ACUPUNCTURE
cette observation que je connais seulement par la phrase suivante du livre de M. Velpeau : « M. B. Phillips, qui était à Paris en 1830, « et qui a répété mes expériences à Londres en 1831, m'a écrit « depuis qu'en agissant d'après ces principes , il avait guéri une « tumeur anévrysmale de la région parotidienne (1). » Le laconisme du texte ne permet pas de savoir si M. Phillips a pratiqué l'acupuncture sur le tronc de l'artère ou sur la poche anévrysmale , lacune d'autant plus regretable que ce fait est probablement le seul qu'on puisse invoquer en faveur de la méthode de M. Velpeau.
Depuis lors F acupuncture a été pratiquée trois fois sans succès; dans les trois cas, on a laissé les aiguilles à demeure dans le sac anévrysmal, et, afin de favoriser la coagulation, on a profité de la présence des aiguilles pour soumettre le sang à l'action directe de l'électricité. Je me bornerai à indiquer ici ces faits, dont je parlerai plus amplement dans le chapitre de la galvano-puncture. M. Glavel parle dans sa thèse, soutenue en 1837 (2), d'un anévrysme fémoral;, qui devait être bien volumineux , puisqu'on y enfonça plus de cinquante aiguilles longues de 5 pouces et grosses comme des aiguilles à tricoter. On mit ces aiguilles en rapport avec la machine électrique, puis on les laissa séjourner dans Fanévrysme pendant quelques jours. La tumeur s'accrut beaucoup sous l'influence de ce traitement, et lorsqu'on retira les aiguilles, chaque piqûre livra passage à un jet de sang artériel. La ligature de l'artère ne fut pas faite, et le malade mourut.
Le deuxième fait appartient à M. Pétrequin. Ce chirurgien , après avoir vainement pratiqué la galvano-puncture sur un anévrysme traumatique du coude , laissa les deux aiguilles à demeure dans la tumeur pendant trois jours. Le sang ne se coagula pas, et le malade, refusant de se soumettre à de nouvelles tentatives, quitta l'hôpital sans avoir obtenu aucune amélioration (3).
Le résultat fut beaucoup plus fâcheux dans un troisième cas tiré de la pratique de M. Velpeau. Un garde forestier âgé de 60 ans et atteint d'anévrysme poplité entra à la Charité. M. Vel-
(1) Velpeau. Médecine opératoire, 2e édit. Paris, 1839, in-8°, T. II, p. 55
(2) H.-P. Clavel. De l'électro-pwicture, Th. inaug. Paris, 1837, p. UH.
(3) Comptes rendus de ÏAcad» des sciences, T. XXI, p. 992 et suiv. Paris, 18£i5, in-4°.
peau eut recours à la galvano-puncture, et laissa les aiguillos en place pendant huit jours , ce qui lui permit de revenir deux fois à la galvanisation. Il survint une inflammation violente, puis une hémorrhagie qui rendit nécessaire la ligature de l'artère crurale. Finalement le membre se gangrena, on coupa la cuisse, et le malade mourut. La pièce fut présentée par M. Debout à la Société de chirurgie : la poche anévrysmale paraissait enflammée et était oblitérée par un caillot sanguin ; mais cette oblitération , selon toute probabilité, était due à la ligature et non au séjour des aiguilles dans le sac (1).
Tels sont les faits d'acupuncture que j'ai pu rassembler. Celui de M. Phillips est ambigu. Les trois autres sont peu favorables. Ils montrent que l'acupuncture possède fort peu d'efficacité. Deux fois sur trois les piqûres ont livré passage à de graves hémorrhagies, et contrairement aux prévisions de la théorie la coagulation du sang n'a été obtenue dans aucun cas. Cela ne peut raisonnablement être attribué à l'application simultanée ;de l'électricité , puisque cet agent , au contraire , est de nature à provoquer la coagulation. D'ailleurs, dans le cas de M. Clavel, l'action de l'électricité a été vraiment illusoire. On a eu recours aux décharges électriques et non aux courants qui seuls agissent sur le sang avec quelque efficacité. En réalité, le sac anévrysmal n'a été soumis qu'à l'acupuncture, et si plus de cinquante gi*osses aiguilles, séjournant pendant plusieurs jours, n'ont pu réussir à faire précipiter la fibrine, il est permis d'en conclure que, chez Vhomme, le sang , moins plastique sans doute que celui des animaux , n'a pas la propriété de se coaguler promptement au contact des aiguilles.
Devons-nous en conclure que l'acupuncture soit incapable de guérir les anévrysmes ? Non, assurément. S'il est douteux qu'elle soit propre à faire précipiter dans le sac des caillots actifs , il est certain qu'elle est de nature à provoquer l'inflammation de la tumeur. Or, l'inflammation anévrysmale , comme on le sait , peut être suivie de guérison. Mais c'est une éventualité toujours douteuse, largement compensée par de nombreuses chances défavorables. Le malade de M. Velpeau et celui dont parle M. Clavel
(1) Butletina de la Soc. de chirurqie, 22 novembre 18'i8, T. I , p. 131.
purent ii subir les effets de cette inflammation dangereuse , et succombèrent tous les deux. D'autres pourront guérir. Il me paraît même certain que si l'acupuncture était fréquemment employée, elle donnerait quelques succès, surtout si on l'appliquait sur des tumeurs de petit volume ; mais ce ne sont pas les petits anévrysmes qui réclament de nouvelles méthodes ; ils cèdent à un grand nombre de moyens qui ne laissent , pour ainsi dire , que l'embarras du choix. Ce que cherche la chirurgie, c'est un moyen capable de guérir sans danger les anévrysmes des grosses artères et l'expérience a déjà prouvé que, pour atteindre ce but, il ne faut pas compter sur l'acupuncture.