STATISTIQUES. — MORTALITÉ
A côté de cette statistique , je placerai celle que M. Porta a publiée dans son bel ouvrage sur les altérations pathologiques des artères , et qui repose sur des bases un peu différentes. M. Phillips avait rassemblé de préférence les observations recueillies en Angleterre et en Amérique. M. Porta n'a pu se procurer tous les recueils anglais, mais il a dépouillé très -complètement les collections italiennes, sans négliger les faits observés en France, en Allemagne et même en Russie. Malgré cette différence, il est arrivé à des résultats qui s'accordent parfaitement avec ceux de M. Phillips; 600 ligatures d'artères figurent sur son relevé; sur ce nombre il y a kï 8 cas d'anévrysmes artériels qui ont fourni 117 cas de mort, c'est-à-dire encore environ 28% (1).
Le chiffre de la mortalité a été à peu près le même sur les 182 autres cas de ligature ; le nombre des morts dans cette catégorie s'est élevé à 50, c'est-à-dire à environ 27 { %•
D'un autre côté en dépouillant le tableau de Lisfranc, je trouve que 125 anévrysmes artériels traités par la méthode d'Anel, ont donné 38 morts , ce qui fait plus de 30 % (2).
Il est vrai que Roux, ayant fait à la fin de sa longue carrière le relevé de tous les cas d'anévrysmes artériels qu'il avait traités par la méthode d'Anel , a cru avoir guéri 28 malades sur 38 , ce qui réduirait la mortalité à 26 % (3) ; mais il s'-était glissé, comme on le verra tout à l'heure, une grave erreur dans le relevé de Roux, qui s'était fait illusion sur le nombre de ses opérations d'anévrysmes , et qui , en réalité , avait perdu plus du tiers de ses opérés.
Il est clair que ces statistiques, embrassant à la fois les anévrysmes de toutes les artères chirurgicales , pourraient conduire à des appréciations erronées. Pour éviter toute confusion , con-
(1) Luigi Porta. Délie alterazioni patologiche délie arterie per la leg attira e la tov» sione. Milano, 1845, in-fol., p. 404-405.
(2) Lisfranc. Des diverses méthodes pour l'oblitération des artères. Paris, 1834 , Th. de concours, p. 130 à 149. J'invite le lecteur qui voudrait prendre la peine de vérifier ce relevé sur le tableau de Lisfranc, à se méfier des doubles emplois et des fautes d'impression. Plusieurs faits relatifs à la méthode d'Anel sont consignés dans le tableau de la méthode ancienne, et réciproquement. Un fait de Roux est reproduit deux fois. Un malade de M. Mou est porté à la fois comme mort d'hémorrhagie le dixième jour, et comme sorti plus tard en voie de guérison , etc.
(3) Bulletins de la Soc. de chirurgie de Paris, T. III, p. 90 (1852-1853).
sidérons en particulier les ligatures pratiquées sur les principales artères , dans les régions où les anévrysmes sont le plus fréquents.
M. Norris, de Philadelphie, à qui la science doit des relevés si importants sur les résultats de la chirurgie , a dressé plusieurs tableaux destinés à mettre en évidence les effets de la ligature de la fémerale , de l'iliaque externe , de la carotide , de la sous-clavière (1).
Sur 204 individus qui ont subi la ligature de la fémorale , il n'en est pas mort moins de 50. Dix-sept fois la ligature avait été pratiquée pour des causes autres que l'anévrysme (plaies , fractures compliquées, tumeurs, etc.). Les 187 autres opérés avaient des anévrysmes de la cuisse, du jarret ou de la jambe (entre autres 156 anévrysmes poplités), et UQ d'entre eux ont succombé (2). La mortalité a donc été de 2k \ %• Cent Deu^ ma~ lades ont survécu, mais 6 d'entre eux sont restés mutilés par une amputation de cuisse que la gangrène avait rendue indispensable. Je fais abstraction de plusieurs malades qui n'ont eu que des gangrènes partielles et qui ont pu conserver la plus grande partie de leur membre ; je les laisse sur la liste des succès. Mais en bonne logique , les amputés doivent figurer au passif de la ligature , car il est présumable que les chirurgiens ne se sont décidés à pratiquer l'amputation que pour éviter une mort imminente. La ligature a donc échoué 52 fois sur 187 , c'est-à-dire tout près de 28 fois sur 100 (3).
Le tableau de M. Benj. Phillips est plus sombre encore , car sur 113 individus qui ont subi la ligature de la fémorale pour des anévrysmes , il n'en est pas mort moins de 36 , ce qui fait 31 %.
Le tableau de Lisfranc renferme hï cas de ligature du môme vaisseau dans les mêmes circonstances. Neuf décès , plus un malade amputé consécutivement , et dont le sort n'est pas indiqué , cela fait dix insuccès sur hi ; plus de 2U %.
(1) Norris, dans American Journal of Mcd. Sciences. Philadelphia , in-8°, vol. X, p. 13 (1845) ; vol. XIII , p. 13 ( 1847 ) ; vol. XIV, p. 13 ( 1847 ) ; vol. XVHI , p. 313 ( 1849 ).
(2) M. Norris [compte 188 anévrysmes, mais son n° 9, relatif à une plaie de la fémorale, datant de trois jours , ne doit pas rentrer dans la catégorie des anévrysmes; voy. d'ailleurs plus haut la note de la page Ù87.
