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CHAPITRE XIX

Étudions maintenant la dernière des méthodes indirectes qui agissent sur les anévrysmes en y diminuant l'énergie de la circulation, et en y favorisant la coagulation spontanée du sang. Je crois avoir démontré que la méthode d'Anel a l'inconvénient de porter une atteinte trop brusque à la circulation, si brusque même que très-souvent les caillots actifs n'ont pas le temps de se former. J'ai adressé à la méthode de Valsalva un reproche inverse. Celle-ci ne diminue pas assez le passage du sang ; la liga-ture le diminue trop. S'il y avait une méthode intermédiaire entre' ces deux méthodes extrêmes, elle devrait recevoir la préférence. — Or, cette méthode existe : c'est la compression indirecte. La compression indirecte consiste dans l'application d'un ap--

pareil mécanique, destiné à comprimer l'artère, soit en dessus,,

soit en dessous de la tumeur anévrysmale. A proprement parler, cette méthode doit, comme la ligature, \

se diviser en deux méthodes secondaires, dont l'une, agissant;

au-dessus du sac, est l'analogue de la méthode d'Anel, et dont

l'autre, agissant au-dessous du sac, représente la méthode de

Brasdor. Mais la compression au-dessous du sac n'est vraiment,

pas assez importante pour mériter d'être étudiée à pari. Mon in-i;

tention n'est pourtant pas de la passer entièrement sous silence.'!

J'aurai soin d'indiquer chemin faisant les quelques faits qui s'y'

rattachent.

La compression indirecte a acquis depuis douze ans une importance considérable : ce sera mon excuse pour la longueur de ce chapitre.

Avant d'atteindre le degré de perfection où elle est aujourd'hui parvenue, la compression indirecte a subi plus d'une transformation. Il importe donc de chercher dans l'histoire de l'art l'origine des principes sur lesquels elle repose.

Ces principes peuvent être ramenés à quatre principaux :

1° La compression indirecte favorise la coagulation spontanée du sang dans les poches anévrysmales ;

2° Elle n'a pas besoin, pour être efficace, de supprimer le passage du sang; il suftit qu'elle diminue la force du courant sanguin ; dès lors il n'est pas nécessaire qu'elle soit très-énergique, et elle peut être exécutée sans compromettre la vitalité de la peau;

3° L'artère ne s'oblitère pas au niveau du point comprimé;

4° Enfin, la compression indirecte peut être le plus souvent supportée sans interruption, lorsqu'on dispose le long de l'artère plusieurs appareils destinés à être serrés et relâchés alternativement.

La première origine de la compression indirecte est passablement obscure ; plusieurs causes contribuent à jeter de la confusion sur ce sujet.

L'idée de guérir les anévrysmes proprement dits en comprimant purement et simplement l'artère au-dessus du sac ne remonte qu'à la fin du dernier siècle , et j'ai lieu de croire qu'elle appartient à Desault. Mais avant cette époque il y avait déjà , dans la science et dans la pratique , des éléments précieux dont l'histoire doit tenir compte. La compression avait été appliquée de bien des manières au traitement des anévrysmes, qu'on confondait toujours avec les plaies artérielles. On avait eu recours à la compression médiate et à la compression immédiate , à la compression directe exercée sur la tumeur, et à la compression générale exercée sur toute la surface du membre ; on avait tenté décomprimer à la fois la tumeur et l'artère; on avait proposé d'employer la compression indirecte comme moyen préparatoire à l'opération de l'anévrysme. Ces applications muUiples

des moyens compressifs portaient toutes le nom de traitement par la compression (1).

