ANESTHÉSIES DE CAUSE PERIPHERIQUE, LIEES A DES LÉSIONS DES NERFS
Au fur et à mesure que nous avançons dans cette étude, les problèmes se simplifient, et le mécanisme suivant lequel se produit l'anesthésie ne soulève plus de controverses aussi épineuses. La classe des anesthésies par lésions des nerfs, est celle où les phénomènes se montrent avec le plus de netteté : aussi serai-je bref sur ce chapitre.
Le type le plus simple de cette variété d'insensibilité cutanée nous est fourni par la section des nerfs, qui toujours entraîne à sa suite une paralysie du mouvement et du sentiment, circonscrite à la région où ils se distribuent (1). Ces faits se passent de commentaires, et d'ailleurs ils rentrent dans la catégorie des affections chirugicales dont je ne veux pas m'occuper. Il m'est cependant impossible de passer sous silence certaines anesthésies provoquées qui donnent l'explication de phénomènes analogues survenus spontanément.
On doit rapprocher de ces cas ceux dans lesquels, à la suite d'une contusion ou d'une compression pro-
(1) Il faut faire une exception pourtant pour ce qui concerne certains nerfs périphériques. MM. Arloing et Tripier ont, en effet, prouvé expérimentalement l'existence d'anastomoses entre les extrémités terminales des nerfs radial et cubital chez le chien [Arch. phys. 1869, p. 33). Voy. aussi le méinoke de M. Letiévanf sur la section des nerfs.
— 1(10 longée, les fonctions des nerfs sont abolies, et les fibres nerveuses plus ou moins désorganisées. L'anesthésie, dans ces circonstances, ne se produit pas toujours immédiatement : mais, au bout de quelques jours, pendant lesquels les phénomènes douloureux prédominent, on la voit apparaître et envahir exactement toute la circonscription des nerfs lésés. La contusion de l'extrémité inférieure de la colonne vertébrale offre sous ce rapport quelques particularités intéressantes. A la suite d'un coup de pied de cheval ayant porté sur l'extrémité inférieure delà colonne lombaire, M. Charcot m'a dit avoir observé, avec M. Lefort, une anesthésie complète, limitée symétriquement à la partie postérieure des fesses, des cuisses et de la jambe, c'està-dire exactement dans la zone des deux nerfs sciatiques, tandis que, par contre, les régions antérieures des membres abdominaux avaient gardé leur sensibilité normale. Cette localisation toute particulière permit de diagnostiquer d'une manière précise le siège de la lésion nerveuse et de la limiter exactement à l'extrémité inférieure de la queue de cheval.
C'est dans cette classe d'affections qu'il faut ranger la plupart des paralysies du nerf radial dites rhumatismales. C'est là en effet une lésion qui est à la fois du domaine de la chirurgie et de la médecine, et qui sert de transition aux véritables névrites et névralgies spontanées, dont j'aurai à m'occuper bientôt. M. Panas (1) a cherché à montrer dans un intéressant mémoire que, dans presque toutes les paralysies ra-
(1) Panas. De la paralysie réputée rhumatismale du nerf radial. Arch. gên. med., 1873, p. 6S7.
toi — diales, le traumatisme jouait en réalité un rôle considérable, et il a donné la raison anatomique de la prédominance de ces parésies à la région de l'avant bras. Mais de nombreux faits, réunis dans les thèses de MM. Lequesne (1) et Bourgeot (2), et surtout dans le travail fort complet de M. Chapoy (3) sur le même sujet, ne permettent pas de douter de la réalité de ces paralysies en dehors de toute intervention traumatique. Or, quelle que soit la cause de l'affection, elle se comporte, au point vue de la sensibilité, d'une façon toujours comparable. Et sous ce rapport il est remarquable de voir que l'anesthésie est beaucoup moins considérable qu'on ne pourrait le croire. M. Chapoy dit expressément que le sens tactile est absolument conservé dans la plupart des cas, tout en reconnaissant d'ailleurs que c'est là une anomalie au point de vue physiologique. J'ai déjà rapporté les expériences d'Arloing et Tripier sur la sensibilité récurrente, qui expliquent, dans une certaine mesure, l'intégrité de la sensibilité sur le dos de la main et aux doigts, par exemple, mais qui évidemment ne sauraient rendre un compte satisfaisant du même phénomène au niveau de l'avant-bras et au voisinage du coude. 11 y a donc là des conditions que nous apprécions mal, et qui appellent de nouvelles recherches. Toutefois, ce serait une erreur de nier catégoriquement l'anesthésie dans la paralysie radiale. Je l'ai constatée plusieurs fois, à un faible degré il est vrai, mais pourtant d'une manière
(l) Lequesne. Thèse de Paris, 1868.
