était visible, sa bonne volonté manifeste. Mais tous ses efforts en ma faveur aboulissaienl fatalement à la constatation de ce fait brutal : labsence absolue de bétes de somme dans la localité. Pas un iimlet, |)as im cheval!
1^ (Ju est-ce que je vois donc jjaloper là-bas, dans la poussière?
— Des ânes, senor, de sinq)les ânes... Dieu sait combien j'ai moi-même de ballots en souffraïu'c ! Plus de cinquaiite charjjes à destination de (jonlumassa et de Cajamarca. Les .{;ens de la Sieria ne sont pas descendus depuis plus de deux semaines par crainte de la maladie. (Juelîe misère î »
Plusieurs villa;;es du littoral, v conq)ris Ascope, étaient en effet ravagés a cette é[)0(pie par une violente épidémie de variole. Dans la foule curieuse fpii, massée devant la boulirpie, suivait allentivemenl notre colloque, un tiers au moins dc^ spectateurs exhibaient sur toutes les parties apparentes de leur corps, — et elles étaient lunubreuscs, — des cicati'ices si.jjnih-
]-A COUDILLERE. 159
cativt's. Aussi, la [)cis|)Cfli\ o il im séjour au milieu de celle populalicjii coulauiiuée m avail-elle lieu de séduisant
>> Idi hieii! lepris-je, (ju a cela ne tienne, je lerai venir des nndes de Truxillo. »
Le (johcriKtilor se contenta de répondic avec un souiire indéfinissaMe :
^. Sefior, dans la Sierra,
Bestia de llanadn Yale uada ' !
— Alors, rjuc décider?
— Attendons ii demain. Talvez a la manana D/os (tara '. »
Pourvu f[u il ait dans les veines nne {^joutte tle sanj] castillan, un homme n est jauiais ii l)out de ressources. En dernier ressort, il se tirera d aFfaire par un proveihe.
Mais celte façon de conclure était loin de me satisiaire. A défaut de l)étes de somme, une demi-douzaine de poi'teurs pouvaient enlever aiséuKMit loul mon hajjage, et je (jagnerais de mon pied lé.;;er lliacieuda la plus proclie, Sausal, chef-lieu d une importante exploitation suciière. .1 étais certain d v rencontrer non seulement un hon accueil, mais aussi les ressources que les efforts coml)inés de toute la hiérarchie adminisiralive eussent été impuissants à me procurer, sinon dans un avenir loinlain.
Sausal!... IjC mot produisit sur le fonctionnaire aux abois un etiel ina;;i(pie. C était si simple. Couiment n v avait-il point sonjyé? L allaire allail être i)roiuptemenl rc'.jjlée. L adunuislrateur de 1 hacienda se trouvait précisément dans le villaj^e.
<Ju('l(pi('s minutes plus tard, je présentais mes hommajjes et ma reipiéle au seù(»r Don (ioitredo |{rej;ante, un Limémen d une Irenlaiiie d aunéies, de haute stature, ;i la plixsiouomie fine et avenante. Il expédiait aussitôt
' Bt-te (l(î |)iaiiie m- v.uU ii(>n.
- Pfut-rtio ;i (lcin;iiii Dieu noiirvoirn.
son j)éoii on lui OMJoijjiiniit <lo ininoner deux mules cl lui cIio\al. Sur cet oiilre, donné aussi siniplenicnt, coninic s il se iVil a[;i d une course insi^jiii- Hante, je ni iuia{;inai (jue 1 liacieiula était à une portée île fusil. T.e trajet, aller et retour, représentait en réalité près de quarante kilomètres. Le péon ne devait reparaître qu'à la nuit close, et la soirée était fort avancée lojsque je me mis en selle. Après un très lon[; souper, dans une {jarjjote aux cloisons de nattes tenue par un Chinois, je prenais enfin con^é du {jouverneur d Asco])e et de 1 hacendado de Sausal. Ses affaires rappelaient le lendemain à Truxillo; mais il ne voulut pas me faire attendre. " Ou importe! s écria-l-il en riant, partez sans moi. Si 1 hôte est absent, la luaison vous est ouverte : je vous rejoindrai hientôt; d ailleurs, mon frère est là-has, à 1 hacienda, et vous recevra comme je 1 eusse fait moi-même. A demain donc, et que Dieu vous .jjarde ! •;
Nous voici dans la campa^jne, le péon et moi, chassant devant nous les mules de cliar.{|e. Les bétes sont ardentes, le terrain est uni, la soirée limpide, et nous détalons bon train. C est de la sorte que, sur le coup de minuit , je tourne le dos à 1 océan Pacifique et commence ma première étape il travers le continent, en allant, à cette heure indue, m installer avec armes et bajjajjes chez un monsieur que je ne connais pas.
