DE L'ANESTHÉSIE DANS LES MALADIES AIGUËS ET CHRONIQUES
Nous devons maintenant passer en revue toute une catégorie d'anesthésies qui se montrent, soit comme
(1) Jonathan Hutchinson. Lôndon hosp. reports.
(-2) Pour la même raison, je ne crois pas devoir parler de l'anesthésie que l'on a constatée parfois dans la pellagre l'acrodynie et l'ergotisifie chronique.
~ 130 — accidents passagers, soit à titre de complications plus ou moins durables dans le cours des maladies aiguës ou chroniques. L'histoire de ces troubles moi bides est encore presque tout entière à faire; aussi n'attendrat-on pas de moi une précision de détails qu'il me serait impossible de fournir.
Ces altérations sensitives échappent forcément à une description générale, néanmoins elles se rapprochent toutes par certains caractères communs. Leur mode de début d'abord a quelque chose de spécial ; il est rare en effet de les voir survenir à la période d'état des maladies aiguës : c'est au déclin de l'affection, vers le moment où la fièvre tombe et où la convalescence est près de s'établir, que l'on s'aperçoit pour la première fois de leur existence. Rarement ce sont des anesthésies limitées : ordinairement peu prononcées comme intensité, mais distribuées sur une large surface, elles correspondent à peu près exactement aux parésies de la molilité qui surviennent dans les mêmes circonstances. Enfin, bien qu'il y ait à cet égard quelques exceptions malheureuses, elles ne comportent pas en général un pronostic sérieux, et disparaissent définitivement avec le retour des forces qui suit la convalescence.
Le type de ces anesthésies est celle dont la diphthcrie nous offre de si fréquents exemples.
On sait que cette maladie, quelle que soit la forme clinique sous laquelle elle se présente, croup, angine couenneuse ou diphthérie cutanée, a le fâcheux privilège d'entraîner fort souvent à sa suite (I) des
(1) J'omets à dessein dans ce chapitre de parler de l'anesthésic que M. Bouchut a signalée à la période ultime du croup, parce que c'est là un phénomène commun à lous les états asphyxiques. Coqueluche, broncho-pneumonie, etc.)
paralysies du mouvement et de la sensibilité. L'histoire de ces paralysies ne rentre pas dans le sujet de ma thèse : il me suffira de dire qu'après être restées pendant des siècles méconnues ou mal interprétées, elles sont devenues depuis une trentaine d'années le sujet de nombreux travaux (1). Je dois simplement donnerquelques détails sur l'anesthésie diphthérique. Un premierfait général frappe àlalecture des observations de paralysie de ce genre : c'est que, autant les désordres delà motilité sont souvent profonds et généralisés, autant les troubles sensitifs sont relativement peu accusés. Toutefois, il est juste d'ajouter que si dans un certain nombre de cas (2) la sensibilité générale a paru conservée, il en est d'autres, et même ce sont les plus communs, où l'on rencontre une obtusion manifeste de tous les modes de sensibilité. Ainsi, par exemple, il est de règle d'observer l'anesthésie du voile du palais, en même temps qu'apparaissent les symptômes fonctionnels de la paralysie de l'organe. Il peut même se faire que l'insensibilité se généralise, au fur et à mesure que s'accentuent davantage les phénomènes d'affaiblissement musculaires. On peut ainsi observer tous les degrés de l'affection, depuis l'anesthésie limitée à une moitié du voile du palais, comme M. G. Sée (3) en a rapporté un exemple, jusqu'à la diffusion de la perte de sensibilité sur toute la surface du corps. Dans ce dernier
(1) Voyez les Mém. deMaingault ( 181Î0, Narel et Rémond (Thèse 1861). Demathieu (186?., etc.).
(-2) Edw. Headlam Greenhow (Roy med. and chir. Society) est beaucoup plus affirmatif. Pour lui l'anesthésie coexiste toujours avec la paralysie du pharynx.
(3) G. Sée. Gaz. de Paris, 1864.