(3) George Norris. Staiistics of the Mortality following the Opération of Tying the Fémoral Artery, dans Amer. Journ. Philad,, 1849, vol. XYJII , p. 324.
STATISTIQUES. — ARTÈRE FÉMORALE. 595
M. Porta n'a pas distingué pour l'artère fémorale les ligatures pratiquées pour cause d'anévrysme, de celles qui ont été faites pour toute autre cause. Il n'est cependant pas sans intérêt de dire que, sur 196 cas de ligature de l'artère fémorale , il a trouvé 53 cas de mort, c'est-à-dire 27 %.
Afin d'apprécier par lui-même le degré de gravité de l'opération de l'anévrysme poplité, Roux, pendant toute sa vie , s'attacha à opérer cet anévrysme suivant un procédé uniforme. Il suivit les préceptes de Scarpa , c'est-à-dire qu'il lia dans tous les cas l'artère fémorale au sommet du triangle inguinal , et qu'au lieu d'étreindre le vaisseau avec une ligature ronde, il le comprima au moyen de deux ligatures plates nouées sur un petit cylindre de sparadrap. On trouverait difficilement dans la science une série de faits plus homogènes , plus uniformes que ceux-':?. Convaincu de la supériorité du procédé de Scarpa , et de l'excellence de la méthode d'Anel, Roux aimait à citer les résultats qu'il avait, ou plutôt qu'il croyait avoir obtenus. Pendant les dernières années de sa vie, il reproduisit bien des fois dans ses leçons, dans les Sociétés savantes, la statistique de ses opérations d'anévrysme , et il la consigna encore dans l'ouvrage dont la publication n'a pu être faite qu'après sa mort. Il annonçait que sur 26 cas d'anévrysmes poplités traités suivant la méthode d'Anel , il avait obtenu 18 guérisons , et considérait le résultat comme fort encourageant (1).
Roux , qui avait assisté aux derniers désastres de la méthode ancienne, pouvait se montrer satisfait de n'avoir perdu que 8 malades sur 26. Cela faisait près de 31 %? mais c'était moins triste assurément que les résultats de l'opération par l'ouverture du sac. Pour nous , qui sommes venus à une époque où la ligature était sans rivale, et qui n'avons pas eu à la comparer avec la méthode des anciens , ces chiffres sont loin d'être rassurants. Et pourtant ils ne disent encore qu'une partie de la vérité. Une erreur grave s'est glissée dans la statistique précédente. Roux est mort avant d'avoir pu la corriger , ce qu'il n'eût certainement pas manqué de faire , avec cette loyauté dont il a donné tant d'exemples pendant sa vie. En publiant le manuscrit inachevé laissé par
(1) Pii.-Jos. Roux. Quarante années de pratique chirurgicale. Paris, 1855, in-8°, T. Il, p. 228.
cet illustre chirurgien, une commission prise dans le sein de la Société de chirurgie n'a pas tardé à reconnaître que Roux avait commis une erreur d'addition dont il se fût certainement aperçu s'il lui eût été donné de mettre la dernière main à son livre. En dépouillant laborieusement tous les papiers du défunt , toutes les thèses , tous les journaux du temps , ainsi que les registres de l'Hôtel-Dieu et de la Charité , la commission s'est assurée que Roux a opéré par la méthode d'Anel non pas 26, mais seulement 18 anévrysmes poplités. Elle a même trouvé dans les notes manuscrites et dans les relevés partiels que Roux avait faits à diverses époques , la cause de la grave confusion qui s'était glissée dans le relevé général (1). Ce qui, malheureusement, est très-exact, c'est le chiffre des morts. Sur les 18 anévrysmes poplités que Roux a opérés suivant la méthode d'Anel , il y a eu seulement 9 cas de guérison , puis un cas de récidive , et 8 cas de mort , ce qui élève la mortalité au delà du chiffre énorme de hk % !
Je veux bien que ce résultat désastreux puisse être attribué en partie à l'imperfection du procédé de ligature auquel Roux avait donné la préférence; mais le procédé de Scarpa n'a d'autre désavantage que de favoriser la production des hémorrhagies consécutives , et deux malades seulement , parmi ceux qui sont morts à la suite de l'opération de l'anévrysme poplité , ont été victimes de cet accident : ce sont les sujets des observations xxiv et xxx. Laissons de côté si on veut ces deux cas défavorables. Supposons que Roux n'ait opéré que 16 anévrysmes poplités, qu'il n'ait ainsi perdu que 6 malades, et, abstraclion faite de toute influence de procédé , nous trouverons encore que la mortalité est représentée par un chiffre supérieur à 37 % (6 sur 16).
On s'étonne peut-être de voir la pratique d'un chirurgien éminent fournir des résultats plus désavantageux que la pratique commune ; mais il faut bien se garder de juger de cette dernière d'après les statistiques même les plus complètes. Roux a fait connaître tous ses cas malheureux. Tous les chirurgiens ont-ils eu la même bonne foi? Je lis par exemple dans le Traité de médecine
(1) Voy. pour plus de détails, Roux, Quarante années de pratique cliirurq. , T. II. Avertissement de la Commission sur la lettre VI, p. 20ii et surtout p. 210-