Il est rare en voyage de voir les choses et les êtres reproduire, de façon il peu près fidèle, les croquis en Tair dont 1 imagination s'accommode, si rare rpi il convient de noter le moment précis où 1 idéal et le réel sont d'accord, l-^h bien, la contrée chèie au roman d aventures, peuplée de gens ii hère mine, portant léperon d argent ii la i)otle ; où galopent les étalons noirs ii la crinière en broussailles, les mules pomponnées; oii les haciendas découpent leui- [)ortique dans la nuit bleue, au-dessus des champs de cannes et de^ buissons de roses; ce pavsage de fantaisie existe. Le voilii, se déroulant devant luoi, au clair de luiu>, pareil ii un souge heureux qui rapidement se dérobe et qu on ne pourra plus ressaisir.
11 était près de deux heures lorsque nous mîmes pied ii terre devant le
penon de Sausal, après avoir gravi au {jalopunc colline assez raide dont un ruisseau l)ai{]nait la hase. Ne me demandez pas les détails de la route : ils sont confus comme les perspectives fuyantes des monts et des vallées dans le clair-ohscur dune soirée d été. Tout ce rpie je sais, c est que, toujours conranl, nous avions dépassé une première plantation, San Antonio, un {froupe (le cases endormies où les chiens ahoyaient au milieu des chariots à roues pleines, dételés, les hrancards en 1 air pointés vers les étoiles; puis un petit hois dont les hranches nous fouettaient le visage, et ou il fallut fiauchir à gué un cours d'eau mystérieux qui s'échappait d une voûte de feuilles, à notre gauche, pour se reperdre immédiatement sous la broussaille, à notre droite.
L hahitation silencieuse [)araissait attendre le maître. Par une fenêtre grande ouverte, on entrevovait une vaste salle qu'éclairait une lampe posée sur un guéridon. Le péon s'en fut éveiller le frère de mon hôte. Mon arrivée à pareille heure lui send)la la chose la plus naturelle du monde. Avec une bonne grâce surprenante, cet homme, troublé de la sorte dans son sommeil, me Ht les honnevus de la maison, me déclarant le très bien venu et conversant d un ton enjoué, le cigare aux lèvres, comme s'il eût été trois heures de 1 après-diner, tandis qu un Chinois nous apportait du café Itonilhmt et une p\rami(k^ de [)àtisseries. Bientôt après, jetais introduit dans nue chand)re hante connue une é{;lise, dont je distinguais à peine les solives sombres soutenant la terrasse en arjjile battue qui sert de toiture; et je réfléchissais que l'antique hospitalité castillane exaltée par ceux-ci, discutée par ceux-là, n'est certainement pas un vain mot.
Mon attente ne fut pas trompée. Les excellents hacendados de Sausal me témoignèrent une sollicitude d autant plus précieuse qu elle ne se traduisait pas seulement par de belles promesses. Le surlendemain, dès le petit jour, deux lobustes bétes de charge, sous la garde d un péon planté sur la haute selle ;i [)iqnet, attendaient devant le péristyle. A laulre extrémité du canal, deux palefreniers achevaient d ajuster mes eflels de
Iiarnaclicmciil, mes sacoclios cl mes armes sur le dos d une mule de •n-ande (adle, à la lete ("me, au poil hiillaul, ["oujjueuse comuu' un elieval antlalou. Ces auiuumx m élaieul, uon pas loués, mais yracieuseuieul oHeiis, eux et leur eoudueteur, avec la prévenance aimable d'un eliàlelaiu ([ui me( son équipaj'C à la disposition du visiteur. Il est hon de reuuir(juer (jue la distance de Sausal à Gajamarca est dime (juaranlalue de lieues ', soil, dans les deux sens, une promenade (reuviron quatre cents kilomètres, en pavs plus accidenté que les Alpes de Savoie.