Rendu. H
— iM — cas les malades n'ont plus la notion du sol, ils chancellent comme des gens ivres, et l'anesthésie plantaire augmente très évidemment l'incoordination motrice due à la faiblesse des membres inférieurs (1). Il est à remarquer cependant, qu'à ma connaissance, on n'a pas encore observé certaines localisations de l'anesthésie : par exemple, la face paraît être restée jusqu'à présent épargnée. Les organes des sens, eux aussi, ne semblent pas modifiés dans leur sensibilité spéciale : car s'il est très-fréquent de constater des troubles de la vue chez les malades, il faut les rattacher à une paralysie du muscle de l'accommodation, et rien n'autorise à supposer que l'on ait affaire à une anesthésie rétinienne essentielle. Il y aurait lieu d'ailleurs de vérifier le fait de nouveau, car à priori, l'hypothèse d'une diminution de la sensibilité spéciale des organes des sens semblerait assez vraisemblable.
Lorsqu'il s'agit d'interpréter ces troubles sensitifs, le même problème que nous avons déjà tant de fois discuté se représente encore. Les troubles paralytiques du mouvement et de la sensibilité, dans la diphthérie, sont-ils d'origine centrale ou périphérique ?
A ne considérer que les faits acquis, il paraîtrait plutôt probable que l'anesthésie tient à des lésions nerveuses locales. Cette opinion s'appuie sur le résultat d'u^e autopsie dans laquelle MM. Charcot et Vulpian(2) ont trouvé des lésions dans les nerfs du voile du palais, à la suite d'une paralysie diphthérique de
(I) Maingault. De la paralysie diphthérique, 1860.
(-2) Charcot et Vulpian. Bull. soc. biol. 3 e série, t. îv, p, 173.186:
cet organe. Depuis, les mêmes altérations ont été retrouvées par MM. Roger et Damaschino, qui ont pu les suivre jusqu'aux racines antérieures spinales des nerfs rachidiens. Mais ce sont là les seules données que puisse nous fournir l'anatomie pathologique : encore , bien souvent , les investigations les plus minutieuses n'ont permis de rien découvrir. D'autre part, il existe certains faits qui ne permettent pasde douter de l'origine centrale de la paralysie, au moins dans certains cas. Handfield Jones (I), discutant cette question, fait remarquer avec raison que la paralysie affecte assez fréquemment la forme hémiplégique, ce qui indique très-certainement que l'encéphale est en cause. D'ailleurs , quand le système nerveux est intéressé dans une étendue si grande, que la plupart des muscles sont simultanément ou successivement atteints par la paralysie, il est bien difficile de se défendre de la pensée que les centres nerveux sont directement altérés. Le fait seul de la diffusion des troubles sensitifsau niveau des régions paralysés des mouvements en est une preuve, car les anesthésies d'origine périphérique sont d'habitude circonscrites à certains départements cutanés , et ne s'étendent pas sur de larges surfaces. Pour toutes ces raisons, et tout en tenant grand compte des altérations nerveuses locales, dont l'existence ne peut être mise en doute, j'aurais quelque tendance, je l'avoue, à con-
(I) Handfield Joncs. On some points in thc pathology of nervous diseases. Lumleian Lectures.
- LSI —
sidérer l'origine centrale de ces anesthésies comme plus rationnelle (1).
Cette opinion trouve encore sa confirmation dans les faits de jour en jour plus communs, de paralysies consécutives aux maladies aiguës. Aran (2) avait déjà signalé l'anesthésie dans ces circonstances, et il avait montré qu'on la rencontre parfois à l'état de complication locale, à certaines périodes de la pleurésie, de lapéritonite, de la phlegmatia alba dolens et des phlegmons. Mais ces faits étaient restés inaperçus, ou du moins on n'y avait attaché aucune importance.
C'est à M. le professeur Gubler (3) que l'on doit d'avoir montré la fréquence de ces paralysies, comme conséquence éloignée ou prochaine d'une foule d'états pathologiques. Dans un premier mémoire, appuyé sur de nombreuses observations , il fit voir que toutes les fois qu'il existait une asthénie musculaire prononcée, quelle que fût d'ailleurs la nature de la maladie, on pouvait rencontrer des troubles paralytiques du mouvement et de la sensibilité. C'est ainsi que la variole, la fièvre typhoïde sont de toutes les affections celles qui entraînent le plus souvent cet anéantissement des forces : mais des maladies inflammatoires franches, de simples angines, donnentparfois lieu aux
(1) Il existe, d'ailleurs, dans la science, un cas de paralysie diphthérique dans lequel l'autopsie a fait voir des foyers de ramollissement dans la moelle épinière (OErtel, de Vienne).
(~î) Aran. cité par Marcé, Des altér. de la sensibilité. Thèse d'agrég, 1860. Racle indique également l'anesthésie dans le cours des affections gastro-intestinales (Traité de diagn. médical).