La confusion du langage conduit à la confusion des idées et on peut déjà prévoir qu'il doit être bien difficile de trouver, dans l'histoire de l'art, l'origine du traitement des anévrysmes proprement dits par la compression indirecte proprement dite. M. Bellinghaiii, de Dublin , auteur d'un ouvrage très-important sur le traitement des anévrysmes par la compression (2), a évité une partie de ces difficultés en embrassant à la fois, dans le même historique , la compression médiate et la compression immédiate , la compression directe sur la tumeur , et la compression indirecte sur le tronc artériel , etc. , en tout sept méthodes différentes , comme il le reconnaît lui-même (3). Il en est résulté que , tout en consacrant les trois quarts de son livre à des considérations historiques , le professeur de D.ublin a passé sous silence une foule de documents d'une importance majeure, et qu'il a groupé les autres d'une manière assez confuse. Malgré ces imperfections , qui lui étaient imposées par la nature même du cadre qu'il s'était tracé , M. Bellingham a réussi à écrire un livre à la fois intéressant et utile qui a exercé une légitime influence sur les récents développements de la méthode compressive.

Je me restreindrai donc, pour simplifier la question autant que possible , à l'histoire de la compression indirecte , qu'on exerce sur l'artère sans toucher à la tumeur; et s'il m'arrive parfois de parler de la compression immédiate , ou du traitement des plaies artérielles récentes , je ne le ferai qu'en passant , pom' ne pas méconnaître la véritable origine d'une idée, et je m'efforcerai de ne jamais perdre de vue le but que je me suis tracé.

Après ces réserves faites , je diviserai l'histoire de la compression en trois périodes : 1° une période préparatoire , où la compression indirecte a été employée sans but bien déterminé , et seulement comme moyen adjuvant dans le traitement de l'anévrysme. C'est la période italienne. Elle s'étend jusque vers la fin du xviir- siècle. 2° Une période de création, où la compres-

(1) Pour la (lislinction (les diverses métliodes comprcssives, voy. plus haut, p. 267-269.

(2) O'Bryem Dellingham. Obseruaiimia ou Anewism and ils ïreament by Compression, London, 18U1, pelit iii-8».

(3) Z-oc. cit., p. 2 Cl 3.

PÉRIODE ITALIENNE. fi55

sion indirecte a été soumise à une ëlude scientifique et raisonnëe, où l'on a nettement ëtabli les indications et le mode d'action de ce moyen thérapeutique, et où enfin la compression , employée seule, a obtenu un grand nombre de succès, môles d'insuccès plus nombreux encore. C'est la période française ; elle s'étend jusqu'à l'année 18Zi2. 3° Enfin, une j^mocle cl'appiication, où nous verrons d'habiles chirurgiens , avec une ingénieuse patience , mettre en pratique les principes établis pendant la deuxième période, et obtenir à force de soins et de persévérance des succès qui ont fait pâlir ceux de la hgature. Cette troisième période, qui s'étend jusqu'à .l'époque actuelle et qui a vu réaliser d'utie manière définitive un progrès cherché depuis si longtemps , mérite à tous égards le nom de période irlandaise.

\° Période préparatoire ou période italienne.

Guattani a été le véritable précurseur de la méthode qui nous occupe. C'est lui qui a appliqué pour la première fois la compression indirecte au traitement des tumeurs anévrysmales ; mais avant lui déjà ce moyen thérapeutique avait été employé dans un autre but.

Je ne citerai que pour mémoire la pratique de Galien qui, pour remédier aux hémorrhagies des membres, appliquait d'abord trois ou quatre tours de bande sur la plaie, puis faisait remonter le reste de son bandage jusqu'à la racine du membre (1). Les idées inexactes qui régnaient alors sur la direction des courants sanguins avaient même conduit GaUen à adopter ce bandage pour les plaies des veines, tout aussi bien que pour les plaies des artères. La constriction circulaire exercée uniformément sur les parties mohes, entre la blessure et la racine du membre, se transmettait immédiatement à l'artère blessée , et contribuait ainsi à maîtriser l'hémorrhagie. Reproduit çà et là par quelques compilateurs, défiguré par Guy de Chauhac, indiqué de nouveau par Fabrice d'Aquapendente, ce précepte de Galien n'avait jamais pris place dans la pratique ordinaire; et il est vraisemblable qu'on n'y avait renoncé qu'après en avoir reconnu les inconvénients.

