‹ Des anévrysmes et de leur traitementChapitre 128 sur 184 · PÉRIODE FRANÇAISE. — ROUX · texte numérisé non relu

PÉRIODE FRANÇAISE. — ROUX

C'est par erreur que Troccon en a attribué l'invention à Dubois (1). On a vu que le compresseur employé par Dubois était très-différent de celui-b'i.

Lorsque les faits de Viricel furent connus, on ne se demanda pas s'ils étaient bien d'accord avec sa doctrine; et sans y regarder de plus près , on admit qu'une théorie capable de conduire à de tels résultats était nécessairement très-bonne. On accepta donc généralement une erreur qui se propagea dans beaucoup délivres, et qui n'est même pas encore abandonnée par tout le monde, savoir : que la compression indirecte guérit l'anévrysme en oblitérant l'artère au niveau du point comprimé. Cette erreur, d'origine anglaise, avait prospéré en France ; mais ce fut en France aussi qu'elle reçut sa réfutation, ainsi qu'on va le voir.

Un premier pas fut fait, par Roux, en 1813. Après avoir décrit d'une manière didactique la compression indirecte graduelle, telle qu'on la pratiquait alors à Paris, Roux annonce , conformément aux idées de l'époque, que ce moyen réussit en oblitérant complètement le vaisseau depuis le point comprimé jusqu'au niveau de l'anévrysme, et même plus bas encore, jusqu'à la naissance des premières collatérales inférieures (2). Mais il ajoute que la compression ainsi pratiquée a de nombreux inconvénients , et il propose de l'appliquer d'une manière toute différente :

« Qu'on intercepte subitement, dit-il , le passage du sang dans l'artère , et « qu'on suspende entièrement l'abord de ce fluide dans la tumeur, ne pourra- « t-il pas arriver, qu'en vingt-quatre ou trente-six heures , le sang que la tu- « meur contient soit coagulé? Ne pourra-t-il pas se faire que, la compres- « sion étant suspendue après ce laps de temps très-court , le sang ne puisse « plus pénétrer dans la tumeur et qu'on voie se succéder les phénomènes or- « dinaires de laguérison spontanée? Alors, sans doute, l'artère ne s'oblitére- « rait que dans la portion correspondante à la tumeur; alors aussi toutes les « branches collatérales seraient conservées (3). »

Cette idée de Roux, purement théorique lorsqu'elle fut émise, reçut, trois ans plus tard, une sanction inattendue. Dupuytren, ayant guéri en 1816 un anévrysme par la compression indirecte,

(1) TroccOiN. Abi tgé de pathologie. Paris, 1817, in-8", p. W5.

(2) Jos.-Pii. I\oux. Nouveaux âlémenls de mid. opérai. Paris, 1813, T. I, 2" partie, p. 545.

(3) Idem., p. 718, 719.

ne fut pas peu surpris de voir que l'artère était restée perméable au-dessous du point comprimé.

Je cite en abrégé cette observation, qui a été publiée in extenso par Breschet, et par Arnoult avec quelques variantes :

33° Observation (Dupuytren) (1). — Anévrysme poplilé. -- Compression de la fémorale. — Guérison prompte. — Persistance des battements de la fémorale-

Lancelin, âgé de 36 ans, tourneur. Entré le 4 mars 1816 à l'Hôtel-Dieu , pour un anévrysme poplité gros comme un œuf de poule.

Dupuytren résolut de traiter cet anévrysme par la compression de la fémorale , et fit construire le compresseur qui porte aujourd'hui son nom.

L'instrument fut appliqué pour la première fois le 12 juin 181 G sur la partie inférieure de la fémorale. On enleva l'appareil à plusieurs reprises pour corriger quelques imperfections. Il en résulta que la compression fut plusieurs fois interrompue. Cela dura dix-sept jours. Au bout de ce temps, les battements de la tumeur paraissaient déjà un peu moins forts.