(H) Ad. Gubler. Des paralysies dans leurs rapports avec les maladies aiguës (Àrch. gén. méd , 5 e série, t. XV, 1860, p. 257. Et Des paralysies amyotrophiqu.es (Bull. Soc. biol.. 3 e série, t III, 1861).
— I5o — mêmes accidents. Plus tard, revenant sur ce sujet, il impose à ces paralysies le nom de paralysies amyotrophiques, et montre qu'elles amènent de véritables atrophies musculaires.
Depuis lors, cette question a été l'objet de plusieurs travaux, presque tous inspirés d'ailleurs par M. Gubler. Aussi, voj^ons-nous s'étendre le champ des affections dans lesquelles se rencontrent les anesthésies. M. Dubrisay (1), dès l'année 1861, rapporte un fait d'insensibilité cutanée liée à une pneumonie : dans une autre observation , une bronchite aiguë paraît en avoir été l'occasion. Récemment, M. Bailly (2), dans une thèse très-complète , a cité des parésies consécutives à des angines phlegmoneuses; mais c'est incontestablement après la variole , la fièvre typhoïde et aussi la dysenterie que cette complication se montre de préférence.
Quelle qu'en soit la cause, d'ailleurs , elle affecte toujours des allures analogues. Tous les auteurs insistent sur le caractère fugace, essentiellementmobile de ces anesthésies , qui ne sont pas liées nécessairement aux désordres de la motilité, ainsi quel'a établi M. Bailly. Tantôt elles - précèdent l'apparition des troubles paralytiques , plus souvent elles les accompagnent, mais il n'y a aucune règle précise à cet égard. On peut même observer momentanément, sur le même
(1) Dubrisay. Des paralysies consécutives aux affections aiguës.
Thèse 1861.
(2) Bailly. Des paralysies consécutives à quelques affect. aiguës.
Thèse Paris, 1872.
malade, la disparition des phénomènes qui avaient frappé quelques heures auparavant (1).
La pathogénie de ces accidents morbides paraît moins obscure, depuis que des recherches récentes ont fait voir que dans cescirconstances, on rencontre quelquefois des altérations plus ou moins étendues dans les centres nerveux, de véritables myélites diffuses (Westphal.). Ces lésions étaient du reste rendues probables, par les allures mêmes des symptômes : en effet , l'anesthésie dans les cas signalés, prédomine d'habitude aux membres inférieurs : elle s'accompagne d'affaiblissement de la motilité , souvent d'anaphrodisie , indice certain d'une altération centrale, enfin, on note presque toujours la coexistence de sensations subjectives telles que fourmillements, picotements, perceptions de froid et de chaleur, comme dans les maladies profondes de la moelle.
Faut-il ranger, à côté de ces faits , certaines anesthésiesd'origine obscure, qui paraissent débuter brusquement à la suite de refroidissements, et qui pour cette raison ont été considérées par quelques médecins comme étant de nature rhumatismale ? Il serait prématuré, croyons-nous, de leur fixer une place définitive. En effet, ces observations ne sont nullement comparables, et ont trait, bien certainement à des affections différentes. Le D r Buch (2), par exemple, rap-
(3) Il faut toutefois excepter certains cas de myélite circonscrite consécutive aux maladies aiguës, et qui laissent parfois des atrophies incurables avec perte de sensibilité localisée à certaines parties du corps. M. Vulpian en a rapporté un exemple (Arch. phys. 1873, n° 1),
(l) Buch (deBoun). Anesthœsia à frigore. Deutsche Klinik,vol.X,
— IS7 — porte l'histoire d'une fille de 19 ans qui prend froid, et presque instantanément est frappée d'une insensibilité généralisée à la peau, aux muqueuses, avec abolition du goût et de l'odorat, conservation de la vue et de l'ouïe. Ce cas extraordinaire me paraît ressembler fort à de l'anesthésie hystérique , bien que la jeune fille n'eût pas eu d'attaques. Par contre, quelques-uns de ces cas devraient plutôt être considérés comme des affections encore mal définies des centres nerveux. Tel est par exemple le fait publié parle D r Corlieu(l), d'un soldat qui sous l'influence du froid, fut atteint d'anesthésie complètedetout le côté gauche, avec abolition de la vue , anesthésie musculaire et catalepsie partielle des membres anesthésiés. Il me paraît vraisemblable (si l'on n'a pas eu affaire à un simulateur), que cette anesthésie bizarre était liée à une modification quelconque de l'hémisphère droit, en raison de sa distribution aux seuls membres gauches. D'ailleurs la lésion ne devait pas être très profonde , puisque le malade était guéri au bout de trois mois.
