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DE L ANESTHESIE DANS LES MALADIES DE LA PEAU

Les troubles sensitifs qu'on rencontre dans les affections cutanées ne doivent tenir qu'une place bien restreinte dans l'étude générale des anesthésies : cependant, j'ose le dire, il y a là matière à plus d'une considération intéressante. Je me bornerai néanmoins à effleurer le sujet, ne voulant pas étendre outre mesure les bornes de ce travail. J'ai d'ailleurs'étudié assez longuement cette question dans un travail que j'ai déjà eu l'occasion de citer, et auquel on me permettra de renvoyer le lecteur.

Les modifications de la sensibilité que l'on observe chez les malades atteints d'éruptions cutanées ont toutes quelques caractères communs. Elles sont en o-énéral superficielles, peu intenses, et passagères. Toutefois, elles conservent malgré tout une certaine fixité, car, pour chaque espèce de maladie cutanée,

(l)Bayer (de Berlin). Union méd. , 1869, n" 7n.

il existe certaines particularités que je crois assez constantes.

Un autre fait général, qui est très-frappant lorsque l'on étudie à ce point de vue les affections de la peau, c'est de voir que la profondeur de la lésion cutanée n'est nullement en rapport avec l'intensité des troubles sensitifs. Je citerai par exemple le pityriasis rubra aigu. Quoi de plus superficiel comme lésion cutanée? Quelques macules, un peu de congestion locale, s' accompagnant d'une desquamation insignifiante, voilà tout ce qu'on observe. Or, il est fréquent de voir au centre de ces macules, lorsqu'elles sont déjà arrivées à une certaine période de leur évolution centrifuge, la sensibilité très-émoussée, et une anelgésie non douteuse. J'avais déjà remarque ce fait à l'hôpital Saint-Louis : je l'ai revu encore l'année dernière dans deux cas des plus nets. Ce résultat est d'autant plus à remarquer, qu'au centre des anneaux de pityriasis la peau a repris tous ses caractères physiologiques, et qu'elle ne subit pour ainsi dire plus de desquamation.

Par contre, il est des affections dans lesquelles la peau tout entière parait infiltrée par un néoplasme morbide, un véritable tissu de granulations: ce sont les syphilides et les scrofulides à tendance ulcéreuse, et surtout le lupus (1). Il semblerait, de prime abord, que l'on dût rencontrer dans ce cas des modifications profondes de la sensibilité cutanée : il n'en est rien. Les diverses impressions de tact de douleur, de température, sont perçues comme à l'état normal. Voici

(1) Voy. le travail de G. Hemolle. Le lupus étudié au point de vue anatomo-pathologique (Arch. gcn. mal.. 1K";;, p. 326).

donc une première opposition bien caractéristique et qui montre que la lésion locale n'est pas tout dans l'affection cutanée.

Lorsque la peau s'enflamme, elle devient moins apte à conduire les impressions thermiques, mais les sensations de contact et surtout de douleur s'exagèrent considérablement. Or, dans l'eczéma, où le microscope jusqu'ici a montrédes lésions irritatives superficielles, la sensibilité se comporte tout différemment. Le sens du tact est émoussé, la thermo-anesthésie presque complète ; les perceptions douloureuses restent normales. Voici une seconde contradiction entre les données de la clinique et celle de l'anatomie pathologique.

Enfin, presque constamment, dans les maladies de la peau, il existe des dissociations très-accusées des divers modes de sensibilité. L'altération du sens de la température, qui, considérée en général, est assez rare dans les conditions ordinaires où l'on rencontre l'anesthésie, devient ici la plus commune de toutes : on la trouve dans l'eczéma, le psoriasis, le lichen, et aussi dans presque toutes les éruptions artificielles.

Immédiatement après 'a thermo-anesthésie, par ordre de fréquence, se montre l'anesthésie du sens tactile, qui ne va presque jamais jusqu'à l'abolition de l'impression sensitive, mais qui cependant est parfois très-prononcée. L'affection où ce symptôme se voit de préférence est l'eczéma symétrique, que l'on considère en général comme diathésiqùe.

Quant à la douleur, elle est ordinairement perçue par les malades, et sous ce rapport, elle s'écarte notablement du mode de sensibilité précédent. Cependant Rendu. 12

il est deux affections (sans compter la lèpre qui n'est pas une maladie de peau ordinaire ) dans lesquelles on observe de l'analgésie vraie : la première est le pityriasis rubra aigu, dont j'ai dit un mot, la seconde est le psoriasis.

Toutes les variétés de psoriasis ne donnent pas lieu à des troubles sensitifs, et il faut établir des distinctions à cet égard. Lorsque les groupes squameux sont dispersés irrégulièrement sous forme de gouttes (psoriasis guttata ), je n'ai jamais constaté la moindre altération de la sensibilité. Dans le cas où les plaques se présentent par îlots symétriques siégeant de préférence au pourtour des articulations, elles se comportent comme les eczémas qui occupent les mêmes sièges, et l'on constate une obtusion du sens thermique et tactile, avec conservation des impressions douloureuses. Mais il est une certaine forme de psoriasis dont les éléments, au lieu de rester unis, dessinent sur la peau de grands anneaux à développement centrifuge, un peu comme dans la lèpre ; or, il est remarquable que, dans cette variété, presque constamment on rencontre une insensibilité prononcée du centre des anneaux, c'est-à-dire précisément au point où la surface cutanée semble normale.

Si l'on cherche à apprécier le sens des modifications sensitives dans les affections de la peau, une première interprétation se présente à l'esprit : c'est qu'il s'agit de lésions des nerfs, soit au niveau de leur extrémité périphérique, soit dans le voisinage. La chose est probable, mais jusqu'ici personne n'a démontré ces modifications de la fibre nerveuse. D'autre part, ainsi que je le faisais remarquer, il est assez

singulier que les affections où l'on constate les désordres anatomiques les plus profonds de la peau, soient précisément celles dans lesquelles la sensibilité est intacte, ou peu s'en faut. Enfin, la distribution si souvent symétrique des éruptions cutanées, disposition que l'on retrouve dans l'eczéma, dans le psoriasis, dans certaines formes de pemphigus à petites bulles, quelquefois même dans le purpura, est bien difficile à expliquer avec la seule hypothèse d'une affection locale périphérique. Aussi l'on arrive involontairement à se demander si l'éruption ne serait pas peut-être la manifestation extérieure d'un état pathologique dont le point de départ résiderait dans les centres nerveux. C'est là une hypothèse que je n'ose émettre qu'avec une extrême réserve, dans l'impossibilité où je suis de l'appuyer sur aucune preuve; mais elle me paraît séduisante, et par quelques côtés plausible.

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