RÉFUTATION DE PLUSIEURS HYPOTHÈSES
que l'olililéralion des artères n'a jamais lieu par l'adtiércnce de leurs parois. 11 est lout aussi certain que l'application, prolongée pendant plusieurs mois consécutifs, d'une pelote compressive sur une artère qui repose sur un plan osseux , ne réussit jamais à y intercepter le cours du sang d'une manière définitive. Croirat-on que le sac d'un anévrysme puisse exercer une pression plus énergique que la pelote des compresseurs modernes? Ce serait une supposition très-ditïïcile à accepter.
La théorie de Ilodgson repose donc sur une base erronée; mais cela ne suffit pas pour la renverser. Il faut maintenant passer en revue les faits que l'auteur a invoqués à l'appui de sa manière de voir.
Le pj-emier fait, emprunté à Freer, de Birmingham, et complété par l'autopsie que Hodgson ût lui-même vingt-deux ans plus tard, est simplement étranger à la question. 11 ne s'agit pas, en effet, d'une guérison spontanée, mais d'une guérison provoquée par l'art. — On avait employé simultanément la méthode de Valsalva et la compression générale du membre. Au bout de plusieurs mois, la tumeur, qui était un anévrysme poplité, s'était enflammée et avait cessé de battre. Après avoir couru de grands dangers, le malade avait fini par se rétablir; mais il était resté une tumeur vokunineuse sans pulsation, solide, indolente, qui s'enflamma de nouveau douze ans plus tard, et qui, au bout de dix ans encore, s'ulcéra et suppm^a. Le malade mourut. En disséquant son jarret, ravagé par la suppuration, Hodgson trouva, comme on pouvait s'y attendre, que la partie supérieure de la poplitée était oblitérée, et alors il supposa que cette oblitération avait été produite par la pression que le sac avait dû exercer sur l'artère vingt-deux ans auparavant (1). Cette interprétation ne pouvait germer que dans un esprit prévenu.
Le deuxième fait est fort écourté. L'auteur l'emprunte à A. Gooper. d La cavité de l'artère carotide commune fut fermée «par la pression d'un anévrysme de l'aorte, qui s'étendait en « haut vers le cou, sur les côtés de la trachée (2). »
En lisant un exposé aussi sommaire, je me suis demandé tout
(1) Hodgson. Loc. cit., 18" obs., p. Ih5.
(2) Loc. cit., p. i(i8.
156 DE LA GUÉUISON SPONTAlNÉli DES ANÉVRYSMES.
d'abord s'il était bien certain que l'oblitération eût été produite par ce mécanisme. J'avais quelque raison d'en douter. 11 est commun, en effet, de trouver la carotide primitive gauche imperméable dans le cas d'anévrysme de la crosse de l'aorte , mais c'est lorsque la dilatation porte sur la partie de l'aorte qui donne naissance ù ce vaisseau. La carotide , transportée à la surface du sac, s'oblitère comme les collatérales ordinaires, suivant un mécanisme que j'ai déjà étudié (1). Pareille chose a lieu quelquefois pour la carotide droite dans les cas d'anévrysme du tronc brachio-céphalique. Or, l'observation d'A. Cooper étant relative à un anévrysme de l'aorte, j'en ai conclu que l'oblitération avait dû être constatée sur la carotide gauche. Ilogdson ne s'explique pas sur ce point, et j'ai voulu remonter à la source qu'il indique. Je m'attendais à trouver une observation plus ou moins complète , accompagnée au moins de quelques détails. Cette espérance ne s'est pas réalisée : le fait d'A. Cooper est simplement mentionné en trois lignes (2). L'illustre chirurgien anglais avait osé pour la première fois traiter par la ligature un anévrysme de la carotide. Sa malade avait succombé , mais elle avait du moins survécu vingt et un jours à cette tentative hardie. A. Cooper crut pouvoir en conclure que ce premier insuccès ne devait pas faire renoncer à l'opération nouvelle. A l'appui de cette opinion , il cita , dans une sorte de post-scriptum , un cas où la carotide avait pu s'oblitérer sans accident. « Je joins à cette planche, dit-il, le dessin (( d'une carotide gauche oblitérée par la compression. Un homme « avait un anévrysme de la crosse de l'aorte ; la tumem- remonta « vers le cou , jusque sur le côté du larynx , et la carotide s'obli- « tëra jusqu'au niveau de sa bifurcation. » On n'est pas plus laconique. Le dessin représente un tronçon artériel long de 6 à 7 centimètres et séparé de toutes ses connexions. Cette prétendue observation n'a évidemment aucune valeur. Nous y voyons seulement que l'oblitération a porté sur la carotide gauche , que l'anévrysme de la crosse a fait saillie sur le côté gauche du cou, et que, par conséquent , cet anévrysme, selon toute probabilité , naissait de l'aorte à gauche de la trachée , c'est-
(1) Voy. plus liaul, p. 139.
(2) Meclico- Cliivnrgical Tmnsticlions. Tliird cdit. Loiid. , 1815, vol. 1, p. 12 ol pl. U, lig. 2. La 1" ddit. date de 1809. Le Mémoire d'A. Cooper a élé écrit en janvier 1806.