(°2) Bourgeot. Des paralysies complètes rhumatismales de Pavantbras. Thèse 1872.
(3) Chapoy. De la paralysie du nerf radial. Thèse 1X74.
- [02 non douteuse. En dépouillant toutes les observations de MM. Lequesne et Bourgeot et même quelques-unes de M. Chapoy, on peut s'assurer d'ailleurs que bien réellement la sensibilité est émoussée, non pas seulement au début de l'accident, par une sorte de stupeur nerveuse locale (Broca), mais bien d'une façon persistante. On peut dire néanmoins que c'est là en général un phénomène peu accentué et qui n'a pas une grande valeur.
L'étude de la paralysie radiale me conduit tout naturellement à parler de la névrite ; mais ici, je l'avoue, j'éprouve un grand embarras. Que la névrite existe, en tant que lésion anatomique , c'est là un fait non douteux : mais qu'il soit possible de distinguer cette affection du vivant du malade pardes signes certains, c'est ce que, pour le moment, je crois fort difficile. Jusqu'ici les seules données que nous possédions sur cette question sont les suivantes, bien mises en relief dans un récent mémoire, par mon collègue M. Landouzy (1). Toutes les fois que les nerfs sont malades , et que leurs relations avec les muscles sont rompues ou simplement diminuées, les fibres musculaires s' atrophient. Mais, s'il est incontestable que les névrites consécutives, par exemple, aux scléroses descendantes amènent l'atrophie des muscles, est-on fondé à conclure du fait de cette atrophie musculaire, à l'existence nécessaire d'une névrite préalable ? Voilà le point qui ne me paraît pas démontré. En ce qui concerne la sensibilité, le doute est encore plus permis ,
(1) Landouzy. De la sciatique el de l'atrophie musculaire qui peut la compliquer [Areh. gén. mcd., 1873, p. H03).
car il ne répugne pasàl'esprit d'admettre qu'un nerf, sous l'influence d'une modification de ses éléments pour ainsi dire inappréciable , puisse perdre momentanément la propriété de conduire les impressions sensitives et motrices.
Je crois donc, jusqu'à nouvel ordre, qu'il faut être très-réservé sur cette question de la névrite, et que s'il y a lieu de croire à la probabilité de cette cause morbide, lorsque l'on est en face de certaines atrophies musculaires, il faut interpréter avec plus de doute encore, les faits d'anesthésies qui semblent se rattacher à cette origine.
En effet, au point de vue symptomatique, névrite et névralgie sont jusqu'à présent synonymes En admettant même comme prouvé que l'existence de l'atrophie musculaire établisse une ligne de démarcation bien tranchée entre ces deux états pathologiques, le diagnostic resterait encore pendant longtemps en suspens, car, pour être facilement appréciée, l'atrophie d'un muscle doit être considérable, et il faut pour cela non des jours, mais des semaines. On ne peut donc, dans l'état actuel de nos connaissances, distraire les névrites des névralgies , aussi suis-je forcé de les réunir dans une description commune.