Le 29 juin , le compresseur, définitivement perfectionné , fut appliqué le plus exactement possible de manière à arrêter tout à fait les battements de l'anévrysme. Le malade devait relâcher la vis si la douleur devenait trop forte; mais la douleur fut supportable, et la chaleur du membre ne diminua pas d'une manière sensible.

La compression fut donccontinuée sans interruption pendant cinq jours suivant Breschet , pendant onze jours suivant Arnoult. Au bout de ce temps , Dupuytren relâcha la vis et s'aperçut que la tumeur ne battait plus. L'appareil fut encore , par prudence, maintenu pendant quelques jours.

Le malade quitta promptement l'hôpital (vers le 15 juillet). On le revit le 29 juillet. La tumeur poplitée était réduite à un noyau très-dur, profond, dont le volume diminuait à vue dœil.

Dès le lendemain du jour où l'on avait ôté l'appareil , on avait senti autour du genou les battements de plusieurs collatérales , et l'on avait reconnu que la fémorale n'était pas oblitérée au niveau du point comprimé.

Cette dernière circonstance parut très-singulière et fut constatée avec surprise. Je reproduis textuellement les réflexions faites à ce sujet par Arnoult : « Le lendemain, 10 jiiillet, à la visite , on eut un autre sujet d'étonnement : « on sentit, et je m'en suis assuré moi-même , des pulsations dans tout le (c trajet de l'artère , jusqu'à la tumeur anévrysmatique. Elles étaient aussi « distinctes , aussi fortes au-dessous qu'au-dessus du point comprimé. L'obli- « tération de l'artère n'avait donc pas eu lieu , comme chacun l'avait pensé

(1) Breschet a publié cette observation dans une longue note de sa traduction de Hodgson, ï. 1, p. 2a9. Voy. encore Émile Arnoult, Thèse de Paris, 1820, n- 2UU, p. Ui*.

PÉRIODE FRANÇAISE, — DUPUYTREN. 701 « d'abord , et il était évident quo le calibre artériel, un moment effacé par « l'action de la pelote compressive, avait permis la coagulation du sang con- « tenu dans le sac anévrysmal , et par suite , soit l'oblitération des parties de « l'artère les plus voisines do la tumeur, soit la formation d'un caillot dans « leur intérieur. »

Ce premier succès enhardit Dupuytren, et éloigna de lui la pensée de chercher à oblitérer les artères par la compression. Quelques mois après , un homme atteint d'anévrysme inguinal fut admis dans son service. La tumeur était énorme et probablement diflFuse. — Dupuytren fit construire une machine fort compUquée qui embrassait tout le bassin, et qui supportait une pelote destinée à comprimer l'iUaque externe immédiatement au-dessus du ligament de Fallope, Cette machine, appliquée le 2 septembre 1816, resta en place pendant seize jours, mais ne put être tolérée plus longtemps. La tumeur cependant avait notablement diminué. On permit au malade de se lever et de se promener. On continua à comprimer l'iUaque externe au moyen d'une pelote supportée par un brayer. Tout allait au mieux; la tumeur était réduite d'un tiers et battait beaucoup moins fort qu'auparavant, même lorsqu'on ôtait le bandage. Mais le malade, impatienté de la longueur du traitement, demanda, exigea presque l'opération, et Dupuytren lia l'artère iliaque externe le 16 octobre 1816 (1).

Ce cas ne pouvait être considéré comme un insuccès de la compression. Dupuytren ne fut pas découragé et continua ses tentatives. Le 19 novembre 1818, il présenta à la Société de la Faculté de médecine un nouveau malade qu'il avait guéri par l'apphcation du tourniquet (2). L'observation, rédigée et commentée dès cette époque par Sanson aîné, n'a été publiée que bien plus tard dans les Leçons orales :

34« Observation (Dupuytren) (3). — Anévrysme poplité. — Compression indirecte. — Guérison en trois semaines.