(1) Galien. Mellioclus medendl, liv. V, cap. 3 et ^i. - Edii. Frobcii, Diilc, 15^(9, in-fol. T. VI. col, H8, C.

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Rien n'était plus propre, en effet, que cette constriction circulaire, à faire gonfler l'extrémité du membre et à entraver la cicatrisation de la plaie.

Mais au xvir siècle, Bernard Genga, appliquant à la pratique chirurgicale les notions récemment acquises sur la circulation , reprit l'idée de Galien et la développa. Cette étude le conduisit à imaginer, pour les plaies de l'artère humérale au pli du coude , un bandage qui a joui d'une grande célébrité. Genga commençait par entourer isolément chaque doigt d'une petite bande roulée. Puis, lorsqu'il avait terminé ce gantelet, dont les modernes ont attribué l'invention h Tbeden, il enroulait de bas en hautunç longue bande sur l'avant-bras jusqu'au coude. Là, le bandage reposait, au niveau de la plaie, sur un gros tampon de linge destiné à comprimer l'artère dans le point blessé. Enfin , un morceau de bois cylindrique, de la grosseur du doigt, delà longueur d'une demi-palme , était appliqué sur le trajet de l'artère humérale jusqu'au-dessous de l'aisselle, et solidement fixé par le reste de la bande, comme les attelles qui maintiennent les os fracturés.

— La partie inférieure de ce bandage était destinée à empêcher le gonflement de la main et de l'avant-bras ; la partie moyenne exerçait sur la plaie une compression directe; quant à la partie supérieure ou brachiale, elle avait pour but de modérer l'impétuosité du sang dans 'artère blessée (1). Genga guérit ainsi, en 1673, un homme qui avait eu l'artère humérale ouverte dans une saignée, et qui survécut onze ans sans aucun accident ultérieur.

(1) Behn. GE^GA. Ânatomia cMrurgica o istoria anatomica deW ossi e muscoli del corpo > vmano, colla clesciHzionc de' vasi. Ronia, 1615, iii-S". Cet ouvrage célèbre manque dans toiucs > les bibliothèques de Paris. Scarpa, qui a reproduit textuellement le passage de Genga, renvoie • & la page 219 du volume. Il n'indique pas l'édition. Murray, dans sa Dissertation sur l'ont- vrysme ^collecl. de Laulb, in-îi", p. 511), renvoie à une édition de Bologne, 1739. lib. ]I, p. 213.

— Enfm, Hlorgagni {De sedibiis, Episl. XVU, § 30 à la fin) renvoie au môme ouvrage, lib. H, cap. 24. — J'indique toutes ces sources parce que Sabalicr raconte qu'ayant voulu véridcr, !; dans le livre de Genga, la citation de Morgagni, il n'y a rien trouvé qui eftt rapport i celte :1 question (Sabatier, Sied, opératoire, 2' édit. Paris, 1810, in-8°, T. I, p. 363). Il m'a paru, J en premier lieu, que Sabatier s'était mépris sur le sens du texte de Morgagni, chose excusable I du reste à cause du peu de netteté de la rédaction. Mais il m'a paru , en outre, que Sabaiier, i très-peu versé dans la langue ilalicune , avait fort bien pu laisser échapper le passnge qu'il cherchait dans l'ouvrage de Genga. — Pour établir cette dernière assertion, il me suffira de dire que Sabaiier ,fut le premier à dénaturer le nom du chirurgien italien en écrivaiit Cenglia. Or, , ceci n'est pas seulement une faute d'orthographe, c'est une faute d'italien, la syllabe glia u'exis-. tant pas dans celte langue. L'erreur de Sabatier vient de ce qu'on a fait un adjectif avec le ■ nom de Genga, et que, pour conserver au g sa dureté, on a elTeciivcmcnt ajouté un li. Ainsi,* pour indiquer le bandage de Genga, on écrit : Fascia gcnglnuna. ' I

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