C'estàBeau, sijeneme trompe, que Ton doit les premières remarques nu sujet de l'insensibilité de la peau qui se rencontre dans le cours de certaines névralgies. Cet observateur ingénieux avait déjàconstaté, sur quelques malades atteints de névralgie intercostale, qu'il existait des points des téguments insensibles, et cela, précisément là ou la douleur paraissait Rendu. *
- LO-4 — la plus vive. En 1854, M. Notta (1), de Lisieux, reprit les idées de Beau, et à ce propos cita un fait de Valleix dans lequel une anesthésie assez prononcée avait été constatée dans le cours d'une névralgie cervicobrachiale. Le premier, il eut le mérite de généraliser le fait à toutes les névralgies. Mais c'est surtout à propos de la sciatique que cet ordre de recherches a été poursuivi. Anstie (2) mentionne expressément la fréquence de l'insensibilité cutanée chez les malades atteints de sciatique. « Dans cet affection, dit-il, I'anestbésie est une complication fréquente, beaucoup plus fréquente qu'on ne pourrait le croire d'après les observations de Valleix etdeNotta.il y a lieu pourtant d'établir des distinctions. Au début des formes légères de la sciatique, on observe presque toujours un engourdissement partiel de la peau, précédant les attaques névralgiques , ou se montrant dans leur intervalle. Cet engourdissement se transforme en une hyperesthésie entourant les points douloureux, pendant que les autres portions de la jambe restent anesthésiques. Dansles formes graves de la sciatique l'hyperesthésie cutanéeest plus diffuse. > «Mais, ajoute-t-il, que la sciatique soit grave oulégère, la sensibilité tactile est toujours considérablement diminuée. J'ai fait un grand nombre d'examens de jambes douloureuses dans la sciatique, et j'ai toujours trouvé, avec le compas, que la sensibilité tactile était très-diminuée. » De son côté, mon ancien collègue et ami M. Hubert
(1) Noila. — Mémoire sur les lésions fonctionnelles qui sont sous la dépendance «les névralgies (Arcli. gén. méd., 18Si, v. série. T. IV, page I).
;2) Anstie, .in Reynolds. A ->>l. ofmedicine.
— 10S - Valleroux(l), poursuivantes mêmes recherches, a mis en relief des dissociations de la sensibilité singulières. Non-seulement, d'aprèslui, l'anesthésie est très-commune, mais elle se rencontre le plus souvent au niveau des points douloureux , là où la moindre pression est insupportable. Elle offre d'ailleurs des degrés variables , suivant que le contact , la température et la douleur sont diversement perçus : mais jamais on ne rencontre l'analgésie , non plus que la thermo-anesthésie, à l'état isolé. C'est de préférence un peu audessus du creux poplité, au tiers inférieur de la jambe et sur le bord externe du pied, que prédominent ces altérations sensitives. Du reste, ce sont là des phénomènes essentiellement fugaces et variables : il suffit d'exciter les parties de la peau sensible, voisines des points anesthésiés, pour voir reparaître le sentiment sur les points où il avait momentanément disparu. C'est là, pour le dire en passant, un argument contraire à l'idée d'une névrite, dans laquelle les éléments nerveux devraient être, ce semble, plus profondément altérés.
Il est impossible de séparer de l'histoire des névralgies celle du zona, ces deux affections étant liées d'une manière intime. Cette manière de voir , déjà énoncée expressément par M. Notta dans le mémoire précité , a été confirmée et mise en lumière par les travaux ultérieurs de MM.Parrot , Bœrensprung, Charcot, Broadbent , Oppolzer; aujourd'hui , tout le monde admet l'intime connexion de ces deux états pathologiques.
(I) Hubert Valleroux. Des altérations de la sensibilité cutanée dans la sciatique, Thèse Paris, 1870.
— 10(5 — Ici, d'ailleurs, le mêmedoute se présente : si dans quelques cas de zona l'autopsie a montré bien évidemment des lésions de névrite (faits de Charcot, d'Oscar- Wyss, de Bœrensprung), dans d'autres circonstances, l'investigation anatomique la plus minutieuse n'a révélé aucune altération nerveuse ; ce seront, si l'on veut, des cas de zona correspondant à de la névralgie simple. Dans l'état actuel de la science , cette distinction doit être maintenue, sans préjuger de la possibilité de trouver ultérieurement des lésions constantes dans tous les zonas (I ).
Ce qui me paraît, par contre, hors de doute, c'est l'existence de troubles sensitifs dans le zona, absolument comparables à ceux que présentent les névralgies. J'ai eu l'occasion, pendant l'année d'internat que j'ai passée à l'hôpital Saint-Louis, défaire à cet égard des recherches qui ont établi dans mon esprit la conviction la plus absolue. Je vais résumer en quelques lignes les principaux résultats que j'ai pu constater, renvoyant pour le détail aux observations qui sont publiées dans un mémoire spécial (2). Dans bon nombre de cas, en effet, j'ai rencontré, comme un fait à peu près constant, ce que l'on considérait comme une anomalie exceptionnelle, à savoir, la dissémination, au milieu de régions hyperesthésiques, de points totalement, ou presque totalement insensibles. Ces localisations singulières n'ont pas de siège
(lj Consultez également le mémoire de M. Verneuil sur le zona consécutif aux lésions traumatiques. (Gaz.méd. 1873.)
