VII. RÉSULTATS GENERAUX DE LA MÉTHODE D'ANEL
Le triomphe de la méthode d'Anel a été l'un des plus remarquables progrès de la chirurgie. La méthode des anciens, appliquée aux traitements des grands anévrysmes, était d'une exécution tellement effrayante , que les opérateurs les plus hardis osaient seuls l'entreprendre, et elle fournissait des résultats tellement désastreux que beaucoup de praticiens éminents avaient fini par renoncer à cette opération aussi difficile que meurtrière , et par donner la préférence à l'amputation.
Lorsque , à la place de cette méthode cruelle , John limiter eut fait triompher l'opération si facile, si séduisante et relativement si inoffensive de la ligature simple , ceux qui assistèrent sans prévention à la réalisation de cet immense progrès, purent croire un instant que la chirurgie des anévrysmes , était enfin arrivée à un degré voisin de la perfection.
La méthode moderne, — tel fut le nom qu'on donna pendant longtemps à la découverte d'Anel , — la méthode moderne n'avait pas seulement réussi à faciliter l'opération de l'anévrysme et à en diminuer la gravité; elle avait de plus l'avantage de rendre curables certains anévrysmes devant lesquels la méthode ancienne avait dû reculer. Les anévrysmes inguinaux ou iliaque, ceux de la carotide, ceux de la sous-clavière et de l'axillaire, avaient été jusqu'alors considérés comme incurables. Personne n'était tenté d'imiter la conduite de Morel , chirurgien de la Charité de Paris, qui, à la fin du xylt siècle, avait osé opérer un anévrysme delà carotide, et qui avait eu la douleur de voir mourir son malade d'hémorrhagie avant la fin de l'ope-
ration (1). On savait qu'un malheur semblable était arrivé à Desault, qui se repentit un peu tard d'avoir entrepris la cure d'un anévrysme axillaire. Ces faits étaient décourageants, et on ne citait qu'avec une sorte d'effroi l'histoire de cet orfèvre que Maximin opéra involontairement d'un anévrysme inguinal, et qui guérit contre toute attente (2). La chirurgie avait donc fini par renoncer au traitement des tumeurs anévrysmales du cou et de la racine des membres , lorsque la ligature vint offrir une ressource précieuse contre ces terribles affections.
Ainsi la nouvelle méthode élargissait subitement le domaine de la médecine opératoire ; elle offrait d'heureuses chances de guérisons dans des cas jusqu'alors désespérés. — D'un autre côté, grâce aux progrès rapides de l'anatomie des rapports, l'exécution des ligatures ne tarda pas à acquérir une admirable précision, et une brillante rapidité. Le légitime amour-propre des chirurgiens se joignit donc à l'intérêt réel des malades pour assurer le règne de la méthode d'Anel , et telle fut l'importance attachée par tous à cette méthode, que la France et l'Angleterre se disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour.
Il ne faut pas méconnaître les services immenses que la ligature a rendus à l'humanité depuis la fin du dernier siècle ; mais, après lui avoir accordé ce juste tribut d'éloges, il est bon de savoir à quoi s'en tenir sur les résultats qu'elle a fournis. Il ne s'agit pas aujourd'hui de savoir si elle est supérieure à la méthode ancienne ; c'est une question jugée ; il s'agit de savoir ce qu'elle vaut en elle-même.
Les premiers qui ont voulu y regarder ont été bien étonnés de trouver que cette ligature si vantée était encore une des opérations les plus sérieuses de la chirurgie. L'admiration s'est singulièrement refroidie en présence de l'inflexible brutalité des chiffres.
M. Benjamin Phillips, compatriote de John Hunier, a rassemblé 389 cas d'anévrysmes traités par Y opération huntérienne , c'est-à-dire par la méthode d'Anel; sur ce nombre , il y a eu 112 cas de mort, ce qui représente une moyenne de 28% (3).
(1) Jac. Harder. Apiarium. Bàle, 1687, in-4°, p. 324, obs. 86. — (2) Voy. plus haut, p. 214. 13) Cilé par Arnott , dans Uunterian Ovation, feb. lfttb. 1843. Lonclon Médical Gazette, ser. Il , 1842-3 , vol. I , p. 749,