Une observation qui a quelque rapport avec la précédente a été publiée par M. Delahousse (2) en 1862. Elle concerne également un soldat chez lequel existait une anesthésie tot.nle du membre inférieur gauche, de la moitié du scrotum, et de la moitié gauche du tronc jusqu'au niveau du mamelon. Partout ailleurs la sensibilité était intacte. Cet état s'accompagnait de dou-
(1) Corlieu. Anesthésie musculaire et cutanée occasionnée par un refroidissement. (Union méd., 12 septembre 1871 .) Warburton Begbie (Syst. of. medic. de Reynolds) rapporte également un fait d'anesthésie musculaire consécutif à cette cause.
(2) Delahousse. Gaz. Un. 19 juin 1862.
leurs irradiées intenses et de sensations subjectives pénibles dans les membres anesthésiés. La guérison fut obtenue au bout de deux mois. Ici encore, il parait assez probable que l'affection v qui n'étaitpas simulée), avait son point de départ dans les centres nerveux (I). Ce sont là du reste des observations isolées, sans vtleur aujourd'hui , mais qui en acquerront peut-être le jour où elles deviendront plus nombreuses.
Si nos connaissances sur l'anesthésie liée aux affections aiguës se réduisent en définitive à peu de chose, à plus forte raison en est-il de même pour, la plupart des maladies chroniques, où les phénomènes symptomatiques s'imposent moins à l'observation, et ont souvent besoin d'être cherchés pour être découverts. Sans aucun doute, le jour où on dirigera des recherches suivies dans cet ordre d'idées, il sera facile de réunir de nombreux matériaux; mais jusqu'ici les faits éparsçà et là dans les auteurs manquent de lien, et sont trop peu nombreux pour servir à une description utile.
Le seul médecin qui, à ma connaissance, ait publié un travail d'ensemble sur ce sujet est M. LeudetC2).
(1) Un fait semblable, où l'anesthésie était limitée à la jambe gauche, a été rapporté par le D r Thielmann (Russland. med. Zeit. 1860) analysé dans le Schmidl's Jahrb. Bd. 102, n. 2, 1860.
Voyez aussi, à propos de ces anesthésiés à frigore, l'histoire d'une femme atteinte d'une insensibilité générale, sans antécédents hystériques (Obs. du D 1 ' Klaalsel Deutsche Klinik, 21 juillet 18S6). Il paraissait y avoir, dans ce cas, une obtusion de la sensibilité bronchique.
(1) Leudet. Des troubles nerveux périphériques dans les mala dies chroniques (Arch. rjén. méd. 1864, p. 1">0).
Dans un mémoire plein d'intérêt sur les troubles nerveux périphériques que l'on observe dans le cours des maladies chroniques, il montra que très-fréquemment la sensibilité peut être diminuée, ou même abolie, chez des sujets atteints d'affections très-différentes.
En première ligne, au point de vue de la fréquence de ces troubles sensitifs, se placent les maladies de l'appareil respiratoire, et particulièrement la tuberculose pulmonaire,
Il n est pour ainsi dire pas de phthisique, chez lequel, à une période avancée de la maladie, il ne soit possible de constater un notable degré d'insensibilité tactile, surtout prononcé à la face postérieure des avant-bras. M. Gubler m'a bien des fois rendu témoin de ce phénomène. Il est annoncé, chez la plupart des malades, par une teinte bleuâtre, légèrement asphyxique, des ongles. Habituellement indolent, cet état s'accompagne parfois de fourmillements, et de sensations pénibles que M. Raynaud a justement comparées à l'onglée. Le plus ordinairement, les malades n'ont pas conscience de la diminution de la sensibilité tactile. Mais, pour que ce symptôme soit facilement démontrable, il faut que l'état cyanique des doigts persiste déjà depuis un certain temps, car il ne suffit pas d'une stase vasculaire momentanée pour le produire ; il est probable qu'une légère modification de la fibre nerveuse est nécessaire pour déterminer laperte, ou tout au moins l'obtusion des fonctions du nerf. Ce phénomène n'est d'ailleurs pas spécial aux tuberculeux : on le rencontre, à des degrés divers, chez tous les sujets atteints d'une maladie chronique gênant depuis longtemps l'hématose : dans les pleurésies anciennes, par exemple.