]^Ies hôtes ont poussé 1 amabilité jusqu à vouloir m accompagner pendant une éta[)e. Ils ne me quitteront (ju à lliacienda de .lajjuey, la dernière habitation de la vallée, .le ne sais ce que me {jarde lavenir, les mécomptes, les an{joisses, les périls qui peuvent m'attendre de lautre côté de ces monts, dont les premiers escarpements se dressent là-bas dans le ciel roujji par lanbe. Au moment de pénétrer dans le labyrinthe des sierras, ou jette involontairement un re^fjard en arrière, non sans se demander s'il vous sera donné de traverser limmense continent, de respirer encore la brise salée sur les prèves de lautre océan, ii plus de deux mille lieues de là. L heure est propice aux pensées (jraves, et je n'oserais prétendre que je me dérobai à ce sentiment d inquiétude. ^Mon départ, i'orce m était bien de le reconuaitre, s effectuait dans des conditions plutôt précaires. Je ne devais attendre le succès que de rexpérience acquise, de la pratique sommaire de la lan{;ue quechua étudiée pejidant un séjour prolonjjé sur la côte, et surtout de beaucoup de patience. Cependant, jamais expédition hasardeuse ne débuta de façon plus riante. Rien d'enchanteur comme cette vallée de
' Il s'.n[;it ici de la lieue (rE.spa;;ne, qui ( .st de 20,000 |)ieil.s de Riugos ^6,666 vaiaà 2/3, ou 5,555 mètres).
Au Pérou comme à l'Equateur, le terme est des plus élastiques. C'est moins une mesure de lon{;ueur qu'une mesure de temps. En général, la lieue représente la distance parcourue en une heure, au pas. En plaine et sur un sol dur où la mule et le cheval dits de pas aUei{;n(;nt, à leuipleine allure (paso lleito), la vitesse du trot ordinaire, cette distance sera de 10,000 mètres. En montagne, elle se réduira, la plupart du temps, à 3,000 et même à 2,000 mètres.
LA COr.DIM.Er.E. 1C3
Cliicaina, florissante oasis qui léinoi{;iic de ce que peut le labeur intelli{>eiit et tenace, insjMré j)ar Texeniple des anciens inailres du sol. (Jninze Iiacienilas (le premier ordre v sont éclielonnées sur une dislance d une dizaine de lieues. La pelile livière (jui donne son nom ;i la conirée, captée jusqu à la dernière {joutle, suivant le pi-océdé d irri;;alion dont le culfivaleur inca a laissé le plus iujjéuieux modèle, suffit i\ fécoiuler les cliamps de riz, de cannes, de colon. La vi,']iie escalade les pentes : pas un pouce de lerre (pie n ait rcuuié le soc ou la houe. On trouverait difticilemeni, sur toute la côte, un {jroupe d exploitations aussi prospères, dirijjées avec autant de méthode et disposant d'un matériel aussi perfectionné. La tentative vaut qu on la si^jnale. VMc est de bon aujjure pour le relèvement d un pavs réputé jadis le plus riche du «lobe, et sur lequel de récents désastres ont jeté un discrédit peut-être exagéré.
Au delà de Sausal, 1 horizon se rétrécit. Les montagnes dénudées de la base à la cime, d un rouge l)rique, comme chaudes encore de la poussée volcanicpie qui les a fait svu'gir, contrastent puissanunent avec le fond de la \ allée ou les cannes ondulent en vagues pressées d un vert éclatant que brisent çà et là des ilôts boisés, des bouquets de saules, de sycomores et d autres arbres d'Europe mêlés aux essences du tropique.