("2) II. Rendu. Recherches sur les altérations de la sensibilité dans les affections de la peau. Journal de dermatologie et de si/ph. T. VI, n° I. p. HT,)
— 1(17 — précis: on les rencontre aussi bien en dehors de la zone de l'éruption qu'au milieu des groupes herpétiques ; en un mot, il est impossible de les rattacher à la circonscription de branches nerveuses bien définies. Toutefois, ce qui me fait croire qu'il se produit dans l'intimité des filets du nerf des modifications profondes, c'est qu'il reste souvent, au niveau des cicatrices du zona, une anesthésie et une analgésie à jamais permanente. J'ai cité à cet égard l'observation curieuse d'un infirmier de l'hôpital Saint-Louis, qui eut un zona du plexus cervical en 1873 ; je l'ai revu à la fin de l'année 1874, et chez lui l'insensibilité était aussi prononcée que le premier jour. M. Damaschino a observé un fait absolument identique. C'est là d'ailleurs ce qu'on observe fréquemment dans les zonas symptomatiques, et M. Charcot (1) a signalé ces plaques d'anasthésie circonscrite qui se développent, avec ou sans éruption cutanée, dans les périodes avancées de la paraplégie douloureuse des cancéreux. C'est probablement aussi à la névrite qu'il faut rapporter, la plupart du temps, cette maladie que l'on a décrite dans ces dernières années sous le nom de paralysie ou A' anesthésie de la 5 e paire (2). Evidemment, les faits d'anesthésie limitée à une moitié de la face, sont loin d'être tous comparables: quelques-uns ont trait à des affections des centres nerveux ; mais la plupart semblent d'origine périphérique. Il ressort de la statistique d'Ortel Ebrard (3) que sur 35 cas
(1) Charcot. Maladies du syst. nerveux, p. 100.
(1) Anesthssie des quintus. (Roraberg — Lehrb. der Nervenkr.
(21 Orlel Ebrard. Paralysie du trijumeau. Thèse Paris, 1807.
d'anesthésie du trijumeau, 9 fois des tumeurs de la base du crâne étaient en cause ; à ces neuf cas on peut en ajouter deux autres, dans lesquels il s'agissait de kystes et d'abcès intéressant le nerf ou le ganglion de Gasser. Dans ces conditions, presque toujours l'anesthésie prédomine dans la sphère de la branche ophthalmique, et elle s'accompagne d'ordinaire de douleurs irradiées excessivement pénibles ainsi que de troubles dans la nutrition de la cornée et du globe oculaire: c'est en un mot le type de l'anesthésie douloureuse.
Mais il est des circonstances où l'anesthésie du trijumeau semble survenir spontanément sous l'influence du froid par exemple, avec ou sans névralgie concomitante. Cette étiologie est mentionnée sept fois dans la statistique précitée. Dans ces cas, il est difficile de dire à quelle modification du nerf correspond l'anesthésie, car il est habituel de voir les malades guérir. Sous ce rapport, la paralysie du trijumeau peut être absolument assimilée à la névralgie de ce nerf, dont elle est parfois la conséquence.
Les limites forcément restreintes de ce travail ne me permettent pas de m'appesantir davantage sur cette anesthésie locale.
Je ne puis quitter ces affections des nerfs sans dire un mot de la lèpre, dont une des formes les plus gra. ves se caractérise précisément par des plaques d'anesthes e précoces. On sait comment débute l'affection. Sur la surface tégumentaire apparaissent des taches d'étendue et de couleur variables, tantôt d'un rouge sombre, plus souvent d'une teinte fauve ou cuivrée.
Au point où elles paraissent, la peau est frappée d'insensibilité. Mais il faut bien se garder de croire que l'anesthésie n'existe qu'au niveau de l'éruption lépreuse; M. Bazin (1) est précis à cet égard: « on l'observe parfois seule et sans autre altération de la peau, dit-il, ou bien, si elle coïncide avec les macules, elle est le plus souvent sans proportion avec elles, trèsprononcée alors que celles-ci le sont à peine, ou faisant presque défaut sur des taches d'une coloration intense. » Bientôt, à cette période initiale succèdent des lésions variables ; tantôt la peau est soulevée par des excroissances difformes qui constituent la variété de lèpre dite tuberculeuse ; plus souvent, dans les formes anesthésiques, les téguments s'atrophient, les muscles se détruisent, et l'on voit se produire une série de lésions profondes qui rappellent à s'y méprendre le tableau de certaines affections chroniques de la moelle.