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ù-dire au niveau de l'oiigiue de la carolidc primilive du môme côle.
Le fait d'A. Cooper me semble donc rentrer dans la catégorie de ceux que M. Bérard a décrits. Mais même en l'interpréiant comme l'a fait Hogdson, il est simplement étranger à la question en litige. Il ne s'agit pas de savoir en eOet si l'anévrysme d'une énorme artère peut faire oblitérer une artère quinze ou vingt fois plus petite qu'il rencontre et qu'il comprime en se développant. Il s'agit de savoir si un ancvrysme peut posséder une force d'expansion suffisante pour supprimer le passage du sang dans sa propre artère. La même fin de non-recevoir s'applique au troisième fait que Hogdson a invoqué à l'appui de sa théorie.
Ce troisième et dernier fait est plus nul encore que les deux précédents. Un gros anévrysme de l'aorte ascendante avait détruit la partie supérieure du sternum, et remontait jusqu'au menton. Le malade mourut par suite de la compression de l'œ-, sophage et de la trachée. L'artère sous-clavière était oblitérée depuis son origine jusqu'à la naissance de l'artère thyroïdienne inférieure. Hogdson ne manqua pas d'attribuer cette oblitération à la pression que l'anévrysme de l'aorte avait exercée sur le tronc de la sous-clavière. — Pure hypothèse que réfute suffisamment la suite de l'observation. « L'artère sous-clavière gauche, aussitôt « après son origine, était dilatée sous la forme d'une tumeur qui « ressemblait beaucoup à une grosse châtaigne. — Ce petit ané- (( vi7sme était presque rempli par des couches de coagulum, et (( l'artère sous-clavière gauche , depuis l'endroit où elle sortait « de ce petit sac était entièrement fermée par une substance (i ligamenteuse consistante. Les artères vertébrale, mammaire in- « terne et intercostale supérieure étaient très-contractées et rem- (( plies d'une substance semblable (1). » En d'autres termes, le malade avait eu deux anévrysmes parfaitement distincts l'un de l'autre. Le premier occupait l'aorte ascendante et avait déterminé la mort; le second, situé plus loin, non sur l'aorte, mais sur l'origine de l'artère sous-clavière, était un anévrysme fusiforme oblitéré spontanément par des caillots fibrineux. Le dépôt de la fibr ine avait rempli en même temps le tronc de la sous-clavière ,
(l) IIODCSON. Loc, Cit., 19» obs., p. 150.
158 DE LA frUÉBrSON SPONTANÉE DES ANÉVRYSMES.
depuis son origine jusqu'à la naissance de la thyroïdienne inférieure. Il n'y avait rien là que de très-naturel ; ce phénomène est même tellement commun que M. Bérard, se basant sur un grand nombre d'observations, a pu croire qu'il se produisait inévitablement dans tous les cas de ce genre (1). Le troisième fait d'Hogdson n'a donc aucune valeur.
Il est inutile, je pense, d'insister plus longtemps pour réfuter une théorie qui repose sur des bases aussi fragiles. Quant au mécanisme invoqué par A. Cooper, il ressemble tellement au précédent qu'on est presque autorisé à le rejeter du même coup. Mais il y a une autre circonstance qui explique l'erreur de ceux qui l'ont admis. Lorsqu'un anévrysme se rompt sur les téguments, les tissus , au sein desquels le sang fait une prompte irruption , lie tardent pas à s'enflammer. Très-souvent les malades succombent; lorsqu'ils survivent, ils conservent en général une tumeur pulsatile plus volumineuse qu'auparavant; mais quelquefois aussi les battements s'arrêtent, et la guérison peut être ainsi obtenue. On a attribué ce résultat à la compression que le sang épanché exerce de toutes parts sur l'artère. Ce serait acceptable si celte compression existait seule; mais l'épanchement s'accompagne d'un travail inflammatoire qui est bien capable à lui seul d'expliquer la guérison. C'est ce qui eut lieu dans le cas unique cité par M. Crisp (2). Un anévrysme inguinal se rompit sous les téguments; la cuisse se gonfla et devint douloureuse, l' anévrysme cessa àe hàitre seulement le quatrième jour , c'est-à-dire lorsque l'inflammation fut arrivée à son apogée.
Si j'insiste tant sur la réfutation de l'hypothèse qu'ont adoptée successivement Ev. Home, Hodgson , A. Cooper, et tous les auteurs modernes , c'est d'abord parce qu'elle est fausse ; ensuite et surtout parce qu'elle a exercé une déplorable influence sur la thérapeutique des anévrysmes. On est parti de là pour supposer que la méthode de la compression indirecte agissait en faisant oblitérer les artères dans le point oCi on appliquait la pelote ; on en a conclu que celle-ci devait agir avec une grande force pour froisser les parois artérielles, pour les mettre en contact intime,
fil Vnv dus liant, p. 139.
(2) CRISP. On mscases of ihc niood-Vessek: Lo.ul., 18^.7, in-8", p. ns.