Vers onze heures, nous faisions halle : non que nous fussions au teinie de notre course; mais, en pays ami, à (pioi l)on se hâter? A notre dioite, au sommet d un monhcule, Ihacienda de Pampas apparaissait, coiffée de roses et de vigne folle. Pied à terre, el déjeunons. Le niaitre est aux chamjis. Le seul occupant de la grande pièce dallée, à la fois vestibule et salle de réception, est un petit prêtre fluet, égrillard et jovial. C'est le desservant de la vallée revenant d'une tournée dans sa paroisse. Il attend la fraîcheur du soir pour regagner xVscopc. Suivant la coutume du clergé péruvien, au moins dans les campagnes, il ne porte point Ihabil ecclésiastique. Potté, éperomu', l'air avenant, les yeux vifs, la le\ re ond)ra;;èe d une hue moustache, ses dehors sont ceux d'un harcU cavalier el d un bon compa-
164 DES ANDES AU PAllA.
.•jiiou. L liareiulailo. Don Pedro l.aja, anixail hioiilol après, et, les coniplimenls d iisajfc éclian.jfés, on se mettait à laMe.
Je n onMierai jamais la laçondonl eel lionnne, d nne extrême disluuiion de manières et de parole, nons Ht les honneurs de son lojjis. Elle me sur[)renait d autant plus que je le savais sous le coup d luie catastrophe toute récente. Quehpies semaines auparavant, l'explosion d une des chau(here.> de la sucrerie lui avait tué ses trois cillants. Sa femme, en voulant les sauver, fut fjricvcnicnt brûlée. Lui-même portait encore le bras en écliar[)e. Cependant, il trou^ait moyen de jeter un masque sur sa douleur, d être affable et enq)ressê, d'avoir pour chacun un mot aimable. C4hez ce [)eupie (le haute lijjnce, de pareds traits ne sont pas rares, qualités de race fpii attestent sa noble ori.;;ine. Ailleurs, la douleur se cache, affecte un égoïsme farouche; les convenances interdisent de troubler, sauf pour ime brève visite de condoléance, une famille en deuil. Ici, point de porte close. A toute heure du jour, aujomd'hui comme hiei' , la maison souriante et fleurie reste ouverte au voyajjeur, à 1 hôte inconnu (pie la Providence amène. Ce n est point un importun ; qu'il entre sans crainte. Comme le ravon tle soleil après l'ora^jc, il est le l)ien\enu sous le toit ou la mort a passé.
Cependant, la nature re[)rend ses droits. Tandis que, le repas aclie\'é, nous paicourons le jardin; après m'aNoir chaîné d oranges et de cédrats en disant : Prenez, prenez donc, vous n'en aurez plus dans la Sieria, et il y fera chaud, il y fera soif ■' , notre hôte, brusquement, comme pour se soulajjer de la contrainte lonjjtemps {jardée, se met à parler de l'accident. D'une voix sourde, en phrases hachées, il conte comment est arrivé le malheur : « Une fatalité!... Jamais les enfants ne pénétraient près des machines. Nous ne les cpiittions pas... Ou les a perdus de vue quelques minutes une seule fois... ce jour-là,... et alors... ! Il était six heures. La cloche allait sonner la Un du tia\ail quand, tout à coup, j entends lexplosion. . . Ou sont les enfants?... ^ous courons... la \apeur nous en\elop})e. Ma femme ne
LA CORDILLERE. 165
\oiil;»il |)liis soilir. Il a lallii 1 nnaclier, a\ ce les pcliL<... deux I nés sur le t'OU|)... I aulre inuliK' : il est luoil le soir... Tous les Irois!... r/aiiié n'a\ail pas on/.o ans... Je liai j)lus cœur à ricu!... ■ Ce disaul, un Ioii.|| sanjilol le secoue de la lele aux pieds, peiidaiil que ses amis essaveut de le réconlorler, I eulouienl el le preniienl à grands bras, à la mode espagnole, en murnunant : - Allons, Don Pedro!... allons!... »
Nous piimes congé, emmenant a\ec nous le jiadrc. C-oinme le hrave homme complail faire route pour Ascope, mes compagnons avaient judicieusement insisté pour qu il tournât le dos à son presbvtère et re\ int sur ses pas \ers les montagnes. Puen ne pressait : il poursuivrait son voyage le lendemain. Le petit curé se laisse enlever après une comte résistance, pour la forme, mais tout le long du chemin s'amuse à simuler les ruses d un prisonnier prêt à fuir et, prenant plaisir à ce jeu, déploie tous ses talents équestres. Il fait pivoter sa monture, franchit les fossés, les haies, s'échappe à travers champs, ce qui donne lieu à des charges en fourrageurs et à luie chasse en règle à la poursuite du fu{;itif. Apres quoi, la victime cernée leprend docilement sa place dans le rang, en riant de plus helle.