Je n'ai pas à faire ici l'histoire de la lèpre, et dois me borner à étudier ces anesthésies singulières qui sont comme la marque distinctive des périodes initiales de l'affection. — Au point de vue clinique, leur distribution échappe à toute règle précise. En général, l'insensibilité se constate sur des plaques plus ou moins étendues, fort irrégulières, qui ne paraissent point correspondre à des circonscriptions nerveuses définies. On peut voir, dans les planches annexées au mémoire de Virchow(2), l'irrégularité extrême de ces îlots d'anesthésie. Chez un malade affecté de lèpre
(1) Bazin. Affections artificielles, p. 2(32.1862.
(2) Vircliow. Die Krankhafte geschwulste. Nerven Lepra. T. II, p. 215.
anesthésique dont j'ai rapporté l'observation (1), l'insensibilité s'étendait aussi bien sur les point dépourvus d'éruption que sur les anneaux qui se dessinaient en divers endroits de la surface cutanée: l'analgésie était beaucoup plus prononcée que la perte du sens tactile.
Les travaux récents sur les lésions anatomiques de la lèpre, sans faire disparaître toutes les obscurités, permettent d'expliquer une partie des symptômes de cette maladie étrange, et notamment l'anesthésie. Il ressort, en effet, des premières recherches de Danielssen et Boëck (2), que fréquemment le tissu lépreux peut englober les nerfs, et même atteindre les centres nerveux : depuis, Virchow et Bergmann ont montré que le plus souvent la cause de l'anesthésie consiste dans une véritable périnévrite lépreuse. Il se produit une néoformation cellulaire entre les tubes nerveux qui, étouffés par cette prolifération adventice, subissent une atrophie plus ou moins complète. Ce travail pathologique peut même être parfois constaté sur le vivant, et l'on a signalé dans certaines observations l'existence de petites tumeurs nodulaires facilement appréciables sur les nerfs superficiels, de véritables névrômes lépreux. En France, ces faits ont été vérifiés à plusieurs reprises par MM. Carville et Ranvier, et ils sont consignés dans la thèse fort intéressante de M. Lamblin (3), sur ce sujet. »
Toutefois on peut se demander si , toutes les fois
(1) Mém. cité, p. 32.
(2) Danielssen et Boëck. Traité de la spedalsked, ou lèpre de Norwége.
(3) Lamblin. Thèse de Paris, 1870.
que l'on trouve des plaques d'anesthésiedans la lèpre, il existe bien véritablement une infiltration de tissu morbide dans les nerfs afférents à la région , et si parfois les troubles sensitifs constatés dans cette maladie ne seraient pas dus à une cause centrale. Ily aurait certainement à cet égard de nouvelles recherches à faire, car on trouve signalées des observations où l'insensibilité était presque générale, dès les premières périodes de la maladie : et d'autre part, j'ai pu vérifier par moi-même que, sur les excroissancesdela lèpre tuberculeuse (où bien certainement il existe une infiltration detissu morbide qui devrait, ce semble, altérer la nutrition des nerfs cutanés), la sensibilité persiste souvent comme à l'état normal. Il y a donc là quelques anomalies peu explicables. Pour le moment, il faut s'en tenir à ce qui a été vérifié, et admettre, avec la plupart des auteurs modernes , que la lésion des nerfs est la cause immédiate de l'anesthésie. D'ailleurs, les troubles trophiques que l'on remarque chez les lépreux ont avec ceux de la névrite une analogie singulière. M. Poncet (1) a montré la fréquence du mal perforant chez ces malades, symptôme déjà expressément indiqué dans l'ouvrage de Danielssen. Or, MM. Duplay et Morat (2) ont précisément fait voir que, dans le mal perforant chirurgical, il existe une névrite souvent étendue, caractérisée d'ailleurs, indépendamment de l'ulcère, par des troubles profonds de la sensibilité.
(1) Poncet. Mal perforant et lèpre antonine. (Gaz. hebd. 26 janvier 1872.
(2) Duplay el Morat. Recherches sur la nature et la pathogénie du mal perforant plantaire. (Arch. gén. de méd. 1873, p. 257.)