Ivanowitz, soldat polonais, âgé de trente ans, traité en ville au mois de septembre 1818. Tumeur du jarret ayant paru il y a deux ans à la suite d'une chute. Elle est actuellement grosse comme un œuf de dinde , et partout pulsatile. Genou immobile et étendu. Membre œdémateux et engourdi.

(1) Cas (le DnPDYTREN , dans l'édit. franç. de Hodgson, Maladies des (irtdres, Paris, 1819, In-S-, T. )I, p. 219 en note. — J'ai déjà parlé de ce fait. Foi/, plus liiiui , p. 558.

(2) Bulletins de ta Faculté de méd., 1818, T. VI, p. 2ft2.

(3) Leçons orales de Dupuytren, 2« Cdit., par Marx et Paillard. Paris, 1839, T. 111, p. G.

On applique le compresseur de Dupuytren sur la fémorale. « Le malade « fut instruit à relâcher la compression toutes les fois qu'il éprouverait de « trop fortes douleurs soit dans la jambe , soit dans le lieu comprimé. » (Glace sur la tumeur.) Lorsqu'il souffrait trop , il desserrait effectivement la vis pendant quelques secondes. — Le cinquième jour, il n'y avait plus d'engourdissement. L'œdème était moindre , la tumeur moins grosse et moins pulsatile ; l'amélioration continua les jours suivants. Le vingtième jour, les battements disparurent ; le malade enleva son appareil et se mit à travailler.

Lorsqu'un mois plus tard Sanson rédigea l'observation, le membre avait recouvré toutes ses fonctions , et la tumeur réduite au volume d'un œuf de pigeon , continuait à décroître de jour en jour.

Ce qu'il y a de plus important pour nous, ce sontles remarques que Sanson ajoute à sa narration. Après avoir rappelé la première observation de Dupuytren , il se demande de quelle manière la guérison a eu lieu dans ces deux cas : «Est-ce par une « oblitération du calibre de l'artère fémorale, à la suite d'une in- « flammation adhésive déterminée par la compression? Non, car « chez tous deux on peut, en appliquant avec attention le doigt « sur l'artère fémorale, suivre ses battements jusqu'à son passage (( à travers le tendon du troisième adducteur. Ce ne peut donc « être que par la coagulation du sang contenu dans la tumeur « anévrysmale, coagulation déterminée par le repos produit du « défaut d'impulsion, et aidée par les applications soutenues de « glace sur la tumeur (1). »

Après ces deux brillants succès, Dupuytren fit plusieurs autres tentatives. Il lui arriva au moins deux fois, et peut-être trois, de rencontrer des malades qui ne purent tolérer la compression (2). Il réussit, il est vrai, à guérir encore un anévi'ysme traumatique de la fémorale sur un malade qui fut présenté à la Faculté de médecine, le 29 juillet 1819 (3); c'était un garçon de seize ans, nommé David, qui entra à l'IIôtel-Dieu le 27 avril 1819, et sortit parfaitement guéri le 1" juin suivant {h). Dupuytren avait donc,

(1) Leçons orales, lac. cit., p. 10.

(2) Thèse a'AniouIt, Paris, 1820, p. US. Cas de Broyard. — Tlièse de Guillier Latouchc. Strasbourg, 1825, p. 32.— Bullet. de la Faculté de mèd., 1819, n" 7, T. VI, p. ^33,

(3) Bullet. de la Faculté de méd., T.;VI, p. 'i33.

(4) Tlièse d'Arnoult, 1820, p. 30. C'est dans la thèse d'Arnotilt qu'on devra lire cette obser- •vation, en ayant soin de rectifier les dates. Arnoult a transporliS ce fait à l'an 1820, et on est naturellement conduit à penser qu'il s'agit d'un malade différent de celui que Dupuytren présenta guéri à la Faculté en 1819. En compulsant les registres de l'Hûtel-Dicu (1819, n° 2840), J'ai aisément reconnu l'idcntilé des deux observations.

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