Un peu avant le coucher du soleil, nous anivions à I hacienda de Jaguey. Là, mon escorte, après s'être longuement rafraîchie, me quittait pour rentrer dans ses lovers où, selon toute apparence, elle ne devait pas cire de retour a\anl une heure très avancée de la nuit.
L exploitation es! la dernière et la plus éle\ée du territoire de (".hicaina. La canne v cède la jilace à la \i;;ne, f|ui fournil un joli \\n couleur d ojiale. Le propriétaire, dont les façons n'eussent pas été plus cordiales, .se tiit-il agi de receM)ir un compatriote, est un Allemand,
M. L<Miis Alhrerlil. Sou iiutiali\c a ])uissainiii(.Mit c()nlrii)ué au développeuieul iudusdiel el n{;ricole de la vallée. Acquéreur de plusieurs domaines jusque-là j)eu ou uial eutieteuus, presque iuquoduelils, il a suecessi\euieul reuou\ elé 1 outillage, les procédés de culture, et sa colonie compte aujourd luii parmi les établissements européens les ]dus importants du littoral.
L'habitation, de création récente, à peine achevée, s'élève sur une sorte de terrasse naturelle, à la base d Un rocher abrupt, au point de rencontre de deux ^■allées. Lune, à lest, donne naissance au ruisseau de Chicama; lautre, send)lable au lit d un ancien fleuve desséché, s'ouvre au nord-est. C est par cette dernière que je m acheminais, le lendemain, avec mon péon et mes mules, livré à moi-même désormais, et picl jiour toutes les rencontres, revoher au côté, fusil en travers de la selle, comme il sied dans un pays encore frémissant de la jfuerre civile, où les bandes armées sont toujours disposées à se consoler des loisirs de la paix par le brijjanda^je. Piécautions superflues, semblait-il. Hommes et jjibier faisaient é^jalement défaut. Pas un être vivant, sauf les inoffensives tourterelles qui partaient entre les buissons de lenlisques et de lauriers-roses. Le soleil frappait d'aplomb, éclairant les replis les plus étroits des fondrières. Les cailloux roulés, le sable, les pentes ra\ âgées des monts, tout fland)ait. C'était le désert, sans une ombre protectiice, sans un suintement de source.
Ce vallon mort n a ([u une issue, du côté du sud. A son extrémité supérieure, sur les premiers gradins d un énorme cirque de montagnes, près d'un infime ruisseau qui sourd parmi les roches éboidées et ^a se perdre, non loin de là, dans le sable rouge, sont accrochées les cabanes de Cascas, le premier des trois villages échelomiés sur le sentier deCajamarca. On v pénètre avant même de l'avoir aperçu, tant ses constructions en terre grise, couvertes en paille, se confondent avec le sol.
La peusée doiniiianle du x'oyageur, en enliani dans un hameau de la Sierra, doit être de décou\"rir l'église qui, d'un même coup, lui ré\élera
LA COnDIM.KP.E.
I cmpInciMiioiil (lu |)re>l)\ (ci'o. ('.est là qii il est assuré de rencoulrer Ihospitalilé la plus lai^je, lunicjue aulorilé dont linlcrvcnlion puisse cire efficace et, poin- ses moulures, le st'ul enclos respecté des maraudeurs. Le Dieu de Gascas n'est (juère mieux lo(;é que ses humbles adorateurs. Sa