— 11-2 - Je dois encore mentionner ici dans le groupe des anesthésies de cause périphérique , les troubles de la sensibilité qui précèdent certaines formesde gangrène spontanée, et qui ont été décrites par M. Raynaud sous le nom d'asphyxie locale des extrémités. Ici , le mécanisme de l'anesthésie est très-différent. Pendant longtemps, les éléments nerveux ne paraissent point altérés : il s'agit exclusivement de troubles vasculaires. Dans un premier degré, les doigts sont pâles et comme exsangues, la contraction exagérée des artérioles empêche le sang d'arriver aux dernières phalanges: c'est l'état désigné sous le nom de syncope locale. Dans cette forme, la sensibilité est toujours émoussée, les doigts sont insensibles aux impressions du tact et de la douleur, mais ils paraissent, d'après M. Raynaud , conserver une appréciation obtuse des variations de température. Ailleurs, ce sont les phénomènes asphyxiques qui dominent, et la coloration violacée des doigts témoigne de l'intensité de la stase veineuse. Là encore l'insensibilité cutanée peut être très-accusée , quoiqu'elle ne soit pas nécessairement permanente. Il est présumable qu'à cette première période il existe déjà des modifications dans la constitution des nerfs, bien que le fait n'ait pas été démontré : plus tard, les lésions trophiques qui se produisent ne laissent guère la possibilité d'en douter. Je n'ai pas à faire ici la description de ces symptômes , à laquelle d'ailleurs il me serait difficile d'ajouter : je ferai seulement remarquer que, pendant tout le temps que dure le travail de mortification sourdequi aboutit à la gangrène, l'anesthésie s'observe d'une façon habituelle. Il y a cependant quelques exceptions à cette règle.
Mais , s'il est facile de rattacher dans ces cas aux troubles vasculaires les modifications des nerfs périphériques qui déterminent l'anesthésie, il est plus difficile de dire sous quelle influence se développent ces troubles circulatoires eux-mêmes. Il n'y a que le système nerveux qui ait une telle influence sur le tonus vasculaire: aussi, bien que certaines circonstances accidentelles , le fi'oid par exemple , entrent dans une proportion notable dans la pathogénie de l'asphyxie locale, il paraît plusprobable d'y voir le résultatd'une modification, inconnue d'ailleurs dans sa nature, du système nerveux central. La symétrie parfaite des lésions, leur persistance, l'heureux effet même du traitement par les courants continus appliqués sur le rachis, tout fait supposer que cette singulière affection a son point de départ dans les centres cérébro-spinaux (1).
En rapprochant les diverses affections que nous venons de passer en revue, et qui toutes présentent l'anesthésie comme symptôme, est-on fondé à voir, dans ce signe, un moyen utile de diagnostic?
Lorsque l'on compare les allures de ce trouble sensitif dans les maladies des centres nerveux et dans celles des nerfs périphériques , on ne peut manquer d'y trouver de grandes différences. L'hémianesthésie
(I) Ce serait ici également le lieu de parler de la sclérodermie. qui présente dans ses périodes initiales, tant d'analogie avec l'asphyxie locale des extrémités, et qui se traduit par des troubles trophiques encore plus accusés. Jusqu'ici les recherches hislologiques (Voy. thèse de Lagrange, 1873) n'ont montré aucune lésion spinale; on est donc autorisé dans, une certaine mesure, à supposer que les nerfs périphériques sont surtout en cause. L'anesthésie se voit quelquefois, mais rarement, dans cette maladie.
suffit presque pour caractériser une affection de l'encéphale : la symétrie (surtout lorsque l'anesthésie est limitée aux membres inférieurs), est à peu près spéciale aux maladies de la moelle : au contraire les parties de l'enveloppe cutanée qui deviennent insensibles par suite de lésions des nerfs ne sont ni symétriques, ni étendues. Manifestations presque toujours circonscrites, peu ou point envahissantes, cesanesthésies présentent en général une certaine fixité, même lorsque le degré de l'insensibilité n'est pas très-considérable. C'est à ces signes qu'on pourra les reconnaître.
Au point de vue du pronostic, l'étude des modifications de la sensibilité pourrait être des plus utiles, si l'existence de l'anesthésie permettait par exemple de distinguer une névrite vraie d'une simple névralgie. J'ai exposé les raisons qui empêchent, pourle moment, d'accepter cette hypothèse séduisante. A part ces quelques notions, les indications fournies par l'insensibilité de la peau se réduisent à peu de chose , et le pronostic est celui de la maladie dont elle est l'expression.