Cette variété d'anesthésie reconnaît ici une cause évidente, sur laquelle il est superflu d'insister. Mais d'autres fois, le mécanisme qui la détermine est différent. Dans un certain nombre de faits, où des douleurs surviennent brusquement le long d'un membre, en même temps que l'on constate l'anesthésie, on est fondé à soupçonner l'existence d'une thrombose, surtout s'il existe un peu d'œdème du membre affecté. Mais d'autres fois, cette supposition n'est pas plausible, et il faut bien admettre alors que la diminution delà sensibilité est due à une lésion locale des nerfs périphériques. C'est à cette catégorie de faits que se rapportent la plupart des observations du mémoire de M. Leudet. On y lit en effet que l'anesthésie s'est accompagnée presque toujours d'une paralysie motrice plus ou moins nette, généralement localisée aux membres supérieurs, vers les extrémités, mais susceptible de s'étendre. Peut-être l'examen des nerfs dans des cas de ce genre, ferait-il découvrir quelques lésions appréciables, mais jusqu'ici nous ignorons complètement les modifications qui se produisent dans les filets nerveux lorsqu'il existe de semblables paralysies.
Enfin, il est une dernière catégorie d'anesthésies qui peuvent se montrer chez les tuberculeux, et dont l'explication nous échappe complètement. Ce sont des îlots partiels d'insensibilité, que l'on rencontre par hasard, qui affectent des sièges bizarres, et qui généralement n'ont qu'une durée passagère. C'est ainsi que M. Leudet cite un phthisique chez lequel la partie antérieure des deux cuisses était absolument insensible, à l'exclusion de toute autre région du corps. Ces particularités singulières ne sont peut-être rares
que parce qu'on ne les cherche pas, et elles ne semblent pas d'ailleurs caractéristiques de la tuberculose, car le même observateur raconte avoir vu chez une femme souffrant d'un cancer du foie une anesthésie du menton, et chez une autre, atteinte de syphilis hépatique, la cuisse gauche insensible.
Dans les affections du cœur, comme dans les maladies pulmonaires, la gène habituelle de la circulation provoque parfois de l'anesthésie des extrémités, mais ce phénomène a été peu recherché, et il me serait impossible de dire si on le rencontre aussi souvent chez les cardiaques que chez les tuberculeux. Ici également, l'anesthésie pourrait être le fait d'une thrombose, et surtout d'une embolie. Elle paraît même, dans quescas exceptionnels, se montrer sous la forme d'une hémianesthésie. J'ai trouvé une observation unique (1) dans laquelle cette complication singulière, par la brusquerie de son début, semble avoir été vérita « blement de nature embolique : je crois devoir la rapporter en quelques mots :
Un paysan robuste, atteint d'une affection cardiaque aortique et mitrale, mais pouvant encore travailler, éprouve un soir, en faisant un effort pour soulever une pièce de bois, une douleur subite dans la moitié droite de la face, dans le bras et le pied droits. La sensibilité se perd instantanément dans toute la moitié correspondante du corps, y compris la face : pourtant, il n'éprouve aucun mal de tête, ni aucun symptôme paralytique. Au bout de quelques jours, la sensibilité revient sur le dos du pied, mais le mem-
(l) Médical Times et Gazelle, p. 240, 4 mars 1871. D 1 ' Gray. d'Oxford.
bre supérieur reste anesthésique. Dix semaines après l'accident, la face est encore complètement insensible ainsi que la moitié droite delà bouche et de la langue : le goût est également aboli, l'odorat paraît émoussé, la vue et l'ouïe sont normales. Remarquons la persistance de ces anesthésies des sens spéciaux, qui tendent absolument à prouver dans ce fait l'existence d'une lésion centrale.
Existe-t-il des exemples d'anesthésie dépendant exclusivement de la chlorose? L'interprétation, sinon le fait est je crois contestable. De toutes les causes susceptibles d'éveiller l'hystérie, aucune, en effet, n'a plus d'influence que la chloro-anémie, et il suffit de passer en revue les malades hystériques des hôpitaux pour constater que presque toutes sont plus ou moins anémiques. Par suite, il me paraît impossible de distinguer cliniquement cequi chezles chlorotiques anesthésiques, appartient à la chloroseou bien à l'hystérie.
La même difficulté se retrouve quand il s'agit d'apprécier la valeur de l'anesthésie et de l'analgésie des syphilitiques. On sait que M. Fournier (1) a signalé le premier, il y a quelques années, la fréquence de ce symptôme chez les femmes syphilitiques. Pour lui, ce phénomène aurait quelque chose sinon de pathognomonique, au moins de très-spécial, et l'insensibilité observée en pareil cas ne se rencontrerait pas avec cet ensemble de caractères chez les femmes purement hystériques. Voici, selon le médecin de Lourcine, quels seraient les signes auxquels on reconnaîtrait cette manifestation de la syphilis. Tandis que dans
(1) Fournier. Ann. de dermalol. et syphil. 1869, p. 486, El Leçons sur la syphilis, 1873. p. 783.
l'hystérie l'anesthésie n'affecte aucune disposition symétrique, et qu'elle a de la tendance à s'étendre sur de larges surfaces, il n'en serait plus de même de l'analgésie syphilitique: elle aurait ses sièges de prédilection, la face dorsale du poignet, et les seins, elle se limiterait à des régions de la peau circonscrites, et n'aurait que peu de tendance à envahir les muqueuses, encore moins les masses musculaires: enfin, elle ne serait pas associée, comme l'hystérie vraie, à des manifestations hyperesthésiques aussi fréquentes.
Sans doute, il existe dans cette énumération de symptômes, des caractères différentiels dont il faut tenir grand compte : néanmoins cet ensemble ne suffit pas pour imposer la conviction que les malades décrites par M. Fournier ne sont point des hystériques, modifiées si l'on veut dans certaines de leurs allures par la syphilis, mais enfin des hystériques. L'objection la plus sérieuse que l'on ait faite à 'a théorie de l'analgésie syphilitique, c'est que ces phénomènes d'insensibilité tactile ont été exclusivement observés chez des femmes, et que jamais on ne les a constatés à l'hôpital du midi. Or, il serait incontestablement étrange que la syphilis qui, pour toutes ses manifestations cutanées et profondes, se comporte presque identiquement de la même manière dans les deux sexes, offrît une exception de ce genre pour ce qui concerne les phénomènes sensitifs.
J'avoue que c'est là une objection grave, et qui me fait hésiter à admettre, dans ce qu'elle a d'absolu, l'assertion de M. Fournier. On peut vraiment se demander si, chez un grand nombre de ses malades,
la syphilis n'est pas venue, comme aurait pu le faire toute maladie sérieuse intercurrente, débiliter l'organisme et le placer plus directement sous le coup d'accidents nerveux hystériques. Pourtant, il faut le reconnaître, cette interprétation des faits cités par M. Fournierest plus difficile, depuis que l'on a signalé quelques cas d'analgésie chez des hommes syphilitiques. Les observations 26 et 27 de la thèse du docteur Faïd (1) en sont des exemples. La première surtout est importante parce qu'elle reproduit, trait pour trait, le type des accidents observés sur les malades de Lourcine. Le D r Deshayes (2) a publié de son côté l'histoire d'un individu, atteint autrefois de syphilis, et qui vint se faire traiter pour une douleur violente au niveau du bras gauche. A l'avant-bras et au poignet, on constata de l'analgésie. Il est vrai que ce fait laisse quelque obscurité dans l'esprit, attendu qu'à part cette douleur, le malade ne présentait aucun accident actuel de syphilis, et que l'heureux effet du traitement ne peut être absolument donné comme la pierre de touche de la nature de la maladie : enfin parce que l'anesthésie pouvait être la conséquence de la névralgie, supposée même d'origine spécifique. J'ai recherché avec soin si d'autres observations montraient plus nettement chez l'homme les symptômes indiqués chez la femme par M. Fournier. Je dois déclarer qu'il m'a été impossible d'en rencontrer. Le cas du D 1 ' Bayer (1), qui est indiqué
(1) Mouslapha Faïd. Des troubles de la sensibilité générale dans la période secondaire de la syphilis (Thèse 1870).
(2) Deshayes. Troubles nerveux syphil, chez l'homme (Gazette heïd.,%% novembre 1873).
- llio comme un exemple de perte de la sensibilité dans la syphilis, a trait bien évidemment à une affection nerveuse centrale, probablement spinale. En résumé, bien que les faits avancés par M. Fournier méritent d'être recherchés et vérifiés avec soin, ils n'ont pas encore porté la conviction dans mon esprit. Sans vouloir les nier, je pense qu'il ne faut les accepter qu'avec une certaine réserve.